Is.,LVii, iG
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On touche au Dieu père. Le portrait de l'Homme de douleurs a été pris par dix-huit siècles comme un portrait de Jésus. Le Second Isaïe est de beaucoup le livre biblique qui a le plus fourni au christianisme. Il a passé presque tout entier dans la prédication et la liturgie de l'Église.
Avec les idées fausses de critique littéraire qui sont généralement répandues, on est surpris qu'un inconnu ait fait un tel chef-d'œuvre. Mais c'est un inconnu aussi qui a composé le livre de Job; c'est un inconnu qui a écrit la rédaction dite jéhoviste de l'Hexateuque. Les belles œuvres des époques sincères, non tourmentées du mal littéraire, sont toutes anonymes. La question de gloriole personnelle, et même de mérite personnel, est nulle à ces époques. Les Évangiles sont anonymes; il ne saurait venir à la pensée de personne de dire que saint Matthieu a du talent. Sait-on qui a fait Homère, qui a fait V Imitation de Jésus-Christ? François de Sales a dit le mot juste sur de tels livres : ce Leur véritable auteur c'est le Saint-Esprit )).
Le prophète innommé de 536 est ainsi le plus grand des prophètes, justement parce qu'il est innommé.C'est le premier des penseurs humanitaires. Nous tous dont la religion est d'espérer un avenir où l'humanité se consolera enfin de ses souffrances,
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nous le saluons comme notre maître. La Grèce, qui a créé de si belles choses, l'art, la science, la philosophie, la liberté, n'a pas créé l'humanitarisme. Elle était trop dédaigneuse des barbares pour cela. Certes le juif méprisait aussi les gdim; mais le dédain juif n'a pas eu des conséquences aussi désastreuses que le dédain grec. 11 n'a pas empêché le christianisme; tandis que le dédain grec a empêché Constantinople d'assimiler les barbares de race slave, de conquérir à fond la péninsule des Balkans et l'Orient, ce qui lui eût permis d'étouffer l'islam en son œuf.
La seule chose qui blesse dans le Second Isaïe, c'est le nom de lahvé. Ce nom de Dieu particulier n'a que faire dans un livre universaliste à ce point. Certes il eût été conséquent de supprimer dès lors ce mot bizarre. Un Dieu qui a un nom propre est un faux Dieu. Il est un dieu entre plusieurs autres, et, lors même qu'on arrive à prouver que lui seul est Dieu et que les autres ne sont rien, il n'en reste pas moins qu'il a été en concurrence, en compétition avec d'autres. Mais renoncer à lahvé eût été, à cette date, impossible. C'eût été la destruction de la nation ; lahvé avait tant fait pour elle ! C'eût été la philosophie; or la philosophie n'a eu que de nos jours son influence directe dans les choses
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humaines. Le travail de Fesprit israélite, au fond singulièrement rationaliste, consista à identifier lahvé avec le Dieu suprême, El, Adonaï, Saddaï, Éiohim, à ramener lahvé à Élohim, à prononcer implicitement cet aphorisme : « lahvé, c'est Élohim », à revenir ainsi, après des siècles de tâtonnements, à l'unité divine, que les vieux patriarches du désert avaient entrevue dans leurs longues heures d'oisiveté*.
Il semble, du reste, que désormais le nom de lahvé sera une gêne; on va bientôt le remplacer par le mot vague Adonaï, « le Seigneur ». On évitera de le prononcer (ce qui sera une façon de le supprimer), et les voyelles s'en perdront. lahvé disparut vraiment dans sa victoire. De là cette singularité que le nom du Dieu qui a conquis le monde, et a passé Dieu unique, est inconnu de tous ceux qui ne sont pas hébraïsants de profession, et que même ceux-ci ne savent comment le prononcer. Il était juste que le particulier fût absorbé dans la victoire de l'absolu, et qu'Israël oubliât jusqu'au nom du dieu national qui avait été la source de toutes ses erreurs.
Les nations hénothéistes, ayant un Dieu parti-
1. Voir t. I, p. 85-86, 174 et suiv., 2G4 et suiv.; t. 11, p. 211- 212, 268 et suiv.
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culier, mais n'en ayant qu'un, ont une grande facilité pour arriver au monothéisme, tandis que les races foncièrement polythéistes, comme la race aryenne, y arrivent lentement et par des emprunts, lahvé a eu raison de Camos, de Milkom, de Salm, de Baal; tandis que ni Jupiter ni Brahma n'ont jamais pu supprimer complètement leurs parèdres. Le phénomène du duc de France, devenant roi de France par sélection entre ses pairs, d'abord les subordonnant, puis les étouffant les uns après les autres, n'a pas lieu en théologie. Le carlovinge du moyen âge, n'ayant pas de territoire propre, régnant partout et ne régnant nulle part, n'a guère non plus d'analogue dans l'histoire religieuse. Gengiskhan, employant vingt ans à devenir maître dans un petit pays de dix ou douze lieues, puis envahissant le monde comme un cyclone, voilà plutôt l'analogue delà victoire de lahvé. Le monothéisme dans l'humanité a eu pour origine le Dieu protecteur d'une petite tribu. Le culte du dieu protecteur entraîne des câlineries, des relations intimes, filiales d'un côté, paternelles de l'autre, que n'inspire pas un absolu toujours identique à luimême et impersonnel. L'abstraction n'est pas propagandiste. La façon dont un chrétien pieux parle à Dieu n'aurait pas de tels accents de tendresse,
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si, derrière le Dieu en trois personnes, il n'y avait un Dieu plus tangible, qui a porté sa tribu dans son sein comme une nourrice, Ta caressée, lui a parlé comme à un enfant ^