LES NOMADES
le pays compris entre la plaine sablonneuse du littoral et la moitié méridionale de la Mer Morte ; Yerahmeël, au sud, s'étendait jusqu'au désert l. Dans la même contrée, les Cretois et les Plêthis rôdaient en quête de coups de main. Du côté de Gérare, au sud-est de Gaza, des pasteurs d'origine chamitique possédaient des pâturages étendus et de nombreux troupeaux 2.
Le désert était un repaire de nomades. Quelques oasis et de maigres pâturages suffisaient à leur fournir une partie de leur subsistance ; le reste, ils le demandaient à la razzia des caravanes qui s'acheminaient vers Gaza, l'Egypte et le golfe Élanitique ou bien à des opérations de pillage moins fréquentes mais plus fructueuses chez les peuples d'alentour. Amalécites qui se réservaient avec une farouche vigilance les portions méridionales du Négéb 3,
comme membres des corporations de scribes versés dans la Loi, soit comme descendants de Rékhab, ils étaient connus, pour les époques plus récentes, comme de fervents serviteurs de Yahwè ; il est bien possible que ceux d'entre eux qui s'allièrent aux Hébreux du temps de Moïse ou à la période des Juges adoraient aussi Yahwè. — Sur les Qênites et les autres clans dont il va être question, voir en particulier Ed. Meyer, loc. cit. t à l'index, et les divers articles de Nôldeke, dans Encyclopaedia Biblica.
i. Les Calébites, les Qenizzites ou Cénézéens et les Yerahmeélites étaient étroitement apparentés. Qenaz est donné comme fils d'Ésau-Édom par Genèse, xxxvi, il, 15, 42 et I Chroniques, 1, 36 et 53 ; Caleb, comme descendant de Qenaz par Nombres, xxxn, 12 ; Josué, xiv, 6 et 14; Yerahmeël, comme frère de Caleb, par I Chroniques, 11, 42 ; ils étaient donc tous édomites par leur origine. Mais de bonne heure les Calébites entrèrent en rapport avec les Judéens. Dès le séjour au désert, Caleb est choisi comme espion de Canaan pour la tribu de Juda, Nombres, xiii, 6 ; de même ils sont associés à Juda lors de la conquête, Josué xiv, 6-15 ; Juges, 1, 16 ; on pourrait même se demander si les Calébites n'étaient pas alors plus puissants que Juda, car c'est eux qui réussirent à s'emparer d'Hébron, un centre de première importance et bien défendu, Josué, xv, 13-19. Mais c'est du temps de David que la fusion de ces populations avec Juda fit les progrès les plus rapides. On verra à quel point elle fut profonde en lisant les généalogies de Juda dans I Chroniques, 11. Les indications topographiques qui y sont contenues permettent, avec Josué, xv, 13- 19, et I Samuel, xxvn, 10 ; xxx, 14, de connaître à peu près la situation des territoires que ces trois tribus occupaient. — Sur le rôle apparemment important des Calébites dans la conservation et la rédaction des souvenirs relatifs au désert et à la conquête de Canaan, voir des remarques intéressantes dans Stanley A. Cook, Notes on Old Testament History, (références à l'index général, s. v. Caleb).
2. I Chroniques, iv, 39, 40 où « Gedor » est à lire « Gérare » avec les Septante.
3. Les Amalécites réputés comme un peuple très ancien (Nombres, xxiv, 20) formaient une branche secondaire de la grande famille des tribus édomites ; Genèse, xxxvi, 12-16 et I Chroniques, 1, 36, ne donnent à Amaleq pour mère qu'une épouse de second rang mais, pour père, Éliphaz, fils d'Ésau-Édom. Leur nom n'a pas un aspect sémitique, à moins que m d' Amaleq représente un w comme une forme sud-arabe analogue signalée par Hommel ; cf. le Dictionnaire de Gesenius-Buhl, 16e édition ; ce rapprochement confirmerait la donnés biblique sur l'origine mélangée des Amalécites. Leurs principaux habitats étaient la région septentrionale de la presqu'île du Sinaï {Genèse, xiv, 17 ; Exode, xvn, 8-16) où ils ne pouvaient avoir que des douars assez instables, puis le sud du Négéb où la population devait être assez dense {Nombres, xm, 30 ; Juges, 1, 16 ; I Samuel,
74 LA SYRIE MÉRIDIONALE AU XIIe SIÈCLE AV. J.-C.
Madianites qui erraient des deux côtés de la pointe orientale de la Mer Rouge 1J tribus arabes de divers noms qui végétaient vaille que vaille dans le sud de la péninsule sinaï tique et le nord du Hedjaz, infestaient tour à tour et parfois ensemble le haut Négéb et le pays de Juda pour piller les troupeaux, s'emparer des récoltes, vider les maisons et ramasser des esclaves 2. Ils n'hésitaient même pas à entreprendre de longs raids avec leurs chameaux par le chemin détourné qu'avaient suivi les tribus hébraïques, et, se renforçant, au passage, des bandes de Qédémites qui se déplaçaient le long du désert de Syrie 3, tombaient
xv, xxx, 1-14). Juges, xii, 15 qui parle d'un Mont de l'Amalécite situé dans le pays d'Éphraïm fait penser à une ancienne colonie d' Amalécites dans cette région, ce qui n'a rien d'invraisemblable ; il n'y a pas lieu de corriger ce texte ; mais celui de Juges, v, 14, qui autoriserait une conclusion identique est très vraisemblablement corrompu. Les Amalécites étaient des pillards intrépides ; les Hébreux établis en Canaan eurent beaucoup à souffrir de leurs incursions, ce qui, joint au fait que les Amalécites les avaient empêchés d'y pénétrer par le sud, les leur rendait particulièrement odieux ; une haine séculaire exista toujours entre les deux peuples, cf. Exode, xvii, 16.
1. Les Madianites étaient rattachés à Abraham par une femme du nom de Cétura à laquelle remontait tout un groupe de tribus nomades, Genèse, xxv, 2 et 4. Leur nom se trouva lié à la région située à l'est du golte Ëlanitique, où Ptolémée signale un lieu du nom de MoStava ou MoSoûva sur la côte et un autre, Maôtàjx, dans l'intérieur des terres (vi, 7: 22 et 7) : les anciens géographes arabes connaissaient de même un Madyan dans cette région ; mais peut-être n'est-ce là que l'habitat où les Madianites s'établirent à une date avancée ; en tout cas ce n'était pas le seul endroit où iis séjournaient. Pasteurs de moutons et de chameaux, caravaniers du commerce international, pillards décidés, beaucoup d'entre eux menaient une vie fort instable. Moïse entra en rapport avec eux dans la presqu'île du Sinaï et épousa une fille de Jéthro, prêtre madianite, Exode, ni, 1 (voir la note ci-dessus sur les Qênites) ; il eut des démêlés avec eux dans les plaines de Moab, Nombres, xxv, 6-9 ; nous les retrouverons au cours de la période des Tuges.
2. La capture des esclaves, hommes, femmes et enfants, était d'autant plus avantageuse dans ces régions que la circulation de nombreuses caravanes permettait aux ravisseurs de s'en débarrasser et à bon prix. Voir l'histoire de Joseph vendu par ses frères à une caravane d'Ismaélites ou de Madianites qui portaient des aromates du Galaad en Egypte, Genèse, xxxvik 25-36 ; cf. aussi /Imos, 1, 6, 0, à propos des nombreux esclaves livrés par Gaza à Édom dans le sud et par Tyr à Aram (correction pour Édom) dans le nord.
3. L'expression D"rp->33, Benè-Qédhêm, * les fils de l'Orient », est assez couramment comprise comme désignant les Orientaux en général, c'est-à-dire, pour les habitants de la Palestine, les tribus nomades des déserts situés à /est du Jourdain. Mais il y a lieu de croire que, sinon dans tous les cas, du moins dans la plupart peutêtre de ceux où Qédém est employé comme un nom topographique, il désigne un pays ; ce serait la région qui s'étend à l'est de la Mer Morte. Qédém serait ainsi la contrée qui faisait suite en allant vers l'orient au pays de *Ebhér, l'Outre- Jourdain. On trouve, en effet, un pays de Qédém mentionné dans le récit des aventures du réfugié politique Sinouhi, à l'époque de la XIIe dynastie égyptienne, vers 2.000 avant J.-C. ; sur un ostracon qui date au plus tard de la XIXe dynastie, est mentionné un « Qédémite », (Orientalistiche Literaturzeitung, t. 11, col. 38). On remarquera combien les passages de la Bible gagnent en netteté si l'on donne ce sens plus précis aux expressions « pays de Qédém » ou « des Béné-Qédém», «Mont de
LA SYRIE MÉRIDIONALE AU XIIe SIECLE AV. J.-C. 75
à l'improviste sur Édom, sur Moab, sur Ammon, sur Gad et sur Ruben, et se risquaient même à passer le Jourdain près de Jéricho, d'Adama ou de Beth-shean, pour venir prendre à Israël les produits de la terre qu'il avait lui-même prise aux Cananéens1.
Tel était l'horizon de peuples qui se déroulait autour d'Israël au commencement de la période des Juges. Il n'apparaît pas des plus sereins; plus d'un orage, plus d'une tempête menace de s'y former, qui viendra fondre sur le peuple élu en y répandant la dévastation, en y accumulant des ruines, en y semant la mort. C'était là comme la destinée fatale du pays syrien choisi par Dieu pour le séjour de son peuple. Resserré entre le rivage de la Méditerranée et le désert de Syrie, ce pays est trop étroit pour avoir jamais contenu de grands empires ; il est trop voisin des régions où fleurit la vie nomade pour que ses habitants, qui en rêvent toujours après l'avoir quittée, ne gardent pas la passion de l'indépendance, qui mine sourdement les essais d'organisation intérieure et les tentatives d'union internationale ; il renferme trop de petits États qui, ne pouvant ni s'écraser ni s'asservir définitivement l'un l'autre, se harcèlent et se tourmentent sans cesse avec toute la rage de leur impuissance ; enfin, semblable à un long passage qui mène de l'Asie Antérieure à l'Egypte, il est trop exposé à voir les grands empires venir s'y disputer la possession des routes continentales qui le sillonnent comme celle des ports qui s'y ouvrent sur les routes maritimes, et s'y précipiter dans un sens ou dans l'autre pour atteindre l'empire rival dont ils brûlent de
Qédém » ; même les « Bené-Qédém » de Job, 1, 3 ; Isaîe, xi, 14 ; Jérémie, lxix, 28 ; Ezéchiel, xxv, 4, 10, que l'on traduit généralement par les « Orientaux » ont tout l'air d'être des habitants d'un pays de Qédém très déterminé, d'autant plus qu'ils sont cités, sauf dans le passage de Job, en compagnie de peuples bien spécifiés, comme les Benè-Ammôn. Il n'est point vraisemblable qu'il faille penser que le mot Édom serait une antique prononciation dialectale de Qédém, analogue à celle qui, aujourd'hui, dans certaines portions de la Syrie, transforme le qâph en dlef, et, en conséquence, faire de Qédém une dénomination sporadique d'Édom ; aussi serait-on plutôt incliné à chercher le pays de Qédém soit dans la contrée à l'est de PArâbâ soit peut-être mieux jusque dans celle du Djôf ; toutefois le récit de Sinouhi ne semble pas avoir en vue une région aussi éloignée que cette dernière.
1. Sur ces razzias des nomades, voir l'histoire de Gédéon, chapitre vu, celle de Saul et celle des rois de Juda.
76 LA SYRIE MÉRIDIONALE AU XIIe SIÈCLE AV. J.-C.
faire la conquête : les nombreux royaumes minuscules que les Babyloniens, les Assyriens, les Hittites, les Ëgéens, les Araméens, les Égyptiens, y bousculent en passant ne peuvent qu'essuyer des coups à défendre leur chétive nationalité contre des ambitions soutenues par une force écrasante ou à embrasser la cause d'un vainqueur dont la fortune éphémère les livrera le lendemain aux représailles du vaincu de la veille.
A voir le petit peuple d'Israël perdu dans ce monde chaotique d'où rien de grand ne peut sortir, on a le sentiment que la Providence ne le destinait point à tenir dans la vie politique de l'antiquité un rôle de notable importance. Qui pourrait dire, d' ailleurs, que les avanies incessantes que lui prodigueront les peuples hostiles qui l'entourent ne contribueront point à assurer l'accomplissement de sa véritable destinée qui était toute religieuse ? Les succès humains même médiocres qu'il obtint parfois le grisaient très vite et risquaient de l'attacher à des ambitions de richesse et de gloire. Comme le remarque le rédacteur du Livre des Juges, c'étaient les persécutions, les pillages, la tyrannie des infidèles, qui le ramenaient à Yahwè d'un élan intéressé mais sincère ; il se retrempait dans l'adversité et comprenait mieux alors où le menait son Dieu.