IV
Déjà Ézéchiel et Zacharie avaient substitué à rancienne vision prophétique, si claire, si classique en quelque sorte, un genre de visions beaucoup plus contournées. Depuis la captivité, aucun prophète ne récita plus ses prophéties en plein air. La lecture a d'autres conditions que Taudition. On y supporte des énigmes, demandant de la réflexion, des logogriphes composites, où les idées sont rapprochées de force, sans souci de la cohérence des symboles. Dans Daniel, ce défaut est porté à son comble ; une corne parle, a des yeux. Nulle esthétique dans la composition des rébus qui servent à exprimer la pensée de Fauteur; partout quelque chose d'incongru, de contraire aux lois de l'eurythmie grecque. Le divin sentiment de la forme humaine, que la Grèce porte dans sa sculpture, fait ici complètement défaut. Le fanatique auteur de ces visions n'a qu'un but, inculquer violemment sa pensée, faire un efl'et puissant sur son lecteur. Il y réussit, et sans doute il fut témoin de l'impression extraordinaire produite par son écrit.
Le succès fut immense, immédiat*. Le goût
1. Le livre de Daniel est très vite cité; Baruch, i, 15-18; Carrn. sib., IH, 396-400; I Macch., ii, 59-60; Josèphe, Ant, X, X et xi; XI, viii, 5.
du temps, dans les pays grecs, en Egypte par exemple, et dans les pays orientaux, était aux énigmes sibyllines sur les événements politiques du jour. On aimait ces petits rébus; on s'amusait à les déchiffrer ; les oracles tournés de la sorte avaient une grande publicité; ils circulaient promptement, se vendaient même\ Chez les Juifs, l'esprit de secte était un excellent véhicule pour ces livres secrets, qu'on se passait sous le manteau. Ainsi fut répandu le livre de Daniel. Des traductions araméennes et grecques le mirent sur-le-champ à la portée de tous les lecteurs". Tous ceux que leur imagination ou leurs opinions portaient vers les croyances messianiques en firent leur lecture habituelle. La synagogue orthodoxe elle-même le reçut parmi les écrits sacrés, sans pourtant l'introduire dans le volume des Pro-