‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 136 sur 168 · Le récit, vi, ii-viii, 27 a · texte numérisé non relu

Le récit, vi, ii-viii, 27 a

20, vi, 25-32 : origine du surnom de « Yeroubbaal » donné à Gédéon qui a érigé un autel de Yahwè à Ophra à la suite d'un ordre divin communiqué pendant la nuit. Gédéon est le fils d'un gros propriétaire, qui a plus de « dix serviteurs ». La scène représente la vie religieuse d'une petite ville.

i°, vi, 11-24 ' origine de l'autel de « Yahwè-Paix » érigé par Gédéon à la suite d'une théophanie de l'Ange de Yahwè. Gédéon est un isolé ; il oppose aux promesses et à la mission divines la médiocrité de son rang (attitude analogue chez Saiil, I Samuel, ix, 21 ; chez David, ibid., xvm, 18, 23 ; chez Hazaël, II Rois, vm, 13). L'ensemble de la théophanie rappelle celle qui ouvre l'histoire de Samson, Juges, xin, et l'on y relève quelques similitudes de vocabulaire, entre autres « merveilles » ou « merveilleux », vi, 13 ; xm, 18, 19.

Nom divin : Yahwè.

Emploi de ur pour ntfN au v. 17.

3°> VI> 33 : verset rédactionnel de suture : reprise des 3 ennemis désignés dans l'introduction ; « tout » Madian ; spécification de « la Vallée » comme étant celle de Yizrëel, alors que les récits anciens disent « la Vallée » tout court, vu, 1, 8 (12, R ?)•

Nom divin : Yahwè.

4°, vi, 34, 35 : Gédéon que « revêt l'esprit de Yahwè » agit aussitôt avec décision et convoque d'abord Abiézer, puis Manassé, enfin Aser, Zabulon et Nephtali, convocations successives qui pourraient indiquer un remaniement ou une addition.

Éphraïm n'est pas nommé.

Nom divin : Yahwè.

6°, vu, 2-2i : réduction, sur l'ordre et les indications de Yahwé, du nombre des combattants à 300 ; la visite nocturne au camp de Madian doime confiance à Gédéon ; dispositions pour l'attaque ; la surprise, la panique, la fuite des ennemis.

Nom divin : Yahwè.

Emploi de vf pour nuN au v. 12.

90, vin, 4-21 : Gédéon et ses 300 hommes passent le Jourdain, succès du raid : surprise du camp ennemi (précisions géographiques), capture de deux rois madianites, châtiment de Soukkôth et de Penouël ; retour de Gédéon ; Yéthér, l'aîné de Gédéon, est un enfant ; exécution des deux rois.

Nom divin : Yahwè.

5°, vi, 36-vn, 1 : le double miracle de la laine sur l'aire pendant la nuit arrive à donner confiance à Gédéon ; précisions géographiques sur les endroits où campent Yeroubbaal et les Madianites.

Nom divin : Élohim.

7°, vu, 22 : la surprise, la panique, la fuite des ennemis ; précisions géographiques sur les endroits où ils passent ; (le désordre de ce verset pourrait indiquer qu'il est verset de suture).

8°, vu, 23-VIII/, 3 : convocation de Nephtali, Aser, Manassé — Zabulon n'est pas nommé cette fois — ; mais Éphraïm l'est et une précision géographique indique les points qu'il occupe aux gués ; il prend deux princes madianites (précisions géographiques sur les lieux de leur exécution) ; Gédéon est au delà du Jourdain. Discussion des Éphraïmites avec Gédéon.

Nom divin : Élohim (Yahwè, dans les versions).

? io°,viii, 22-27a : refus, par Gédéon, du principat (Vœ;d) que lui offrent les «hommes d'Israël»; don des anneaux d'or des «Ismaélites»; butin des «rois» madianites et de leurs gens; confection d'un éphod.

Nom divin : Yahwé.

Emploi de nr pour -\vtn au v. 26.

m. — La conclusion, vin, 27 b-28 Écrasement de Madian ; repos du pays, 40 ans.

ii°, vin, 29 : retour de Yeroubbaal à sa maison.

iv. — Introduction a l'histoire d'Abimélék, vin, 30-35. Versets de suture, dont les éléments (70 fils de Gédéon ; la concubine ; Sichem ; Abimélék ; Baal-Berith ; Yeroubbaal) reparaissent au chapitre ix, duquel ils sont tirés, selon le procédé habituel des introductions. Le rédacteur a en propre la mention du tombeau de Gédéon à Ophra et ses considérations religieuses inspirées par les événements qui vont suivre.

v. — Suite du récit, ix

12°, ix : histoire d'Abimélék, fils de Yeroubbaal ; tableau de la vie municipale d'une grande ville peuplée d'Israélites et de Cananéens, et des méfaits comme des malheurs de la royauté.

Nom divin : Élohim.

A lire d'affilée ces péricopes dont les traits caractéristiques ont été dégagés dans le tableau qui précède, on n'hésite pas à conclure que, de toute évidence, on se trouve ici en présence de deux sources qui ont été combinées.

Mais comment en reconnaître les fragments apparentés ? Pour essayer d'en établir le partage et la répartition, il me semble que le meilleur est de partir, comme base de reconstruction, du chapitre ix.

Ce chapitre ix forme un tout d'une homogénéité qui paraît avoir résisté aux tentatives de démembrement qu'ont voulu lui faire subir la plupart des critiques récents en en retranchant tout au moins l'épisode de Gaal, ix, 26- 41. C'est une très belle page d'histoire où l'idée religieuse est partout présente sans éclipser l'intérêt des faits, ni supprimer leurs rapports mutuels et leur naturel enchaînement. Et comme les événements qui y sont racontés supposent et rappellent même des événements antérieurs dont ils ne sont que l'épilogue, il y a tout lieu de penser que ix n'est qu'un extrait, ou peutêtre la conclusion, d'une histoire assez ample. On pourrait l'appeler Histoire de Yeroubbaal, en raison de l'emploi exclusif de ce nom dans ix pour désigner le fils de Joas d'Ophra.

Ceci posé, on reconnaîtra assez facilement les fragments qui, dans les chapitres vi-viii, pourraient avoir appartenu à ce groupe littéraire. Voici ceux qui lui ont été attribués dans l'analyse ci-dessus :

a) 20, vi, 25-32, qui donne l'origine du nom de « Yeroubbaal », et où la description de l'agitation qui trouble Ophra forme le pendant du tableau de celle qui trouble Sichem. Il est vrai qu'ici le nom divin est « Yahwè » au lieu d' « Ëlohim » qu'on retrouve couramment dans tous les autres fragments qui appartiendraient à Y ; mais cela pourrait être un indice du remploi de ce fragment par un rédacteur qui l'aurait ainsi harmonisé avec le texte de la théophanie ; pareilles retouches ne sont pas rares et s'expliquent d'elles-mêmes.

b) 50, vi, 36-vn, 1 ; ce passage ne doit pas faire suite à 34, car Gédéon, « revêtu de l'esprit de Yahwè » et lancé en pleine action, ne pouvait se montrer si vite défiant à l'égard d' « Élohim », dont le nom apparaît en tout ce passage ; « Yeroubbaal » est remplacé par « Gédéon » à 34, pour la liaison, mais reparaît à vu, 1. Les précisions géographiques, fréquentes dans Y (voir, par exemple, ix, 6, 21, 31, 37, 41, 48, 50), sont multipliées dans vu, 1. Ce fragment 50, vi, 3-vn, 1, ainsi retiré, on voit comment 40, vi, 34, 35 (convocation des tribus) est rejoint très normalement par 6°, vu, 2-21 (constitution d'une troupe de 32.000 hommes, suivie d'une réduction de cet effectif) .

c) 70, vu, 22 ; 8°, vu, 23-vin, 3 ; 22 doit être un verset de suture amenant 8°, car, avant d'en introduire les précisions géographiques, il répète en abrégé ce qui a été dit de la surprise, de la panique et de la fuite des ennemis ; on voit du reste assez que ces derniers détails ne sont pas en place : ce n'est pas au moment où les ennemis se sont enfuis que l'on peut convoquer quatre tribus pour les arrêter, l'une d'elle, Aser, se trouvant loin au nord-ouest de la Plaine de Yizreël. Dans ce 8°, Gédéon a déjà franchi le Jourdain (vu, 25)

autour duquel on s'est battu : « Élohim » y reparaît vin, 3. Ce fragment vu, 22-viii, 3 retiré, 90, vin, 4-21, qui commence avec le passage du Jourdain (4 est en mauvais état à cause de la suture) et la poursuite des ennemis en fuite, rejoint naturellement 6°, vu, 2-21, qui se terminait pas l'indication de cette fuite panique, et d'autant mieux que, dans 6° et 90, seuls les 300 hommes de Gédéon sont en cause.

d) ii°, vin, 29 : « et Yeroubbaal, fils de Joas, s'en alla et demeura chez lui ». Ce court verset, perdu entre la conclusion générale del'histoire de Gédéon et l'introduction à celle d'Abimélék, a tout l'air d'avoir primitivement clos le fragment 8°, vu, 23-vin, 3, c'est-à-dire la campagne heureuse où Éphraïm s'était distingué par son succès et sa jalousie.

e) 12°, ix, constitue l'épilogue de l'histoire de Gédéon.

Quant au fragment io°, vin, 22-27 a» on ne sait si quelques éléments au moins n'appartiendraient pas à Y. Le pouvoir offert à Gédéon y est désigné par le terme btfo, qu'on retrouve dans ix, 2, 2 ; il y est offert par les « hommes d'Israël » qu'on retrouve dans ix, 55 (mais ils sont aussi dans vu, 14, qui semble être de G) ; et enfin la défiance, sinon l'hostilité pour la monarchie, y sont aussi apparentes que dans ix. Mais, par contre, le principat refusé ici se trouve institué dans ix ; on trouve ici ur comme dans les autres fragments attribués à G ; et la description du butin, surtout en raison de la mention des « rois » comme dans G et non des « princes » comme dans Y, semble bien se rapporter à la contre-razzia des 300 hommes. En raison de ce manque d'homogénéité, il pourrait se faire que ce fragment io° fût plutôt rédactionnel qu'ancien ; il pourrait avoir eu pour but principal d'expliquer la confection de l'éphod d'Ophra par Gédéon.

Quoiqu'il en soit de ce point, on voit que nous ne possédons que des fragments de l'Histoire de Yeroubbaal, et que, mis bout à bout, ils ne constituent pas une narration suivie : il n'y a que ix, lequel, d'ailleurs, déborde l'histoire proprement dite de Yeroubbaal, qui offre un tout continu.

Par contre, si l'on veut bien parcourir la série des fragments attribués à G dans le tableau ci-dessus, on se trouvera en présence d'une narration cohérente, où, en ce qui concerne la campagne, soit à l'ouest, soit à l'est du Jourdain, la présence constante et exclusive des 300 hommes constitue un élément d'unité.

De cette comparaison, il est facile de conclure que c'est G qui aurait fourni le strate fondamental et Y les éléments adventices, intercalés dans vi-vni, ajoutés en ix, de l'histoire de Gédéon- Yeroubbaal, que nous possédons dans notre Livre des Juges. La présence d'une introduction spéciale à ix (vin, 33-35) pourrait bien donner à entendre que ce chapitre fut ajouté notablement après que les autres fragments avaient été intercalés dans G de viviii ; car le rédacteur qui avait su incorporer ceux-ci à G lui aurait sans doute ajouté ix d'une manière moins artificielle. S'il en fut ainsi, nous aurions là une preuve intéressante, entre plusieurs autres, que notre Livre des Juges et, d'ailleurs, d'autres livres historiques de la Bible, furent composés par remaniements successifs et, en particulier, par le remploi plus

étendu d'écrits anciens qui avaient été déjà utilisés pour une première rédaction et qui subsistaient encore, isolés, à côté des ouvrages auxquels ils avaient servi de sources.

Le rédacteur qui aurait ainsi complété G par Y en lui ajoutant le chapitre ix avec son introduction, qui, toutes proportions gardées, rappelle celle de Jephté (cf., ci-dessus, p. 385), pourrait bien être celui de I Samuel, xn, comme on l'a déjà supposé plus haut. La fusion de Y avec G dans vi-vin serait antérieure.

Quant à l'origine de G et de Y, avec les divergences qui séparent leur hypothèse de celle qui vient d'être exposée, les critiques les attribuent, G à J et Y à E. Mais j'ai peine à croire que G ne soit pas un document israélite du Nord, ne serait-ce que parce qu'il désigne la vallée-plaine de Yizreël par la dénomination payn, sans aucun qualificatif ; cette manière de parler ne se conçoit que dans la région où l'on entendait de quelle vallée il s'agissait quand on disait simplement « la Vallée ».

Pour Y, il est instructif de constater que le fils de Joas est appelé, non pas Gédéon, mais Yeroubbaal, non seulement dans I Samuel, xn, mais aussi dans II Samuel, xi, 21 (déformé ici en Yeroubbéshéth) et peut-être à 22 (cf. Dhorme, Les livres de Samuel, p. 356) ; ce dernier passage utilise, en outre, toute la fin de Juges, ix. Or l'auteur de I Samuel, xn, a toute chance d'avoir été un Judéen, et le récit de II Samuel, xi (meurtre d'Urie), toute chance d'être d'origine judéenne. De plus les chapitres xi et xn de II Samuel, avec l'apologue du prophète Nathan se trouvent composés sur le même type que Juges, ix, avec l'apologue de Jotham. Enfin, la pointe contre Ëphraïm dans Juges, vin, 1-3, et la description des méfaits de la royauté manassite d'Abimélék à Sichem se comprendraient bien dans le cas où Y aurait été rédigé dans le Sud. Pour ces diverses raisons, que pourrait confirmer le fait de l'addition de Juges, ix, qui se fit vraisemblablement dans le royaume de Juda après la disparition d'Israël, je serais assez porté à attribuer à Y une origine judéenne.

Quant au rapport historique de G et de Y, trois interprétations peuvent être envisagées : ou bien G et Y seraient des doublets racontant une seule et même campagne, mais Y ne serait qu'un grossissement des faits de G : il aurait transformé une simple contre-razzia en une campagne menée par un groupe important de tribus ; — ou bien, il n'y aurait eu encore qu'une seule campagne mais comprenant en réalité à la fois la contre-razzia d'Abiézer et l'intervention des tribus du nord, G s'étant borné à raconter le premier fait, Y s'étant attaché au second ; — ou bien enfin, il y aurait eu deux campagnes distinctes dont les récits auraient été ensuite amalgamés dans notre Livre des Juges. C'est cette troisième manière de voir qui a été suivie comme la meilleure. Elle s'appuie en particulier sur la haute valeur historique de Juges, ix ; or ce chapitre dit nettement que Yeroubbaal a rendu de grands services, non pas seulement à son clan, mais aux tribus qui gravitaient autour de Sichem, cf. ix, 16-19, et que son autorité était reconnue dans cette capitale, cf. ix, 2, 3 ; il est bien plus facile d'admettre que Gédéon s'était acquis ce renom et ce pouvoir par des combats importants que par

une simple contre-razzia qui n'intéressait qu'un clan, « le plus petit de Manassé ». Il est vrai que dans vin, 22-27 a, l'offre du principat semble suivre le succès de la contre-razzia ; mais on a remarqué que ce passage a l'air remanié et orienté plutôt vers la confection de l'éphod. On peut du moins supposer, comme on l'a fait ci-dessus, que Gédéon, ayant décliné le pouvoir, finit, en somme, par l'exercer et par s'imposer aux Ëphraïmites grincheux et à Sichem frondeuse ; une grande victoire, comme celle que laisse deviner le fragment de Y inséré dans vu, 22-vni, 3, justifiait et consolidait son autorité.

5° Les Petits Juges, Juges, x, 1-5 ; xn, 7-15.

Il me semble qu'on n'accorde pas à cette petite liste toute l'importance qu'elle possède. Il y a pourtant lieu de croire que c'est elle qui a fourni à l'historiographie sacrée le terme de « Juge », puisqu'on ne le trouve pas employé à propos d'Éhoudh, de Débora et de Gédéon, qui ont dû fournir la matière d'un premier Livre des Juges. De plus, sa forme très succincte, où l'on veut parfois retrouver la manière de P, pourrait être au contraire un cachet de haute antiquité ; car, comme on le voit par la liste des Preux de David dans II Samuel, xxiii, 24-30, qui est ancienne, ou par celle des premiers rois d'Édom dans Genèse, xxxvi, 31-39, qui l'est sans doute aussi, ces petits documents ressemblent tout à fait aux écrits des périodes où l'on écrivait peu. Du reste, les chiffres attribués à la judicature de chacun de ces Petits Juges n'ont rien du caractère systématique qu'on pourrait s'attendre à trouver dans un écrit émanant de P ; ils doivent plutôt représenter des souvenirs historiques précis ; l'indication des localités où se trouvaient les tombeaux témoigne dans le même sens. Enfin, si réellement, comme j'ai essayé de le montrer ci-dessus, l'histoire de Jephté fut intercalée à son nom dans cette liste dont il faisait primitivement partie, on en conclura que la liste existait comme document à côté des textes racontant les hauts faits de ce Juge, car il n'est pas vraisemblable que le même auteur ait d'abord nommé Jephté dans une liste succincte pour briser aussitôt cette liste par l'intercalation d'un long récit précédé d'une introduction assez ample.

Aussi, paraît-il assez indiqué d'admettre que cette liste fut ajoutée lorsqu'on inséra Juges, ix avec lequel elle s'articule par x, 1 (« après Abimélék se leva... Thôla »), et comme, par hypothèse, Juges ix et l'histoire de Jephté auraient été insérés par l'auteur de I Samuel, xn, ce serait lui aussi qui aurait ajouté la liste des Petits Juges. Cette manière de voir est confirmée par ce que l'on a dit plus haut sur l'emploi régulier de ce terme de « Juge » pour tous les libérateurs qui suivent et qui semblent bien avoir été ajoutés, eux aussi, par l'auteur de I Samuel, xn.

6° Jephté, Juges, x, 17-xn, 7.

Les faits relatifs à Jephté sont au nombre de quatre : la campagne contre Ammon, les pourparlers sur le terrain objet du litige, le vœu, la discussion avec Ëphraïm.

On remarquera sans peine que l'épisode du vœu (xi, 30, 31, 34-40) a dû

être ajouté au récit de la campagne. En effet, xi, 30, 31, coupe manifestement 29, 32, 33 a, qui se suivent ; on voit une trace de cette intercalation non seulement dans le fait que le verbe -oy est répété quatre fois dans 29 et 32 a, mais aussi dans le fait que les derniers mots de 29 : « il passa (chez) les Benè-Ammôn », sont répétés au commencement de 32 ; enfin, 33 b, que suit l'exécution du vœu, a tout l'air pourtant d'une conclusion. Le récit du vœu pourrait donc bien avoir primitivement formé un épisode distinct de la campagne.

La discussion avec Ëphraïm, xn, 1-6, paraît, au contraire, avoir appartenu au récit de la campagne ; on y remarquera (xn, 1, 1) le même verbe -ny avec le sens assez spécial et (xn, 3) avec la même construction qu'il offre dans ce récit. L'attribution de xn, 1-6, au même milieu littéraire que Juges, vin, 1-3, qui raconte la discussion d'Éphraïm avec Gédéon paraît des plus vraisemblables ; nous aurions affaire à un auteur du Sud.

Le récit de la campagne (x, 17, 18 ; xi, 1-29, 32, 33) paraît avoir subi des retouches rédactionnelles assez accentuées. D'abord, x, 17, 18, offre un caractère rédactionnel apparent puisque 17, qui rassemble une armée inactive, anticipe les faits de xi, 4, 5, qui montre la guerre engagée, et que 18, d'ailleurs surchargé au début, n'est sans doute destiné qu'à introduire xi, 8, auquel il est emprunté. De plus, le récit de la victoire, qui est en mauvais état aussi (xi, 32, 33) et où la main du rédacteur se reconnaît par ses formules habituelles (« Yahvè les livra en sa main », « les Benè-Ammôn furent humiliés »), a tout l'air d'avoir été fortement résumé ou resserré. Aussi n'est-il pas invraisemblable que, au lieu de voir deux sources combinées dans xi, 1-11, comme on fait assez couramment, il y aurait lieu de constater plutôt une abréviation d'une source unique où auraient été décrites plus clairement les origines de Jephté, la cause de son exil, et sa discussion avec les cheikhs du Galaad, qui lui offrent simplement le titre de psp tandis qu'il réclame la qualité de ur*n. S'il faut lier le récit de la campagne à la discussion avec Éphraïm, ainsi qu'on l'a proposé plus haut, ce récit serait aussi d'origine j udéenne.

Bien que le récit du vœu n'ait pas été, semble-t-il, d'abord contenu dans celui de la campagne, ce ne serait point une raison pour obliger à croire qu'il n'aurait pas la même origine littéraire. Mais, dans la même école, il pourrait être d'une autre main, car, s'il se rattache à la guerre d'Ammon (xi, 36), il représente Jephté comme propriétaire d'une maison avec un personnel nombreux à Miçpâ (xi, 34), alors que le récit de la campagne le décrit comme un outlaw et un chef occasionnel. On y peut, du reste, relever des expressions semblables à celles de E, comme on le fait pour Y de Yeroubbaal, et il a été proposé de considérer Y comme judéen.

Ce qui vient d'être dit de l'activité personnelle du rédacteur dans l'utilisation de sa source est de nature à expliquer la longueur inaccoutumée donnée aux pourparlers avec Ammon, xi, 12-28 ; de plus, la forme de discours de 15-27 suggère assez d'y voir la trace d'un remaniement ou d'une amplification, ce qui serait tout à fait dans le goût de l'auteur du discours de I Samuel, xn, à qui il semble que l'on devrait attribuer ce discours de Jephté,

comme l'introduction à Jephté. On sait que le présent discours utilise Nombres, xx et xxi, qui sont de l'école E à laquelle appartient aussi cet auteur. Quant à la mention de Camosh, le dieu de Moab, dans un discours au roi d'Ammon, qui adorait Milkom, si l'on ne veut pas y voir un lapsus ou une glose tardive, elle est bien difficile à expliquer. Mais ce détail si déconcertant chez un rédacteur si diligent ne peut pourtant point autoriser à conjecturer qu'il y aurait là une trace d'un récit qui racontait une campagne dirigée contre Moab ; car, le contexte sur Camosh mis à part, on voit bien que toute l'argumentation du discours tend à établir que le terrain contesté était amorrhéen, c'est-à-dire n'appartenait ni à Ammon, ni à Moab, qui en étaient voisins ; et la forme de discours explique suffisamment que l'auteur ne se soit pas borné à viser le seul Ammon avec qui parlementait Jephté.

70 Samson, Juges, xiii-xvi.

L'origine judéenne de Juges, xiv-xvi, qui racontent les exploits et aventures de Samson ne paraît guère contestable. Ils pourraient se rattacher à un cycle de récits judéens dont l'objet principal était la lutte contre les Philistins. Qu'il y ait eu des souvenirs proprement judéens sur les Philistins, c'est ce qui ne semble point douteux si l'on compare les épisodes philistins concernant David à ceux qui regardent Saùl. Il est très curieux, en effet, que ces derniers, qui remplissent à peu près entièrement I Samuel, xiii, xiv, ne mentionnent point les sérén des Philistins, qui, au contraire, reviennent si fréquemment dans tout un autre groupe de souvenirs et qu'ils mentionnent un neçîbh ou préposé des Philistins (I Samuel, xiii, 3, et cf. ibid.,x, 5), dont on ne retrouve nulle part l'équivalent dans les textes si développés relatifs aux conflits judéo-philistins. Cette divergence pourrait bien provenir du fait que la Montagne d'Éphraïm ne fut pas aussi fortement touchée par l'invasion philistine que la Montagne de Juda. Samuel, puis Saul, en délivrèrent celle-là ; celle-ci fut presque occupée depuis Samson jusqu'à David. Aussi les Judéens étaient-ils mieux au courant que les Éphraïmites ou les Benjaminites des institutions philistines, et, ayant plus souffert qu'eux des Philistins, en parlèrent avec plus de précision et plus de détails.

Cette manière de voir est confirmée d'une manière des plus heureuses par la comparaison de Juges, xv, 9-19 (Samson bat les Philistins à Léhi) avec II Samuel, v, 17-25 (David bat les Philistins à Baal-Peraçim et dans la vallée des Rephaïm) ; on trouve dans ces trois épisodes (Juges, xv, 9 ; II Samuel, v, 18, 22) le terme "îuioa-ii, « se répandirent », et cette forme niphal ne se retrouve nulle part ailleurs dans la prose biblique ; de plus, l'épisode de Juges fournit plusieurs étymologies topographiques et l'on en trouve une également dans le premier des deux épisodes de II Samuel ; dans les trois cas, enfin, on voit Yahwè intervenir en faveur des deux héros. Ajoutons qu'il est bon d'observer, pour utiliser cette observation plus loin, que la mention de la consultation de Yahwè par les sorts sacrés dans les deux épisodes de II Samuel, v, ferait penser que ceux-ci furent rédigés dans des milieux particulièrement ouverts aux influences lévitiques.

Les autres anecdotes de Juges, xiv-xvi, sont tellement du même genre et

du même style que celle de la roche d'Étam, qu'on peut bien les considérer comme originaires, elles aussi, des régions judéo-danites.

Quant au chapitre xiii qui raconte la théophanie préliminaire à la naissance de Samson, il prépare assurément xiv-xvi, et, par exemple, s'y trouve supposé dans xiv, 4 et xvi, 17 ; mais peut-être pourrait-on y trouver une nuance prophétique plus apparente et des expressions de J plus fréquentes que dans le reste de l'histoire de Samson ; en outre, la ressemblance de la présente théophanie avec celle qui ouvre l'histoire de Gédéon dans G (Juges vi, 11-24) saute aux yeux. Aussi, si G est du Nord, on pourrait supposer une semblable origine pour Juges, xiii ; mais une origine prophétique du Sud est sans doute également probable.

Nous retrouverons ces textes de Samson à propos de plusieurs des textes qui restent à étudier.

8° Le Lévite de Mikha, Juges, xvn, xvm.

La parenté de ce texte avec ceux qui concernent Samson n'est pas contestable. Samson était danite, et les Danites jouent ici un rôle de premier plan ; le groupe topographique « Soreâ et Eshtaol » apparaît plusieurs fois dans les deux récits, xiii, 25 ; xvi, 31 et xvm, 2, 8, 11 ; le terme finstfô, « clan », se trouve dans xiii, 2 et xvn, 7 ; xvm, 2, 11, 19 ; n'^nn, oie camp de Dan», dans xiii, 25 et xvm, 12 (quoiqu'il ne s'agisse apparemment pas du même) ; le chiffre « 1100 (pièces) d'argent », dans xvi, 5 et xvn, 1, 3. De plus, le Lévite vient de Bethléem de Juda, où il était gêr, et le texte ne sait pas ou ne dit pas dans quelle ville de la Montagne d'Éphraïm il va louer ses services. Tout cela donne la conviction que nous avons bien ici, comme pour Samson, un récit d'origine judéenne et, probablement de plus, issu de milieux pénétrés d'influences lévitiques.

Il s'en faut, cependant, que l'histoire du Lévite de Mikhâ se présente dans une forme aussi bien conservée que l'histoire de Samson. Mais les heurts du texte ne semblent pas devoir obliger à conclure, comme la plupart des critiques le font, que nous sommes vraiment ici en présence de deux documents réunis. On verra que le second appendice a subi de très forts remaniements ; pourquoi ne s'agirait-il point aussi de remaniements ou de perturbations dans ce premier appendice ? L'histoire racontée se passa tout au début de la période des Juges ; si elle fut écrite de bonne heure, elle avait d'autant plus de chance de se moins bien conserver et de froisser plus tard quelques susceptibilités.

C'est ainsi, par exemple, que l'on veut voir une trace de deux récits primitifs dans le fait que le texte signale souvent deux idoles, l'une « fondue », l'autre « sculptée » (en voir les références, ci-dessus, p. 289, n. 3) ; mais il me paraît beaucoup plus probable que l'expression « pêsél » et « massêkhâ » désignait une seule et même idole à l'origine, et que ces deux éléments se trouvèrent dissociés dans les remaniements du texte.

De même, parce que le Lévite reçoit le qualificatif de «jeune homme», dont Mikhâ fait son « père », on veut qu'il y ait là enchevêtrement de deux sources, comme si un Lévite, même tout «jeune», ne pouvait pas recevoir

le titre honorifique de « père » en raison de la considération qu'on lui témoigne. Quant au terme « l'homme », bien loin d'être une marque d'une double source, il pourrait être une marque d'unité, car on le retrouve assez souvent dans les deux appendices et même dans des cas où il ne paraît pas sans une certaine redondance ; cf. Juges, xvn, 8, 11 ; xix 6 7, 9, 10, 17, 17, 20, 23, 25, 28 ; xx, 4 ( 1 l'homme, le Lévite » ; cf. « le jeune homme, le Lévite » dans xvni, 15).

Il reste, pourtant, qu'il faut convenir que le texte est en désordre dans maints passages, par exemple, dans xvn, 1-3, 7 ; xvm, 7-10, 15-18 ; mais ce désordre doit être accidentel plutôt que tenir à une fusion de sources, car on ne voit pas l'intérêt qu'aurait eu un rédacteur à emmêler des détails qui sont, en somme, identiques. La seule addition, d'ailleurs très tardive, serait xvm, 30, dont il a été parlé, ci-dessus, p. 124, n. 1.

9° Le Lévite d'Éphraim, Juges, xix-xxi.

Il existe des rapports évidents entre ce récit et le précédent. Tous deux sont des appendices, ce qui crée une présomption en faveur de leur appartenance à une même source, d'autant plus que le rédacteur les lie l'un à l'autre en quelque sorte en remarquant que les faits qu'ils racontent se passaient du temps où il n'y avait point de roi en Israël, xvn, 6 ; xvm, 1 ; xix, 1 ; xxi, 25. Mais, mieux encore, tous deux mettent en cause un Lévite, un Lévite anonyme, un Lévite gêr dans la Montagne d'Éphraïm, un Lévite en relation avec Bethléem de Juda. Aussi rapporter ce nouveau récit à une source judéenne, et peut-être lévitique, paraît tout indiqué ; cette attribution reçoit une confirmation appréciable et de la description de la conduite odieuse des Benjaminites et des détails topographiques qui précisent la situation de Silo dans le territoire du Nord, Juges, xxi, 12, 19.

Il s'en faut de beaucoup, toutefois, que ces trois chapitres se présentent avec un caractère d'homogénéité littéraire qui permettrait de les attribuer à un seul auteur. Autant le chapitre xix est simple, coulant, pittoresque, autant les chapitres xx et xxi sont, en plusieurs passages, compliqués, redondants et ternes ; là, le vocabulaire est celui des narrations : ici, on trouve partout les mots et les préoccupations d'une école sacerdotale. Aussi personne ne saurait douter que l'on se trouve, dans xx et xxi, en présence, soit d'une fusion de deux sources, soit d'un remaniement de la source ancienne. Qu'il ait existé deux sources pourrait être une hypothèse acceptable, car les fragments sacerdotaux introduisent nombre de détails qui leur sont propres: détails géographiques (Béthel; les routes de Béthel et de Gabaon, xx, 31 ; Baal-Thamar, 33 ; Géba et Gabaa, 33, 34 ; Nôhâ et Géba, 43) ; détails historiques de l'expédition contre Yâbêsh afin d'y trouver des épouses pour les survivants de Benjamin. Ce sont là tout autant de détails qui semblent très réels, et l'affaire de Yâbêsh se lie trop bien à l'histoire de Saùl (cf. I Samuel, xi ; xxxi, n-13 ; II Samuel, 11, 5-7) pour que l'on puisse la révoquer en doute. Il est vrai que, en d'autres passages, le récit sacerdotal paraîtrait plutôt avoir glosé le récit ancien pour lui donner une forme ritualiste plus accentuée : il mentionne la rw, xx, 1 ; les sorts sacrés, 9, 18, 28 ;

La période des Juges. 26

la présence de l'arche à Béthel, 27. Mais cette sorte d'adaptation n'exclut pas nécessairement non plus des souvenirs originaux. Tout s'expliquerait au mieux si l'on supposait que l'écrivain sacerdotal connaissait le récit ancien et même l'utilisait, en y ajoutant ses renseignements personnels. Cette conjecture est d'autant plus vraisemblable que cet écrivain se borna à articuler son récit de la campagne avec le récit de l'attentat de Gabaa sans compléter ni modifier celui-ci ; du moins nous n'avons rien de tel dans notre texte actuel. Aussi pourrait-il paraître préférable d'admettre que nous possédons bien dans ce second appendice le texte de l'écrivain sacerdotal plutôt que de croire qu'un rédacteur postérieur à lui aurait combiné avec le récit ancien un récit sacerdotal tout à fait indépendant. En somme cela reviendrait à croire, sinon à l'existence de deux sources littéraires, du moins à celle de deux sources d'information. C'est pourquoi on a parlé de « remaniement sacerdotal ».

La réalité historique des faits racontés dans ce deuxième épisode a été niée. Pour ce qui est du récit ancien (xix, xxi, 15-23, et des fragments plus ou moins longs dans le reste), c'est le chapitre xix dont on conteste l'objectivité sous prétexte qu'il présente une connexion verbale assez étroite avec Genèse, xix, 1-8 et I Samuel, xi, 7 (Burney, loc. cit., p. 456) ; mais, à elle seule, une dépendance verbale ne peut établir qu'un rapport littéraire ; et ici, la lutte contre Benjamin, qui devait avoir une cause, pouvait bien être la suite de l'attentat de Gabaa ; celui-ci dut être réel puisqu'il semble bien avoir été visé par Osée, ix, 9 ; x, 9. Pour ce qui est du récit sacerdotal, on fait grand état contre sa véracité de ce qu'il montre toutes les tribus d'Israël groupées dans la lutte contre Benjamin ; mais outre qu'il faut savoir tenir compte ici, comme si souvent ailleurs, du procédé de généralisation et de grossissement (voir les chiffres énormes de ce récit), il convient aussi d'observer que l'événement se passe au début de la période des Juges, en un temps où les tribus se souvenaient encore de leurs efforts d'ensemble sous Josué, — que plusieurs tribus se groupèrent de même autour de Débora et de Gédéon, — que l'attitude d'Ëphraïm en face des Benè-Ruben, de Gédéon, de Jephté, prouve que cette tribu prétendait bien s'occuper des affaires des autres, même à une époque où elle n'était déjà plus aussi puissante qu'elle pouvait l'être encore au temps primitif du Lévite d'Éphraïm, — et, enfin, que le châtiment de Yâbêsh montre assez que si certaines fractions de tribus savaient se tenir à part, c'était parfois à leurs dépens. Quant aux autres détails particuliers au récit sacerdotal, on n'a pas de raison non plus pour les rejeter ; sans doute les derniers écrits de P, avec lequel il présente de l'affinité, pourraient appartenir à une période assez avancée ; mais tous ne peuvent guère être le produit de quelques années d'activité littéraire, plusieurs peuvent remonter à une date plus ancienne et tous doivent avoir mis en œuvre des souvenirs et même des documents écrits, comme nous en avons précisément un exemple dans ce remploi du document ancien relatif au Lévite d'Ëphraïm : même pour P, on devrait penser à une école dont l'activité aurait duré longtemps. Du reste, la mention de la présence de l'arche à Béthel, un sanctuaire abhorré plus tard par Juda, les prophètes, les prêtres

du retour, doit se rattacher à une époque où Béthel était moins détestée ; en tout cas, elle se rattache fort bien à la situation décrite par Juges, 11, 1-5, qui correspond au temps de l'épisode du Lévite d'Ëphraïm.

io° Samuel Juge, 1 Samuel, i-viii, xu.

Les Livres de Samuel ne ressemblent guère au Livre des Juges. Celui-ci nous offrait une série de récits indépendants que les rédacteurs avaient habilement coordonnés par des données chronologiques constituant l'ère des Juges et groupés sous des introductions théologiques qui en dégageaient la portée religieuse. Dans les Livres de Samuel, à peu près rien de semblable ; ils présentent une histoire, somme toute fort bien suivie, de Samuel, Saùl et David, mais ils ne l'enchâssent point dans un cadre théologique et les données chronologiques se réduisent à quelques dates.

Mais ce qui frappe surtout, c'est l'ampleur de la littérature sacrée pour cette période qui n'embrasse qu'un siècle. On la doit sans doute pour une bonne part à l'essor littéraire qui marquera le règne de David et surtout celui de Salomon ; on le doit aussi à ce fait que désormais la littérature prophétique apparaît avec ses traits bien caractéristiques. Dans sa perspective, la période qui commence avec Samuel s'enrichit de souvenirs au fur et à mesure que les milieux prophétiques se développent et prennent de l'importance ; le Livre des Juges ne cite que deux nâbhîs, dont Débora seule joue un rôle de premier plan ; avec les Livres de Samuel, les nâbhîs apparaissent souvent, soit dans les rangs du peuple, soit aux côtés des rois.

Aussi ne paraît-il guère douteux que c'est à une école prophétique, du Nord vraisemblablement, qu'il faut attribuer la rédaction de la majeure partie de I Samuel, i-iii. On remarquera, en effet, que l'arche, chère aux Lévites, bien qu'elle soit la raison d'être du sanctuaire de Silo, n'est mentionnée qu'une fois dans ces trois chapitres (m, 3), que les prêtres y jouent un rôle effacé, comme Héli, ou odieux, comme ses fils, enfin que Samuel est un naziréen, n'est jamais désigné comme Lévite, est favorisé des communications directes de Yahwè et finit par être présenté comme un prophète (iv, 1 a). Dans ce groupe i-iii, le cantique d'Anne a été intercalé, d'ailleurs à des places différentes dans l'hébreu et le grec (voir Dhorme, Les Livres de Samuel, pp. 24-34), ainsi sans doute que le discours d'allure prophétique de 11, 27-36. Ne serait-ce que pour la mention du roi et de l'oint de Yahwè, le cantique est jugé pour le moins comme une amplification de paroles dites par Anne ; quant au discours de « l'homme de Dieu », qui rappelle Juges, vi, 7-10, il rappelle aussi les diverses interventions des prophètes et hommes de Dieu auprès des rois, dans Rois et Chroniques, et pourrait bien représenter une insertion, peut-être pas trop tardive, d'un écrivain prophétique dans l'histoire plus ancienne de Samuel.

Les chapitres iv-vi ne disent rien de Samuel ; tout leur intérêt est concentré sur l'arche ; ce seul détail suffirait à montrer qu'ils ne continuent point i-iii. De plus iv ne semble point provenir de la même main que v et vi ; je croirais volontiers que ces deux derniers sont d'origine judéenne, iv, au contraire, d'origine israélite. En effet, v et vi se rattachent fort bien

à ce cycle de souvenirs des conflits judéo-philistins, dont il a été parlé cidessus à propos de Samson. Comme dans l'histoire de ce dernier, tout s'y passe dans la région philistine voisine de Juda et de Dan (Asdod, Gath, Ékron ; arrêt de l'arche à Beth-shémésh, où se voit encore la pierre sur laquelle on déposa l'arche, vi, 18, puis à Qiryath-yearim) ; on y retrouve les sérén, qui sont absents de iv (v, 8, 11 ; vi, 2, 4, 16, 18) ; on y retrouve aussi le dieu Dagon, la « moisson des blés » [Juges, xv, 1 ; I Samuel, vi, 13) et jusqu'à ce ton narquois qu'on affecte àl'égard des Philistins. Le chapitre iv se rattacherait bien mieux aux récits de Saûl dans I Samuel, xiii, xiv : même emploi du mot DH37 (iv, 6, 9 et xiii, 3, (7), 19 ; xiv, 11, 21), et l'on sait que ce mot est d'un emploi très rare ; même théâtre des événements ; même absence des sérén ; aussi, comme xiii et xiv doivent avoir une origine israélite, on pourrait en dire autant de iv. Toutefois, pour iv comme pour v et vi, on pourrait supposer également une influence lévitique ; on l'a déjà signalée, à propos de Juges, xv, 9-19, pour les souvenirs judéo-philistins ; elle est d'autant plus vraisemblable ici qu'il s'agit de l'arche et que, au surplus, dans xiii, 3 (R ou glose), 18, 19 ; xiv, 36-42, il s'agit de la consultation par ourim et toummim, réservée en droit aux Lévites.

Quant à vu, 3-15, où Samuel réapparaît, et, cette fois, en qualité de Juge, et à vin, où il finit par céder aux partisans de la royauté, on y reconnaît facilement les interventions du rédacteur de xn, pour qui Samuel est le dernier des Juges, celui qui a refoulé les Philistins. Mais quand on remarque à combien peu de choses se réduit la judicature de Samuel et combien ces deux chapitres offrent moins de pittoresque que les autres récits des Juges, on est porté à se demander si, au lieu d'utiliser, comme ailleurs, des documents anciens, le rédacteur de ces deux chapitres n'aurait pas directement mis en œuvre des souvenirs israélites, ou, plus précisément, peut-être benjaminites, qu'il avait pu recueillir sur ce sujet : quelques noms de localités, une bataille, les noms des fils de Samuel Juges à Bersabée, le conflit entre le peuple et Samuel au sujet de la royauté. Cela est d'autant plus vraisemblable que son style se reconnaît d'un bout à l'autre, et que, dans les autres textes relatifs à Samuel, le rôle de Juge joué par celui-ci n'apparaît on peut dire nulle part : il n'y est guère présenté que comme le fondateur de la royauté.

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