III
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Phidias aurait eu de la peine à lutter contre de telles objections. Au fond, Jérémie et Habacuc se trompaient en théologie aussi complètement que les idolâtres dont ils se moquaient. Ils s'imaginaient que les fléaux ont pour cause un Dieu punissant les hommes, que la mort vient d'un arrêt prononcé par le même Dieu contre ceux qu'il veut perdre à un moment donné; ils prescrivaient de prier ledit Dieu en conséquence. Gela est aussi faux que de croire qu'une statuette en bois, en terre cuite, en pierre ou en métal peut quelque chose sur la pluie et le beau temps. Gela est moins superstitieux en apparence; mais cela est bien plus capable d'inspirer le fanatisme. Le Dieu unique a eu ses fanatiques; les idoles de bois ou de métal n'en ont guère eu. Gette théologie à la façon de Jérémie a même un inconvénient des plus graves, c'est de laisser croire aux hommes qu'ils ont le secret des voies de la Providence et de les induire à une foule de jugements faux, en particulier à regarder le malheureux comme toujours frappé justement; ce qui est erroné, injuste et cruel à la fois. Les lécim auraient eu raison, s'ils s'étaient bornés à dire qu'aucune volonté particulière ne préside au gouvernement de ce monde; mais la distinction du conscient et de l'inconscient dans le
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développement de l'univers ne pouvait être faite alors, puisque, de nos jours, elle est à peine comprise de rimmense majorité des hommes, même instruits.
Plus de lumière existait-il, en^ quelque point du monde, vers 625 avant Jésus-Christ, sur ces antinomies du monde religieux et moral? Gela n'est pas probable. La Chine, sans doute, se reposait dès lors, dans cette absence de besoins théologiques et tôléologiques, qui est la cause de son étonnant esprit conservateur, presque comparable à celui des abeilles et des fourmis. L'Inde faisait déjà de la métaphysique, mais n'arrivait qu'à un cliquetis de propositions mal coordonnées et à des luttes d'écoles sans résultat. Babylone, dès une haute antiquité, a eu la science positive, surtout dans l'ordre mathématique et astronomique; de bonne heure Babylone eut des théories pour expliquer l'origine du monde sans dieux, et ces théories étaient plus ou moins connues en Phénicie, en Aramée, à Harran ; mais la science charlatanesque paraît avoir étouffé à diverses reprises, en Chaldée, la science véritable. Il arriva, ce semble, à Babylone ce qui arriverait de nos jours si les charlatans scientifiques, soutenus par les gens du monde et les journaux, envahissaient l'Institut, le Collège de
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France, les facultés. Chez nous, certains besoins supérieurs aux caprices des gens du monde, l'artillerie, la fabrication des matières explosibîes, l'industrie appuyée sur la science, maintiendront la science vraie. A Babylone, les farceurs l'emportèrent.
Déjà, il est vrai, le génie de la Grèce faisait son apparition dans l'ordre rationnel et était en train de créer la raison, comme il avait créé la beauté. Le grand principe de la fixité des lois de la nature était entrevu en Grèce par quelques esprits d'élite, Thaïes de Milet, Phérécyde de Syros, qui recevaient probablement leur inspiration de la Phénicie, intermédiaire à son tour de la Babylonie. La supériorité de la Grèce sur l'Orient était un fait indiqué, sinon accompli. Le germe d'où sortiront pour l'humanité tout entière la science et la philosophie est clairement visible. Solon et les sept sages, tels qu'ils nous apparaissent à travers les charmants enfantillages de leur légende, ont bien plus d'esprit que Jérémie. Mais, en ce qui concerne les questions sociales et la question de la vie d'outre-tombe, les sages juifs avaient un immense avantage. Dans aucune ville grecque, la lutte contre l'idolâtrie, contre les prêtres intéressés, contre les riches oppresseurs, n'avait lieu avec autant d'originalité
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qu'à Jérusalem. En somme, la bataille de Thumanité se livrait, pour le moment, dans cette petite ville, dont le nom ne devait faire le tour du monde que mille ans plus tard.
L'esprit religieux de Jérusalem ne résidait que dans un petit nombre. Mais les grands mouvements religieux se produisent presque toujours par une poignée d'exaltés, qui s'emparent d'un chef d'État, lui empruntant son autorité, mettant en retour à sa disposition leur propre ascendant. C'est ce qui s'est vu pour le bouddhisme et Asoka, pour le christianisme et Constantin, pour le protestantisme et les princes du xvi* siècle. Déjà en Israël, Ézéchias s'était doublé des forces d'un Isaïe. Le même fait se revit soixante-quinze ans plus tard, mais sur des proportions plus considérables et dans des conditions de durée qui cette fois s'imposèrent à l'avenir.
Par suite de circonstances que nous ignorons, Josias, vers le temps oii il atteignit sa majorité, se convertit, ou, du moins, se déclara pour le parti de la réforme, dont Sophonie, Jérémie, Habacuc et une prophétesse nommée Hulda étaient les prédicateurs les plus ardents. Tout porte à croire que cette conversion, qui a eu des conséquences si graves pour l'histoire de l'humanité, fut amenée par des sen-
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timents de terreur religieuse*. Les prophètes possédaient sur les laïques une force comme celle que les moines de Saint-Martin de Tours se créèrent contre les Francs. On supposait que les menaces de rhomme de Dieu étaient toujours suivies d'effet. Le roi qui se prêtait à cet ordre d'idées était perdu. Le prophète le menait par la terreur. Les sombres tableaux qui remplissent les pages des nehiim n'étaient pas alors ce qu'ils sont pour nous, des morceaux littéraires. C'étaient des cauchemars. On concevait le prophète comme disposant plus ou moins des phénomènes qu'il annonçait. Le malheureux roi, éperdu, se trouvait trop heureux quand le prophète voulait bien ajourner la réalisation de ses menaces à la génération suivante ^ 11 s'efforçait, par tous les moyens, de contenter l'homme qui tenait jusqu'à un certain point entre les mains les arrêts du ciel.
Ce qui prouve bien que la conversion de Josias fut, comme celle d'Asoka, un fait personnel, c'est que sa famille ne paraît pas avoir subi l'influence que les piétistes réussirent à prendre sur lui. Ses trois fils et son petit-fils, qui furent rois après lui, ne partagèrent nullement ses sentiments, et nous les