Ch. XII, 5 et suiv
Tel est ce livre étrange, mélange bizarre de sublimité et de platitude, fruit d'un grand abaissement intellectuel et du plus profond mouvement moral qu'il y ait jamais eu. Il donne un absolu démenti aux rhéteurs, qui sont a priori pour une phrase bien écrite et contre une phrase mal écrite. Le livre de Daniel est le meilleur exemple de Tespèce de balancement qu'il y a, dans l'histoire de l'humanité, entre l'intelligence et la moralité. Comparé à Isaïe, le livre de Daniel est un livre de complète décadence littéraire. La langue en est détestable, plate, prolixe, incorrecte, souvent intraduisible; et pourtant la pensée juive accomplit, en ces pages mal écrites, le progrès le plus extraordinaire; elle passe de sa première phase, simplement monothéiste, à son âge messianique, où elle a séduit l'humanité en lui proposant des espérances infinies. Tout naît de la pourriture. La décadence d'une chose est le commencement d'une autre. La faiblesse littéraire d'une œuvre n'est pas une raison pour qu'elle n'ait pas une action de premier ordre dans l'histoire de l'humanité. Les écrits chrétiens, si mauvais aux yeux de celui qui adopte pour type suprême les écrivains des grandes époques, sont profonds et touchants quand on les prend comme écrits populaires.