LE SENTIMENT NATIONAL
l'appartenance à un même Dieu. Ni Ammon, ni Moab, ni Édom, qui pouvaient se prévaloir des mêmes origines lointaines 1, ne iraterniseront jamais avec Israël, non seulement à cause de leur jalousie pour ce parent plus jeune qui avait reçu un lot meilleur que le leur, mais surtout parce qu'ils ne servaient pas le même Dieu que lui ; tandis que certaines tribus du sud de Juda, Caleb, Qaïn, Qenaz, Yerahmeël, qui étaient de souche édomite, ainsi que d'autres gens, qui étaient de race mélangée, finirent par se fondre avec Israël, sans doute parce qu'ils avaient épousé sa fortune, mais principalement parce qu'ils s'étaient liés à lui en reconnaissant avec lui, au Sinaï, Yahwè pour leur unique Dieu2.
L'influence de ce sentiment fut considérable dans le domaine politique. C'est lui qui, pour une bonne part, tint les tribus groupées autour de Moïse dans la longue et pénible traversée du désert et qui les jeta toutes à la fois sur Canaan, qu'un effort moins puissant n'aurait pas ébranlé ; il triompha du retour de leur esprit particulariste après leur établissement dans un vaste pays où l'intérêt individuel leur inspirait trop souvent des pensées d'égoïsme ; il les groupa autour de Débora, de Gédéon, de Saul, de David ; il les amena peu à peu à désirer, à essayer, à établir la royauté, qui réalisa enfin pendant plus d'un demi-siècle leur union complète effective.
Dans le domaine moral il ne fut pas moins actif. Il y avait certains crimes qu'Israël ne pouvait se résoudre à voir commettre chez lui. Enfreindre les coutumes de l'hospitalité, faire violence à une vierge, consentir à perdre sa virginité avant le mariage, s'approprier une partie des choses consacrées à Yahwè par le hérêm passaient pour des infamies sans nom, pour une odieuse « folie en Israël 3». Ce n'est pas à dire que ces crimes n'étaient
i. Ammon et Moab descendaient de Lot, neveu d'Abraham, Genèse, xix, 30-38 ; les Édomites, d'Êdom-Ésaiï, fils d'Isaac et frère aîné de Jacob-Israël.
2. Sur l'origine de ces quatre clans ou tribus, voir, ci-dessus, chapitre m; sur les gens d'origine incertaine qui se joignirent à Israël, cf. Exode, xn, 38 ; Nombres, xi, 4.
3. Le terme hébreu est vh22, nebhâlâ, qui signifie « folie » avec la nuance de « folie dans l'ordre moral », d'« absence de conscience du bien et du mal ». Il est appliqué à des actions immorales dans Genèse, xxxiv, 7 (violence faite à Dina, fille de Jacob, par Sichem) ; Deutéronome, xxn, 21 (crime de la jeune fille qui n'était pas vierge au moment de son mariage) ; Juges, xx, 6, ïo (double crime des gens de Gabaa contre le Lévite d'Éphraïm); II Samuel, xm, 12 (tentative de violence d'Amnon contre sa demi-sœur Thamar). Il exprime la violation des lois de l'hospitalité dans I Samuel, xxv, 25 et peut-être dans Juges, xx, 6. 10 ; la violation du
point stigmatisés et punis chez les païens ; mais Israël était révolté de dégoût à la seule idée que des Hébreux pourraient s'en rendre coupables ; il estimait posséder un idéal et un renom de moralité qu'il s'indignait de voir ternir par les siens ; les autres peuples pouvaient agir à leur guise et perpétrer leurs abominations, mais « on n'agissait pas ainsi en Israël 1 ». C'est ce sentiment de la moralité nationale qui avait, par exemple, soulevé les tribus contre la conduite doublement perverse des habitants de Gabaa à l'égard du Lévite d'Éphraïm et fait décréter l'extermination de Benjamin : Israël préférait airacher une tribu de son sein et, par suite, s'affaiblir, plutôt que de laisser passer une faute qui le couvrait d'ignominie 2. On peut bien penser que cette sensibilité de la conscience nationale n'était pas sans s'émouvoir des honteux désordres qui souillaient la religion des Baals, d'Astarté et d'Ashêrâ, et qui, de quelque mystique équivoque qu'on les enveloppât, éveillaient dans les sens les instincts les plus vils. Les Hébreux fidèles, soutenus par cet idéal de moralité israélite, devaient frémir de répugnance à la vue de ces bassesses et, ce qui valait mieux encore, s'abstenir de toutes ces pratiques dont se délectaient les païens et leurs dieux, mais qui écœuraient Yahwè et ceux qui le servaient3.
C'est dans le domaine religieux que l'action du sentiment national fut peut-être le plus bienfaisante. L'idée que la religion de Yahwè était le bien propre et réservé d'Israël nous paraît une idée étroite ; nous avons même peine à la comprendre parce
hêrém dans Josué, vu, 15 ; les paroles impies dans Isaïe, ix, 16 ; xxxn, 6 ; les faux jugements et l'inconsidération du langage dans Job, xlii, 8. Au mot ncbhâlâ correspond le substantif h22, nâbhâl, « fou, impudique, impie » ; c'est le sens qu'il convient de donner au mot [xiope, fatue, de Matthieu, v, 22 ; on voit par là la gravité de l'injure que renferme le mot de l'évangile et pourquoi pareil outrage mérite le pire châtiment.
1. II Samuel, xm, 12, paroles prononcées par Thamar pour arrêter les entreprises d'Amnon. Dans Genèse, xxxiv, 7, se lit de même : « on n'agit pas ainsi », à propos de la violence faite par Sichem à la fille de Jacob. De cette expression peut se rapprocher l'expression très voisine « a-t-on vu pareille chose... ? » ou « on n'a pas vu pareille chose... » dans Juges, xx, (30) d'après quelques textes grecs, entre autres A, et le texte syriaque hexaplaire (cf. Lagrange, Le Livre des Juges, p. 306) et 30 a.