Menant, ouvrages cités
3. Assemani, BibL Orient., t.I", p. 327; Wollhauscn, Prologomena, p. x.
4. Voy. les doux listes identiques, l'une jélioviste, l'autre élohiste, Gcn., ch. iv et ch. v.
raissent aussi des combinaisons harraniennes. Les Sémites pasteurs qui erraient en ces parages entendaient tout cela*. Ils en étaient vivement frappés. Leur situation était celle de Mahomet, ne sachant ni lire ni écrire, en présence du christianisme et du judaïsme, chargés d'écritures. Tout se fit par la voie orale, par des récits populaires. La ressemblance des récits hébreux et des anciens récits babyloniens était du même ordre que la ressemblance du Coran avec la Bible et l'Évangile. Selon leur esprit évhémériste et opposé à la mythologie, les Sémites nomades simplifiaient ces vieilles fables, les aplatissaient en quelque sorte, les réduisaient au petit volume susceptible d'être transporté dans les bagages du nomade. Par le seul fait de passer entre les mains des populations araméennes ou des pasteurs errants, étrangers à l'écriture, ces épopées théogoniques prenaient un air enfantin. Le récit de la création devenait sobre; le paradis se matérialisait; sa topographie, à mesure qu'on s'éloignait de la basse Ghaldée, prenait un air vague
1. L'influence des cosraogouies babyloniennes se retrouve aussi chez les Phéniciens (Sanchoniathon, Damascius).Mais cela provient peut-être d'emprunts plus récents. Voir Mémoires de l'Acad. des Inscript, et Belles-Lettres, t. XXIII, 2» part., p. 241 cl suiv.
et contradictoire; les rois mythiques, qui, selon les récits assyriens, régnaient des trois et quatre mille ans, deviennent des patriarches vivant huit et neuf cents ans. Gela paraissait moins difficile à admettre. Le déluge prend en même temps une signification morale ; c'est une punition. Les mythes sur l'origine de Babel revêtent une physionomie hostile ; Babel est une ville d'orgueil, un attentat contre Dieu. Ur, au contraire, a été un berceau primitif de sainteté.
Ainsi s'introduisit dans la tradition sémitique un élément capital. La base de la religion qui a été adoptée par le monde est l'élohisme simple et moral du pasteur sémite. Mais c'était là une base insuffisante. Il fallait, surtout en vue des siècles dégoûtés de la mythologie, une apparence d'explication de l'origine des choses, une cosmogonie à l'air sensé, positif, historique. Le mélange bizarre de science réelle et de fable que contenait le système chaldéo-hébreu le prédestinait à remplir cette lacune. Amoindris, serrés, sanglés, si j'ose le dire, sur le dos de la bête de somme du nomade, macérés pendant des siècles dans des mémoires sans précision et des imaginations comprimantes, les récits protochaldéens ont donné les douze premiers chapitres de la Genèse, et, dans la Bible, il n'est peut-être pas
de partie qui ait eu plus de conséquence. L'humanité s'est figuré qu'elle avait là un récit historique des choses qu'elle voudrait le plus savoir, je veux dire son enfance, ses premiers progrès. Le bon sens très réel qui se cache au fond de ces symboles devait faire oublier leurs parties faibles. Ce qu'ils ont de nîythologique devait servir de passeport à ce qu'ils ont de superficiellement raisonnable. Fixés d'abord par le génie hébreu en deux rédactions parallèles, puis fondus en un seul texte, les récits dont nous parlons sont devenus l'en-têtc obligé de toute histoire sainte.
Par suite de l'étroit dogmatisme chrétien, ces pages à demi scientifiques furent, au moyen âge, un grave obstacle à l'éveil de l'esprit humain. On crut avoir dans l'œuvre des six jours toute la théorie de l'univers. De notre temps, le manque de critique habituel, en France et en Angleterre, aux savants qui ne s'occupent que des sciences physiques et mathématiques, a fait débiter sur ce sujet beaucoup d'enfantillages. Il ne faut pas oublier, néanmoins, que le chapitre Berésith a été de la science à son jour. Le vieil esprit babylonien y vit encore. La succession des créations et des âges du monde, cette idée que le monde a un devenir , une histoire, où chaque état sort de l'état antérieur par un dévelop-
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pement organique, était un immense progrès sur une plate théorie de l'univers, conçu comme un agrégat matériel et sans vie. La fausse simplicité du récit biblique, Thorreur exagérée qu'on y remarque pour les grands chiffres et les longues périodes, ont masqué le puissant esprit évolutionniste qui en fait le fond; mais le génie des Darwin inconnus que Babylone a possédés il y a quatre mille ans s'y reconnaît toujours. La belle page : « Au commencement. Dieu créa le ciel et la terre d, a été comme le froid mistral qui a épuré le ciel, comme le coup de balai qui a chassé de nctre horizon les chimères qui l'obscurcissaient. Une volonté libre, comme celle qu'implique le mot « créa », substituée à dix mille volontés fantastiques, est un progrès à sa manière. La grande vérité de l'unité du monde et de la solidarité absolue de tous ses membres, méconnue par le polythéisme, est au moins clairement aperçue dans ces récits, oh toutes les parties de la nature éclosent par l'action de la môme pensée et l'eff'et du môme Verbe.
Le pasteur nomade n'eût pas inventé ces étonnants récits; mais il en a fait le succès. La cosmogonie chaldéenne n'aurait jamais conquis le monde sous la forme exubérante qu'elle avait dans les textes assyikns; la simplification qu'en fit le génie
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sémitique se trouva juste ce qu'il fallait, à l'heure où l'esprit humain voulut des idées claires sur ce qu'on ne peut savoir clairement.
Tous les cas se retrouvent dans l'histoire de l'esprit humain. Cette fois, l'herbier desséché a été plus fécond que la prairie. Des monstruosités, qui seraient restées étouffées dans le fatras de l'Orient, sont devenues d'apparentes évidences. L'imagination nette et sobre d'Israël a fait ce miracle. Ce qui est grotesque dans Bérose a paru, dans les récits de la Bible, si vrai, si naturel, que notre crédulité occidentale y a vu de l'histoire, et a cru, en adop* tant ces fables, rompre avec la mvthologie.