XV
xvi, 31 xvi, 31
(Thôla) fut Juge d'ISRAEL 23 ans (Yâîr) fut Juge d'ISRAEL 22 ans ils accablèrent et écrasèrent les BENÈ-ISRAEL 18 ans Jephté fut Juge d'ISRAEL 6 ans (Ibçân) fut Juge d'ISRAEL 7 ans (Élôn) fut Juge d'ISRAEL 10 ans (Abdôn) fut Juge d'ISRAEL 8 ans
(Yahwé les livra (les BENÈ-ISRAEL) en la main des Philistins 40 ans (Samson) fut Juge d'ISRAEL... 20 ans (Samson) fut Juge d'ISRAEL 20 ans
Shamgar fut Juge d'ISRAEL (des BENÈ-ISRAEL) 1 an (d'après quelques textes ; cf., ci-dessus, p. 186, n. 2)
I Samuel,
iv, 18 : (Héli) fut Juge d'ISRAEL 40 ans (grec : 20 ans) vu, 15 : Samuel fut Juge d'ISRAEL tous les jours de sa vie (cf. 16, 17) vin, 1 : (Samuel) installa ses fils Juges d'ISRAEL
A examiner ce tableau, on ne peut qu'être frappé de la manière dont certaines formules se répartissent par groupes. Dans la première portion exclusivement se trouve l'expression « le pays fut en repos », et, détail fort instructif, les trois grands Libérateurs Ëhoudh, Débora, Gédéon, n'y reçoivent point le titre de « Juge » ; il est vrai que ce titre est donné à Othniel à 111 ,10 et même à ni, 30 dans une addition du grec ; mais sa présence sporadique en ce cas ne fait que confirmer la conjecture d'après laquelle Othniel aurait été ajouté dans cette première portion.
Dans la seconde, qui déborde des Juges sur I Samuel, le titre de « Juge »
apparaît au contraire avec une régularité parfaite, et toujours avec « Israël » pour complément.
Il est bien difficile de ne pas penser qu'il y a là une trace visible d'une composition du Livre des Juges en deux étapes au moins. Les observations qui vont suivre pourraient être de nature à renforcer la valeur de cette première constatation.
20 Traces d'additions.
Il convient de distinguer les additions faites dans un tout littéraire déjà organisé de la fusion de plusieurs documents opérée en vue de la rédaction. Les additions de cette nature les plus aisées à discerner sont les suivantes :
a) Juges, xvn-xxi. — Les deux appendices ont été ajoutés sans liens littéraires et même sans la moindre introduction ; aucun détail ne les rattache aux Juges ; mais les rédacteurs ont fort bien vu que les deux faits racontés se référaient à la période antérieure à la royauté, Juges, xvn, 6 ; xvm, 1 ; xix, 1 ; xxi, 25.
b) Juges, xvi. — Ce chapitre, qui raconte les aventures de Samson à Gaza et dans la vallée de Soreq, semble bien avoir été d'abord omis en raison de son caractère scabreux ; Budde a, en effet, observé que xv se termine par la conclusion chronologique rédactionnelle comme si l'histoire de Samson était finie. Cette conclusion a d'ailleurs été répétée après xvi.
c) Juges, ix. — Ce chapitre n'intéresse que de loin l'histoire des Juges ; aussi l'histoire de Gédéon paraît s'être d'abord terminée à vin, 28, par la conclusion rédactionnelle qui termine les histoires d'Othniel (ni, 11), d'Édoudh (m, 30), de Débora (iv, 23 ; v, 31). Les versets 30-32 sont sans doute une addition du rédacteur de l'histoire de Gédéon, qui avait utilisé une histoire de Yeroubbaal (sur ce point, voir, ci-dessous, p. 394) ; 33-35, au contraire, pourraient être les versets de suture destinés à introduire le chapitre ix, quand on l'ajouta.
d) Juges, x, 6-xn, 6. — La liste des Petits Juges (x, 1-5 ; xn, 7-15) qui, par sa teneur même, devrait former une simple énumération de héros, se trouve actuellement coupée, de manière fort singulière, par l'intercalation des détails relatifs à Jephté avec leur introduction. Aussi me paraît-il à peu près certain que Jephté faisait primitivement partie de cette liste et qu'un rédacteur y introduisit, en plus de la mention sommaire de ce Juge, les réflexions et les renseignements de x, 6-xn, 6. En effet, l'histoire développée de Jephté se termine à xn, 7, par la formule caractérisque constamment et uniquement employée pour tous les Petits Juges de la liste : « Jephté fut Juge d'Israël 6 ans ; puis Jephté le Galaadite mourut, et il fut enterré dans sa ville, à Miçpâ du Galaad (d'après le grec, au lieu de l'hébreu fautif : dans les villes du Galaad) ». C'est tout à fait l'équivalent de ce qui est dit, par exemple, du Petit Juge Élôn, xn, 11, 12 ; et comme cette formule ne se retrouve jamais en dehors de cette liste, on peut bien penser que Jephté avait à l'origine sa place dans celle-ci.
Peut-être faudrait-il en dire autant de Shamgar, fils d'Anath : les formules
de plusieurs versions ont, en effet, quelque analogie avec la formule typique des Petits Juges (cf., ci-dessus, p. 186, n. 2) ; et comme Shamgar se trouve parfois après Samson, à xvi, 31, il pourrait bien, dans ce contexte, avoir été séparé de la liste des Petits Juges par l'intercalation de Samson tout comme Ibçân, Élôn et Abdôn le sont aujourd'hui de Thôla et de Yâîr par l'intercalation de l'histoire développée de Jephté ; il aurait été transporté ou répété à m, 31, en raison de la présence d'un Shamgar, fils d'Anath, dans le cantique de Débora, v, 6.
3° Les introductions et discours.
En dehors des formules rédactionnelles destinées à enchâsser les fragments anciens dans un récit suivi, c'est dans les introductions plus ou moins développées et dans les discours, qui, selon un procédé littéraire cher à toute l'antiquité, représentent assez souvent des amplifications, que l'on retrouve plus facilement la manière d'écrire propre aux rédacteurs. Trois de ces morceaux se réfèrent à la période des Juges : i° l'introduction générale au Livre des Juges, Juges, 11, 6-111,6 ; — 20 l'introduction particulière à Jephté et Samson, ibid., x, 6-16 ; — 3° le discours de Samuel, de I Samuel, xn. Pour mieux faire saisir les rapports qui existent entre ces trois passages, je suivrai, dans leur étude, l'ordre inverse de celui où ils se présentent.
a) Le discours de Samuel, de I Samuel, xn.
Ce discours forme une sorte de conclusion à l'histoire des Juges et d'introduction à celle de la royauté ; il est le pendant du discours final de Josué dans Josué, xxiv.
En ce qui concerne l'histoire des Juges, le passage 9-1 1 est particulièrement intéressant. L'auteur expose que, pour châtier les Israélites oublieux de leur Dieu, Yahwé les livra aux mains de Sisara, des Philistins et du roi de Moab, puis, en les voyant se convertir, leur envoya pour libérateurs Yeroubbaal, Bedân (Juge inconnu de nous, dont le nom est changé en « Baraq » par le grec et le syriaque, en « Abdôn » par quelques critiques), Jephté et Samuel (mais Samson, d'après le grec L et le syriaque). Ce raccourci de l'histoire des Juges est assez singulier, car les libérateurs cités ne correspondent qu'imparfaitement aux ennemis qu'il s'agissait de vaincre : Sisara fut vaincu par Débora et Baraq qui ne sont pas nommés (toutefois Baraq le serait par la lecture du syriaque), et le roi de Moab fut tué par Ëhoudh dont il n'est point parlé; il n'y a que les Philistins à qui correspond leur vainqueur, Samuel ou Samson, à moins qu'il ne s'agisse du Shamgar de ni, 31, qui n'est pas nommé ici.
Je me demande si cette sorte d'inconséquence ne pourrait point s'expliquer de la manière suivante. Les libérateurs nommés par l'auteur de I Samuel, xn ne seraient-ils point justement ceux qui furent ajoutés, comme on vient de l'indiquer? à savoir: Yeroubbaal, de l'histoire duquel des fragments ont été intercalés dans l'histoire de Gédéon, et un chapitre entier ajouté en ix ; — Bedân ou Abdôn, qui représenterait la liste des Petits Juges qui fait suite au chapitre ix ajouté d'après l'histoire de Yeroubbaal ;
— Jephté, dont l'histoire a été intercalée dans la liste des Petits Juges ;
— enfin Samson, si l'on choisit la lecture de L et du syriaque, qui fut ajouté avec Jephté (cf., ci-dessous, b), ou Samuel, si l'on choisit la lecture de l'hébreu, dont l'histoire fut sûrement mise en œuvre par le rédacteur de I Samuel, xn. En d'autres termes, il me paraît assez probable que ce rédacteur aurait cité ces quatre libérateurs qui l'intéressaient particulièrement parce que lui-même aurait ajouté leur histoire à un premier récit où il avait trouvé Débora (cf. Sisara du verset 9), Éhoudh (cf. le roi de Moab, ibid.) et peut-être Shamgar (cf. les Philistins, ibid.), c'est-à-dire une portion importante de la première partie de notre Livre des Juges l.
b) L'introduction particulière à Jephté et Samson, Juges, x, 6-16.
On ne peut qu'être assez étonné de trouver ainsi, en plein milieu du Livre des Juges, une introduction qui ne ressemble guère à celles qui se trouvent en tête des histoires des autres Juges ; même en en isolant les additions plus ou moins apparentes qui la surchargent, on voit bien qu'elle a une portée générale et qu'elle ne vise pas uniquement Jephté. Il me semble que sa présence s'expliquerait au mieux si, comme je l'ai indiqué plus haut, on admettait que Jephté et Samson furent ajoutés à un premier livre des Juges. En effet, on voit bien par x, 7 et 1 12 quel'auteur de cette introduction voulait présenter deux nouveaux ennemis : les Benè-Ammôn, — ceci se réfère à Jephté,
— et les Philistins, — ceci se réfère à Samson. Une introduction nouvelle pouvait paraître d'autant plus utile qu'une partie tout au moins des premiers chapitres de I Samuel, i-xii, semblent avoir dépendu primitivement, eux aussi, de cette introduction, car nous y retrouvons et les Philistins qui sont battus par Samuel (I Samuel, vu) et les Benè-Ammôn que Saiil écrase devant Yâbêsh du Galaaad (ibid., xi). Ce rapport évident paraît d'autant mieux voulu, que, pour l'auteur de I Samuel, vu, Samuel est le Juge qui a définitivement refoulé les Philistins (cf. ibid., vu, 13-14), et que Saiil, dans le récit de la victoire de Yâbêsh (I Samuel, xi), est dépeint à la manière d'un Juge (voir ibid., 6).
Il a été conjecturé plus haut que l'auteur du discours de I Samuel, xu, avait ajouté en particulier Jephté et Samson ou Samuel. Ce qui vient d'être dit suggère aussitôt que ce même auteur pourrait avoir écrit l'introduction de Juges, x, 6-16, qui nous occupe. Et il semble qu'il en fut ainsi ; non seulement la forme oratoire des deux passages pourrait inviter à y voir une même main ; mais, de plus, leur vocabulaire trahit une parenté étroite. On peut citer spécialement, en y ajoutant quelques références à I Samuel, vu, qui est de la même main que xn :
1. Pour ce qui concerne le vocabulaire de I Samuel, xn, on trouvera dans Burney, The Book of Judges, pp. xlii-l, une étude beaucoup plus complète qu'il n'y a lieu de l'entreprendre ici. J'en dirai simplement quelques mots à propos de l'introduction particulière à Jephté.
2. Ce verset n se trouve inachevé et peut-être bouleversé par l'addition de nouveaux peuples en 12 ; on a tort, me semble- t-il, de vouloir l'harmoniser avec celuici par la suppression des particules ja.
La période des Juges. 25
ysi , « écraser », mot très rare en prose, Juges, x, 8, et I Samuel,xn, 3, 4 ;
« nous avons péché contre toi » ou « contre Yahwè », Juges, x, 10, 15, et I Samuel, vu, 6 ;xn, 10 ;
«vous avez crié et je vous ai sauvés de leurs mains*, Juges, x, (10), 12, et «.crie vers Yahwè notre Dieu pour qu'il nous sauve de la main... », I Samuel, vu, 8 ; (xu, 8) ;
« éloigner les dieux de V étranger », Juges, x, 16, et I Samuel, vu, 3 ;
« Amorrhéen », Juges, x, 8, n, et I Samuel, vu, 14 ;
rappel de la délivrance de « l'Egypte », Juges, x, 11, 12 et I Samuel, xu, 6, 8.
Il reste à montrer que l'auteur de I Samuel, xu, pourrait bien aussi avoir laissé sa trace dans l'introduction générale au Livre des Juges.
c) L'introduction générale, Juges, 11, 6-111, 6.
Il suffit de la lire pour constater qu'elle n'est pas d'une seule venue. D'abord on y relève des répétitions : ils abandonnèrent Yahwè, II, 12 et 13 ; — ils servirent les Baals, ('~riN Tray»i), n, et ils se mirent au service du Baal et des Astartés ("b roy^t), 13 ; — la colère de Yahwè s'enflamma contre Israël, 14 et 20 ; — il les livra aux mains de ..., 14, et il les vendit aux mains de..., 14. On y relève encore un passage brusque du style direct, 21, au style indirect, 22, et, dans 11, 20-111, 4, un enchevêtrement embrouillé des trois raisons qui expliquent la survivance des peuples païens au milieu d'Israël.
Le commencement de l'introduction se rattache d'une manière très évidente à la finale du Livre de Josué. En effet, non seulement Juges, 11, 6 reproduit Josué, xxiv, 28 et Juges, 11, 8, 9, Josué, xxiv, 29, 30, mais, de plus, l'idée fondamentale de Josué, xxiv, paraît avoir été la préoccupation dominante du rédacteur du début de l'introduction. Cette idée est que le peuple d'Israël s'est engagé à servir Yahwè et non pas les autres dieux en vertu d'une alliance contractée au nom de tous par Josué à Sichem. Or on la retrouve dans Juges, II, 6-12, où le rédacteur montre qu'Israël, après la mort de Josué et la disparition de la génération contemporaine de ce personnage, a abandonné Yahwè pour servir d'autres dieux; de là, la colère de Yahwè qui se plaint de ce que cette nation a abandonné l'alliance conclue par lui avec les pères, 20 ; en conséquence Yahwè ne détruira point les peuples païens que Josué n'avait pu vaincre, 21, 23, afin d'éprouver Israël par leur moyen, m, 1 a ; ces peuples sont les Philistins, les Cananéens, les Sidoniens et les Hittites (lire ainsi pour Hiwwites), ni, 3. On a dans cette portion de l'introduction, 11, 6-12, 20, 21, 23; ni, 1 a, 3, un développement assez suivi, malgré les intercalations subies, et qui, se rattachant au nom de Josué, montre l'intention du rédacteur de lier les faits qui vont suivre à ceux qui avaient précédé la mort de ce chef.
Les versets 14-19, qui commencent par un et la colère de Yahwè s'enflamma contre Israël faisant double emploi avec la même formule dans 20, introduisent des idées et un vocabulaire qui me semblent trahir la main du rédacteur de l'introduction de Jephté et du discours de I Samuel, xu. On a remarqué, en effet, que si le terme « Juge » manque à propos d'Éhoudh, de Débora et de Gédéon, il est une caractéristique de l'histoire des Juges à partir de la liste des Petits Juges. Or, dans 11, 14-19, c'est bien une sorte de définition du « Juge » qui est donnée : Yahwè irrité livre les Israélites prévaricateurs
à leurs ennemis ; ils sont plongés dans l'angoisse, 14, 15 ; mais Yahwè leur suscite un Juge qui les sauve, 16, 18 (17 pourrait être une amplification) ; cependant, à la mort du Juge, ils recommencent à pécher, 19. Non seulement nous avons là une définition du Juge qui n'est pas mise en œuvre à propos des trois premiers grands Libérateurs, mais, de plus, les termes qui l'expriment se retrouvent en partie sous la main de l'auteur de x, 6-16, et de I Samuel, vu, xii. On y peut signaler ;
« il les vendit dans la main de », 11, 14 ; x, 7 ; I Samuel, xn, 9 ; « crier vers Yahwè », 11, 16 (à y rétablir probablement) ; x, (10), 12 ; I Samuel, Vil, 8 ; (xii, 8) ;
Israël « fut dans une grande angoisse », 11, 15 ; x, 9 et cf. 14 ;
« sauver de la main de », 11, 16, 18 ; x, 12 ;
« la main de Yahwè fut sur », 11, 15 ; I Samuel, vu, 13 ; xii, 15.
Il resterait à préciser si ce passage 11, 14-19, aurait été intercalé dans le reste de l'introduction ou si, au contraire, il aurait servi de noyau autour duquel l'introduction se serait développée. Peut-être cette seconde hypothèse serait-elle préférable : le style du reste de l'introduction paraît être plutôt du type dit deutéronomien, dont l'emploi caractérise le travail rédactionnel de Rois, alors que 14-19 présente plutôt des termes de E ; et c'est aussi le caractère de la finale de l'introduction, assez apparent parmi les remaniements qu'elle a subis.
Cette finale de l'introduction, 11, 22-111, 6 est très embrouillée : 22 qui est au style indirect se rattache mal à 21 qui est au style direct ; m, ib, ne se lie pas grammaticalement à ni, ia ; 2a s'intercale entre ib et 2b qui semblent se suivre ; 4 est une répétition ou à peu près de 11, 22 ; enfin 5 donne une nouvelle liste de peuples païens différente de celle de 3. Il est difficile de se reconnaître au milieu de ce mélange. On voit seulement que la survivance des païens sur la terre de Yahwè était un gros problème pour les rédacteurs et les lecteurs ; ceux-là, par leur thèse, ceux-ci, par leurs gloses, ont voulu en fournir une explication. C'est peut-être, du reste, à cette même préoccupation que le rédacteur de l'introduction historique et géographique de 1-11, 5, a cédé en rédigeant l'intéressant tableau d'ensemble qui ouvre le Livre des Juges.
Je tirerai les conclusions relatives au travail rédactionnel, qu'inspire cette série de remarques, après avoir parlé des documents anciens.