JEPHTÉ
fait l ». Cette immolation d'une fille par son père était quelque chose d'inouï en Israël; l'impression en fut si profonde que, désormais, chaque année, les jeunes filles en commémorèrent le souvenir par quatre jours de lamentations 2.
Cette fois encore, les Éphraïmites se montrèrent fort irrités de n'avoir pas eu le premier rang dans cette affaire 3. Ils franchirent le Jourdain et, de Çaphon 4, envoyèrent à Jephté un message de reproches et de menaces. Jephté ne s'en émut point : sa vie l'avait habitué aux explications vives ; il avait sa fierté de soudard arrivé aux honneurs et au pouvoir. Aussi, sans tant raffiner comme l'avait fait Gédéon, il fit tout simplement répon-
1. Cette expression détournée s'inspire d'un sentiment de délicatesse des mieux placés. La réalité du sacrifice de la fille de Jephté ne peut être mise en doute : le texte est trop clair. Sur la pratique cananéenne dont Jephté semble s'être inspiré, voir, ci-dessous, p. 244 et p. 342. Mésha de Moab, au ix e siècle, immola aussi son fils aîné, l'héritier de sa couronne, dans des circonstances analogues à celles-ci ; cf. II Rois, m, 27.
2. Le fait qu'on ait tenu à commémorer par une fête annuelle l'immolation de la fille de Jephté montre à l'évidence qu'un sacrifice humain, à cette date, était chose rare. Il n'en fut pas de même plus tard quand l'exemple des Cananéens et la vogue du culte de Moloch eurent amené les Hébreux à sacrifier, eux aussi, des victimes humaines. Que le sacrifice humain ne fût pas prescrit par le yahwéisme ancien, cela ressort et de l'exemple d'Abraham, qui montrait jusqu'où allaient les exigences de Yahwè en ce point, mais aussi où elles s'arrêtaient, et des prescriptions mosaïques sur le rachat des premiers-nés.
C'est apparemment l'existence de ces lamentations annuelles qui conserva à l'histoire le souvenir des hauts faits de Jephté. La tradition des faits historiques était supportée par la persistance des coutumes religieuses auxquelles ils avaient donné naissance. Aussi est-ce pure fantaisie que de présenter l'histoire du sacrifice de la fille de Jephté comme une légende israélite destinée à expliquer certaines fêtes de la Nature célébrées de tout temps dans le Galaad. Ces fêtes comportaient des lamentations comme celles de la commémoraison de la fille de Jephté et, en effet, les femmes y tenaient le principal rôle ; au temps d'Ézéchiel, des femmes assises vers la porte nord du temple de Jérusalem pleuraient le dieu Tammouz (Ézéchiel, vin, 14) ; il en était de même aux fêtes d'Adonis qui ont pu exister en Canaan (voir, ci-dessous, p. 260 ; sur les fêtes analogues en Syrie ou en Grèce, voir, par exemple, Burney, loc. cit., pp. 332-334). Mais on est tout au plus en droit de conclure que ces fêtes de la Nature ont pu servir de modèle à la nouvelle fête instituée en souvenir de ce sacrifice extraordinaire ; rien n'autorise à supposer une autre dépendance qu'un simple emprunt rituel. Du reste, nous avons un autre exemple de lamentations commémoratives ; ce sont celles qui furent instituées en souvenir de la mort de Josias, II Chroniques, xxxv, 25 ; celles-là aussi restèrent assez longtemps un usage régulier, h^Ter>~b7 pnb, tout comme celles de la fille de Jephté, bhnMna pn, Juges, xi, 40. Ce rapprochement est tout en faveur de l'institution que l'on veut contester.
3. Déjà dans l'histoire de Gédéon, Éphraïm apparaît avec ce caractère d'orgueil hargneux.
4. Le Talmud de Jérusalem identifie Çaphon à Amathous, aujourd'hui Amaté, près de la rive gauche du Jourdain et de l'embouchure du ouâdy er-Râdjib, à environ quatre lieues au nord de l'embouchure du Yabbôq. Cette identification, toutefois, ne peut se contrôler.