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LA CONSPIRATION DES POUDRES

le désastre de l’Armada sauva l’Angleterre, les Provinces-Unies devinrent une grande puissance protestante, grâce à l’héroïsme et au génie de Guillaume le Taciturne, et Henri de Navarre reconquit la France par son indomptable courage, à l’heure où sa cause semblait perdue. Mais, malgré ces défaites, le catholicisme gagnait toujours du terrain; dans les Pays- Bas, les réformés étaient chassés des provinces wallonnes, du Brabant et de la Flandre; en France, Henri IV se voyait contraint d’acheter Paris en allant à la messe, et la conversion du Itoi fut suivie de la dissolution du parti huguenot. Nobles et savants s’éloignaient de la Réforme, et, bien que le parti protestant comptât de nombreux adhérents au sud de la Loire, il avait perdu tout espoir de gagner le pays à sa cause.

La conspiration des Poudres (1605). - — A la mort d’Élisabeth, les protestants d’Angleterre et du continent se trouvaient dans la situation d’un homme qui, après avoir espéré une brillante victoire, se voit entraîné à un épouvantable et irrémédiable désastre. L’espoir d’une réforme de l’Église universelle était devenu le plus irréalisable des rêves, le nombre des protestants diminuait de jour en jour, et il n’y avait aucun lieu de croire à la fin prochaine de la papauté. L’avénement de Jacques I er , l’allié occulte des catholiques sous Elisabeth, raviva leurs espérances; les persécutions se relâchèrent en effet pendant quelque temps, après qu’il fut monté surle trône, pour recommencer ensuite comme par le passé. En une seule année, six mille catholiques furent poursuivis comme récusants. Une poignée d’hommes, désespérant d’obtenir des secours de l’Espagne et de provoquer une insurrection générale, résolurent, à l’instigation de leur chef Robert Catesby, ancien complice d’Essex, de faire sauter d’un seul coup le Roi et le Parlement (1605). Des barils de poudre furent placés dans une cave au-dessous de la salle de Westminster. Eu attendant le 5 novembre, jour d’ouverture de la session, les conjurés recrutèrent toute une armée de mécontents. De riches catholiques, tels que sir lîverard Digby et Francis Tresham, admis dans la confidence, fournirent de l’argent aux conspirateurs pour les grands projets qu’ils rêvaient. Des armes furent achetées en Flandre, et des chevaux étaient tenus tout prêts; un certain nombre de gentilshommes catholiques, réunis sous prétexte d’une partie de chasse, devaient donner le signal de l’insurrection. Il avait été décidé d’avance qu’on s’emparerait des enfants du Roi immédiatement après* l’explosion, et qu'on appellerait de Flandre les Espagnols pour prêter main-forte au soulèvement.

Le complot resta longtemps secret et ne fut révélé qu’au dernier moment par la lâcheté de Tresham, qui, dans une lettre, avertit son parent, lord Alonteagle, de ne pas se rendre au Pai'lement le jour de l’ouverture, et donna ainsi l’éveil aux ministres; on fit immédiatement d’actives recherches qui aboutirent bientôt à la découverte de la cave où se trouvait

Guido Fawkes (Guy Fawkes), soldat de fortune, chargé de veiller aux deux barils de poudre. Les gentilshommes, réunis sous prétexte d’une partie de chasse, se dispersèrent en désespoir de cause, et les conspirateurs se virent poursuivis de comté en comté; la plupart furent tués ou envoyés à l’échafaud. Garnet, le provincial des Jésuites anglais, comparut devant le tribunal; bien que resté étranger à la conspiration, il en avait eu vent par un autre Jésuite nommé Greenway ; épouvanté de ce qui se tramait autour de lui, il s’était tu, laissant les événements suivre leur cours.

Nous pouvons aisément comprendre le délire d’horreur et d’effroi qui s’empara delà nation entière à la découverte de cette conspiration qui lui faisait sentir le peu de stabilité de l’Eglise anglicane, toujours exposée au schisme. Etait-il possible, en effet, de trouver des personnes plus opposées dans leurs tendances religieuses qu’un latitudinaire comme Haies, et un Laud, chef attitré des partisans de la Haute Eglise? Or, pour le véritable protestant anglais, l’un était aussi dangereux que l’autre. Pour lui, la lutte contre la papauté n’admettait aucun compromis, aucune complaisance; c’était une question de vie ou de mort, la lutte entre la lumière et les ténèbres. A ses yeux, le caractère de sainteté et de vérité absolue des doctrines protestantes rendait criminelle toute innovation en matière de foi qui aurait pu les rapprocher du catholicisme. Certaines cérémonies, que dans des temps plus heureux on avait pu accepter pour consoler les âmes faibles et chancelantes, devenaient intolérables du moment que des faux frères s’en servaient, à l’heure de la défaite, pour se rapprocher peu à peu de l’ennemi. Ec péril était trop pressant pour autoriser aucune faiblesse; aussi sentait-on la nécessité de tracer une ligne de démarcation très-nette entre la vérité et l’erreur. C’est pourquoi, à l’avénement de Jacques 1 er , huit cents ministres puritains (c’est-à-dire un dixième du clergé anglican) présentèrent au Roi la Pétition dite des Mille, rédigée dans un sens moins presbytérien que puritain (1603).

Sans mettre en question l’organisation et le gouvernement de l’Eglise anglicane, elle demandait la réforme des cours ecclésiastiques, une plus grande sévérité dans le choix et l’éducation des pasteurs, enfin la suppression des ü cérémonies papistes du Frayer Rook » . Les membres du clergé les plus hostiles au presbytérianisme s’accordaient tous sur l’opportunité de concessions de ce genre. « Pourquoi » , demandait François Bacon, « le Parlement se réunirait-il tous les trois ans pour redresser les abus de l’administration et pour voter de bonnes lois, tandis que l’Eglise resterait, au contraire, enfoncée dans les ornières du passé et n’aurait à subir aucune modification depuis plus de quarante-cinq ans qu’elle existe? » On croyait, en général, qu’à la mort de la Reine on ferait quelque chose. Malheureusement, le théologien Jacques ne s’était pas montré moins résolu que la très-mondaine Élisabeth à s’opposer à tout changement en ce qui concernait l’Église établie.

Le droit divin des rois. — Il était difficile d’imaginer un prince plus différent que le premier des Stuart de l’idéal que l’on s’était fait du souverain en Angleterre, depuis l’avénement des Tudor. Tous ceux qui étaient d’àge à se souvenir de Henri VIII et d’Elisabeth ne pouvaient s’empêcher de sourire en voyant ce grotesque personnage aux jambes noueuses, enfoui dans des vêtements ouatés d’où sortait une tête énorme, à la langue pendante, aux yeux louches. Bavard, rodomont, grossier et pédant, bouffon jusqu’à la trivialité et d’une rare poltronnerie, il cachait sous ces dehors ridicules beaucoup de talent et de savoir naturel, une grande finesse d’esprit, qu’il tenait de sa mère, et une remarquable vivacité de repartie. Aussi spirituel que pénétrant, Jacques laissait échapper, à l’occasion des nombreuses controverses et discussions politiques et religieuses de son temps, des boutades, des épigrammes un peu bizarres, mais d’une remarquable justesse, pleines de malice et de fine ironie, qui ont conservé encore aujourd’hui toute leur saveur. Ayant une lecture immense, surtout en théologie, il écrivait sans cesse sur les sujets les plus divers, depuis des traités sur la prédestination jusqu’à des pamphlets contre l’usage du tabac. Tout son savoir et sa perspicacité ne l’empêchaient pas d’être, suivant Henri IV, « le plus sage imbécile de la chrétienté » . Il y avait chez lui un trait de caractère particulier aux pédants : c’était sa passion pour les théories dépourvues de toute portée pratique. Le mal n’eut pas été grand si le Roi s’était contenté de disserter sur la sorcellerie, la prédestination et les inconvénients du tabac. Malheureusement pour ses sujets et pour son fils Charles I er , il s’était entiché de deux théories d’où devait naître la lutte implacable qui allait bientôt s’engager entre la Couronne et la nation : le droit divin des rois et le droit divin des évêques.

Parlons tout d’abord du droit divin des rois. Même avant son avènement au trône d’Angleterre, Jacques I er avait formulé la théorie de la royauté absolue dans un livre intitulé ; Delà véritable règle cY une monarchie libre, où il déclarait « qu’un vrai roi peut se conformer aux lois, mais que rien ne l’y oblige, si ce n’est sa propre volonté et le désir de donner le bon exemple à ses sujets » . Ce principe nouveau était fondé, comme tous les principes de Jacques, sur une confusion ou plutôt sur un jeu de mots. « Un roi absolu ou une monarchie absolue » signifiait, selon les hommes d’Etat du temps des Tudor, a un souverain ou un gouvernement muni de tous les pouvoirs nécessaires et libre de tout lien envers le Pape et les puissances étrangères » . Jacques préférait y voir « P affranchissement du monarque de tout contrôle législatif, le Roi ne devant plus relever désormais que de sa conscience « . Cette erreur du Roi devint un système de gouvernement, une doctrine que les évêques préconisaient du haut de la chaire et pour laquelle nombre de gens portèrent courageusement leurs têtes sur l’échafaud. L’Eglise anglicane s’était empressée de l’adopter (1606); dans son livre des Canons, l’assemblée générale du clergé avait

condamné comme une erreur funeste l’opinion que « le pouvoir civil, la juridiction et l’autorité n’ont pas été établis par Dieu et ne dépendent pas de Dieu seul, mais découlent de la volonté désordonnée du peuple, résident en elle, ou dépendent du consentement universel 75. Les docteurs déclaraient aussi, suivant la théorie de Jacques I er , que l’origine du pouvoir suprême est un privilège de naissance, et ils prêchaient l’ohéissance passive comme une sorte de devoir religieux. Un bourgeois, du nom de Cowell, renchérit encore sur les décrets de l’assemblée en prétendant que le ltoi est au-dessus de la loi, en vertu de son pouvoir absolu, et peut, malgré son serment, suspendre ou modifier à son gré toute loi qui lui semble nuire à la paix publique. Son livre fut supprimé, à la demande de la Chambre des communes; mais la doctrine de l’obéissance passive gagnait rapidement du terrain.

Peu d’années avant la mort du Roi, l’Université d’Oxford décréta solennellement qu’il était interdit aux sujets, en quelque circonstance que ce fut, d’user de violence contre leurs princes et de lutter contre eux les armes à la main, soit pour l’offensive, soit même pour la défensive. Ces ce discours arrogants n du Roi, tout en excitant de l’irritation dans les deux Chambres, finirent, à force d’être répétés, par donner un certain crédit à ecs prétendus droits qu’il réclamait sans cesse d’un ton provocant : « C’est un blasphème et un sacrilège, n’est-ce pas, de mettre en doute la toute-puissance de Dieu? « disait-il un jour devant la Chambre étoilée, u Eh bien ! je déclare présomptueux et rebelle quiconque ose discuter sur ce qu’un roi peut ou ne peut pas dire ou faire. » Son langage, quelques années après son avènement, présageait déjà un danger prochain et menaçant pour les libertés anglaises : ce Si le Roi est fidèle à ses principes » , disait un profond observateur de ce temps-là, « nous ne laisserons probablement à nos fils aucune des franchises que nous avons. reçues de nos ancêtres. »

Le droit divin des évêques. — La conduite du Parlement à l’égard de la Couronne, pendant toute la durée du règne de Jadques I er , nous paraît agressive au premier abord; mais, pour être juste, il faut tenir compte de l’attitude non moins agressive du gouvernement : une soumission aveugle aux nouvelles prétentions du souverain aurait été une véritable abdication. Cette théorie du droit divin heurtait les plus nobles convictions des puritains de ce temps-là. Le puritain attachait une importance particulière aux questions de droit. Le soin qu’il mettait à étudier les Ecritures venait de son ardent besoin d’y trouver, en toutes circonstances, la manifestation de la volonté divine; il était prêt à y obéir aveuglément. Mais, selon lui, l’obéissance passive n’était due qu’à Dieu seul, les décrets des hommes n’ayant de valeur qu’autant qu’ils sont conformes à l’esprit de la Bible; aussi sa conception particulière de la religion l’obligeait-elle à examiner, à chaque instant, les ordres des autorités constituées; il ne s’y soumettait

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