Jos.,Aui., XX, X
une faute; c'est par ce biais que la famille asmonéenneput s'introduire dans la fonction qui, selon les idées juives, était presque l'équivalent de la souveraineté.
La meilleure preuve que le soulèvement macchabaïque avait des racines profondes et répondait au sentiment d'une partie de la nation, c'est que la bande de Juda, loin de se dissoudre après le désastre d'ÉIasa, se retrouva forte, agissante, décidée. D'une commune voix, les partisans de Juda Macchabée élurent pour les commander son frère Jo- •nathan. Il avait la bravoure, la ténacité de Juda, mais un fanatisme beaucoup plus traitable. Son plan de conduite fut naturellement tout autre. Bacchide tenait réellement la Judée. Une guerre ouverte contre les Syriens était impossible. Jonathan, Simon son frère et toute la bande résolurent de gagner le désert, où le mouvement national avait grandi, huit ans auparavant. Ils allèrent du côté de Thékoa, et se fixèrent près d'un puits nommé Asfar. Là Jonathan et ses compagnons menèrent pendant sept ans une vie de bandits, fort ressemblante h celle que David avait autrefois menée dans ces parages . La religion paraît avoir été pour eux un souci de second ordre. Ces saints, ces sauveurs de la Loi étaient de vrais Arabes pillards. Ils nouèrent
de bonnes relations avec les Nabatéens du sud de la mer Morte et leur confiaient la garde de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs bagages; pendant ce temps, ils brigandaient. Il se forma tout un cycle de leurs aventures, analogues à celles que contaient les vieux livres hébreux, analogues aux vieux récits arabes, sur le temps des Juges et la jeunesse de David. On célébra surtout leurs batailles avec les Beni-Jamri de Médaba*. Jean surnommé Gaddis, un des cinq fils de Mattathiah, avait été enlevé et tué par les gens de cette famille, pendant qu^il conduisait la smala aux Nabatéens, Ses frères le vengèrent. Les Beni-Jamri fêtèrent en ce temps un beau mariage. On allait chercher la fiancée à Nadabath. Cachés dans les montagnes, Jonathan et ses compagnons épiaient le cortège, qui traversait le désert en grande pompe, avec accompagnement de musique et de tambours. Les gens de Jonathan tombèrent sur la troupe joyeuse et tuèrent tout ce qui ne se sauva pas dans la montagne.
I.a fêle, ce jour-là finit en élégie; A la voix des chanteurs Succédèrent les pleurs ^,
i . Clermont-Ganneau, Jouni. As., mai-juin 1891 , p. 5i0 et suiv. 2. 1 Macch., IX, U.
Après cet exploit, ils allèrent se cacher dans les broussailles du Jourdain. Or Bacchide, instruit de tout, passa la rivière et survint avec une troupe considérable; c'était un jour de sabbat; Jonathan n'eut aucun scrupule :
Allons ! debout, mes braves !
Vendez votre âme cher.
Les choses sont plus graves Qu'à la noce d'hier.
Jonathan aperçut Bacchide, et allait le frapper. Bacchide fit un pas en arrière et évita le coup. La bande juive se jeta dans le Jourdain et le passa à la nage. Les autres n'osèrent les suivre.
Tout n'était pas sérieux, on le voit, dans ces luttes où un peu de jeunesse se retrouvait encore sous la glace de la théologie. La race arabe a le don de ces associations bizarres où la gravité fanatique du croyant n'exclut pas la fantasia du Bédouin, les coups de niain du flibustier. C'est par ce fond d'esprit vraiment militaire que la famille asmonéenne gardait cette énergie que l'ascétisme oblitère et qui est nécessaire pour mettre dans une société l'élément de force et de crânerie sans lequel elle ne peut se tenir debout. Le soulèvement lévitique des Asmonéens semblait ne devoir pro-
duire que des ascètes; ce fut des soldats qu'il donna.
Il faut se représenter le gouvernement séleucide sur le modèle de tous les gouvernements orientaux, en particulier du gouvernement turc, n'existant réellement que dans les villes, ne se montrant jamais dans la montagne, ne s'aventurant pas au désert. La montagne et le désert deviennent ainsi le rendez-vous de tous les indépendants, lesquels mènent entre eux une vie au moins très libre, se réservant pour l'avenir. Le pays, pendant ce temps, vit en paix, sentant les forces anarchiques endiguées et se réservant de leur faire appel au besoin.
Cette période singulière, où le fanatisme religieux sembla sommeiller, dura huit ou dix ans pour la Judée. Ce fut une époque de paix, où chacun reposa sous sa vigne et sous son figuier, assez tranquille. On en fut redevable aux hellénisants et aux modérés, qui ne repoussaient pas en principe la domination syrienne. Pour nous, qui subordonnons la moralité abstraite à la liberté, et pour qui le fanatisme est le plus grand des maux, ce furent là des années très heureuses; on se tua beaucoup moins; la haine même s'assoupit un peu. Nous aimons ce qui détend les nerfs de cette pauvre humanité, qui souvent se monte pour si peu de chose. Le fana-
tisme de la bande qui se groupait autour des frères asmonéens tomba beaucoup; la troupe de saints qu'on se figure autour de Juda Macchabée, devint une troupe d'aventuriers, passant son temps à marauder dans le désert avec les Nabatéens; ce qui valait mieux, après tout, que de se brûler le sang sur la Thora. Par un côté, cette réunion de brigands avait son rôle et sa nécessité. Il y avait là de Ténergie, de la virilité à la façon arabe. Si la Vendée eût réussi, les soldats de La Rochejaquelein et de Charetle fussent bien vite devenus de simples mainteneurs d'ordre. Nous allons bientôt voir Jonathan trafiquer de sa bande comme d'un instrument de force publique*, et reprendre comme gendarme la situation que nous l'avons vu occuper comme chef d'armée sainte et organisateur de fanatisme.
1. Cela se voit sans cesse chez les chefs arabes: exemple d'Akil-Aga [lors des événements de Syrie, en 1860].