‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 122 sur 168 · ÉLABORATION DE L'UNITE NATIONALE · texte numérisé non relu

ÉLABORATION DE L'UNITE NATIONALE

conduite par Josué avait pris pied tout d'abord et avec le plus de succès, et c'est là que se déroulèrent les exploits les plus marquants de !a période des Juges, avec Débora, Gédéon, Abimélék, dans la portion septentrionale du pays, avec Éhoudh, Samson et Samuel, dans la portion méridionale. La présence dans ce groupe de deux des plus énergiques tribus d'Israël, Éphraïm et Benjamin, amena un déplacement du centre principal de l'activité. Aux premiers siècles, c'est Éphraïm qui domine, à Sichem comme métropole politique, à Silo comme métropole religieuse ; mais, vers la fin de la présente période, Benjamin le dépossède de sa suprématie et, tandis qu'Éphraïm n'avait pu établir qu'une royauté éphémère en faveur de Gédéon et d'Abi mélék, Saul de Benjamin fondera définitivement la royauté en Israël.

Ce déplacement du pouvoir vers le sud était d'autant plus avantageux qu'il allait permettre aux Hébreux établis dans la Montagne d'Éphraïm d'entrer en rapports étroits avec le second groupe qui occupait la Montagne de Juda et ses dernières ramifications du côté des Négébs. Éphraïm et Juda ne s'ignoraient pas alors aussi complètement que la pauvreté de nos sources le donnerait à penser. L'un et l'autre servaient Yahwè ; les deux appendices du Livre des Juges nous montrent chacun un Lévite établi dans le nord de la Montagne d'Éphraïm, mais en relation avec Bethléem de Juda ; les Danites connaissaient le Lévite de Mikhâ avant leur migration ; le renom de Samuel s'étendait jusqu'à Bethléem où on l'accueille avec déférence, jusqu'à Bersabée même où il installe ses deux fils comme Juges. Mais à part ces détails assez ténus et la mention plus que somn.aire d'Othniel, fils de Qênaz, nous ne connaissons rien de Thibtoire de Juda au cours de la période des Juges ; le cantique de Débora ne le nomme même pas. C'est sans doute que, très fortement mêlé d'éléments cananéens et édomites et vivant en partie à proximité de la région des pâturages, il se tournait bien plus vers le sud que vers le nord. Il faut attendre Saùl pour voir enfin Juda commencer à graviter vers ses frères d'Israël.

Le troisième groupe, celui de l'Outre-Jourdain, vécut lui aussi à l'écart pendant ces deux siècles, mais il montra plus d'activité que n'en montrait Juda. Il cherche à s'organiser chez lui sans

trop se soucier de ce qui se passe au-delà du fleuve. On l'a vu se construire un autel qui inquiéta les prêtres de Silo, rester sourd à l'appel de Débora, s'abstenir d'aider à la répression de Benjamin, refuser assistance à Gédéon, et, avec Jephté, repousser, les armes à la main, les prétentions d'Èphraïm à la suprématie. Lui aussi devra à Saùl d'entrer en rapport d'alliance et d'amitié avec les Hébreux de l'ouest.

Le quatrième groupe, enfin, celui de la Galilée, ne se mêla guère davantage à la vie du reste de ses frères. Il intervint brillamment, il est vrai, dans l'affaire de la plaine de Yizreël, sous les ordres de Baraq et de Débora ; mais depuis lors on le perd de vue. Il n'était pas assez homogène, à cause du grand nombre de païens qui y vivaient encore et y étaient presque les maîtres ; d'autre part, les Araméens gagnaient incessamment du terrain de son côté et les Phéniciens y surveillaient tout au moins d'un œil avide les routes qui aboutissaient à leurs entrepôts ; inquiet chez lui, inquiété sur ses frontières, le groupe galiléen n'avait pas le loisir de s'occuper très activement des intérêts des autres.

Voilà donc quatre piovinces que les conditions géographiques ont contribué à former. Chacune d'elles avait une unité assez tranchée pour pouvoir vivre presque habit aellement isolée des autres. Mais, dans l'ensemble, elles suivaient, dans leur développement particulier, une voie à peu près identique : elles s'acheminaient vers la royauté : la Montagne d'Èphraïm l'atteignit presque avec Gédéon et Abimélék, elle l'atteindra plus tard avec Saùl ; l'Outre- Jourdain obéit à Jephté ; Juda sacrera David. De ces essais locaux, le dernier seul réussira à créer une institution stable et prospère ; mais qui ne voit que ces diverses tentatives, toutes dirigées dans le même sens bien que faites en des lieux différents, trahissaient un besoin général, une aspiration commune \ et, en même temps, préparaient à accepter une forme de gouvernement qui n'était pourtant pas sans déplaire par certains côtés ?

Les difficultés que le pays opposait à la création d'une nation

i. On n'a pas oublié que les compagnons de Gédéon lui offrirent le pouvoir héréditaire (Juges, vm, 22), que les Sichémites sacrèrent roi Abimélék (ibid., ix, 6), que Jephté imposa son autorité aux cheikhs du Galaad qui l'acceptèrent {ibid., xi, 4-1 1) et que Samuel avait les oreilles rebattues des instances du peuple qui lui demandait un roi (I Samuel, vin).

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vraiment douée de cohésion et apte, par conséquent, à se mettre sous le joug d'une monarchie unique, ce furent, avec les hommes envoyés par Dieu pour profiter de l'heure propice, les malheurs des temps qui les écartèrent. La nécessité de faire face aux soulèvements des Cananéens, aux incursions des nomades, aux empiétements des Moabites, aux entreprises des Benè-Ammôn et surtout, enfin, à l'invasion philistine, amenèrent peu à peu les tribus à surmonter de leur mieux les obstacles qu'un sol morcelé dressait contre leur mouvement vers la centralisation complète. Dans les villages, dans les bourgades, chaque groupe pouvait en général suffire à protéger sa conquête. Il ne le pouvait plus quand les indigènes se soulevaient ou que les ennemis du dehors arrivaient en masse. Ce n'était plus l'heure de songer chacun à soi, ou plutôt c'était encore songer à soi que prêter la main aux autres. En présence de ce danger considérable, des tribus ou des fractions de tribus oubliaient leurs rivalités ; elles refaisaient, pour un instant et par contrées, l'union qui, du temps de Josué, leur avait permis de soumettre Canaan ; elles suivaient de concert le chef improvisé que Yahwé leur suscitait et réprimaient la révolte ou repoussaient l'envahisseur.

Ces efforts d'ensemble plusieurs fois répétés avaient un autre résultat que la libération du territoire menacé. Ils laissaient dans les esprits l'impression que l'union était un grand bienfait, qu'un particularisme trop chatouilleux pouvait finir par être préjudiciable, qu'une organisation, qui maintiendrait d'une manière stable des groupes de tribus ou l'ensemble de celles-ci dans une sorte de coalition analogue à celle qui avait permis de vaincre, serait peut-êtie une gêne, mais serait sûrement un profit.

Aussi la royauté finissait-elle par apparaître à la majorité comme une institution nécessaire, que les circonstances présentes et l'avenir du pays exigeaient. C'est pourquoi les combattants de Gédéon la lui proposent, que Jephté obtient sans peine des cheikhs du Galaad qu'ils lui changent son titre de chef en celui de prince, que Samuel doit, malgré sa répugnance, céder au peuple qui, à grands cris, lui réclamait un roi. Sans doute il y eut des résistances inspirées par des motifs honorables. Les yahwéistes les plus fidèles aux mœurs traditionnelles : un Gédéon qui déclina l'offre qu'or lui faisait, un Samuel surtout qui vit dans ces aspi-

rations un outrage à Yahwé, voulaient s'en tenir à l'ordre de choses ancien et soutenaient que, sans un roi, le Dieu d'Israël pouvait sauver son peuple cette fois encore, comme il l'avait lait si souvent dans le passé. Mais le temps avait marché : les Hébreux n'étaient pas condamnés, même par leur destinée religieuse, à s'attarder dans les formes surannées d'une organisation par tribus, alors qu'un péril nouveau, plus terrible que ceux auxquels on avait échappé jusqu'ici, imposait une nouvelle et meilleure organisation des forces. Aux Philistins habiles à la guerre comme ne l'avait été aucun autre ennemi d'Israël, il fallait opposer toutes les forces de la nation, non pas seulement ramassées en une cohue aussi confuse que généreuse, mais ordonnées, disciplinées, enrégimentées, possédant des armes suffisantes, obéissant à leur chef et sachant marcher au combat. Presque tous avaient le sentiment que ce qui avait été fait jusqu'alors dans ce sens ne représentait que des essais disproportionnés à la gravité du danger présent ; on était décidé, après plusieurs siècles de tâtonnements, à franchir la dernière étape vers la centralisation effective de tous les Hébreux.

On entrevoit déjà la lourde tâche que vont assumer les premiers rois. Ils auront à gouverner un peuple qui les réclame moins par attachement au principe monarchique que pour le secours pressant qu'il en espérait ; il leur faudra lever une armée nationale dans un pays dont le relief très accusé gênait la fusion intime des parties de la population et entravait la mobilisation rapide des contingents; ils trouveront sur leur chemin, dans la plaine de Yizreël, entre Éphraïm et Juda, des cités cananéennes restées autonomeset paissantes, qu'ils auront d'abord à soumettre ; enfin, ils auront à repousser les Philistins qui, sentant que la partie touchait à sa fin, rassemblent toutes leurs forces et cherchent où ils porteraient le dernier coup. L'heure était donc très grave, la situation grosse de difficultés. Israël pouvait périr de la même manière que les Cananéens avaient sombré sous ses attaques dans des circonstances à peu près identiques. Mais la Providence allait lui donner des hommes assez habiles pour mettre le cou-

ronnement à la longue et laborieuse évolution sociale de la période des Juges et capables de sauver ainsi l'indépendance et la vie même du peuple élu, juste au moment où elles paraisssaient compromises irrémédiablement. Ce sera le mérite de Saûl d'avoir essayé ce qu'il convenait de faire ; ce sera la gloire de David de l'avoir fait.

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