‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 29 sur 168 · LA VIE AGRICOLE EN CANAAN AU TEMPS DES JUGES · texte numérisé non relu

LA VIE AGRICOLE EN CANAAN AU TEMPS DES JUGES

I. — Les produits et les procédés de culture : — Médiocre étendue des terrains cultivables. — Les troupeaux ; la vie des bergers. — La vigne et le vin ; l'olivier et l'huile ; le figuier ; autres arbres fruitiers. — Les céréales : culture, moisson. — Les légumes.

II. — La vie de l'agriculteur : — Les villages, la famille, les jours de détente. — Les voyages. — Le commerce. — Les incidents de la vie agricole» la justice municipale. — La porte de la ville. — Les fléaux agricoles. — La razzia et la guerre.

III — Les idées de l'agriculteur : — Le souvenir de la vie nomade ; — le charme de la vie paisible ; — l'amour de la terre et le culte de la Nature ; — l'agriculture et la religion de Yahwè.

Établies à demeure dans le pays de Canaan qui était principalement un pays de culture, mêlées partout par le simple voisinage et en maints endroits par des mariages à une population adonnée depuis longtemps au travail de la terre, les tribus hébraïques devaient fatalement délaisser la grande vie pastorale pour s'appliquer à l'agriculture. C'est pendant la période des Juges d'Israël que s'opéra cette transformation grave et profonde. Il y fallut un temps notable, peut-être le temps de plusieurs générations, car les Hébreux, arrivés dans le pays en migrateurs et en conquérants, n'avaient, pour la plupart, ni le goût ni la pratique de ce genre de travaux. Mais la transformation finit par être si complète qu'elle entraîna des conséquences importantes pour l'histoire d'Israël. Beaucoup de détails de la vie privée de ce peuple, beaucoup de faits de sa vie politique ne se comprennent bien que si on se l'est représenté comme un peuple d'agriculteurs ; quant à sa religion, le passage à la vie agricole est, avec la survivance des païens indigènes, la cause la plus

yS LA VIE AGRICOLE

active des déformations qu'elle devait subir au sein de la masse et qui menacèrent constamment de la faire s'égarer loin des voies où Moïse l'avait engagée sous l'inspiration de Dieu l.

Depuis la Galilée jusqu'à la hauteur du milieu de la Mer Morte et sur les bords du plateau qui domine à l'est la vallée du Jourdain, le territoire occupé par les tribus d'Israël renfermait assez peu de vastes espaces propres à la culture. Seules les plaines de Yizreël et de Beth-shean étaient de quelque étendue. Partout ailleurs le sol tourmenté n'offrait que les ressources comportées par le régime de la culture en montagne. De larges forêts de chênes verts garnissaient une partie du Basan dans l'Outre- Jourdain 2 ; des bois couvraient l'éperon du Carmel 3 ; ici ou là, des fourrés d'arbres rabougris envahissaient des hauteurs abandonnées 4, et, dans presque tout le domaine hébreu, les monts élevés et même les croupes des collines laissaient apercevoir leur calcaire grisâtre. Pourtant, d'un bout à l'autre du pays, les flancs rocailleux, où des murs de pierres sèches retenaient la terre végétale, et les fonds des vallées, qui s'élargissaient par endroits en petites plaines 5, étaient couverts de vignobles, de vergers et de champs. Ce qui n'était pas pris par les cultures servait de pâturages. C'était dans le sud au delà d'Hébron et sur les confins du désert de Syrie dans l'Outre-Jourdain que ceux-ci dominaient, pauvres pâturages des sols arides qui ne reçoivent guère que la pluie des

1. Sur cette double cause des déformations du yahwéisme populaire, voir, cidessous, chapitre xn.

2. Il y est fait allusion dans Isaïe, II, 13 ; xxxiii, 9 ; Ezéchiel, xxvn, 6 ; Zacharie, xi, 2 ; Nahum, 1, 4.

3. Cf. Michée, vu, 14; Cantique, vu, 6 et Isaïe, xxv, 2, dont les expressions métaphoriques doivent s'entendre des bois ; voir aussi Amos, ix, 3.

4. Josué, xvii, 14-18, parle d'une forêt que «les fils de Joseph », sur l'ordre de Josué, eurent à défricher pour agrandir le territoire habitable et cultivable qui leur était échu ; II Samuel, xviii, 6, mentionne un « Bois d'Éphraïm » dans l'Outre- Jourdain, non loin sans doute de Mahanaïm ; le verset 8 le décrit comme un véritable maquis où beaucoup de fugitifs, Absalom entre autres, trouvèrent la mort.

5. Les vallées plus larges, pny, "émêq, comme celle de Yizreël, ou n?p3, biqe*â, comme la Cœlésyrie, pourraient aussi bien s'appeler des plaines ; mais ces deux noms étaient aussi donnés à des vallées beaucoup moins amples ; le terme N>a, gaye, désignait un ravin, une gorge ou le lit raviné du thalweg. .Sur les deux premiers termes, voir les remarques de Burney dans The Book of Judges, p. 203, note.

hivers, mais qui sont coupés de ouâdys où parfois an bas-fond humide abrite et nourrit un champ de céréales ou un carré de légumes trop vite desséchés1.

Dans ces dernières régions, des Hébreux menaient encore la vie de pasteurs : dans le Négéb, des Judéens et des Siméonites, voisinant avec des tribus édomites qu'ils finiront par s'assimiler, conduisaient leurs troupeaux près des puits où Abraham, Isaac, Jacob et ses fils avaient conduit les leurs ; dans le Galaad septentrional, au sud-est du lac de Génésareth, quelques clans israélites de Manassé vivaient dans des villages de tentes et restaient sans doute semi-nomades2. Dans le reste de Canaan, il n'y eut bientôt plus que des douars non hébreux à circuler avec leurs troupeaux après entente avec les sédentaires pour la jouissance de la pâture et de l'eau3. Ainsi, pour la grande majorité d'Israël, le soin des troupeaux ne constituait qu'un accessoire de l'agriculture. Les gens peu fortunés ne possédaient que des moutons et des chèvres ; les plus aisés élevaient, avec le petit bétail, des vaches et des taureaux et nourrissaient un veau gras pour faire fête à leurs hôtes. Les ânes ne manquaient pas ; l'ânon et l'ânesse brune couverte d'un tapis bariolé étaient les montures des nobles. Les chameaux, employés comme coureurs ou comme bêtes de somme, ne se trouvaient guère que dans le Négéb, au seuil du désert*.

i. On sait que les patriarches avaient tenté dans le Négéb quelques essais de culture comme on le fait encore aujourd'hui.

2. Sur les villages de tentes de Yâîr, l'un des Petits Juges, voir ci-dessous, p. 188. D'après Nombres, xxxn, 41 et Juges x, 4, ces villages de semi-nomades se trouvaient dans le Galaad ; d'après Deutéronome, 111, 14 et Josué, xiii, 30, dans le Basan; la première localisation étant sans doute plus ancienne doit être plus exacte ; mais les limites du Basan ne devaient pas être tellement précises qu'on n'eût pu y englober tardivement une portion du Galaad septentrional qui le touchait vers le nord-ouest.

3. Tel le douar qênite de Héber et de Yaël dans la plaine de Yizreël au temps de Débora, Juges, iv, 11 ; v, 24 et suiv. Ces Qênites rappellent tout à fait Abraham et ses premiers descendants circulant en nomades dans le pays de Canaan déjà peuplé de sédentaires. On les retrouve de même, au temps de Saùl, chez les Amalécites, I Samuel, xv, 6.

4. On trouve les chameaux mentionnés dans la Bible surtout à propos des nomades : des Ismaélites : Genèse, xxxvn, 25; des Madianites: Juges, vi, 5; des Amalécites : I Samuel, xv, 3 ; xxvn, 9 ; de la reine des Arabes de Saba : I Rois, x, 2. Pour les Hébreux, à part l'époque patriarcale, on ne les trouve mentionnés que pour le temps de David dans une liste des biens et propriétés de ce roi : I Chroniques, xxvn, 30, et justement l'intendant chargé des troupeaux de chameaux était un Ismaélite. Tout cela concourt à faire supposer que les chameaux étaient moins employés alors en Palestine qu'ils ne le sont aujourd'hui ; ils purent devenir assez nombreux cepen-

Comme il existait très peu de prairies permanentes à cause de la sécheresse du sol et de l'ardeur des étés *, les bergers, en quête d'herbe et d'eau, devaient souvent s'écarter assez loin de leur demeure. Le bâton recourbé à la main, la panetière de peau en bandoulière, leurs chiens hargneux sur les talons, ils partaient avec leur troupeau pour les pâturages qu'un long usage, objet de contestations âpres et fréquentes, leur réservait dans quelque canton peu fertile. Ils charmaient les longues heures oisives du jour en égrenant les trois ou quatre notes de leur flûte de roseau 2, en murmurant ou en jetant à pleine voix des chants d'amour et des odes guerrières 3. Vers midi, ils menaient boire leurs bêtes à un ruisseau ou bien tiraient pour elles l'eau croupissante d'un bassin artificiel ou l'eau à peu près limpide d'un trou parcimonieux. Au coucher du soleil, ils parquaient leur troupeau dans un enclos de pierres ou dans une caverne fermée par un mur informe et se relayaient pour le protéger contre les voleurs et même contre les bêtes sauvages ; car il leur arrivait d'être attaqués par les loups, les ours, les lions, et les plus braves n'hésitaient pas à se précipiter sur le fauve pour le tuer ou pour lui disputer un reste de sa proie qui servirait à montrer au maître qu'ils n'étaient point responsables du larcin 4. Ils avaient des dédom-

dant à partir de David et de Salomon quand commencèrent à circuler les caravanes israélites et judéennes qui prirent part au commerce international.

i. On se rappelle les allusions assez fréquentes dans les psaumes à la fleur et à l'herbe des champs qui sèchent en un jour, image de la durée éphémère de la prospérité des méchants.

2. Il semble qu'il soit fait allusion à la flûte des bergers dans Juges, v, 16, où il est parlé des « sifflements des troupeaux ». La flûte pastorale était sans doute celle qui se nommait 3:ny, ^âghâbh, et qui est jointe au kinnor dans Genèse, iv, 21 et Job, xxx, 31, au kinnor et au tambourin dans Job, xxi, 12, aux harpes dans Psaumes, cl, 4. On a voulu y voir une flûte de Pan ou syringe faite de roseaux inégaux liés

l'un à côté de l'autre, ou même une cornemuse ; il est plus probable qu'il s'agit d'une flûte faite d'une seule tige de roseau percée de plusieurs trous. Par son étymologie, le any désignerait un instrument « aux sons passionnés ». La flûte dite hhn, hdlîl, ou instrument « percé » de trous, était plus employée dans les cérémonies religieuses ou profanes, et dans les festins : cf. I Samuel, x, 4 ; I Rois, 1, 40 ; Isaie, v, 12 ; xxx, 29 ; Jérêmie, xlviii, 36.

3. Le Cantique des cantiques fournit un exemple typique de ce que pouvaient être certains des chants des bergers et des agriculteurs israélites.

4. Cf. I Samuel, xvn, 34-36, où David berger décrit ses combats avec les bêtes sauvages. Le lion existait alors en Palestine, voir ci-dessus p. 40 et ci-dessous p. 199, n. 4. Les restes arrachés au fauve ravisseur dispensaient le berger d'avoir à payer une indemnité d'après Exode, xxi, 12 (Vulgate, 13) ; voir aussi Genèse, xxxi, 39 et Amos, ni, 12.

PRODUITS ET PROCÉDÉS DE CULTURE 8l

magements à cette vie solitaire et rude : le retour au village quand les pâturages lointains étaient épuisés et surtout le festin que leur maître leur réservait quand était venue la tonte de la laine 1. C'était un festin plantureux, dont le mouton rôti tout entier formait le plat de résistance et qui s'agrémentait de quelques douceurs : pain levé fraîchement cuit, grains de blé grillés, gâteaux de figues et de raisins pressés, shêkhâr 2 et vin qui excitaient la gaieté et auxquels on demandait volontiers une agréable ivresse.

Vin et shêkhâr, raisins et figues, blé et pain fermenté, ces bonnes choses que le vrai pasteur nomade ne connaissait guère et que souvent il méprisait, c'étaient là les présents que la terre offrait à ceux qui avaient quitté le désert pour s'attacher à elle. Le sol de Canaan les donnait libéralement aux Hébreux devenus sédentaires, mais il ne les donnait pas sans des soins nombreux et constants 3.

i. I Samuel, xxv, 2 et suiv., où l'on trouvera (verset 18) l'indication des mets servis aux convives.

2. On appelait -ptf , shékhâr, — la sicera de la Vulgate — toute boisson fermentée enivrante ; le vin de raisin reçut toutefois un nom particulier, p», yayn. Voici la définition qu'en donne saint Jérôme : « Sicera hebraeo sermone omnis potio nuncupatur, quae inebriare potest, sive illa frumento conficitur sive pomorum succo, aut favi decoquuntur in dulcem et barbaram potionem, aut palmarum fructus exprimuntur in liquorem, coctisque frugibus aqua pinguior colatur », Epistola ad Nepotianum, Édition Hilberg, p. 434. Il conviendrait d'ajouter l'orge et d'autres fruits que la datte à ceux qui viennent d'être indiqués. L'assyrien possède aussi le mot shikaru qui désigne toute boisson enivrante, mais particulièrement le jus fermenté des dattes ; c'est probablement de ces fruits que l'on tira tout d'abord le shêkhâr. Ce mot qui se rattache à la racine "Dtf, « être ou devenir ivre », est très significatif.

3. La série des travaux agricoles pour la région de la Shephêlâ est indiquée dans un calendrier gravé sur pierre qui fut trouvé à Gézer ; cf. Macalister, The Excavation of Gezer, 1, 54 ; 11, 24-28; ni, pi. cxxvn. Les sept lignes de ce document ne sont pas expliquées d'une manière partout satisfaisante. Des diverses interprétations proposées, celle du P.Vincent, Revue Biblique, 1009, pp. 243-269, avec une planche, groupe du moins les meilleures lectures et offre une correspondance ingénieuse avec l'année agricole moderne. Voici une traduction de ce calendrier :

ligne 1. Deux (?) mois : rentrée (des récoltes et des fruits). — Deux (?) mois: se- » 2. mailles. — Deux (?) mois: herbages. » 3. {Un) mois: coupe (du) lin. » 4. {Un) mois: moisson (de l') orge. » 5. (Un) mois: toutes (les) moissons. » 6. Deux (?) mois: vendange à la serpette. » 7. (Un) mois: fruits.

Trois ou quatre lettres disposées verticalement en bas et à gauche des sept lignes horizontales n'offrent pas de sens.

La lecture et l'explication ne vont pas sans difficultés. La lecture fm> attestée avec certitude pour la ligne 1, i°, par le P. Vincent, avec le sens duel « deux mois »

La période des Juges. 6

La vigne, qui était déjà sans doute cultivée à peu près partout, en réclamait beaucoup 1. Choisir le plant approprié au terrain 2 ; ameublir, épierrer le sol du vignoble et l'entourer d'une haie ou d'un mur ; tailler les sarments et émonder les pampres ; éloigner de la terre les grappes des vignes traînantes et assujettir les tiges des vignes grimpantes à des arbres ou à des piquets ; protéger le raisin mûrissant centre les passants, les rôdeurs et les bêtes ; vendanger à la main ou mieux à la serpette ; étendre au soleil les grappes qu'on voulait amener jusqu'à l'extrême maturité afin d'en tirer un vin plus liquoreux ; écraser aux pieds ou à l'aide de leviers de bois les raisins entassés dans la cuve du pressoir qui était taillé à même le roc dans le vignoble ou construit en briques recouvertes de ciment 3 ; recueillir le moût et le verser dans des jarres pansues et à large ouverture, dans lesquelles, en quelques jours, s'opérait la fermentation ; transvaser le vin

qu'il propose, représenterait une forme aramaïsante en n, comme dans la stèle de Mésha, au lieu de la terminaison en m de l'hébreu ; — le mot m>, yérah, « mois », sans l'adjectif numéral « un » ne peut se traduire que « un mois » avec l'adjectif indéfini ; aussi d'autres épigraphistes préfèrent lire à l'état construit « mois de... », ce qui paraît assez naturel mais ne s'harmoniserait plus avec ia lecture « deux mois » à l'état absolu, lecture qu'ils contestent d'ailleurs ; — l'absence de l'article est bien singulière ; avec le duel en n, elle pourrait indiquer une influence araméenne sur la langue populaire de la Shephêlâ. Cette influence serait favorable à la date du vie siècle attribuée assez couramment à ce calendrier. Lidzbarski ne pense pas qu'il faille abaisser cette date après le ixe siècle ; la stèle de Mésha avec ses pluriels en n date du milieu de ce siècle. On trouvera dans Macalister, loc. cit., il, 24-27 et dans Lidzbarski, Ephemeris fiir semitische Epigraphik, ni, pp. 36-43, divers essais d'interprétation et une bibliographie.

1. On trouvera de nombreux et intéressants détails sur la vigne, le vin et les boissons des Hébreux dans E. Levesque, Dictionnaire de la Bible, t. v., colonnes 2422 et suiv., dans A. R. S. Kennedy, Encyclopaedxa Biblica, colonnes 5306 et suiv., ou dans V. Zapletal, Dey Wein in der Bibel, Biblische Studien, xx, 1.

2. Le p*Yur, sôrêq, Isaïe, v, 2 ; Jétémie, n, 21, ou la nplto, sertqâ, Genèse, xlix, il, paraissent avoir été des plants de choix ; les raisins qu'ils donnaient portaient le nom particulier de n>p"nto, serûqim, Isaïe, xvi, 8.

3. On trouve partout en Palestine des pressoirs creusés dans la roche. Ils sont constitués par deux et, plus rarement, par trois creux généralement carrés et à fond plat, établis l'un près de l'autre à des niveaux différents, celui du haut étant plus large, celui du bas plus profond, et communiquant par une rigclc. Dans le creux supérieur (na, eath) on foulait les raisins aux pieds puis on les écrasait sous une pierre ou une forte planche sur laquelle s'appuyait un long levier ; le premier jus donnait un vin plus fin que le second. Le jus coulait dans le creux inférieur (3p>, yéqèbh) où on le puisait. Les dimensions de ces cuves taillées dans la roche étaient variables ; on trouve des gath larges de quatre mètres et des yéqèbh profonds d'un mètre. Les ruines de Tell el-Hesy, l'ancienne Lakhish, ont fourni un exemple de pressoir à trois cuves circulaires construites en briques, terre battue et béton. En Egypte on foulait le raisin dans des cuves de bois, les fouleurs se soutenant à des cordes attachées au-dessus ; ce système plus simple aurait pu être employé en Palestine.

enfin dépouillé dans des outres que l'on nouait solidement ou dans des amphores et des cruches dont le bouchon de terre était cacheté à l'argile, à la poix ou à la cire ; le déposer et le surveiller dans des celliers convenables si on le gardait deux ou trois ans ; le décanter, le passer même au besoin si la lie devenue trop épaisse menaçait de le gâter ou le rendait peu agréable à boire, — c'étaient là bien des soins dont les plus pénibles seuls étaient interrompus par l'hiver. Mais le vin « qui réjouit Dieu et les hommes x » savait faire oublier les peines que l'on s'était données pour l'avoir. Le temps de la vendange ramenait chaque année, de la fin de juin en septembre, une suite de semaines joyeuses où la campagne, animée par les vendangeurs qui s'installaient en famille dans les tours basses des vignobles, résonnait de gais propos, de cris amusés et de chansons cadencées : quand on trouvait du jus dans la grappe, on disait : « Ne le gâte pas ! il contient du bonheur2». Peu après, les sanctuaires voyaient se célébrer les sacrifices généreux de la grande fête du vin et des fruits ; les jeunes filles y exécutaient leurs danses archaïques et tous prenaient part à des festins sacrés copieusement arrosés. Les bénéfices que procuraient les récoltes abondantes n'étaient point dédaignés ; la consommation familiale assurée, on pouvait vendre des grappes fraîches, des pavés de raisins pressés, et le vin, soit en cruches, soit en outres, était, pour certains crus surtout, une marchandise bien payée qui s'exportait à l'étranger 3.

L'huile d'olive s'exportait en quantité plus considérable, en Egypte notamment où elle servait à garnir les lampes des

1. Juges, ix, 13, dans l'apologue des Arbres en quête d'un roi.

2. Isaïe, lxv, 8 ; c'est là sans doute un fragment de chanson de vendange. Sur la joie et les chants de la vendange, et. Isaïe, xvi, 9, 10 ; Jérémie, xxv, 30 ; xliii, 33. C'était peut-être au pressoir ou sur des airs de chants du pressoir que l'on devait chanter les psaumes vin, lxxxi (Vulgate, lxxx) et lxxxiv (Vulgate, lxxxiii), du moins si l'on admet, pour leurs titres, la lecture des Septante : u7rèp tûiv Xtivwv, et la traduction de la Vulgate : in (ou : pro) torcularibus ; l'hébreu porte n>P)ïïTby, xal haggittith, qui pourrait signifier « sur la (mélodie, ou : la harpe) gattite » c'està-dire de Gath, ville philistine.

3. A vrai dire, nous ne connaissons pas de crus fameux pour la Palestine, car ce sont les vins du Liban qui sont loués dans la Bible : Osée, xiv, 7 ; Ezéchiel, xxvn, 18 (vin d'Helbon, à trois lieues au nord de Damas, expédié aux ports de Tyr). Mais l'exportation du vin de Syrie en Egypte est attestée dès le xvc siècle avant J.-C, du temps de Thoutmosis III, qui en recevait d'énormes quantités de jarres, et il n'y a pas lieu de ne pas compter les Cananéens parmi les exportateurs.

sanctuaires *, à frotter le corps, à oindre la chevelure. En Canaan, mélangée à la farine ou employée à la cuire, elle tenait une grande place dans l'alimentation et dans le rituel ; on la brûlait aussi dans les lampes de terre. L'olivier qui la procurait était fort répandu. Dans les vergers clos de murs bas qui partageaient le fond des vallées et s'étageaient sur leurs pentes, les oliviers s'alignaient, les jeunes pieds mêlés aux vieux, et, assez largement espacés, épanouissaient à l'aise leur feuillage arrondi et d'un vert poussiéreux au-dessus de leur tronc noueux et tourmenté. Leurs fruits n'étaient bien mûrs qu'en octobre ou en novembre, un mois ou deux après le raisin ; mais pour obtenir une huile d'une qualité plus fine, on en cueillait ou l'on en abattait à la gaule avant leur entière maturité 2. Il semble que l'on traita assez longtemps les olives de la même façon et dans les mêmes pressoirs que les raisins, c'est-à-dire qu'on les foulait avec les pieds avant de les soumettre à la pression plus énergique d'un levier 3. Mais d'assez bonne heure on traita aussi l'olive par des procédés spéciaux. On fabriquait l'huile de choix en pilant dans un mortier les olives à peine mûres qu'on avait laissé s'amollir 4. Le marc de cette première opération ainsi que les olives tout à fait mûres que l'on avait secouées étaient écrasés à l'aide d'une presse à levier ou d'un moulin à meule verticale tournant dans une auge de pierre circulaire ; on combinait parfois le travail de ces deux appareils en mettant à la presse le résidu du moulin. L'huile amenée dans des cuves par des rigoles s'y déposait et s'y purifiait ; après quoi on la versait dans des pots de terre et dans des outres. Le bois d'olivier et plus spécialement celui de l'olivier sauvage étaient employés en menuiserie riche à cause de leur dureté et de la teinte chaude de leurs veines 5.

i. Il en est question dans le Grand Papyrus Hanïs, pi. 15 a, 63 c ; cf. Breasted, Ancient Records, t. iv, §§ 233, 263. Cela reporte au temps de Ramsès III, au commencement du xne siècle.

2. Cette cueillette précoce se pratique encore aujourd'hui en Palestine ; cf. Dom Z. Biever, Conférences de Saint- Etienne, 1910-1911, p. 267.

3. Michée, vi, 15, montre que l'on foulait (yvt, dârakh) les olives pour obtenir de l'huile comme le raisin pour obtenir du vin. L'huile fraîche se nommait "inx>, yiçhdr, et le moût wi"un, tlrôsh. Quand il s'agissait de l'huile et du vin ordinaires on employait les termes ]tyà, shémén, et J», yayn.

4. C'est l'huile dite « battue » ou « martelée » dans le mortier, n>n3 Tntf, shémén kdthîth.

5. D'après I Rois, vi, 23, 31 et suiv., les deux portes du temple de Salomon

Le figuier n'était pas d'un rapport aussi avantageux, mais il réclamait moins de soins que l'olivier. Il poussait partout en Canaan et prospérait dans la Montagne d'Éphraïm. Depuis le commencement de l'été jusqu'au milieu de l'hiver, il portait des fruits que l'on mangeait frais ; on en conservait sous forme de masses pressées qui se débitaient par tranches1.

L'olivier, le figuier, la vigne, les trois plantes auxquelles, d'après l'apologue de Jotham, fils de Gédéon, les Arbres en qu£te d'un roi avaient offert tour à tour le pouvoir, tenaient le premier rang dans l'estime en raison de l'abondance et de la valeur de leurs produits. A côté d'eux existaient d'autres arbres moins répandus ou moins utiles: le palmier, dont les régimes arrivaient à mûrir autour de Jéricho, à Jaffa et le long de la mer au sud de cette dernière ville 2 ; le sycomore à figues des plaines, dont il fallait inciser les fruits pour en éveiller la saveur3; le noyer, qui donnait aux jardins une fraîcheur pénétrante 4 ; l'amandier, dont les premières fleurs annonçaient le retour du printemps ; le grenadier et le pommier, dont les fruits bruns ou ambrés avec des taches de pourpre évoquaient pour les poètes des images amoureuses 6.

étaient faites en bois d'olivier cultivé et d'olivier sauvage. On pense du moins que ce dernier serait désigné par l'expression ]r>xf yy, Kcç shétnén, « bois, arbre à huile », l'olivier cultivé l'étant par le ternie n>T, zayth. Ces deux dénominations se trouvent, en effet, côte à côte et avec un sens distinct dans Néhémie, vm, 15 ; dans Ecclésiastique, l, 10 ^texte hébreu), où elles sont également rapprochées, l'opposition apparaîtrait peut-être moins en raison du parallélisme. Tristram, The natural History of the Bible, p. 372, propose par contre d'identifier le \aqj yy avec un faux olivier, Eleagnus angustifolia ; c'est le chalef, assez commun en Palestine aujourd'hui ; cf. E. Levesque, Dictionnaire de la Bible, t. v, colonnes 1777 et 1778.

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