REACTION CONTRE LES ANAYIM. MANASSES ET AMON
Ézéchias mourut à Tâge de cinquante-quatre ans, après vingt-neuf ans de règne. On ne sait pas où il fut enterré. A partir d'Ézécbias, la vieille sépulture des rois de Juda, au pied d'Ophel, fut délaissée. Peut-être ces sépultures offraient-elles plus d'une trace de paganisme, et les puritains crurent-ils devoir en dissimuler l'entrée ^
Isaïe avait probablement devancé au scheol le roi dont il avait été l'intime conseiller. D'après les idées iahvéistes, Ézéchias n'avait pas eu le compte de jours auquel il avait droit, et, si le scheol n'avait pas été aussi dénué de conscience que le pensait
1. Les grands feux qu'on faisait anciennement aux funérailles des rois (II Chron., xvi, 14; xxi, 19; Jér., xxxiv, 5) se rattachaient peut-être à quelque usnge païen.
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Ézéchias lui-même, certes Isaïe aurait eu de la peine à expliquer pourquoi cette vie, si conforme aux voies de lahvé, n'avait pas duré cent vingt ans. Ce qui dut être plus inexplicable encore aux yeux des iahvéistes, c'est que le règne du roi parfait fut suivi d'un règne beaucoup plus long (le plus long qu'on eût vu à Jérusalem), qui, en tout, présenta justement la contre-partie de la conduite d'Ézéchias.
Menasse, qu'on a coutume d'appeler Manassès, n'avait que douze ans quand il devint roi. Sa mère s'appelait Hefsi-bah, c'est-à-dire « Mon désir est en elle ». Il régna cinquante-cinq ans à Jérusalem (696-641), sans qu'on sache de lui autre chose si ce n'est que sa conduite fut en tout le contraire de celle de son père. Les haines accumulées par le règne absolu des anavim portèrent leur fruit. Le parti des gens du monde, des lécim^ qui, sans être des impies, avaient été froissés, peut-être vexés par les hypocrites, reprit le dessus. Le manque de documents ne nous permet pas d'énoncer même une conjecture sur la manière dont se passa cette révolution, très conforme du reste aux lois générales de l'histoire. Le jeune âge de Manassès en fut sans doute la cause principale. L'influence de Hefsi-bah, mère du jeune roi, devint prépondérante. Or les femmes, une reine surtout, ne devaient pas être favorables au mouve-
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ment des prophètes. Ces sordides porteurs de saq ne pouvaient guère être sympathiques aux gens bien élevés. Les prophètes de leur côté, étaient fort opposés aux concupiscences féminines. Isaïe, nousl'avons vu, traitait les femmes avec une extrême dureté. Ces grandes religions sémitiques organisées sont faites pour les hommes, non pour les femmes. L'ancien judaïsme^ comme l'ancien islamisme", ne faisaient presque aucune place aux femmes; aussi les femmes y furent-elles d'abord peu favorables^ Les classes dirigeantes, d'un autre côté, les militaires surtout, reprirent leur influence. Les sectaires qui avaient capté la faveur d'Ézéchias, et qui d'ailleurs n'avaient plus leur chef Isaïe, se trouvèrent, après la mort du roi, exposés à l'animadversion de ceux qu'ils avaient malmenés. Le coup
1. Les superstitions des femmes ne tiraient pas à conséquence. Voir cependant Prov., xxxi, 30. iNotez aussi la prophétesse Hulda.
2. Dans l'ancien islam, la femme n'a pas de religion, ni même d'àme. Un des éloges qu'un ancien poète arabe fait de sa maitresse, c'est qu'elle ne lit pas le Coran. C'est seulement depuis une époque très moderne que les femmes ont une place dans les galeries des mosquées. Les musulmans n'aiment pas que leurs femmes soient dévotes. Chez les scliiites, moins sémites que les sunnites, les femmes sont plus pieuses.
3. Nous verrons la même chose se produire à la mort de Josias (voir ci-après, p. 302, 303, 313).
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de vent fut assez vif. Le parti opposé aux anavhn arriva en masse au pouvoir. Les institutions judiciaires du temps, ou plutôt l'absence d'institutions judiciaires, laissaient place à un arbitraire terrible. Les procès à la porte de la ville étaient, comme les accusations devant l'agora dans les villes grecques, une menace suspendue sur la tête de tous ^ Le grand devoir de lahvé est de sauver ses serviteurs, quand ils sont en justice. La justice était le grand fléau du temps. Chacun courait risque d'être traduit à la barre du tribunal de ses ennemis. Le faux témoignage était la chose du monde la plus ordinaire; le parti dominant tenait ainsi entre ses mains la vie de ses adversaires. Les fanatiques ne s'étaient pas privés de ce moyen pour se débarrasser de leurs ennemis. Les libertins, devenus tout puissants, rendirent cruellement.la pareille à leurs anciens oppresseurs.
Jusqu'où allèrent ces violences? On n'a pas à cet égard de détails précis. Il est très possible que certains zélotes provocateurs aient expié les actes de prépotence qu'ils avaient commis sous Ézéchias, et que quelques saints personnages aient été victimes de leur zèle intempérant. Mais on sait combien les
1. Les métaphores tirées des procès auxquels on doit répondre sont innombrables dans les Psaumes et dans le livre de b. Ps. xxxvii, 33; cix, 7; cxxvii, 5, etc.
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fanatiques sont prompts à se plaindre, quand on résiste à leur fanatisme. L'accusation « d'avoir rempli Jérusalem de sang innocent, comme un vase où le liquide affleure^ » est sûrement exagérée. Jérémie, cent ans après, n'a que des allusions vagues ^ Les fanatiques ont coutume de se dire opprimés, quand ils ne sont pas les maîtres; la tolérance est ce qu'ils détestent le plus. Ils aiment mieux être vexés que mis parle droit commun sur un pied d'égalité avec ce qu'ils appellent l'erreur. On a toujours tort de les persécuter; mais d'ordinaire il faut faire dans les malheurs qui les frappent une part à leurs taquineries.
Ce qui paraît vrai, c'est que les violences de langage de l'école prophétique furent énergiquement réfrénées, et que Manassèspratiqua en réalité la tolérance, n'accordant aucun privilège exclusif au culte de lahvé, et laissant librement pratiquer les rites païens que son père avait proscrits. Les lieux consacrés aux cultes profanes se rétablirent. Manassès ne se borna pas à laisser chacun de ses sujets adorer à sa guise. Lui-même paraît avoir été éclectique en re-
1. II Uois, XXI, IG; xxiii, 26; xxiv, 3-i. - 2. Voir le chap. ii de Jérémie, oii sont groupés tous les méfaits du temps do Glanasses. Le méfait relatif aux D''''pj C^jT^N', Jér., II, 34, n'est pas clair. Le passage Jér., ii, 30, est général; cependant, s'il n'est pas spécial à Manassès, il implique Manassès.
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ligion. Dans l'enceinte du temple de lahvé, il érigea des autels à Baal et aux dieux étrangers. Il se fit des aséroth comme en avait fait Achab. Une de ces images sculptées^ était dans le temple môme. Les monothéistes juifs s'imaginaient volontiers que les dieux des nations n'étaient autre chose que des astres; on prétendit que les deux cours du temple avaient des autels pour toute l'armée céleste, et que le roi s'inclinait tour à tour devant ces stèles.
Une accusation assurément plus grave, si elle ne fut pas'une calomnie, fut d'avoir fait passer son fils [aîné] par le feu, c'est-à-dire de l'avoir sacrifié, en le brûlant à lahvé ou à Moloch, sans doute dans quelque péril extrême où il put se trouver. Il semble que le vir siècle vil une sorte de recrudescence chez les Juifs de cet usage hideux des anciens peuples sémitiques ^ La vallée de Hinnom, au sud de Jérusalem ^, en fut le théâtre. Il y avait là, près de la Porte de la Poterie S des bamoth ou levées