‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 74 sur 187 · LA PERSÉCUTION · texte numérisé non relu

LA PERSÉCUTION

droit de chaque individu d’adorer Dieu selon sa conscience. La grande niasse du parti puritain, ayant à sa tête les presbytériens, était d’accord avec ses adversaires pour désirer Limité de culte, sinon de foi, dans toute rétendue des trois royaumes; si les deux grands partis de l’Église étaient restés d accord, toute résistance eût été vaine. Heureusement, le coup d’Iitat de la Saint-Bartliélemy de 1662, en chassant les presbytériens de l’Eglise a laquelle ils appartenaient, les força à s’unir à des sectes qu’ils avaient detestees jusqu’alors presque autant que les évoques eux-mêmes. Cette commune persécution unit très-étroitement tous les* non-conformistes ; elle se trouva d’ailleurs impuissante à lutter contre le nombre, les richesses et l’influence politique des nouveaux sectaires, et l’Eglise trouva, pour la première fois, en face d’elle, un groupe organisé de dissidents. L’impossibilité d’écraser un corps aussi puissant arracha aux hommes d’Etat anglais Y édit de tolérance, le premier acte de reconnaissance légale de la liberté des cultes ; la rapide multiplication des dissidents a dépouillé peu à peu l’Église établie de presque tous les privilèges dont elle jouissait exclusivement, et elle menace aujourd’hui de briser son union officielle avec l’Etat. Mais nous n’avons pas à nous occuper ici de ces conséquences éloignées ; il suffit de remarquer qu’avec l’acte d’uniformité et l’expulsion du clergé puritain, un nouvel élément entre dans l’histoire politique et religieuse, l’influence des dissidents ou non-conformistes.

La persécution. — Cette expulsion jeta tout d’abord les puritains dans un profond désespoir. Plusieurs d’entre eux voulaient se retirer en Hollande, d’autres proposaient de fuir dans la Nouvelle-Angleterre et les ’ colonies américaines. Charles cependant était très-désireux de se servir des dissidents pour réaliser ses projets de tolérance à l’égard des catholiques ; de nouvelles espérances de protection furent réveillées par une proclamation royale, qui exprimait le désir du souverain d’exempter des pénalités dont les menaçait l’édit a tous les citoyens paisibles qui ne s’y conformaient pas, par scrupule et excès de délicatesse d’une conscience aveuglée, et qui remplissaient leurs devoirs religieux à leur manière sans tapage et sans scandale « . Charles promit de présenter une motion dans ce sens à la prochaine session ; ce bili aurait permis au Iloi de dispenser ses sujets non-seulement des prescriptions du bill d'uniformité , mais de toutes les lois et ordonnances imposant la conformité du culte et des serments religieux (1663). Le but en était si évident et si inconstitutionnel que les non-conformistes eux-mêmes refusèrent de soutenir cette proposition; Ashley, seul parmi les chefs du parti puritain, entreprit de la défendre. L’attitude menaçante de la Chambre des communes obligea le Roi à la retirer ; mais cette tentative avait suffi pour exciter la colère des chefs de l’Église établie, et la méfiance qu’ils conçu-

rent des secrets projets du Roi en aviva leur haine contre les dissidents. Les Chambres arrachèrent à Charles un décret de bannissement contre les prêtres catholiques (1664), et, par un Acte sur les conventicules , voté l’année suivante, elles frappèrent d’amendes et condamnèrent à l'emprisonnement et à la transportation à la seconde récidive tous ceux qui se réuniraient au nombre de plus de cinq personnes pour d’autres actes du culte que la prière commune. L’acte des Cinq milles , un an plus tard (1665), compléta ce code de persécution, d’après lequel tout pasteur chassé parle bill d* uniformité était obligé de prêter serment que, « sous aucun prétexte, il ne prendrait les armes contre le Itoi et ne souffrirait de changement dans l’Eglise ou l’Etat » . En cas de refus, il lui était interdit de s’approcher à plus de cinq milles du bourg ou de l’endroit quelconque où il avait exercé son ministère. Comme la plupart des non-conformistes appartenaient aux classes urbaines et commerçantes, le résultat de ces mesures fut déplorable ; les dissidents se trouvaient ainsi privés de tout enseignement religieux.

Heureusement, le zèle des fanatiques se calmait peu à peu, et la proposition de faire jurer fidélité à l’édit des Cinq milles par tous les Anglais fut repoussée, dans la même session, à la majorité de six voix. Les souffrances des non-conformistes ne pouvaient manquer d’éveiller les sympath ies du peuple anglais; la soif de vengeance qu’avait excitée la tyrannie des presbytériens victorieux s’était apaisée depuis leur défaite : la vue de ces pieux et savants pasteurs, chassés de leurs foyers, séparés de leurs troupeaux, de ces réunions religieuses sans cesse interrompues par les agents de la police, de ces prédicateurs assis au banc des prévenus, à côté de voleurs et de bandits, des prisons où l’on entassait ces honnêtes fanatiques dont la piété était le seul crime, plaidait plus éloquemment pour la tolérance religieuse que tous les raisonnements du monde. Nous pouvons nous faire une idée du degré de violence de la persécution par les renseignements que nous possédons sur une seule de ces sectes. Les quakers avaient excité une certaine inquiétude par E excentricité de leurs manières et par leur refus de prêter serment et de se soumettre au service militaire ; aussi fit-on passer une loi particulière contre eux. Bien qu’ils fussent beaucoup moins nombreux que les autres sectes non conformistes, on en emprisonna plus de quatre mille, dont cinq cents à Londres seulement; ce nombre, déjà considérable, s’accrut rapidement, et la Déclaration d'indulgence, publiée douze ans plus tard par le Roi, délivra douze mille quakers qui gémissaient en prison. Un des pasteurs expulsés, Richard Baxter, nous a laissé un récit des souffrances qu’ils eurent à endurer : u Plusieurs centaines d’entre eux, avec femmes et enfants, n’avaient ni logis ni pain; c’est tout au plus si leurs troupeaux pouvaient subvenir à leurs besoins, et les aider à sortir de prison ou veiller à leur entretien pendant qu’ils subissaient leur peine. Quoique d’une frugalité extrême, ils avaient beau-

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coup de peine à vivre; quelques-uns ne se nourrissaient que de pain noir et d’eau, beaucoup ne recevaient que de huit à dix livres par an pour soutenir leurs familles; aussi se passait-il quelquefois six semaines sans qu’ils eussent un morceau de viande sur leurs tables ; c’est à peine si leurs honoraires suffisaient à leur donner du pain et du fromage. L’un d’eux labourait pendant les six jours de la semaine et prêchait le jour du Seigneur; un autre était obligé de couper du tabac pour gagner sa vie. » Mais la pauvreté était la moindre de leurs souffrances ; les comédiens se moquaient d’eux sur la scène, et ils étaient constamment hués dans les rues par la populace. « Beaucoup de ces pasteurs, craignant d’abandonner leur ministère après avoir été consacrés, prêchaient à ceux qui voulaient les entendre dans les champs et dans les maisons privées, jusqu’à ce qu’on les eût saisis et jetés en prison, où plusieurs d’entre eux périrent. Ils étaient excommuniés par la cour ecclésiastique et frappés de lourdes amendes pour n’avoir pas suivi le culte anglican ; des espions faisaient métier de découvrir les réunions qu’ils tenaient à minuit. » Alleyn, auteur d’une brochure très-connue, intitulée : Appel aux incrédules , mourut à trente-six ans, à la suite des souffrances qu’il avait endurées à la prison de Taunton ; Vavasoux Powell, l’apôtre du pays de Galles, passa les onze premières années qui suivirent la Restauration, enfermé successivement à Shrewsbury, à Southsea et à Cardiff, et finit par mourir dans la prison de Fleet ; enfin, John Bunyan languit pendant douze ans dans la prison de Bedford.

Le Voyage du pèlerin. — Nous avons déjà vu par quelle crise d’exaltation Bunyan avait passé pendant sa jeunesse. Hanté depuis son enfance par des visions et des voix du ciel, il luttait sans cesse, écrasé par le sentiment de ses péchés, que des maladies et des dangers, auxquels il échappa comme par miracle, n’avaient fait que rendre plus douloureux et plus profond. Mais malgré les troubles de sa conscience, sa vie était irréprochable ; son admission à dix-sept ans dans les rangs de l’armée de Cromwell prouve la bonne réputation dont il jouissait et l’austérité de ses mœurs (1641). Deux ans après, la guerre civile avait pris fin, et Bunyan épousa une femme pieuse, aussi jeune et aussi pauvre que lui. Leur misère était telle qu’ils avaient à peine une cuiller et une assiette pour eux deux ; et peut-être cet absolu dénûment augmentait-il encore les inquiétudes et l’abattement du jeune chaudronnier. Sa femme faisait tout son possible pour le consoler, lui rapprenant à lire et à écrire (car il avait beaucoup oublié depuis le temps de l’école), et lisant avec lui deux petits livres d’édification qui formaient toute sa bibliothèque. Mais son âme imaginative s’enténébrait de plus en plus. « Je me promenais un jour jusqu’à la ville voisine 75 , nous raconte-t-il, « et là, je m’assis sur un banc dans la rue et me mis à réfléchir profondément sur l’état eifrayant de mon

LA RESTAURA T I O INI (£660-1067)

àme ; après avoir longtemps médité, je levai la tète, et il me sembla que le soleil qui brillait dans les cieux me refusait la lumière, et que les pavés mêmes des rues et les tuiles des maisons se liguaient contre moi. Je vis qu’ils s’unissaient tous pour me chasser du monde. Ils m’avaient en horreur, et moi, je pleurais d’être au milieu d’eux, parce que j’avais péché contre le Seigneur. Oh ! combien la moindre créature était alors plus heureuse que moi ! car elles pouvaient toutes rester fermes en leurs lieux ; moi, j’étais errant et perdu ! »

Enfin, après plus de deux ans d’une lutte acharnée (1653), les ténèbres se dissipèrent ; Bunyan se sentit converti et délivré du fardeau du péché. Il se joignit alors à une église baptiste à Bedford et devint, quelques années plus tard, célèbre comme prédicateur. Il n’avait pas été consacré aupastorat; aussi ses prédications, sous Olivier Cromwell, étaient-elles illégales et « portaient-elles ombrage» , nous dit-il, « aux docteurs et prêtres du comté » ; mais il put continuer son ministère presque sans opposition jusqu’à la Restauration. Six mois après le retour du Roi, il fut jeté dans la prison de Bedford, pour avoir prêché dans des réunions non autorisées, et, sur son refus de promettre de ne plus recommencer, on le garda enfermé pendant douze ans. La prison était pleine d’individus arrêtés pour les mêmes causes que lui, au milieu desquels il continuait son ministère, gagnant sa vie en faisant de la passementerie et trouvant sa consolation dans la lecture de la Bible, dans le Livre des Martyrs et dans l’usage des plumes et de l’encre qu’on lui avait permis d’avoir en prison.

Il était encore dans la force de l’àge (il n’avait que trente-deux ans lorsqu’il fut enfermé) ; son inaction et sa séparation d’avec sa femme et ses enfants lui semblaient dures à supporter : a L’absence de ma femme et de mes pauvres enfants » , dit-il avec une touchante simplicité, « m’a été aussi douloureuse que si l’on m’arrachait la chair des os, non-seulement parce que je suis trop attaché à ces précieux dons de Dieu, mais, aussi parce que je pensais souvent aux privations, à la misère et aux besoins qui accablaient ma pauvre famille ; si j’allais venir à leur manquer, surtout à ma malheureuse fille aveugle qui me tient de si près au cœur ! Oh î la pensée des souffrances qui pouvaient fondre sur ma pauvre enfant me brisait parfois le cœur ! Pauvre enfant, pensais-je, que de douleurs pour toi, en réserve, dans cette vie! Tu seras obligée de mendier, exposée aux mauvais traitements, au froid, à la faim, au plus complet dénûment, à mille maux, toi qu’aujourd’liui je voudrais préserver du moindre souffle de vent. » Mais la souffrance ne brisa pas son énergie, et Bunyan trouva dans l’activité de sa plume une compensation à la tristesse de cette étroite captivité ; traités de controverse, poèmes, méditations, la Grâce abondante et la Sainte Cité se succédèrent rapidement. C’est dans sa prison qu’il écrivit la première et la plus belle partie de son Voyage du pèlerin (1670-71). Aucun livre ne nous fait mieux comprendre quelle force

nouvelle d’imagination les Anglais avaient puisée dans la lecture attentive de la Bible. L’anglais de Bunyan est le plus simple et le plus familier dont se soit jamais servi un grand écrivain ; mais c’est l’anglais de la Bible. Les images du Voyage clu pèlerin rappellent celles des prophètes et des évangélistes; on y retrouve jusqu’au tour poétique du Cantique des cantiques, et c'est à Y Apocalypse qu’est empruntée la description de la Cité céleste. Mais Bunyan s’était si bien assimilé la Bible tout entière, que sa langue était devenue l’expression naturelle de ses pensées; il avait vécu avec la Bible et au milieu des visions' et des voix célestes jusqu’à perdre le sens de la réalité. Son récit est si naturel, ses allégories sont si vivantes, que le bouclier de l’Abattement et le château du Doute sont pour nous aussi réels que les lieux qui nous sont le plus familiers, et que nous connaissons M. Légalité et M. Sage-Mondain comme si nous les avions rencontrés dans la rue. Cette merveilleuse puissance de création est, sans contredit, la qualité maîtresse du talent de Bunyan, mais il en possède bien d’autres encore. Ne trouve-t-on pas chez lui l’élévation avec la clarté de la pensée, une grâce naturelle, une merveilleuse souplesse à passer sans effort du dialogue au récit dramatique, d’une touchante simplicité à une éloquence entraînante ? N’y admire-t-on pas une imagination fine et délicate qui colore les passages lès plus naïfs, une humeur enjouée, une rare puissance dans la peinture des caractères, un art merveilleux à passer d’un tableau à un autre, par exemple de la vallée de l’Ombre de la mort au pays « où les Bienheureux se promènent d’ordinaire, parce qu’ils sont sur les confins du Ciel » ; une souriante bonhomie exempte d’amertume, tout ce qui fait enfin du Voyage du pèlerin un des plus beaux poëmes anglais? Si c’est le puritanisme qui a découvert la poésie qu’éveille dans les âmes les plus simples le contact avec le monde spirituel, c’est Bunyan qui, le premier, a révélé cette poésie à l’univers. Le voyage du chrétien de la Cité de destruction jusqu’à la Cité céleste est simplement le récit de la vie d’un puritain comme Bunyan, vue à travers le voile d’un idéalisme spiritualiste qui en rehausse et en embellit les incidents les plus ordinaires. C’est lui-même, ce pèlerin qui fuit la Cité de destruction, gravit la colline de la Difficulté, contemple Appolyon face à face, aperçoit ses bienaimés traverser le fleuve de Mort pour se rendre à la Cité céleste; «la montagne sur laquelle la Cité était construite était au-dessus des nuages ; ils montaient donc par la région de l’air, causant agréablement tout le long de la route » .

La guerre avec la Hollande. — La popularité dont jouit le Voyage du pèlerin prouve que les sympathies religieuses du peuple anglais étaient encore profondément puritaines. Dix éditions avaient déjà été enlevées avant la mort de Bunyan (1688), et bien que Cowper osât à peine le citer, de peur d’exciter les railleries du monde élégant, sa popularité a été

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constamment grandissant jusqu’à nos jours dans les classes moyennes et parmi les pauvres ; c’est le plus populaire et le plus connu de tous les livres anglais. Mais les mouvements intimes de la vie nationale avaient peu de rapports avec l’histoire extérieure du gouvernement de la Restauration. Pendant que Bunyan gémissait dans la prison de Bedford et que l’Eglise persécutait les non-conformistes avec tant de violence, l’Angleterre était abreuvée d’humiliations sans exemple dans son histoire. La lutte fatale avec la Hollande, que la sagesse de Cromwell avait su terminer, recommença de plus belle. La rivalité des négociants anglais et hollandais sur la côte de Guinée (1664), où les uns et les autres cherchaient à accaparer le monopole du commerce de la poudre d’or et des esclaves, fut encore aggravée par l’ambition du duc d’York et par le ressentiment que Charles lui-même avait gardé des insultes qu’il avait eu à subir de la part de la Hollande pendant son exil. On déclara la guerre : une bataille navale acharnée, à Lowestoft, finit par le triomphe de la flotte anglaise; mais dans une rencontre avec Ruyter, au delà de Nord Foreland, Monk et son escadre ne purent être sauvés que par l’arrivée d’une flotte de secours sous les ordres du prince Rupert (1665). « On peut les tuer, mais non les vaincre » , disait C. de Witt, et cela était vrai d’un côté comme de l’autre. Une troisième bataille, aussi terrible que les précédentes, fut gagnée par les Anglais, et leur flotte parcourut les côtes de Hollande, brûlant villes et vaisseaux. Mais la joie du triomphe s’évanouit bientôt au milieu des terribles calamités qui fondirent sur la capitale. En six mois, cent mille personnes moururent à Londres de la peste ; cette peste fut suivie d’un incendie qui commença près de Fish Street et réduisit la ville en cendres de la Tour jusqu’au Temple (1666). Treize cents maisons et quatre-vingtdix églises furent détruites. On ne peut se faire aucune idée exacte de la perte en propriétés et en marchandises. Le Trésor était vide et tous les ports déserts lorsque la flotte hollandaise apparut dans la Nore, s’avança dans la Tamise sans rencontrer d’obstacles jusqu’à Gravesend, força la chaîne qui barrait la Medway, brûla trois vaisseaux de guerre qui étaient à l’ancre dans la rivière, et parcourut fièrement pendant six mois la côte méridionale, maîtresse absolue de la Manche (1667).

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