I. — JEPHTÉ
Un nouvel essai d'établissement d'une monarchie s'offre à nous dans l'épisode de Jephté 1f qui eut pour théâtre les contrées de l'Outre- Jourdain. Au moment de l'immigration des tribus hébraïques sous la conduite de Moïse, plusieurs d'entre elles étaient restées sur les montagnes qui longent à l'est le cours du Jourdain et le bassin de la Mer Morte, tandis que le gros des migrateurs se massait dans les plaines de l'embouchure du ileuve pour attendre l'heure propice à l'entrée en Canaan. Mais, ici comme à l'ouest, des populations occupaient déjà le sol : Moabites
i. Jephté. — Sources : Juges, x, 6-xn, 7. L'introduction, x, 6-16, est plus longue pour Jephté que pour les autres Juges ; vraisemblablement elle fut composée par un second rédacteur qui ajouta les Petits Juges (dont Jephté semble avoir fait tout d'abord partie), ainsi que Samson à un premier recueil qui ne comprenait qu'Éhoud, Débora et Gédéon. C'est ce deuxième rédacteur qui aurait intercalé dans la liste des Petits Juges les textes déve'oppés relatifs à Jephté. Ces textes semblent appartenir à une même école historique apparentée à E ; les heurts qui s'y rencontrent paraissent suffisamment s'expliquer par des abréviations faites en plusieurs points, notamment pour les origines de Jephté et pour le récit de la campagne. Quant aux pourparlers de Jephté avec les Benè-Ammôn, xi, 12-28, ils semblent porter, au contraire, les traces de quelques amplifications, mais dues sans doute au rédacteur ancien.
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à l'est de la Mer Morte ; Benè-Ammôn à l'est du bas Jourdain ; Amorrhéens qui dominaient sur les riches plateaux du Basan, mais s'étaient aussi réservé un petit royaume entre les territoires des Benè-Ammôn et des Moabites. Les envahisseurs étaient trop peu nombreux pour s'emparer en bloc de ce vaste pays ; du reste, ils semblent avoir eu des égards pour les possessions d'Ammon et de Moab auxquels ils se savaient rattachés par une lointaine parenté. Aussi ne s'y installèrent-ils que par endroits, après avoir battu les Amorrhéens et entamé avec quelque réserve les domaines de leurs alliés. La tribu de Ruben et celle de Gad n'occupaient guère que des villes avec leur territoire plus ou moins étendu, Ruben au milieu des Moabites, Gad parmi les Benè-Ammôn et, ici ou là, Gad au milieu de Ruben *. Une fraction de la tribu de Manassé avait hérité d'une portion du domaine amorrhéen dans la région du Basan.
Dans le sud surtout régnait une grande confusion au sujet de la délimitation des territoires respectifs; de là, des contestations perpétuelles et des rivalités sans fin entre les divers occupants. Telle ou telle ville était revendiquée à la fois par deux ou même trois propriétaires et l'on se chamaillait plus encore pour les pâturages, qui sont la grande richesse du pays : les querelles que soulevait la possession de l'herbe, des points d'eau, des passages ne cessaient à peu près jamais ; souvent les discussions dégénéraient en rixes, et parfois les rixes en batailles. Ajoutons que du côté du Basan l'immigration araméenne avait déjà commencé à jeter ses premières hordes avant-courrières du grand peuple qui jouera un rôle politique si important dans le monde syrien, tandis que du côté du désert les nomadis rôdeurs venaient souvent dresser leurs tentes sur le territoire des sédentaires, qui redoutaient leur rapine effrontée 2. Cette région trop morcelée et trop exposée n'arriva que très rarement à vivre dans la tranquillité ; les Hébreux qui venaient de s'y installer ne furent pas les derniers à pâtir des troubles qu'y avait occasionnés leur conquête. L'épisode de Jephté est un exemple des conflits qui
1. La situation des Hébreux en Moab au ixe siècle avant J.-C. est très clairement décrite par la stèle de Mésha, lignes 8-20, dont on trouvera la traduction, par exemple, dans Revue Biblique, 1901, p. 524.
2. Sur l'immigration araméenne, voir, ci-dessus, chapitre m; sur les pillages des nomades et la crainte qu'ils inspiraient, l'histoire de Gédéon.
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éclatèrent souvent entre eux et les premiers occupants du pays.
Par une pointe hardie qui les avait portés jusqu'à Galaad, au sud du Yabbôq l, les Benè-Ammôn venaient d'enlever aux Israélites un territoire propre à l'élève du bétail, de les refouler sur les cantons moins riches des confins du désert et de couper leurs communications avec les autres Hébreux du plateau de Moab et du pays situé à l'ouest du Jourdain. Ainsi dépossédés et isolés, ces Israélites rassemblèrent bien quelques contingents à Miç.pâ 2, au nord du Yabbôq ; mais personne parmi les chefs n'osait se risquer à prendre sur lui d'engager le combat.
Dans cette perplexité, ils songèrent à Jephté. Autant qu'on sache, ce Jephté était un bâtard, né d'une femme de mauvaises mœurs. A la suite, semble-t-il, de quelque événement fâcheux ou de l'hostilité de ses demi-frères, comme il n'avait pas de famille pour soutenir sa cause, il s'était enfui vers le nord, au pays de Tob 3. Là, ainsi que David fera plus tard dans les steppes de Juda et de Ziph, il avait mené une vie errante, groupant autour de lui des compagnons d'aventure et demandant ses moyens de subsistance à la razzia des habitants et au rançonnernent des voyageurs. Grâce au succès de ses coups de main, il s'était fait un nom. Il était brave, il possédait une bande aguerrie ; on pensa que seul il pouvait sauver une situation désespérée4. Il n'accueillit pas sans quelque hauteur les envoyés venus pour solliciter son
i. On peut retrouver le nom de Galaad à Djaloud, aux deux tiers du chemin d'Es-Salt au Yabbôq ; mais l'identification n'est pas admise de tous, pas plus, du reste, que l'existence d'une ville du nom de Galaad.
2. Miçpâ n'est pas identifiée ; on propose soit Souf ou Miçibta, au nord du Yabbôq, le long d'un de ses affluents de droite qui passe à Djérach, et au delà de cette dernière ville, soit Maçfâ, au nord-ouest de Djérach.
3. Le texte relatif à ces détails (xi, 1-3) n'est pas clair et pourrait être tronqué (voir notamment le verset 1). Du reste, ce n'est pas à ses frères, mais aux anciens du Galaad que, dans la suite du récit, Jephté reproche de l'avoir chassé. Il est possible que xi, 1-3 ne soit qu'un reste d'une histoire plus développée des origines de ce Juge.
Le pays de Tôb se trouvait au nord du Galaad, par exemple à Et-Taïyibé, entre Dér*ât et Boçrâ. C'est le même sans doute que celui qui est mentionné dans I Macchabées, v, 13. Celui de II Samuel, x, 6,8, pourrait se placer dans la Galilée septentrionale.
4. On remarquera que, contrairement à ce qui se passe pour les autres Juges, le récit antique attribue à l'initiative des cheikhs du Galaad et non à une inspiration divine immédiate le choix de Jephté pour libérateur. Assurément l'auteur n'écartait pas l'intervention première de Yahwè, mais, cette fois, ses sources lui fournissaient les circonstances historiques de ce fait et il les a respectées.
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aide et ne l'accorda qu'à la condition de garder le pouvoir s'il remportait la victoire. On lui promit tout, on ratifia les engagements en prenant à témoin, sur sa demande, Yahwè de Miçpâ, et lui, le banni méprisé, assuma le commandement des forces israélites1.
Tout coupeur de routes qu'il fût et voulant peut-être, du reste, gagner du temps pour trouver des renforts 2, il entra en pourparlers avec les envahisseurs. La négociation devait établir quels étaient les droits des partis en présence sur le territoire envahi. Mais, en dépit de plusieurs ambassades, on ne s'entendit point. Jephté rappelait que les Hébreux, avec l'aide de Yahwè, leur Dieu, avaient jadis arraché par les armes ce territoire aux Amorrhéens et que les Benè-Ammôn, en conséquence, n'avaient rien à voir dans une conquête qui ne les lésait pas. Mais ceux-ci répondaient en affirmant que les terrains contestés étaient bien à eux. Jephté eut beau reprendre sa thèse de la conquête religieuse ; la question n'était pas là, puisque tous les peuples d'alors attribuaient à l'aide de leurs dieux leurs victoires et leurs conquêtes ; elle était uniquement dans un fait : quel avait été l'ancien occupant, Amorrhéen ou Ammonite 3 ? Comme la discussion n'aboutissait pas, Jephté décida de faire Yahwè juge de la cause qui mettait aux prises Benè-Israël et Benè-Ammôn ; car, à ses
i. Les cheikhs offrent à Jephté le titre de f>xp, qâçîn, «qui décide, qui tranche», l'équivalent du mot arabe identique « cadi » ; malgré ces rapprochements qui sembleraient donner à qâçîn la signification d'une dignité judiciaire, ce terme indique plutôt une dignité militaire ou dictatoriale, même dans Isaie, i, 10 ; in, 6, 7 ; xxn, 3 et Michée, ni, i, g, où l'on traduit pourtant parfois par <' juges, magistrats » ; le contexte n'est pas favorable à cette signification, d'autant moins que, dans Michée, le terme qâçîn est mis en parallèle, comme dans l'histoire de Jephté, avec le terme rôsh qui indique un principat. C'est cette qualité de tz/îo, rôsh, <■ tête, chef », que Jephté réclame et obtient, la première ne lui suffisant pas. Cette différence des titres peut supporter l'hypothèse de deux documents, mais, à la rigueur, on peut n'en supposer qu'un seul où apparaîtraient mieux ainsi la réserve de l'offre faite par les cheikhs et l'étendue des exigences de Jephté.
Dès le début de ces pourparlers, Jephté affirme son caractère profondément religieux ; il se défie des promesses qu'on lui fait et des assurances qu'on lui donne. Il n'a confiance qu'en Yahwè qui saura punir les anciens du Galaad s'ils n'exécutent pas à la lettre ce qu'ils ont solennellement juré en présence de Yahwè.
2. On voit par Juges, xn, 2, que Jephté avait demandé du renfort aux Éphraïmites, et par xi, 29 a, qu'il en avait peut-être aussi levé lui-même en Galaad et dans le Manassé de l'est.
3. Les Benè-Ammôn s'autorisaient, pour réclamer le territoire contesté, de ce qu'il avait été conquis par les Amorrhéens ; toutefois, d'après Nombres, xxi, 26, c'étaient les Moabites qui l'avaient perdu, et l'argumentation de Jephté dans Juges, xi, 14-27, s'inspire plutôt de cette manière de voir.
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yeux, Yahwè était assez grand pour s'imposer même à des étrangers qui ne l'adoraient point et assez juste pour donner la victoire à celui des deux peuples, fidèle ou infidèle, qui avait le bon droit de son côté. L'appel à ce jugement de Dieu par le recours au verdict des armes montre en même temps la bonne foi de Jephté, son respect désintéressé de la seule justice et à quelle hauteur au-dessus des dieux païens il plaçait son Dieu.
Fort de sa bravoure et de sa conviction, Jephté n'en sentait pas moins toute la difficulté de vaincre : les secours qu'il avait demandés ne lui arrivaient pas et les Galaadites n'avaient peutêtre pas plus d'ardeur guerrière qu'au début de l'attaque ammonite. Aussi, se tournant pieusement vers Yahwè, Jephté fit-il le vœu de lui sacrifier en holocauste la première personne qui sortirait de sa demeure à sa rencontre, lorsqu'il reviendrait victorieux. Il le fut en effet. Il fondit avec rapidité sur les Benè- Ammôn, les prit à dos près d'Aroër, à l'est de Rabbâ, les battit, leur enleva plusieurs villes et les pourchassa dans la direction du sud, vers la frontière de Moab 1.
Précédé par la renommée de sa victoire, Jephté rentrait à Miçpâ lorsque sa fille sortit de sa maison en tête des joueuses de tambourins et des chœurs de danseuses, pour la fantasia que les femmes avaient coutume d'exécuter à la réception d'un vainqueur. A sa vue, le pauvre père fut saisi de désespoir, car c'était sa propre fille qu'il lai fallait immoler, et il n'avait pas d'autre enfant. Avec un noble courage qu'elle essayait de faire partager à son père, l'adolescente se soumit à la fatalité d'un vœu sans retour. Elle n'exprima qu'un souhait, celui d'aller, avant de mourir, errer par les montagnes, accompagnée de ses amies, pour y pleurer de quitter la vie sans avoir eu l'honneur et la joie d'être mère 2. Jephté la laissa partir et, quand elle revint deux mois après, « il accomplit en elle le vœu qu'il avait
i. Aroër des Benè-Ammôn (Josué, xin, 25) ne doit pas être confondue avec Aroër de Moab, au nord de l'Arnon ; elle n'est pas identifiée. Les autres villes mentionnées, Minnith et Abel-Keramim, ne le sont pas non plus, mais Minnith étant au sud de Rabbath-Ammôn d'après Eusèbe, Onomastica sacra, 140, 3 ; 280, 44 de l'édition de Lagarde, 132, 1 de l'édition de Klostermann, et Abel-Keramim non loin de cette même ville d'après ibid., 96, 10 ; 225, 5 (Lag.) et 32, 14 (Klost.), la direction générale de la poursuite est assez indiquée.
2. On trouvera une belle expression de ce sentiment dans Sophocle, Antigone, vv. 890 et suiv.