Noter déjà Deutér. xvii
ques; la Bible existe dans le sens complet du mot. Elle se borne d'abord à l'Hexaleuque ; bientôt le volume des Prophètes viendra s'y joindre et offrira à la piété un nouvel et puissant aliment.
Ainsi fut créé, dans le monde sémitique, le premier Qoran, ou livre de lecture publique. Chez nous, le même mot désigne la lecture privée et la lecture solennelle. Chez les peuples sémitiques, la racine qara ne sert que pour la lecture publique ^ Miqra, c'est le texte solennel qu'on a devant soi en chaire, sur un pupitre ^
On est quelquefois porté à s'étonner que la rédaction de la Thora n'ait pas eu un échelon de plus, et que la direction exclusive qui entraînait, à cette époque, le peuple juif vers la constitution d'une loi religieuse, n'ait pas été jusqu'à briser le cadre historique et à constituer un code unique, classé d'une manière méthodique et débarrassé des contradictions les plus choquantes. La tentation devait être d'autant plus forte que, pendant quelques années du moins, le Deutéronome avait été cela, je veux dire une ïhora dégagée, préten-
1. Pour la lecture privée, on se servait de /içiga, et autres racines qui marquent la mussitation, comme un prêtre qui dit son bréviaire.
t. Néh., VHI, 8.
dant à remplacer les anciens textes discordants. La bonne foi extrême avec laquelle les scribes Israélites traitèrent toujours ces vieilles écritures l'emporta. On garda le désordre et les contradictions. Ce n'est qu'au ii^ siècle de notre ère qu'on voit poindre un classement méthodique qui se fixe dans les titres de la Mischna. Pour trouver des exposés tout à fait systématiques, il faut descendre jusqu'à Moïse Maïmonide, au moyen âge. En fait de lois, comme en fait de dogmes, Israël ne voulut jamais substituer des résumés scolastiques aux anciens textes. Il évita ainsi les inconvénients d'une autorité théologique centrale, comme fut celle de l'Église; mais les disputes casuistiques n'en devinrent que plus vives : elles furent, durant des siècles, la plaie d'Israël.
En somme, ce n'est pas la Thora qui a transformé le monde. L'école d'Esdras et celle de Rabbi Aquiba n'auraient réussi à faire qu'une secte fermée, intolérante, insociable. Ce qui a transformé le monde, ce qui a fondé la religion universelle, c'est l'idéalisme des prophètes, c'est l'affirmation d'un avenir de justice pour l'humanité, c'esi l'idée d'un culte sans sacrifice, réduit aux hymnes, et aux sentiments intérieurs. Voilà la doctrine, sortie des prophètes, qui, relevée par les
esséniens, les thérapeutes et les chréLiens, a fait dans le monde la plus extraordinaire des révolutions religieuses. Le Livre de rAUiance et surtout le Décalogue, première expression écrite de ce vieil esprit prophétique, le Deutéronome, en tant qu'il est Técho de plus anciens livres, eurent dans cette révolution un rôle de premier ordre. Quant à la partie lévitique, le christianisme l'abrogea et eut raison de l'abroger. Ce code de prêtres ne reprit son importance que quand l'Église, ellemême vieillie et cléricalisée, devint, par des chutes successives, un corps lévitique assez analogue à celui pour lequel le code sacerdotal avait été fait vers la fin du vi^ siècle avant Jésus-Christ.
Le judaïsme, par sa séquestration à la fois volontaire et imposée, se développa surtout dans le sens du code lévitique et sacerdotal. Après la Bible, il fit le Talmud. Mais la source vive des forces d'Israël était inépuisable. Pendant que les continuateurs de l'école de labné écrivaient leurs subtilités, le christianisme, fils légitime du judaïsme, conquérait le monde ; la Bible devenait le livre universel, et, après tout, quand une nation a fait la Bible, on peut lui pardonner d'avoir fait le Talnnud.
Esdras est, on le voit, un esprit plutôt qu'un
homme. C'était le contraire de la direction des prophètes. Le sort d'Israël était jeté : il devait porter dans son sein deux courants magnétiques opposés, dont les prédominances alternatives devaient faire toute son histoire. La Thora remporta sous le nom d'Esdras une victoire complète. Esdras est la personnification du pharisaïsme, dans le sens propre du mot. Le vrai juif est à ses yeux un nibdal, un «séparé», ou, ce qui revient au même, un pherous ou (chald.) pheris^. Le pherù de\int ainsi le parfait Israélite, l'homme pur, qui tourne le dos à toutes les corruptions, assuré d'être le favori de lahvé. Un dévot de ce genre ne peut se consoler de ne pas régner dans le monde que par un immense orgueil intérieur. Jésus, dans cinq cents ans, viendra donner sa revanche à l'esprit prophétique ; les premiers documents chrétiens^ présenteront le pharisaïsme comme la perversion de la religion et du sens moral.
Le Second-Isaïe avait espéré tout autre chose. Sa Jérusalem, ouverte jour et nuit pour recevoir les peuples, n'avait rien de commun avec cette petite Jérusalem fermée, où l'on ne peut entrer qu'avec