Sur Yashcrâ, voir, ci-dessous, p
2. Le nombre de ces serviteurs ou esclaves montre assez clairement la situation aisée de la famille de Gédéon ; son père pourrait bien avoir été un cheikh ; du reste ses ûls avaient « un air de fils de roi », Juges, vin, 18. Ceci explique en partie le rôle que va jouer Gédéon. Sur l'activité des cheikhs à la période des Juges, cf., ci-dessous, pp. 190.
3. L'étymologie est approximative comme la plupart du temps pour les cas de ce genre. La Genèse en fournit plusieurs exemples : à peu près tous les noms des patriarches sont expliqués ou légitimés par une étymologie. La « morphologie » n'a rien à voir en la matière ; c'est « l'esprit » populaire qui découvre ou invente les rapprochements. On pourrait se demander si « Yeroubbaal » n'était pas un nom théophore déjà usité, un nom d'origine cananéenne comme les Hébreux en prenaient si souvent, et dont le vrai sens serait « Baal est l'avocat » de son fidèle; «Meribbaal» de I Chroniques, vin, 34 a le même sens, au participe. Un fils de Gédéon s'appela Abimélék, nom où entre le nom divin de Mélék, soit Moloch, et un fils de Saiil, Ishbaal. Sur les noms cananéens adoptés par les Hébreux, voir ci-dessus, p. 18.
sur l'épisode précédent, faisait remonter à Gédéon l'autel que l'on connut longtemps à Ophra sous le nom de Yahwè-Shâlôm, c'est-à-dire de « Yahwè-Paix ». Elle racontait qu'un jour Gédéon était accroupi dans une cuve de pressoir creusée dans le roc et y égrenait avec un bâton un peu de blé à la dérobée, lorsqu'il fut salué par un passant mystérieux qui s'était arrêté à l'ombre du térébinthe de Joas l. La conversation s'étant engagée, ce personnage lui annonça que Yahwè le destinait à refouler les pillards nomades. Surpris dans une occupation humiliante qui ne marquait que trop bien l'humiliation d'Israël, Gédéon riposta que Yahwè avait tout l'air d'abandonner son peuple et qu'en tout cas ce n'était pas à lui, pauvre jeune homme d'un clan insignifiant, qu'il fallait venir confier une tâche pareille. Comme l'inconnu insistait, Gédéon, de plus en plus intrigué, finit par proposer de lui offrir le repas que l'on devait aux hôtes. Mais quand il l'eut apporté et déposé sur une saillie de rocher selon la prescription de ce passant énigmatique, un feu sortit du rocher et dévora la viande, les pains et le bouillon répandu 2 ; en même temps l'hôte disparaissait ; c'était l'Ange de Yahwè 3. Gédéon terrifié crut qu'il allait mourir pour avoir vu Dieu face à face ; mais il entendit Yahwè lui dire : « Paix à toi ! n'aie point peur ; tu ne mourras pas ». Rassuré par cette parole et rendu confiant par cette apparition, il voulut en conserver le double souvenir ; il bâtit en ce lieu consacré par la présence divine un autel à Yahwè et lui donna ce nom de « Yahwè-Paix » qui se conserva durant des siècles.
Il pourrait se faire que ces deux souvenirs traditionnels relatifs aux deux noms antiques de « Yeroubbaai » et de « Yahwè-Paix » se fussent attachés au même autel d' Ophra 4 ; ils concordent
X. L'arbre avait souvent une sorte de caractère religieux ; voir, ci-dessous,p. 237.
2. A propos du repas posé sur le rocher et du bouillon qui y est répandu, Burney (loc. cit., p. 192) rappelle les cupules des roches sacrées, qui devaient en effet servir à des oblations et à des libations de ce genre.
3. Le « Messager » ou « Ange de Yahwè » est l'intermédiaire assez habituel des théophanies. A vrai dire, il n'était pas distinct de Yahwè tout d'abord, comme on peut le voir dans le présent épisode où Gédéon a peur de mourir parce qu'il a regardé l'Ange de Yahwè.
4. L'autel élevé par Gédéon après la destruction de celui du Baal est-il le même que l'autel de « Yahwè-Paix »? Il n'est guère facile de répondre à cette question avec assurance. On peut du moins concevoir que l'érection d'un seul et même autel
IÔO GÉDÉON
plus sûrement en ce qu'ils rapportent du caractère de Gédéon chez qui la foi profonde ne secouait qu'avec effort une certaine hésitation native, que nous rétro avérons dans le reste de son histoire. En dépit de cette cause de faiblesse, Gédéon était marqué par Yahwè ; il ne trouva que trop tôt l'occasion d'éprouver la vérité des promesses divines.
Une bande importante de Madianites, renforcée de rôdeurs amalécites et qédémites, ayant franchi le Jourdain et traversé la plaine de Beth-shean, pénétra dans la plaine de Yizreël et y dressa ses tentes. Peut-être ces pillards n'y venaient-ils pas pour la première fois, car si ce n'est pas dans l'incursion présente, c'était dans une autre qui l'avait précédée que, s'étant heurtés sur le Mont Thabor à des Israélites qui leur avaient résisté, ils en tuèrent au moins deux, des chefs probablement à en juger par « leur air de fils de roi ». Ces deux victimes des nomades se trouvaient être des frères de Gédéon, si bien que celui-ci n'avait pas seulement à se venger, comme les autres Israélites, de la rapacité des Madianites ; il devait aussi, selon les lois de la vendetta, les attaquer personnellement pour obtenir réparation de son sang versé. Il semble que ni Gédéon ni sa famille n'avaient osé jusqu'alors se risquer à accomplir ce devoir impérieux; leur inaction, qui laissait sur eux une tache honteuse, montre à elle seule la profondeur de l'abaissement et la grandeur de la crainte où vivaient tous ces Hébreux.
Mais, depuis le message de Yahwè, Gédéon était changé ; l'obligation pressante de venger son outrage personnel aurait bien pu le désigner pour chef à tout son clan si l'on s'était décidé à tenir enfin tête aux pillards ; elle n'avait pas surfi pour le déter-
ait été rapportée différemment par deux traditions qui n'attachaient pas l'importance principale au même détail parmi tous les détails dont se composait le fait envisagé. La première tradition explique l'origine du surnom « Yeroubbaal », la seconde, celle de l'appellation de « Yahwè-Paix ».
Il semble qu'il existait une sorte d'usage d'attribuer des noms à certains autels : nous avons ici l'autel appelé « Yahwè-Paix » {Juges, vi, 24) ; Moïse édifia un autel qu'il nomma « Yahwè-mon- Signal » {Exode, xvn, 15) ; les Benè-Ruben en avaient un du nom de « (Yahwè-)Témoin » (Josué, xxn, 34, après addition de ce nom, absent du texte hébreu mais nécessité par le contexte et donné par la version syriaque) ; il est quelque peu probable que, à Manoé, le père de Samsom on attribuait de même l'origine d'une roche-autel où l'on honorait « Yahwè-qui-fait-des-merveilles » {Juges, xiii, 19). Nous avons là sans doute d'antiques souvenirs locaux conservés par les prêtres et les visiteurs de ces sanctuaires et recueillis plus tard par des historiens.
GÉDÉON IÔI
miner à agir ; seule, sa docilité à l'ordre divin entraîna Gédéon. « Revêtu par l'esprit de Yahwè « qui lui ferait accomplir une action au-dessus de ses forces l, il convoqua d'abord à son de trompe les Israélites du clan d'Abiézer : c'étaient ses alliés naturels par la parenté ; ils étaient tenus de prendre en main la cause de l'un des leurs. Puis il expédia des émissaires dans la tribu de Manassé, à laquelle il appartenait et qui répondit aussitôt à son appel ; il en dépêcha de même à Aser, à Zabulon et à Nepht ali, qui lui envoyèrent des contingents 2. C'était la coalition du temps de Débora qui se reconstituait, et à peu près dans les mêmes conditions : le chef étant, cette fois encore, une victime de l'ennemi, que seule une inspiration religieuse anime à une vengeance qui lui coilte ; — à peu près aussi avec les mêmes éléments : des tribus riveraines de la grande vallée de Yizreël, qui avaient un intérêt personnel à faire cesser un pillage préjudiciable et dangereux.
La foi de Gédéon n'étouffait pas en lui les suggestions de la timidité ; une grande bataille comme celle qu'avait livrée Baraq n'était pas sans l'effaroucher. Sur une inspiration d'en haut, il préféra recourir à la ruse et procéder par surprise. De tous les combattants qui s'étaient groupés autour de lui, il ne garda que trois cents hommes, ceux qu'il avait reconnus comme désignés
i. Juges, vi, 33. L'« esprit de Yahwè » qui entre en action ici, dans l'histoire de Sarnson, dans celle de Saiil et de David, et dans celle des nâbhis, nous est principalement connu par la vision de Michée, fils de Yîmlâ, rapportée dans I Rois, xxn, 19-23. On y voit que Yahwè a autour de lui une sorte de cour où des conseillers et des ministres l'assistent dans ses desseins et dans ses œuvres ; « l'esprit » qui va mettre sur les lèvres des nâbhîs d' Achab une prophétie « mensongère », destinée à le conduire sans faute à sa perte, est l'un de ces personnages. Il semble, de même, qu'il faille voir dans la venue de l'« esprit » qui s'empare de Gédéon, de Sarnson, de David et qui tourmente Saiil, la prise de possession de ces hommes par une force personnelle distincte de Yahwè, qui n'émane pas seulement de lui, mais qui vient « d'auprès de lui » comme s'exprime I Samuel, xvi, 14. Ce dernier texte : « L'esprit de Yahwè s'écarta d'avec Saiil et un esprit malin (venu) d'auprès de Yahwè s'abattit sur lui » montre qu'il y avait plusieurs esprits de ce genre, un, tout au moins, pour conférer à l'homme une force extraordinaire ou une assistance infaillible, un autre pour tromper ou pour tourmenter ; ce dernier porte, dans le prologue de Job (Job, 1 et 11), le nom de ]W, sâtân, ou d'« adversaire » ; malgré la ressemblance du nom, il n'est pas un être déchu et pervers comme notre Satan, mais un ministre de Yahwè, comme l'« esprit de mensonge », vu par Michée, fils de Yîmlâ. On reconnaît en tout ceci les éléments de l'angélologie qui se développa plus tard ; mais, dans les textes anciens, tous ces esprits, qu'ils aident l'homme ou le perdent, sont au service de Yahwè.
2. Si ce n'est pas un oubli, il est bien étrange que la tribu d'Issakhar ne se soit pas jointe aux confédérés, car elle occupait une notable partie de la plaine de Yizreël qu'Aser ne touchait qu'à peine, vers l'ouest, et que Nephtali ne touchait pas du tout.
La période des Juges. 11
par Yahwè en les voyant boire au ruisseau à la manière des chiens, qui lapent avec la langue, tandis que les autres s'étaient agenouillés pour porter l'eau à leur bouche avec leur main * ; ces derniers rentrèrent chez eux. Les Madianites, d'abord inquiétés par ce rassemblement insolite, rinirent par croire que les Hébreux avaient renoncé à l'attaque préparée et pensèrent qu'ils pouvaient se laisser vivre dans une demi-sécurité.
Cependant la petite troupe allait se poster en cachette tout près du campement ennemi ; elle se dissimula sur les hauteurs qui le dominaient. Gédéon n'était pas encore entièrement résolu ; il voulait une dernière assurance de Yahwè. En pleine nuit, il se glissa, accompagné pour plus de sûreté par Poura, son porteur d'armes, jusqu'aux premières tentes de Madian, et surprit enfin le signe que l'heure de l'attaque avait sonné pour lui. Dans l'obscurité, deux Madianites causaient. L'un racontait un songe 2 qu'il avait eu : une miche de pain d'orge roulait dans le camp de Madian, bousculait sa tente et la jetait à terre ; l'autre en donnait l'explication : c'en était fait d'eux ; l'agriculteur sédentaire, qui fait lever sa pâte et la cuit en miche, allait bousculer et chasser le nomade, qui se contente de galettes non fermentées et vit sous la tente ; en un mot, Dieu livrait Madian et son camp à Gédéon. Cette fois, Gédéon n'hésita plus.
Revenu à son monde, il le répartit en trois corps qu'il plaça autour de l'ennemi. Chaque homme portait une trompette et un pot de terre renfermant une torche allumée dont il s'était pourvu auprès des volontaires renvoyés chez eux. Au signal convenu, tous brisent les pots, agitent leurs lumières, poussent le cri de guerre : « Pour Yahwè et pour Gédéon 3 » ! et leurs trompettes
i. Il ne faut pas juger cette épreuve d'après nos idées. Pour un ancien, surtout dans des circonstances graves comme l'était celle-ci, Dieu était l'unique auteur de tout ; le moindre geste, insignifiant en apparence, trahissait une volonté de sa part ; tout homme, et à plus forte raison un homme de foi comme était Gédéon, avait alors l'esprit tendu vers ces manifestations subtiles de la volonté divine et il n'aurait jamais songé à les attribuer au hasard, comme nous serions portés à le faire.
2. Les songes ont tenu une grande place dans toute l'antiquité, sacrée ou profane, parmi les moyens dont la Divinité se servait pour manifester sa volonté et dévoiler l'avenir. On y attachait tant d'importance qu'on allait même parfois dormir dans un sanctuaire pour obtenir un songe.
3. Juges, vu, 18, 20 ; dans ce dernier verset le cri de guerre est « glaive de Yahwè et de Gédéon » ! rien n'autorise à supprimer le mot « glaive » pour ramener* ce cri au premier. Ces cris de guerre sont des plus instructifs ; ils montrent à quel point
déchirent la nuit de mille notes stridentes. Le camp nomade s'éveille à ce vacarme ; les cris, les appels, les lueurs de toutes parts dans l'obscurité jettent la panique parmi ces hommes arrachés au sommeil ; ils cherchent à fuir, se croient cernés et beaucoup, découvrant un ennemi dans toute ombre qui s'agite, s'entre-tuent d'affolement. Ceux qui parviennent à trouver le chemin se précipitent vers le Jourdain, talonnés par Gédéon et sa troupe.
Une fois le fleuve passé, iJs durent se ressaisir ; ils avaient sauvé une partie de leurs chameaux et pouvaient grâce à eux prendre de l'avance sur Gédéon qui les poursuivait à pied. Néanmoins, celui-ci était bien résolu à ne pas les lâcher sans avoir accompli sa besogne jusqu'au bout. Ayant traversé le fleuve à son tour, il prit la direction des hauts plateaux du Galaad. Mais bientôt sa course se ralentit : ses hommes étaient exténués et n'avaient plus de vivres. Il ne perdit pourtant point tout espoir de se ravitailler, car il approchait de Soukkôth, à l'entrée des montagnes, et là demeuraient des Israélites qui ne manqueraient pas de lui venir en aide 1. Il s'arrêta pour leur demander du pain ; à son étonnement, ils le lui refusèrent ; il repartit en proférant des menaces. Un peu plus loin, à Penouël, sur les hauteurs, il adressa la même prière aux habitants 2 ; il essuya encore un refus. On vivait trop près des nomades dans cette région et trop exposé à leurs représailles pour se risquer à prêter main forte à qui ne les avait pas encore mis tout à fait hors d'état de nuire. Du reste, déjà dans l'affaire du Thabor et de Taanakh au temps de Débora,
la guerre était pénétrée alors de pensées religieuses. On livrait « les batailles de Yahwè » {Nombres, xxi, 14 ; I Samuel, xviii, 17 ; xxv, 28) ; on razziait « les ennemis de Yahwè » (I Samuel, xxx, 26) ; on invoquait « Yahwè des armées, le Dieu des rangs d'Israël » (ibid., xvn, 45) ; l'arche, où Yahwè était particulièrement présent, servit souvent d'égide dans les combats, et l'on verra les rois consulter les sorts sacrés ou les nâbhîs avant d'entreprendre une campagne et d'engager la mêlée. Tout cela rend plus acceptable le procédé quelque peu étrange employé par Gédéon pour réduire le nombre de ses combattants ; il n'y a pas lieu d'y voir une explication tardive et embarrassée introduite en vue de combiner la présence de plusieurs tribus avec le fait que Gédéon n'avait autour de lui que trois cents hommes.
1. D'après les talmudistes, on identifie communément Soukkôth avec Tell Deir-'Alla, située dans le Ghôr, un peu au nord-ouest du point où le Yabbôq sort des montagnes du Galaad ; mais Genèse, xxxn, 22, 23 et xxxiii, 17, sembleraient plutôt indiquer que Soukkôth se trouvait au sud du Yabbôq. D'après Josué, xm, 27, Soukkôth était occupée par des Hébreux de la tribu de Gad.
2. Penouël se trouvait dans la région voisine du cours du Yabbôq, au sud de ce fleuve et dans la montagne ; son site n'est pas connu.
les Israélites du Galaad s'étaient désintéressés de l'effort tenté par leurs frères de la plaine de Yizreël contre les Cananéens leurs descendants ne se montraient pas plus empressés.
Sans perdre courage Gédéon se remit en route. Il traversa résolument la contrée peuplée de sédentaires et pénétra dans le territoire 011 l'on ne vivait plus que sous la tente. Les Madianites, parvenus à Qarqor, au delà même de Nobah et de Yogbehâ, s'étaient arrêtés pour reprendre haleine et pour se remettre de leur déroute ; se croyant en sûreté, ils avaient établi leur campement 1. Gédéon tomba sur eux à l'improviste, les dispersa, et réussit à faire prisonniers deux de leurs rois, Zébah et Salmana, avec qui il avait à régler la question du sang.
Traînant à sa suite ses deux captifs il prit le chemin du retour. Peu après il reparaissait devant Soukkôth. en vainqueur cette fois et en vengeur. Un jeune homme, que ses gens réussirent à prendre, lui écrivit la liste des chefs et des cheikhs de la ville 2 ; Gédéon leur donna une rude leçon en les faisant fustiger avec des ronces sauvages. Il fut plus sévère pour Penouël qui essaya sans doute de lui tenir tête dans sa tour fortifiée ; il s'empara de la tour, la détruisit et massacra les habitants.
Enfin il arriva chez lui 3. Les deux rois madianites qu'il ramenait étaient soupçonnés d'avoir trempé dans l'assassinat de ses frères. Soumis à un jugement sommaire en présence de la famille des victimes, ils reconnurent hardiment leur faute. Gédéon aurait hésité à les exécuter ; mais la loi de la vendetta lui faisait un devoir de les mettre à mort 4 ; il commanda à son fils
1. Qarqor et Nobah ne sont pas identifiées. Yogbehâ est aujourd'hui Adjbeihât, à environ trois heures vers l'est d'Es-Salt.
2. Ce détail est curieux et intéressant. Il montre qu'à cette époque reculée l'usage de l'écriture était déjà assez répandu. Il doit s'agir sans doute de l'écriture en caractères phéniciens plutôt que de l'écriture cunéiforme. Sur l'usage de l'écriture au temps des Juges, voir, ci-dessous, chapitre xvi.
'3. On peut du moins supposer que c'est chez lui que se passe la scène qui va suivre, le fils de Gédéon n'ayant sans doute point pris part à l'attaque ni à la poursuite, en raison de son jeune âge.
4. C'était une loi, en effet, qui s'exécutait selon des règles précises et non pas simplement la poursuite désordonnée d'une vengeance aveugle. A l'antique vendetta familiale s'est substituée la vengeance assurée par l'État moderne qui doit mettre à mort l'assassin. Seulement, dans les sociétés où l'individu, membre d'une famille, d'un clan, d'une tribu, n'avait pas une personnalité juridique aussi développée que chez nous, le crime retombait sur le groupe dont faisait partie l'assassin et la vengeance incombait à celui de la victime. Sur le droit bédouin relatif à la vendetta,
aîné, Yéther, de venger ses oncles en tuant leurs meurtriers. Yéther, qui était encore jeune, ne l'osa point. Alors son père, à la demande des deux Madianites qui tenaient à honneur de périr de la main d'un homme, les tua lui-même. Comme trophée de sa victoire et en signe de l'accomplissement de la vengeance légale, il prit les croissants de métal qui ornaient le cou de leurs chameaux.
L'importance de ce brillant succès parut considérable. Non seulement l'honneur de la famille de Gédéon était restauré, mais les Israélites étaient débarrassés des vexations madianites et en trouvaient même une espèce de compensation dans le riche butin qu'ils avaient recueilli. Des anneaux d'or pour le nez ou les oreilles, des croissants et des colliers qui servaient d'ornements aux chameaux, des pendants de perles et des pierres précieuses, de beaux vêtements de pourpre enfin tombèrent entre leurs mains parmi des objets plus utiles à la vie et donnèrent à ces pauvres gens la joie d'un peu de luxe. Aussi, désireux de reconnaître le service rendu par Gédéon à la cause commune et plus encore peutêtre de s'en assurer le bénéfice pour l'avenir, ils proposèrent à leur chef d'un jour de le rester désormais : il serait leur maître sa vie durant et son fils, puis son petit- fils, le serait après lui. Sans le mot, c'était la royauté héréditaire que les Israélites de la Montagne d'Éphraïm et de la plaine de Yizreël voulaient établir. La nécessité d'un lien étroit et durable entre les tribus s'imposait à leur esprit ; c'était une nouvelle étape vers l'organisation des groupes distincts en un corps de nation plus étroitement uni.
Mais c'était aussi une nouvelle étape dans l'abandon des institutions traditionnelles. Elles avaient et elles auraient toujours en Israël leurs partisans obstinés, aux yeux de qui l'indépendance du nomade et l'indépendance de la tribu gardaient le prestige tenace d'un idéal social que rien ne devait faire abandonner. L'ancien ordre de choses ne remontait-il point jusqu'aux glorieux ancêtres de l'époque patriarcale ? Les cheikhs des diverses tribus avaient-ils tellement démérité dans les guerres ou failli dans l'exercice de la justice qu'on dût réduire leur autorité et les subordonner au pouvoir souverain d'un seul maître ? Celui-ci ne s'ingé-
voir les détails très vivants rassemblés dans Jaussen, Coutumes des Arabes au pays de Moab, pp. 220 et suiv.
nierait-il pas à effacer les traditions que chaque tribu gardait comme un héritage précieux ? Pourquoi, enfin, détruire une organisation où Yahwè était le véritable chef unique et qu'il avait sanctionnée en quelque manière par d'innombrables bienfaits 1 ?
Entre les tenants irréductibles du passé et les partisans d'une transformation suggérée par les circonstances présentes, Gédéon, à qui l'on offrait le pouvoir, se montra comme toujours assez hésitant. Il se décida pour un compromis. Non, il n'accepterait point de se substituer à Yahwè ; Yahwè seul devait être le chef. Mais il demanderait du moins à ses hommes de lui donner une part de leur butin ; sur un manteau étendu à terre chacun d'eux consentit à jeter un anneau d'or. Des dix-sept cents sicles d'or qu'il recueillit ainsi 2, il se fit confectionner un éphod divinatoire 3 ; cet éphod, il le plaça dans un sanctuaire qu'il ouvrit à Ophra, et Ophra, avec cette machine à divination qu'un chef devait toujours avoir sous la main pour consulter Yahwè avant de trancher un différend ou d'entreprendre une guerre, avec le harem de Gédéon princièrement peuplé, avec ses soixante-dix fils tous « sortis de sa cuisse », Ophra paraissait bien une façon de capitale et Gédéon, presque un roi 4.
C'est ainsi qu'assez insidieusement, par la volonté d'une partie des habitants et grâce à l'indécision d'un chef heureux, se tentait en Israël un premier essai de royauté. Car si l'on ne veut pas chicaner sur un mot, n'est-ce pas vraiment la royauté qui prend naissance ? Qu'on regarde ceux qui avaient détenu le pouvoir avant Gédéon. Ils l'avaient reçu directement de Yahwè, pour un but déterminé, d'une manière transitoire, avec un caractère tout personnel. Moïse promulgue le yahwéisme, arrache les tribus à la servitude égyptienne et les conduit à travers le désert jusqu'aux
i. Ces luttes d'idées se renouvelleront au temps de l'institution définitive de la royauté avec Samuel et Saiil ; voir, ci-dessous, pp. 223-226.
2. Il est probable que le sicle d'or visé ici est le sic! e ancien qui pesait 16 grammes 37 ; l'or prélevé par Gédéon serait donc monté à plus de vingt-sept kilogrammes.
3. Sur l'éphod machine divinatoire, cf., ci-dessous, p. 336, n. 1.
4. On verra avec David, avec Salomon surtout, que le développement du harem d'un roi est l'un des signes qui permettent le mieux de suivre le développement de sa puissance ; de même, l'éphod, au temps de Saiil et de David, jouera un rôle considérable dans les diverses entreprises. Ce double rapprochement montre que Gédéon n'était pas très différent des premiers rois. — Le chiffre de « soixante-dix » est un chiffre rond comme dans Juges, 1, 7 ; II Rois, x, 1.
portes de Canaan ; Josué leur ouvre la Terre promise ; les Juges les libèrent d'une oppression momentanée. Puis chacun d'eux, son oeuvre accomplie, disparaît ; s'il continue à tenir un rôle qui le place au-dessus des autres, c'est uniquement par suite d'une prorogation de son prestige occasionnel ; avec lui, en tout cas, son pouvoir s'évanouit. Ici, au contraire, le peuple offre directement l'autorité suprême ; si l'élu ne l'accepte pas, il l'exerce ; il la fait sanctionner par une manière d'impôt, il la garde sa vie durant, on peut même dire qu'il l'exploite, et elle est si bien à lui qu'il la lègue à ses enfants parmi ses autres biens et que ses enfants la détiennent après lui sans nouvelle intervention ni divine ni humaine, mais par le simple jeu de l'hérédité. A dire vrai, sans en avoir pris le titre, Gédéon se comportait en roi.
Il semble que l'étude attentive des textes relatifs aux entreprises guerrières de Gédéon oblige à y distinguer certains détails qui, ne trouvant pas une place naturelle dans le récit de la campagne que l'on vient de lire, doivent plutôt se référer à une seconde campagne de Gédéon contre les mêmes ennemis. Ces détails, fournis par des fragments extraits vraisemblablement d'une relation complète et intercalés, en raison de leur analogie, dans la description de la première campagne, ne sont pas assez nombreux pour nous permettre de suivre aussi bien que tout à l'heure la série des événements ; ils montrent du moins que cette seconde défaite des nomades aurait été plus meurtrière pour eux que la précédente. Quant à Gédéon, nous l'y retrouvons avec ce même caractère hésitant qui avait si fort impressionné ses contemporains ; mais il déploie ici une habileté militaire plus grande et jouit d'une autorité plus étendue ; ces deux détails autorisent à placer en second lieu ce que nous savons de cette autre campagne1.
1. On pourrait rapporter à cette deuxième campagne les textes qui semblent se rattacher à l'histoire de Yeroubbaal dont quelques fragments furent intercalés dans l'histoire de Gédéon à laquelle on ajouta plus tard Juges, ix, qui faisait partie de cette histoire de Yeroubbaal. On sait que les rédacteurs sacrés procèdent souvent de la sorte ; l'exemple le plus connu de cette fusion de textes anciens est le « Discours sur la montagne » de saint Matthieu où l'évangéliste a voulu grouper plusieurs discours du Sauveur, afin de donner comme un aperçu général de sa doctrine. Cette répartition en deux campagnes des données sur Gédéon paraît être le seul moyen de rendre compte des heurts très notables de ces données ; dans le cas où l'on voudrait n'admettre qu'une seule campagne, il est, somme toute, bien plus difficile de les expliquer.
l68 GÉDÉON
Les Madianites, s'étant remis de leur échec qui n'était dû qu'à une surprise et ne les avait pas empêchés de regagner leur désert, franchirent de nouveau le Jourdain, arrivèrent dans la plaine de Yizreël et s'y établirent vers son entrée orientale, au nord de la colline de More, pour y recommencer leurs déprédations. Avant de les attaquer, Gédéon voulut savoir s'il pouvait compter sur l'assistance divine et, grâce à elle, sur la victoire. Afin de s'en assurer, il ne recourut pas aux sorts ou aux prophètes, selon l'usage ; s'adressant directement à Yahwè, il obtint de lui un double miracle comme « signe » du succès. Il céda encore en cette circonstance à ses habitudes de tergiversation. Il avait vu tout d'abord de la laine coupée, déposée la nuit sur une aire en plein champ, se couvrir seule de rosée alors que l'aire était demeurée sèche ; mais ce prodige ne lui suffit pas. Poussant la prudence vraiment un peu loin, il demanda à Yahwè la contre-épreuve du premier signe et fut enfin convaincu après avoir constaté que sa laine était sèche tandis que, tout autour d'elle, l'aire était humide. Il se décida enfin et vint se poster avec ses gens près de la source de Harôdh, au sud du camp madianite établi dans la vallée 1.
Nous n'avons plus le récit de l'attaque, qui s'est confondue avec la surprise des trois cents hommes. Nous retrouvons simplement les Madianites en déroute se précipitant vers le Ghôr afin de traverser le Jourdain, serrés de près par les contingents de Nephtali, d'Aser et de Manassé que Gédéon avait convoqués. Celui-ci, de plus, instruit par sa première victoire que la fuite des nomades avait laissée incomplète, avait fait occuper les gués par les Ëphraïmites, qui n'avaient point paru dans la première affaire et qui semblent, par contre, avoir joué un rôle important dans celle-ci 2. Cernés pour tout de bon cette fois, les Madianites durent
i. cAïn Harôdh où campa Gédéon est identifiée par conjecture avec cAïn Djâloûd, au pied septentrional du Gelboé. Mais le texte de Juges, vu, i, semble plutôt dire que le camp madianite était établi au nord de la colline de Môrê, le Nébi Dahy ou Petit-Hermon, si bien que c'est peut-être là aussi qu'il conviendrait de chercher ^Aïn Harôdh.
2. Juges, vu, 22, indique les quatre localités vers lesquelles se dirigèrent les Madianites en déroute ; le mauvais état de ce verset pourrait provenir de ce qu'il est un verset de suture entre deux fragments appartenant aux récits des deux histoires de Gédéon ; Beth-hashshittâ reviendrait au premier récit ; les troisième et quatrième localités et très probablement la deuxième seraient du second récit qui est utilisé ci-dessus. Beth-hashshittâ, « Maison de l'acacia seyal » n'est pas iden-
perdre beaucoup de monde. En battant les rives du fleuve, les Éphraïmites eurent la chance de saisir deux chefs des pillards, Oreb et Zeéb ; ils les décapitèrent et apportèrent les deux têtes à Gédéon. Cette démarche qui était un hommage prouve que les Éphraïmites reconnaissaient l'autorité de ce dernier. Mais ils ne le faisaient pas de bon cœur, ayant été jusque là, sinon les maîtres d'Israël, du moins ceux qui y exerçaient une sorte de suprématie reconnue. Dans un mouvement de mauvaise humeur que leur déchéance présente inspirait, ils prirent violemment Gédéon à partie pour n'avoir pas été appelés par lui dès le commencement de l'action. Intimidé et insinuant, il esquiva la discussion en vantant « le grappillage d'Éphraïm qui valait mieux que la vendange d'Abiézer », et il montrait sans doute en disant ces mots élogieux les têtes des chefs qui, à elles deux, symbolisaient plus de gloire que les nombreux cadavres des simples combattants. Cette réponse surprit les Éphraïmites et les calma. Les Madianites décimés et dispersés disparurent pour longtemps et Gédéon, rentré chez lui, put y jouir de la paix, de la renommée et du pouvoir.
S'il ne gouvernait pas à la façon d'un roi, il vivait en chef ou en prince dont l'autorité n'était pas contestée. Elle pourrait même avoir été plus considérable que nous ne serions d'abord enclins à l'admettre. Nous venons, en effet, de voir Gédéon à la tête de contingents levés dans toute la Montagne d'Éphraïm, dans une partie de la plaine de Yizreël et dans les collines de Galilée, ce qui suppose sans doute beaucoup de générosité chez ceux qui répondirent à son appel, mais pour le moins autant de prestige chez celui qui l'avait lancé. En outre, dans l'épilogue qui va suivre, nous constaterons que même la grande ville de Sichem, le véritable centre d'Éphraïm, l'une des métropoles
tifiée ; Çerêrâ est parfois corrigé en Çerêdhâ, sans données suffisantes ; Abêl- Mehôlâ est placée par Onomashca sacra, 97, n ; 227, 35, de l'édition de Lagarde ; 34, 20, de l'édition de Klostermann, à une quinzaine de kilomètres au sud de Bethshean ; elle devait être sur les bords du Jourdain, ou sur le rebord d'une crête, et « en face de Tabbâth », d'après Juges, vu, 22. « Ce dernier point se trouve être Râs abouTâbât, sur les premiers contreforts des monts Adjloun, au nord de l'ouâdy Kafrendji, affluent de rive gauche » du Jourdain, Revue Biblique, 191 3, p. 224, d'après la carte de l'est du Jourdain, de Schumacher. Cette heureuse identification ruine l'argumentation de Burney (loc. cit., pp. 222, 223) qui voudrait, malgré la donnée d'Eusèbe, transporter Abêl-Mehôlâ jusqu'au promontoire qui domine au nord-est le débouché du ouâdy Far'ah.
antiques où l'élément cananéen s'était maintenu puissant, reconnaissait très nettement son pouvoir, et lui n'était pourtant qu'un membre d'Abiézer, le plus petit clan de Manassé. Enfin l'histoire d'Abimélék va nous apprendre que l'autorité de Gédéon était si bien reconnue qu'on ne la discutait point, même sous cette forme bizarre d'un pouvoir transmis collectivement à tous ses fils, et que l'un d'eux n'aura qu'un mot à dire pour la faire transformer en autorité royale. Nous pouvons regretter que les textes à notre disposition ne soient pas plus complets sur l'origine, l'étendue, la force et la durée x de cette principauté ; ils nous aident pourtant à entrevoir la place importante qu'il convient de faire à Gédéon dans le développement de la centralisation des tribus.
11 vécut le reste de ses jours à Ophra. Le sanctuaire qu'il avait si courageusement édifié et que l'on fréquenta longtemps encore après lui témoignait de sa piété droite et ferme ; l'autorité qu'il exerçait, de la considération de ses concitoyens pour ne pas dire de la docilité de ses sujets ; les nombreuses femmes de son harem, de sa prospérité ; ses fils nombreux, de la bénédiction d'en haut. Il mourut plein de jours après une vieillesse heureuse et fut déposé dans le tombeau de Joas, son père. Ses victoires restèrent fameuses en Israël ; Isaïe et un psalmiste chanteront « la journée de Madian 2 .'> où Gédéon, en refoulant les nomades venus pour le pillage, leur avait enlevé toute idée de revenir pour la conquête. Il laissa la mémoire d'un homme pieux avec réflexion, hésitant par nature mais docile presque malgré lui aux inspirations de sa foi, et doué, quand il savait enfin venue l'heure d'agir, d'un courage tenace jusqu'au plein succès. L'un des derniers rédacteurs de son histoire se scandalisa de l'éphod qu'il avait fait fabriquer ; peut-être pourrait-on supposer que cette machine divinatoire resta effectivement en usage dans le sanctuaire d'Ophra jusqu'à une époque où ce genre de consultation, supplanté par la consultation des prophètes, ne répondait plus aux croyances ni aux pratiques. Mais, par contre, on ne saurait
1. Si, comme on l'a supposé, c'est après la campagne de vendetta que Gédéon obtint le pouvoir, il faut supposer qu'il le garda fort longtemps ; en effet, Yéther, son aîné, était un enfant lors de la vendetta (Juges, vin, 20), et, plus tard, Gédéon pouvait compter soixante-dix fils.
2. Isaïe, ix, 3 ; x, 26 ; Psaumes, lxxxiii (Vulgate, lxxxii), 10.
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assez louer ce coup d'éclat de jeunesse quand Gédéon renversa l'autel du Baal, où tout son village sacrifiait, pour le remplacer par un autel de Yahwè. Ce fut le geste non pas seulement d'un convaincu, mais d'un apôtre : à cette période primitive, Gédéon apparaît comme un champion du monothéisme.
IL — ABIMÉLÉK
A sa mort, les liens de cette royauté naissante étaient encore si lâches et l'organisation du pouvoir, si rudimentaire, qu'on se borna tout d'abord à laisser l'autorité indivise entre les mains des fils de Gédéon, qui résidaient à Ophra. Or Gédéon avait eu à Sichem une épouse de second rang, apparentée à un clan assez influent de la ville, et qui lui avait donné un fils nommé Abimélék l. Celui-ci, étant revenu à Sichem après la mort de son père, décida sans nalle peine les parents de sa mère à intervenir en sa faveur auprès des principaux citoyens afin qu'ils le reconnussent seul roi à l'exclusion de ses frères. Les Sichémites se laissèrent gagner ; ils restaient fidèles, cela va sans dire, à la famille de Gédéon, mais ils n'étaient pas fâchés de trouver parmi elle un roi qui serait un peu plus à eux que ne l'étaient les autres. Il leur fallut d'abord aider le prétendant, qui n'avait pas grandes ressources ; ils lui remirent soixante-dix sicles d'argent prélevés sur les dépôts ou les offrandes du temple de Baal-Berith 2.
1. D'après Juges, vin, 31, la mère d'Abimélék résidait, même mariée, à Sichem. Vraisemblablement elle était israélite plutôt que cananéenne, car les propos des mutins de Sichem (Juges, ix, 28) témoignent de la haine des Cananéens contre la suprématie d'un ancien sujet devenu leur maître. Il n'est pas sûr qu'il faille rapprocher le mariage de cette femme avec Gédéon du mariage appelé çadîqa chez les Arabes et dans les conditions duquel il est spécifié que les enfants qui en sont nés appartiennent à la famil'e de la mère ; Abimélék, en effet, semble avoir résidé à Ophra avec les autres fils de Gédéon ; il ne revint à Sichem qu'après la mort de son père pour briguer le pouvoir unique : Juges, ix, 1. Du reste, cette femme est qualifiée de « concubine » c'est-à-dire d'« épouse de second rang » dans Juges, vin, 31. Voir dans Revue Biblique, 1910, pp. 248, 249, les observations analogues du P. Jaussen qui s'appuie sur le fait que c'est Gédéon qui donne à son fils le nom d'« Abimélék»; peut-être, toutefois, ne pourrait-on pas trop s'appuyer sur Juges, vin, 31, qui paraît d'origine rédactionnelle.
2. La dénomination d'El-Berith, « El » ou « Dieu d'alliance », fait songer à la période patriarcale où El apparaît comme un nom propre de Dieu. On pourrait se demander si « El-d'alliance » ne rappellerait pas le souvenir de l'établissement de Jacob près de Sichem et du marché conclu entre lui et les Benè-Hamôr, les Cananéens maîtres de la ville (Genèse xxxiii, 19). Dans le cas où ce rapprochement serait exact, il resterait à déterminer s'il existait un temple de Baal-Berith (Juges, ix, 4),
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Abimélék les employa à payer une bande de gens sans aveu qui le suivirent à Ophra et le débarrassèrent prestement de ses frères ; tous furent égorgés à la même place ; un seul, nommé Jotham, qui était le plus jeune, échappa à cette exécution. Sichem accueillit avec transport le retour de son unique maître. Les citoyens notables et tous ceux qui résidaient à la Maison du Millô ou du Terreplein, s'assemblèrent pour le déclarer roi au Chêne de la Stèle1. Cependant Jotham, avant de rentrer tout à fait dans l'ombre, vint sur le mont Garizim réciter à bonne distance aux habitants de Sichem un apologue très significatif au sujet du choix qu'ils avaient fait ; il leur dit :
Les Arbres, s'étant mis en route, s'en allèrent Pour oindre qui régnerait sur eux.
Et ils dirent à l'Olivier :
« Règne sur nous ».
Mais l'Olivier leur dit :
« Laisserais-j e donc mon huile
Dont on se sert pour rendre honneur à Dieu (.),
Et irais-j e me balancer au-dessus des Arbres » ?
Alors les Arbres dirent au Figuier :
« Viens, toi, régner sur nous ».
qui serait la contre-partie cananéenne du sanctuaire hébreu et rappellerait, par son nom tout au moins, les engagements pris par les Benè-Hamôr, — ou s'il n'y avait qu'un seul temple, et alors quel serait le nom du dieu qu'on y invoquait, El-Berith ou Baal-Berith, et pourrait-on supposer qu'Israélites et Cananéens le fréquentaient également ? Le P. Lagrange (loc, cit., p. 164, n. 4) pense qu'il n'y avait qu'un dieu et qu'un nom primitifs, « El », qui auraient été changés en « Baal » pour insister sur le caractère idolâtre du dieu et du culte qui lui était rendu. Pourtant la supposition d'un consortium religieux consacrant le consortium politique ne serait peut-être pas à écarter. — Il est peu probable que le nom « El-Berith » ou « Baal-Berith » doive être rattaché à l'alliance avec Yahwè conclue par Josué à Sichem (Josué, xxiv, 25), car ni « El », ni « Baal » n'étaient employés du temps de Josué pour désigner Yahwè.
1. La stèle mentionnée ici (après correction textuelle de Juges, ix, 6) pourrait être celle qui rappe^it la promulgation de la Loi par Josué, et qui se trouvait près d'un chêne (Josué, xxiv, 26). La reconnaissance d'Abimélék pour roi avait donc un caractère religieux. Et si le lieu saint où elle se fait était un lieu saint yahwéiste (Josué,ibid.), il faudrait en conclure que les Cananéens fréquentaient les sanctuaires hébreux tout comme, trop souvent, les Israélites fréquentaient les leurs.
Le « Millô » paraît avoir été un terre-plein destiné à combler une dépression du sol, comme l'indique sa forme nominale tirée de la forme intensive de la racine mâle, « être rempli ». Il n'est pas probable que la Maison du Millô fût une forteresse ; ce rôle était plutôt tenu par la « Tour de Sichem » mentionnée dans Juges, ix, 46, qui se trouvait en dehors de la ville. On ne voit pas pourquoi il faudrait identifier, comme on i'a proposé, la Maison du Millô et la Tour de Sichem : celle-ci renfermait le temple d'El-Berith avec sa salle souterraine (ibid., ix, 46), et cette salle se comprend mieux creusée dans la roche que dans le remblai du terre-plein.
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Mais le Figuier leur dit :
« Laisserais-je donc ma douceur
Et mes fruits exquis,
Et irais-je me balancer au-dessus des Arbres » ?
Alors les Arbres dirent à la Vigne :
« Viens, toi, régner sur nous ».
Mais la Vigne leur dit :
« Laisserais-je donc mon vin nouveau
Qui réjouit Dieu et les hommes,
Et irais-je me balancer au-dessus des Arbres » ?
Alors tous les Arbres dirent au Buisson :
a Viens, toi, régner sur nous ».
Et le Buisson dit aux Arbres :
« Si c'est pour tout de bon
Que vous voulez m'oindre
Pour régner sur vous,
Venez donc chercher un refuge sous mon ombrage.
Mais si ce n'est pas vrai,
Il va sortir un feu du Buisson,
Et il dévorera les Cèdres du Liban l ».
En résumé, Jotham voulait dire que les citoyens de Sichem et de la Maison du Millô avaient choisi pour roi un homme de rien, un brouillon, un perfide malfaisant, et qu'ils ne tarderaient pas à voir ce que leur coûteraient leur ingratitude envers la mémoire de Gédéon qui, se dévouant pour eux, les avait sauvés des Madianites, et leur cruauté à l'égard de sa famille qu'ils avaient voulu exterminer pour attirer le pouvoir à eux seuls. Son discours fini, il prit la fuite pour mettre sa vie en sûreté et gagna Beër, au delà des frontières du royaume 2.
Au bout de quelques années de règne paisible et d'entente parfaite, les prédictions de Jotham commencèrent à se réaliser, et la discorde, à naître entre le roi et ses sujets. L'élément cananéen surtout se montrait remuant. Servir un Israélite pesait
i. Juges, ix, 8-15. Il n'est guère possible de décider si Jotham composa lui-même cet apologue ou adapta à son but un apologue déjà connu. Cet apologue, dans l'ensemble, n'est pas des plus louangeurs pour la royauté, car les plantes les plus utiles refusent de dominer sur les arbres qui les en sollicitent. Aussi peut-on y voir une expression de cette antipathie pour la royauté, dont il était question plus haut.
2. On est assez porté à identifier Beër avec Beêroth, aujourd'hui El-Bîré, à environ trois heures au nord de Jérusalem. Beêroth, ville bien pourvue d'eau, comme l'indique son nom, « les Puits », était alors habitée par des Cananéens, chez qui Jotham pouvait espérer se trouver à l'abri des poursuites de son frère : elle faisait partie de la tétrapole cananéenne de Gabaon.
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lourdement à ces descendants des anciens maîtres du pays, et, comme Abimélék ne résidait pas au milieu d'eux, ils n'en trouvaient que plus intolérable la nécessité d'obéir à un absent et de lui envoyer des redevances. Ils se mirent alors à surveiller ses déplacements et à dévaliser les voyageurs dès qu'il n'était pas là pour les en empêcher. Abimélék devait être fort vexé de ces manœuvres. Pin qualité de roi, il avait sans doute réglementé le rançonnement des voyageurs qui circulaient nombreux sur les chemins faciles se croisant à Sichem 1. Il faisait la police et en tirait quelques revenus. En se substituant à lui, les Sichémites le bravaient et rognaient ses ressources.
Un jour, un certain Gaal, fils d'Obed, arriva à Sichem avec ses parents 2. C'était aussi un mécontent ; il était beau parleur et on l'écoutait ; il se trouva bientôt parmi les meneurs de l'opposition. Les vendanges s'étant terminées sur ces entrefaites, le banquet d'action de grâces se célébra dans le temple et, naturellement, les convives en gaieté y déblatérèrent contre le tyran. Gaal, attisant les susceptibilités de ces Cananéens, jadis les maîtres, maintenant les serviteurs de l'Israélite, y brilla par ses bravades et se fit fort d'écraser Abimélék. Mais un nommé Zeboul, « le prince de la ville » que les têtes chaudes appelaient a le préfet d'Abimélék », agacé par ces rodomontades déplacées et dangereuses, fît avertir secrètement le roi 3. Le lendemain, Abimélék et ses gens étaient postés près de Sichem. Gaal refroidi
i. De tout temps, et aujourd'hui encore, les maîtres des pays peu sûrs se font un métier d'y protéger et d'y conduire moyennant rétribution les voyageurs qui doivent y passer.
2. Le nom de ce personnage a prêté à plusieurs conjectures critiques inutiles ; la seule correction vraisemblable et quasi nécessaire est celle de T37, *ébhédh, en 137, *ôbhédh, qui s'appuie sur la Vulgate. La nationalité de ce personnage n'est pas connue ; son langage et l'accueil qu'on lui réserve le feraient passer pour un Cananéen plutôt que pour un Israélite. Les exégètes qui suivent la lecture'lu)êir)X de B nomment ce personnage Gaal, fils de Yôbaal, et en font un Israélite ; mais ils ne montrent pas que Yôbaal, « Yahwè est un Baal », doit être la traduction hébraïque de 'ito&rjX ; ce dernier nom est plutôt une corruption de 'ioûé^ô pour "QoyjÔ.
3. Le rôle ce ce Zeboul n'apparaît pas clairement. Il était quelque chose comme le maire de Sichem et, par suite, le représentant de l'autorité royale. Il partageait avec mesure les idées d'émancipation de ses concitoyens, mais était exaspéré de voir Gaal, un étranger, le supplanter peu à peu. C'est par dépit et par vengeance qu'il appela Abimélék, bien plus que par fidélité. Il ne se doutait pas plus que ses administrés que celui-ci, ayant donné une première leçon, reviendrait sans retard à la charge.
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n'en revenait pas et Zeboul triomphait. Une sortie des mutins tentée sans enthousiasme se termina par une retraite précipitée ; des morts restèrent sur le terrain. La popularité de Gaal s'effondra en un instant et Zeboul le chassa avec les siens sans que personne y trouvât rien à redire.
Les Sichémites toujours confiants n'attachèrent pas grande importance à cette escarmouche ; le jour suivant, ils sortirent comme à l'ordinaire pour travailler aux champs. Abimélék, qui avait passé la nuit à Arouma, à deux heures à peine de Sichem, en fut averti * ; encouragé par son succès de la veiUe, il revint en toute hâte se poster en embuscade. Quand il jugea que les habitants qui devaient aller dans les champs étaient tous sortis, il se précipita à la porte de la ville avec un tiers de sa troupe pour leur couper la retraite ; le reste se jeta sur eux et les massacra. La ville fut attaquée ensuite ; elle tint bon la journée entière ; mais, privée d'une partie de ses défenseurs, elle finit par tomber aux mains d'Abimélék ; il la détruisit après en avoir tué les habitants et sema du sel sur ses ruines en symbole d'éternelle stérilité 2.
A la nouvelle de ce désastre, les citoyens de la Tour de Sichem, peut-être une forteresse située en dehors de la ville, se réfugièrent dans la grande salle souterraine du temple d'El-Berith, avec l'espoir, sans doute, que le vainqueur respecterait l'inviolabilité du lieu saint et leur laisserait la vie sauve. Se bornant à ne pas les attaquer les armes à la main, Abimélék conduisit sa troupe couper des branches dans les fourrés du Mont Salmôn 3, les entassa à l'entrée de la salle et l'incendia. Un millier de personnes, hommes et femmes, périt dans la fumée ou dans les flammes.
Ce châtiment rigoureux n'empêcha point l'insurrection de s'étendre. Abimélék dut marcher contre Tébéç, une ville du nordest de la Montagne d'Éphraïm, qui, elle non plus, ne voulait pas reconnaître son autorité 4. Après quelque résistance, la ville
1. Sans doute El-cOrmé, à moins de deux heures vers le sud de Naplouse.
2 Cette action symbolique ne se rencontre qu'ici dans toute la Bible ; mais on croit la retrouver chez les Assyriens, cf. Keilinschriltliche Bibliothek, t. 1, p. 36, 1. 14, à propos de la destruction de Hunusa par Téglath-Phalasar Ier.
3. On l'identifie avec le mont du Cheikh Selmân, à une heure au sud-ouest du mont Garizim.
4. Probablement Toûbâs, à trois heures au nord-est de Naplouse, dans la direc-
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tomba en son pouvoir ; mais les habitants se réfugièrent dans la citadelle élevée au milieu de la ville, s'y enfermèrent et se défendirent vaillamment du haut des toits. Peu soucieux de s'éterniser dans un siège ou de risquer l'assaut, Abimélék recourut de nouveau à l'incendie. Il s'approchait de la porte pour y mettre le feu, quand une femme lui lança la meule supérieure d'un moulin à bras et lui fractura le crâne. Pour ne pas mourir de la main d'une femme, Abimélék se fit achever par son porteur d'armes. Les Israélites qui formaient son armée se dispersèrent et rentrèrent chacun chez soi 1.
Le roi était mort et, avec lui, la royauté. Les Israélites qui l'avaient désirée et établie durent regretter leur initiative. Sans doute le fils de Gedéon avait rendu quelque sécurité au pays ; c'était le premier service qu'on attendait d'un chef. Mais de quel œil l'avait-on vu appuyer son autorité sur une bande d'hommes vils prêts à toutes les besognes, exécuter ses frères afin de se réserver une autorité qui n'appartenait pas qu'à lui tout seul et enfin massacrer ses sujets alors que son père les avait sauvés ? Tant de désillusions dissipa pour longtemps le rêve d'une royauté bienfaisante : cette région ne renouvela pas sa tentative, que nous sachions, et l'ouest du Jourdain ne reverra plus de roi avant Saùl.
En dehors de l'intervention de Yahwè vengeur, deux raisons principales expliquent cet échec. D'abord le fait que, à la mort de Gédéon, aucun de ses fils n'ait été désigné personnellement pour lui succéder, puis l'ingérence d'un parti cananéen encore puissant dans les affaires politiques d'Israël. Ce second fait surtout est significatif ; il montre à quel point la conquête imparfaite du pays de Canaan entravait le développement normal de la nation hébraïque. Dans cette Montagne d'Ëphraïm où pour-
tion de la plaine de Beisan. Si l'insurrection était réellement le fait des Cananéens, comme on l'a dit ci-dessus, il serait à croire que Tébéç était, elle aussi, peuplée en bonne partie par eux ; ce serait un détail de plus propre à montrer à quel point les Cananéens étaient encore nombreux dans la Terre promise.
1. Juges, ix, 55, qui montre bien qu'Abimélék s'appuya sur les « gens d'Israël » pour réduire la rébellion ; cela aussi donnerait à penser que celle-ci était bien fomentée par les Cananéens,
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tant elle s'était le plus solidement établie, ses ennemis héréditaires subsistaient ; ils se mêlaient à elle dans une proportion qui parfois leur donnait la prépondérance ou bien les incitait à tenter de la reconquérir ; des Israélites épousaient leurs querelle* et s'enrôlaient dans leurs rangs ; même dans la religion, Israélites et Cananéens marchaient côte à côte et sympathisaient : le danger de l'absorption d'Israël par Canaan n'était pas entièrement conjuré.
Nous ne pouvons évaluer au juste l'influence que devait exercer sur l'ensemble du pays occupé la présence en maints endroits, et notamment dans les grands centres urbains, de ces foyers de « canaanisme » ; on entrevoit du moins qu'elle faisait obstacle à l'influence en général plus saine des milieux de campagne où l'élément canaaéen s'opposait avec moins de succès ou même s'assimilait à l'élément israélite. Aussi est-il juste de reconnaître que l'action d'Abimélék, si brutale qu'elle eût été, entraînait un résultat heureux pour la destinée d'Israël. Abimélék avait confondu dans une extermination aveugle et des Hébreux et des Cananéens ; mais Sichem détruite, c'était une autre page de l'histoire de cette capitale qui commencerait avec sa prochaine reconstruction. Dans la nouvelle Sichem, les souvenirs qui remontaient à Josué et à l'ère héroïque et pieuse de la conquête renoueraient facilement leur trame un instant brisée ; la tradition cananéenne du clan fameux des Benè-Hamôr y était rompue pour toujours. C'est ainsi que l'œuvre de l'occupation par Israël de la Terre promise, qu'accomplissaient laborieusement des mains plus pures, était parfois rapidement avancée par des mains sanglantes.
La période des Juges.