‹ Histoire du peuple anglais (tome 2)Chapitre 88 sur 187 · I, E S PÉTITIONNAIRES ET LES A R H O R R E N T S · texte numérisé non relu

I, E S PÉTITIONNAIRES ET LES A R H O R R E N T S

Ce renvoi fut le signal d’une lutte sur la gravité de laquelle le Roi ne se faisait aucune illusion. Il avait su toujours jusque-là surmonter les difficultés à force de courage et de cynisme; au moment des terreurs causées par la conspiration papiste, « on s’étonnait qu’il pût conserver sa gaieté au milieu de tant de difficultés de tout genre», disait l’aimable Reresby; « mais il n’était pas dans sa nature de s’inquiéter facilement ni de s’appesantir sur quoi que ce fût » . Même pendant les troubles qui suivirent le renvoi de Shaftesbury, on vit Charles pêchant et flânant comme d’habitude dans le parc de Windsor. Des observateurs plus attentifs que Reresby devinaient, sous ce masque d’indifférence, une pleine conscience du nouveau péril qui le menaçait, e Son caractère, dès lors, changea visiblement » , nous dit Burnet ; u il devint sombre et pensif, et comprit qu’il avait affaire à un peuple singulier, qui ne pouvait être ni effrayé, ni dompté ». Il fit face au danger avec sa légèreté et son sang-froid ordinaires. Des négociations secrètes furent de nouveau entamées avec la France; Louis XIV se montrait aussi alarmé que Charles des dispositions belliqueuses de la nation anglaise et aussi désireux d’éviter la réunion des Chambres, mais les conditions auxquelles il offrait un subside semblèrent trop humiliantes au Roi lui-même. Cet échec obligea Charles II à convoquer un nouveau Parlement, qui, grâce aux nouvelles craintes de massacres et d’invasion entretenues dans le pays par Shaftesbury, se trouva animé d’un esprit bien plus violent que la Chambre précédente. Le conseil lui-même avait refusé d’appuyer la proposition de proroger le Parlement dès sa première réunion, en 1680; mais Charles passa outre. Isolé dans son propre royaume, il se montra très-résolu à gagner du temps, car les événements travaillaient en sa laveur. Le courant des sympathies populaires commençait à changer. Le jury ne pouvait plus ajouter foi aux faux témoignages de Titus Gates; l’acquittement de cinq de ses victimes montra que la panique commençait à se calmer. Les efforts faits pour la réveiller prouvèrent encore mieux ce changement de l’opinion. On produisit de nouveaux dénonciateurs qui affirmèrent, sous serment, qu’il existait un complot contre la vie du comte lui-même, et que le duc d’York avait trempé dans tous les complots papistes. Un papier trouvé dans un tonneau de farine fut apporté comme preuve du danger auquel on venait d’échapper. D’immenses processions aux flambeaux se promenèrent dans les rues de Londres, et l’effigie du Pape fut brûlée aux cris de joie de la multitude.

Les pétitionnaires et les abhorrents. — Des actes plus audacieux encore montrèrent à quelles extrémités Shaftesbury était prêt à se porter. Élevé au milieu du tumulte des guerres civiles, il ava^t conservé, malgré ses cheveux gris, le feu et l’ardeur de ses jeunes années, et montrait une singulière témérité en poussant la nation à prendre de nouveau les armes.

Il forma, en 1680, un comité chargé de faire de l’agitation dans le pays; il rédigea et envoya à toutes les villes et à tous les grands jurys des adresses pour demander la réunion du Parlement ; elles revinrent couvertes de plusieurs milliers de signatures. Monmouth, malgré l’ordre exprès du Roi, rentra à Londres à l’appel de Shaftesbury; un hardi pamphlet le désignait même comme le futur chef de la nation dans la lutte prochaine contre le papisme et la tyrannie. L’alarme du conseil fut telle que les garnisons de toutes les forteresses furent mises sur le pied de guerre. Mais le péril n’existait plus : l’opinion publique avait complètement changé, les acquittements se succédaient coup sur coup. Le cruel martyre de tant de victimes faisait succéder l’horreur et les remords à l’impitoyable frénésie excitée par Shaftesbury. La nation tout entière désirait un souverain protestant, mais ses sentiments de justice se révoltaient contre le tort qu’on voulait faire aux enfants protestants de Jacques, et chaque homme d’honneur considérait comme une injure personnelle le projet d’écarter Marie du trône pour placer la couronne sur la tête d’un bâtard royal. Le souvenir de la guerre civile était encore si vivant dans tous les esprits que le simple bruit d’un commencement de révolte rallia tous les loyalistes autour du souverain. On répondit à la masse des pétitions envoyées par Shaftesbury dans les provinces par des contre-adresses couvertes de milliers de signatures., où l’on déclarait « abhorrer » les desseins formés contre la couronne; delà les noms de c« Pétitionnaires» et d’ Abhorrents » donnés aux deux factions d’où devaient sortir plus tard les deux grands partis des Whigs et des Tories, appelés à jouer un si grand rôle dans l’histoire politique d’Angleterre depuis le Bill d’exclu sion .

Charles profita de cette réaction pour rappeler sans retard le duc d’York à la cour ; il accepta les démissions de Russell et de Cavendish, qui, seuls de tout le conseil, soutenaient encore les projets de Shaftesbury. Celui-ci rendit insulte pour insulte ; suivi d’une foule de ses partisans, il comparut devant le grand jury du Middlesex pour dénoncer Jacques comme catholique et accuser la duchesse de Portsmouth d’être « un fléau national » , pendant que le duc de Monmouth, revenu d’exil, parcourait le pays et gagnait tous les cœurs par la grâce de ses manières. Shaftesbury comptait avant tout sur l’appui des Communes élues en pleine panique et irritées par üne trop longue prorogation ; en effet, leur premier soin, en se réunissant en octobre 1680, fut de voter « la répression du papisme et l’exclusion du trône de tout prince catholique » . Le bruit d’un complot catholique en Irlande fut à peine nécessaire pour faire passer sans opposition le bill d’exclusion à la Chambre des communes. Le conseil même commençait à hésiter devant l’attitude résolue de ses adversaires; Temple et Essex se prononcèrent tous deux en faveur du bill ; de tous les chefs du « eountry party » , lord Halifax seul y était opposé, mais seulement pour

atteindre le but par des moyens moins violents, a Lord Halifax est tout à fait dans les intérêts du prince d’Orange » , écrivait l’ambassadeur français Carillon à Louis XIV, « et ce qu’il semble faire pour le duc d’York est uniquement une manière d’amener un compromis dont le prince d’Orange pourrait bénéficier. » Charles II s’empressa de profiter de cette fatale division dans le seul parti capable de l'empêcher de réaliser ses desseins, en renvoyant Essex et Temple et en soutenant de son influence personnelle l’éloquence d’Halifax, qui réussit à faire rejeter le Bill d’exclusion par la Chambre des lords. Il en fut de même d’une proposition de divorce présentée en désespoir de cause par Shaftesbury pour autoriser Charles à répudier sa femme sous prétexte de stérilité et à se remarier pour donner au trône un héritier protestant.

Le Parlement d’Oxford. — La conduite du Roi, tout audacieuse qu’elle fût, avait eu pour point d’appui le revirement de l’opinion publique ; aussi Shaftesbury résolut-il de lui faire échec et de provoquer une réaction en sens contraire par un grand procès, afin de raviver dans le peuple la croyance d’un complot papiste. Lord Stafford, considéré jusqu’ici, par son âge et son rang, comme chef du parti catholique, se trouvait pour cette raison enfermé à la Tour depuis la première explosion des terreurs populaires ; il fut sommé , de comparaître devant la Chambre des pairs, transformée en haute cour de justice, et la bande des dénonciateurs, réunis pour son procès en décembre 1680 , s’efforça de prouver la réalité d’une conspiration catholique contre le Roi et la nation. Ces preuves étaient tout à fait sans valeur; mais le procès réveilla en partie, comme Shaftesbury l’avait espéré, les anciennes frayeurs, et le prisonnier, condamné à mort par la majorité des pairs, fut bientôt conduit à l’écliafaud.

Ce coup porté au catholicisme produisit une profonde impression sur tout le monde, excepté sur le Roi ; lord Sunderland lui-même, le plus habile des nouveaux ministres qui avaient succédé à Temple et a ses amis, poussait le Roi à céder. Halifax, toujours très-opposé à l 'exclusion, profitait de la pression populaire pour présenter une mesure qui, sous une apparence de modération, atteignait le « même but que le Bill d’exclusion » . En effet, elle enlevait à Jacques, s’il montait sur le trône, tout droit d’opposer -son veto aux décisions des deux Chambres, la faculté de négocier avec les puissances étrangères et le privilège de nommer aux emplois civils et militaires sans la permission du Parlement. Ce projet avait été, sans doute, suggéré par le prince d’Orange et était appuyé par les États de Hollande; ils pressaient Charles d’entrer en accommodement avec ses sujets pour être eux-mêmes en état de s’opposer aux agressions continuelles dont la France harcelait ses voisins depuis la paix de Nimegue. Charles, bien qu’abandonné par ses ministres et même par sa mai-

SHAFTESBUllY (1670-1682).

tresse, la duchesse de Portsmouth, gagnée à la cause de l'exclusion par les menaces de Shaftesbury, était décidé à résister à tout projet tendant à limiter l’autorité royale ou à exclure son frère du trône. Sur le refus du Parlement de voter des subsides, il prononça la dissolution. La vérité est qu’il avait réussi à obtenir de l’argent de Louis XIV; à l’insu de ses ministres, il avait renoué avec la France des négociations secrètes, en promettant de rompre avec tous les ennemis de la politique du grand Roi; il remplit ainsi ses coffres et se rendit une fois encore indépendant des Chambres.

Il eut l’habileté de convoquer un nouveau Parlement en mars 1681. Cette convocation n’était qu’un simple prétexte. Le Roi voulait avant tout effrayer la nation et provoquer une réaction par crainte de la guerre civile ; aussi la convocation du Parlement à Oxford fut-elle une sorte d’appel au pays contre la défection de la capitale et un moyen très-adroit de raviver le souvenir des luttes d’autrefois. 11 ordonna pour le même motif à ses gardes de l’accompagner, sous prétexte de réprimer toute tentative de désordre. Shaftesbury, épouvanté des projets de la cour, favorisa involontairement le plan du Roi en apparaissant tout à coup à la tête de ses partisans en armes, sous prétexte de défense personnelle. La violence du Parlement hâta encore le triomphe de Charles II. Tous les membres de l’ancienne Chambre avaient été réélus et revenaient plus exaltés que jamais. Le rejet du nouveau Bill de restriction présenté par Halifax, et qui, tout en accordant à .Jacques le titre de roi, investissait le prince d’Orange de l’autorité réelle, indisposa contre eux les membres les plus sages et les plus modérés du « eountry party « ; ils essayèrent de remuer le public en citant devant la Chambre des lords un espion nommé Fitz-Harris. Cette violation de la règle constitutionnelle, par laquelle Fitz-Harris, en sa qualité de bourgeois, devait être jugé par ses pairs suivant le droit commun, acheva de ramener l’opinion publique à Charles II. La conduite de Shaftesbury était uniquement fondée sur cette idée, que la pénurie du trésor laissait Charles à sa merci, et que le refus des subsides arracherait au Roi son consentement au Bill d’ exclusion . Mais l’or de Louis XIV avait affranchi Charles de sa dépendance ; le Roi n’avait réuni le Parlement que pour se montrer comme un souverain dont l’esprit de support et de conciliation n’était récompensé que par l’insulte et la violence ; ce fait une fois constaté, il prononça brusquement en avril la dissolution des Chambres et en appela, dans une déclaration solennelle, au jugement de la nation tout entière.

Dryden. — Cet appel fut reçu avec un véritable transport d’enthousiasme monarchique. L’Eglise se rallia à la cause royale, et la déclaration de Charles fut lue du haut de toutes les chaires ; les Universités déclarèrent que « ni loi, ni religion, ni crime, ni trahison, ne pourrait

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