II. — LES DOCUMENTS ANCIENS
Deux questions principales se posent ou sujet des documents anciens utilisés par les rédacteurs sacrés :i° y a-t-il eu utilisation de documents parallèles ? — 20 à quels groupes littéraires appartiennent les documents ?
Qu'il y ait eu emploi de deux documents d'origine distincte se référant au même personnage, cela est évident pour Gédéon-Yeroubbaal, et peut-être probable pour Juges, xx, xxi, dans l'histoire de la lutte contre Benjamin ; dans tous les autres cas, je demeurerais assez sceptique, non pas sur l'existence possible de documents parallèles, mais sur la valeur des arguments fournis par les exégètes qui sont partisans de cette dualité. Car, travaillant
sous l'influence de la persuasion qu'il doit y avoir ici fusion de documents puisqu'elle existe ailleurs, ces auteurs interprètent généralement dans ce sens unique tout qu'il y a de tant soit peu heurté dans la narration. On devrait, au contraire, n'en venir à affirmer l'existence d'une double source qu'après avoir épuisé toutes les autres causes possibles de trouble dans le récit, car celles-ci dispenseraient souvent, me semble-t-il, d'une affirmation aussi importante du point de vue critique. Il y aurait à faire entrer en ligne de compte non seulement le mauvais état matériel du texte transmis et les gloses qui y furent ajoutées ou introduites, mais aussi les redondances par suite de lapsus des scribes, les déplacements accidentels, les retouches intentionnelles, les additions tardives faites par emprunt à un texte préalablement mais partiellement utilisé, les amplifications ou explications rédactionnelles, l'abréviation par coupures importantes, par suppression ou resserrement des détails originaux, et enfin le remploi d'un document émanant d'une école historique par un auteur appartenant à une autre école. Ces deux dernières causes notamment : abréviation et remploi, sont de nature, autant et peut-être plus que le reste, à provoquer des heurts dans la narration et à lancer sur la fausse piste d'un dédoublement de sources.
Que l'on admette ici des documents doubles pour des cas plus ou moins nombreux, la question est agitée de savoir s'il convient de les rattacher aux documents J et E que l'hypothèse documentaire retrouve dans le Pentateuque et dans Josué et que des critiques récents veulent retrouver de même dans Juges et Samuel. Sur ce sujet, je ferai deux observations, l'une touchant la signification documentaire de ces sigles, l'autre touchant leur emploi pour les textes anciens qui se réfèrent à la période des Juges.
Pour les partisans de l'hypothèse documentaire, J et E sont deux histoires suivies émanant des milieux prophétiques, J de ceux du Sud, E de ceux du Nord, et comme tous les récits historiques anciens depuis la Genèse jusqu'aux Livres de Samuel sont répartis entre J et E, cela revient à dire que toute la littérature historique, au moins jusqu'au ixe et même au vine siècle avant J.-C, est d'origine prophétique. Je crains qu'une pareille synthèse littéraire ne soit basée, en partie et plus ou moins sciemment, sur ce principe qu'aucun récit d'histoire n'a pu être écrit dans la période qui s'étend de Moïse aux premiers prophètes historiens. Mais c'est là, d'abord, ne tenir aucun compte de la possibilité, aujourd'hui démontrée, d'un emploi très ancien de l'écriture. De plus et surtout, c'est méconnaître, non seulement le mérite, mais aussi les aptitudes de cette caste lévitique à laquelle Moïse imprima un si brillant essor et à qui Israël doit, après Moïse, l'établissement du yahwéisme. Ces Lévites n'étaient ni des ignorants, ni des incapables ; s'ils ont gardé les tôrâs et organisé le rituel du yahwéisme, on peut bien supposer et admettre qu'ils pouvaient rédiger quelques récits d'histoire. Si l'on voulait le croire, on trouverait sans peine, dans le Pentateuque — notamment dans les écrits désignés par E, — dans Josué, peut-être dans Juges et sûrement dans Samuel, des passages d'inspiration et de composition lévitiques, qui, en conséquence, pourraient être d'une époque plus ancienne que celle où l'on place J et E.
En second lieu, l'emploi des sigles J et E me paraît n'avoir pas une portée bien précise et avoir, en retour, le grand tort de résoudre avec une simplicité factice une question littéraire certainement très complexe. J et E, en effet, ne peuvent représenter que des écoles historiques, et, s'ils formèrent jamais un tout littéraire de rédaction assez tardive, ils ne peuvent avoir été que des compilations où avaient été incorporés des écrits plus anciens. Or, si l'on est obligé de les considérer comme des compilations, qui pourra croire qu'une uniformité des idées religieuses et des procédés littéraires se serait maintenue quasi parfaitement pendant plusieurs siècles et, d'autre part, que J n'aurait rassemblé que des documents du Sud, et E, que des documents du Nord ? Ce serait oublier que la littérature, fond et forme, se transforme avelc le temps comme tout le reste, et, en outre, qu'une certaine unité nationare a duré de Saùl à Salomon et que, après la sécession, une certaine unité eligieuse entre les prophètes d'une part, et, d'autre part, entre les prêtres des royaumes séparés avait survécu au démembrement politique.
Aussi, même à supposer que J et E aient existé, on devrait, non pas rapporter tous les textes à J et à E — et l'on sait à quel mélange on aboutit parfois avec cette distribution en deux parts seulement, — mais étudier chaque texte isolément puisqu'il peut être le vestige d'une activité littéraire bien antérieure à la compilation plus ou moins tardive où il serait entré.
Tout ceci ne va pas à dire que l'on ne peut pas distinguer des courants littéraires différents dans les récits d'histoire ; leur distinction est parfois si apparente qu'on doit la considérer comme un fait acquis. Mais rien n'oblige à admettre ni l'unique division en J et E pour les textes anciens, ni leur origine exclusivement prophétique, ni la date globale qui leur est fixée. Je croirais plus fondé en réalité de reconnaître trois courants littéraires principaux : un courant « lévitique » issu de Moïse, et qui, après la sécession, se développa surtout en Juda ; — un courant que l'on pourrait dénommer « préprophétique », qui serait né aussi du temps de Moïse et aurait été alimenté par les greffiers (shôterim), les scribes (sôpherim), les diseurs de vers {môshelim) et autres auteurs n'appartenant pas à la caste lévitique ; — enfin, un courant « prophétique », se rattachant au précédent parce que né comme lui dans les milieux populaires, n'apparaissant guère avec des productions bien caractérisées qu'à partir de Samuel et, par la suite, se développant d'abord surtout en Israël. Ce ne sont là que des indications. Les idées qu'elles esquissent sont à la base des observations qui vont suivre sur les documents anciens relatifs à la période des Juges.
i° Othniel, Juges, m, 7-11.
Il n'y a point, ici, de récit ancien, mais simplement quelques données anciennes ; tout le reste se compose des formules rédactionnelles.
20 Éhoudh, Juges, ni, 12-30.
Le récit ancien a été utilisé dans l'introduction, 12-153, puis copié sans retouche dans I5b-2Q. Les doublets et heurts qu'on a voulu y relever aux
versets 18-20 ; 22, 23 ; 27, 28, ne sont pas tellement inexplicables soit parle contexte, soit par le mauvais état du texte (22 b, 23), qu'il faille penser que l'histoire d'Éhoudh représente la fusion de deux récits. On est assez hésitant sur l'attribution de ce récit à une école historique plutôt qu'à une autre ; on le rattache couramment à J ; mais je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux y voir un récit composé dans le Nord en raison de l'intérêt montré pour le Galgala de Jéricho si cher aux historiens prophétiques d'Israël, et de l'emploi de uri3~iy (25) qui ne se retrouve que deux fois ailleurs : II Rois, 11, 17 et vin. 11, précisément dans des passages qui émanent sûrement des écoles historiques du Nord.
30 Débora et Baraq, Juges, iv, v.
Entre le récit en prose de iv et le poème de v, la principale divergence est relative au nombre des tribus qui prennent part à l'action : il n'y en a que deux dans iv, il y en a six dans v (après correction de « Issakhar » 20 en « Nephtali » dans 15). D'autres divergences moins notables sont faciles à noter, par exemple, en ce qui concerne le théâtre du combat. Mais tout cela ne permet guère de douter qu'il ne s'agisse du même événement : il est si facile de relever des différences entre deux récits d'une même bataille vue ou racontée à des dates diverses par des spectateurs ou des auteurs différents ! Aussi, dans le cas présent, est-il plutôt indiqué de combiner les détails fournis par iv et v.
a) Le récit en prose, chapitre iv. — Le récit ancien semble s'étendre de 4 à 22. Mais il ne paraît pas aussi bien mené que d'autres récits des Juges. Même après l'introduction (2, 3), qui en a utilisé certains détails, le début par la mention de Débora paraît un peu ex abrupto, et l'on sent, aux versets 1 1 et 17, la préoccupation d'introduire par parenthèse la mention des Qênites, afin de préparer l'épisode du meurtre de Sisara par Yaël. Aussi, sans qu'on doive nécessairement attribuer cette allure moins coulante à une combinaison de sources distinctes, peut-être pourrait-on supposer qu'un rédacteur est intervenu ici un peu plus personnellement pour ordonner ses renseignements.
D'ailleurs la principale question que soulève ce chapitre iv n'est pas là ; elle est dans la présence de ce Yâbîn, dont Sisara n'est que le chef d'armée, et qui est donné comme roi de Hâçôr aux versets 2 et 17. Or un Yâbîn, roi de Hâçôr, avait été tué par Josué, qui avait, de plus, incendié Hâçôr, Josué, xi, 1-13. Estimant qu'il s'agissait du même roi et de la même ville, — identification qui, en effet, vient d'abord à l'esprit, — nombre de critiques ont pensé qu'on avait là une trace d'une campagne entreprise par Zabulon et Nephtali contre Yâbîn, campagne reportée sur Josué dans Josué, xi, 1 et suiv., et que le rédacteur aurait mêlée à une campagne de tribus plus nombreuses contre Sisara. En réalité, le texte ne présente point de vestiges de cette fusion, et la difficulté reste toute concentrée sur la qualification de « roi de Hâçôr » donnée à Yâbîn.
Pour tenter de la résoudre, peut-être pourrait-on se demander si cette qua-
lification est bien due au rédacteur. Il est, en effet, assez singulier que celuici, dans sa conclusion, versets 23 et 24, nomme bien Yâbîn, et même trois fois, mais en le qualifiant seulement de « roi de Canaan » ; ne pourrait-il se faire que dans 2, où on lit de même « Yâbîn, roi de Canaan », mais suivi cette fois de « qui régna à Hâçôr », ces derniers mots fussent une glose ? On en dirait autant du « Yâbîn, roi de Hâçôr », au verset 17, dont le caractère de glose, comme on l'a déjà dit, serait sans doute plus apparent encore. S'il en était ainsi, au lieu de voir dans ce Yâbîn du temps de Débora, le successeur du Yâbîn du temps de Josué, qui aurait rebâti Hâçôr, on penserait qu'il s'agirait plutôt d'un autre Yâbîn, qui était réellement le maître de Sisara. Quant à ce titre de « roi de Canaan », que l'on trouve parfois inexact, il pourrait d'autant mieux impliquer une certaine hégémonie de Yâbîn sur la région nord de Canaan que le cantique lui-même (v, 19) parle de plusieurs « rois de Canaan » comme ayant pris part au combat, et une coalition de ce genre ne se comprend point sans un chef suprême.
Ajoutons que, dût-on conserver le nom de Hâçôr, il resterait encore à savoir s'il désignerait bien la ville brûlée par Josué. Il ne faut point oublier que ce nom de lieu était assez répandu ; la Bible connaît six villes de ce nom, et il s'en trouvait trois assez voisines l'une de l'autre dans le Négéb ; qu'il pût y en avoir dans le nord une autre que celle du premier Yâbîn, n'a donc rien d'invraisemblable.
Je ne me dissimule point que ces essais d'explication ne sont point des plus satisfaisants ; mais, hypothèse pour hypothèse, celle-ci vaut celle qui, pour ces deux noms de Yâbîn et de Hâçôr accouplés, veut imaginer un double récit ancien et une double campagne.
Les divergences que le chapitre iv présente en regard du cantique doivent suffire à montrer qu'il n'en est pas seulement une transposition en prose, mais qu'il possède une originalité réelle ; pourtant la préoccupation du rédacteur à préparer le récit du meurtre de Sisara par les versets 11 et 17 qui interrompent la narration pourrait faire penser qu'il s'est inspiré, dans ce récit, de la dernière strophe du cantique. Le manque d'une homogénéité aussi parfaite dans ce chapitre iv qu'elle l'est dans d'autres passages serait de nature à suggérer qu'il n'est pas d'une date aussi ancienne qu'eux. J'en trouverais un autre indice dans la nuance prophétique assez apparente de le première partie tout au moins : Débora est une prophétesse, la seule du Livre des Juges, avec ce nâbhî énigmatique de vi, 8, dont l'addition rédactionnelle est très claire ; l'expression « Yahvé, le Dieu d'Israël », qui est assez caractéristique du vocabulaire prophétique, ne se trouve qu'ici (iv, 6) et dans le cantique de Débora (v, 3, 5) parmi tous les textes primitifs non remaniés du Livre des Juges ; Yahwé agit sur Baraq par l'inteimédiaire de Débora la prophétesse et non directement comme il fait pour les autres Juges. Aussi ce chapitre iv a-t-il été sans doute composé dans les milieux prophétiques du Nord qui gardaient quelques souvenirs particuliers sur Débora la prophétesse, entre autres celui qui se rattachait au « Tômér de Débora, entre Râmâ et Béthel, dans la Montagne d'Ëphraïm ».
b) Le cantique de Débora, chapitre v. — L'unanimité à peu près entière
des critiques l'attribue au temps même de la victoire qu'il chante ; et l'on peut très bien penser qu'il a Débora pour auteur, bien que le titre de v, i, le fasse « chanter » à la fois par Débora et Baraq. Comme il se trouve intercalé tout à fait naturellement entre la mention de l'écrasement de Yâbîn (iv, 23, 24) et celle du repos rendu au pays (v, 31 b), il y a lieu de croire que c'est le rédacteur qui l'introduisit dans le Livre des Juges. — On trouvera quelques autres observations sur le cantique, ci-dessus, pp. 145-149.
4° Gédéon et Abimélék, Juges, vi-ix.
Autant la présence de deux sources fondues en une seule narration paraît discutable dans la plupart des récits anciens du Livre des Juges, autant estelle évidente dans les chapitres vi-ix. Il n'est pas difficile, en effet, de la constater ; seulement il est assez délicat d'opérer la répartition des péricopes appartenant au même récit. Je vais proposer le partage et le groupement qui me paraissent les plus fondés; pour plus de clarté et de commodité je répartirai dès maintenant les textes anciens entre les deux sources, l'une qu'on pourrait désigner par G (Gédéon), l'autre par Y ( Yeroubbaal) , en distinguant les péricopes, qui sont assez discernables par leur contenu.