JEPHTÉ
dre aux Éphraïmites qu'ils auraient dû venir quand on les en priait et que leur démarche présente ne se comprenait pas K Il ne s'excusait pas, donc il provoquait. Les Éphraïmites irrités se disposaient à en venir aux mains quand Jephté tomba sur eux avec ses Galaadites et les mit en déroute. Il ne leur restait plus qu'à passer le Jourdain à la hâte pour trouver un abri chez eux ; mais les gués étaient déjà occupés par leurs adversaires. Lorsqu'un fuyard s'y présentait, les postes galaadites l'interrogeaient sur sa tribu ; naturellement, il niait qu'il fût Éphraïmite. On arrivait alors à lui faire dire le mot shibbôleth et il trahissait malgré lui son origine en prononçant sibbôleth, à la manière de son pays 2. Aussitôt, il était mis à mort. Le Galaad se vengeait ainsi de ce que Gédéon avait lait subir à Soukkôth et à Penouël 3.
C'est sur cette nouvelle humiliation d'Ëphraïm, dont l'ancien prestige allait déclinant, que s'arrêtent nos renseignements touchant Jephté. Ils suffisent à montrer que le pouvoir de celui-ci, pour ne pas dire sa royauté, s'était rapidement imposé au respect des jaloux comme des ennemis. Mais il est à croire que cet essai de monarchie ne lui survécut pas. .
Jephté présente l'un des types les plus énergiques de cette rude période des Juges. Il n'a rien des hésitations et des détours de Gédéon ; rien non plus de la lourdeur joyeuse de Samson. C'est le banni entreprenant et hautain, qui refait sa vie à force de bravoure et ne rentre dans la société qui l'a rejeté que pour
1. Le fait que Jephté avait demandé du secours aux Éphraïmites et l'intervention arrogante de ceux-ci dans les affaires du Galaad sont des preuves excellentes de l'existence d'une certaine unité nationale à cette date ; mais on voit assez aussi que cette unité était loin d'avoir toujours une action efficace. Sur un fait analogue, voir I Samuel, xi ; seul Saiil de Benjamin répond à l'appel des habitants de Yâbêsh du Galaad.
2. Le mot shibbôleth signifie « épi » et « courant d'une rivière » ; au bord du fleuve on pouvait assez facilement amener ce mot dans la conversation et surprendre ainsi un Éphraïmite qui n'était pas sur ses gardes. On a, dans ce détail, un exemple des différences de prononciation qui existent dans tous les pays ; cela ne suffit pas à constituer des dialectes distincts. Saint Pierre, lui aussi, fut reconnu pour Galiléen à sa manière de prononcer : Matthieu, xxvi, 73. Les commentateurs rappellent le cas analogue des Vêpres siciliennes (ceci e ciceri) où les Français trahissaient leur nationalité en remplaçant, comme pour shibbôleth, la chuintante par une sifflante.
3. Voir, ci-dessus, p. 164. Ces rivalités fréquentes montrent à l'évidence combien les tribus tenaient encore à leur particularisme ; nous en trouverons d'autres exemples tout le long de l'histoire d'Israël, jusqu'à ce que Juda reconstitue un nouveau peuple autour de Jérusalem, au Ve siècle avant J.-C.
s'en faire le maître. Il en devient le maître, mais il ne la traite pas en despote ; il la sert au contraire avec loyauté et dévouement, et, s'il a mis son concours à un prix élevé, il ne marchande ni sa personne ni ce qu'il aime pour mener à bien l'œuvre de restauration que l'on attend de lui. Sa droiture éclate jusque dans sa religion. Sans doute il y apporte une fougue âpre et aveugle qui trahit l'ancien pillard ; il croyait bien faire en promettant à son Dieu un sacrifice humain. Mais s'il s'écartait ainsi des plus pures traditions du yahwéisme, il a donné du moins la mesure de sa fidélité à sa parole en ne reculant pas devant l'accomplissement d'un vœu qui lui déchirait le cœur 1.
Les textes relatifs à Jephté se trouvent depuis longtemps intercalés dans une liste de cinq Libérateurs que nous nommons des « Petits Juges » parce que nous ne connaissons pas leurs exploits; mais il est infiniment probable que Jephté était, à l'origine, inclus dans cette liste, qu'il n'était donc qu'un «Petit Juge» et qu'il n'en devint un « Grand a qu'au moment où le rédacteur de notre Livre des Juges ajouta à la mention sommaire qui était faite primitivement de lui les détails intéressants et émouvants utilisés dans l'histoire que l'on vient de lire. Cette liste ne fournit, en deux ou trois phrases, que des renseignements très succincts sur les cinq autres héros : leur nom, la durée de leur judicature, le lieu où ils sont enterrés et, pour trois d'entre eux, un détail de famille 2. Cette sobriété même pourrait bien être un caractère
r. Voir dans Lagrange, loc. cit., pp. 216, 217, quelques observations sur le vœu et le sacrifice de Jephté, et dans Burney, loc. cit., pp. 319, 320, deux exemples de semblables sacrifices, l'un à propos d'Idoménée, roi de Crète, l'autre à propos d'un Arabe.
2. Les Petits Juges. — Sources : Juges, ni, 31 ; x, 1-5 ; xn, 8-15. Il est assez curieux que les noms des cinq Petits Juges ont l'air de désigner des clans. Thôla est le « fils » aîné d'Issakhar : Genèse, xlvi, 13 ; Nombres, xxvi, 23 ; I Chroniques, vu, 1, 2; — Pouâ, père de Thôla dans Juges, x, 1, est le second «fils» d'Issakhar dans les mêmes passages (mais «Pouwâ» dans celui des Nombres) ; — Yâîr est « fils » de Manassé dans Nombres, xxxn, 41 ; Deutéronome, ni, 14 ; I Rois, iv, 13 ; ■ — Élôn, dont le nom est aussi celui d'une ville, est « fils » de Zabulon dans Genèse, xlvi, 14 et Nombres, xxvi, 26, où il est désigné comme ancêtre éponyme des Élonites ; - — Ibçân et Abdôn sont chefs d'une famille nombreuse qui semble représenter toute une population. Mais ces divers renseignements n'autorisent pas à mettre en doute la réalité historique de la personne des Petits Juges. D'abord un clan peut fort bien se nommer d'après le cheikh qui le fonda comme l'ont montré R. Dussaud {Les
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de haute antiquité. En tout cas, il semble que c'est cette liste qui a fourni le terme de shôphêt ou « Juge » à l'historiographie sacrée pour désigner ces chefs qui, à une ou deux exceptions près, n'auraient pu prétendre à porter le titre de roi. Aussi mérite- t-elle d'être signalée à l'attention.
Bien qu'elle paraisse tronquée aujourd'hui par le retrait de Jephté, nous pourrons retrouver six Petits Juges en ajoutant aux cinq qui lui restent ce Shamgar, fils d'Anath, qui est placé dans les textes soit avant Débora, parce qu'un Shamgar est mentionné dans le cantique de cette prophétesse, soit après Samson, parce que, comme lui, il s'attaqua aux Philistins. Tout ce que nous savons à son sujet par le texte hébreu c'est qu'il abattit six cents Philistins avec un aiguillon à bœufs 1 ; mais quelques versions ajoutent qu'il tua aussi du bétail aux ennemis d'Israël et qu'il jugea ce peuple pendant une année 2.
Arabes en Syrie avant l'Islam, p. 22) et le P. Jaussen (Coutumes des Arabes au pays de Moab, pp. 107 et suiv. ; 313 et suiv.). Puis, comme on ne peut pas supposer que les souvenirs traditionnels aient confondu les chefs de clans de la période des Juges avec ceux de l'époque patriarcale, il reste à admettre que, dans un même clan, les noms propres antiques se perpétuaient dans les générations nouvelles, ce qui apparaît assez naturel. Enfin, comme on connaissait les tombeaux de ces Petits Juges, à supposer même, au pis aller, qu'on se fût trompé comme pour certains tombeaux actuels en Orient, il n'en resterait pas moins que ce souvenir matériel tenace est tout en faveur de la personnalité historique de ces héros. Sur les noms de clan portés par d'autres personnages de cette période, voir, ci-dessus, p. 133, n. 1. — Dans le texte hébreu de I Samuel, xn, 11, il est question d'un Juge du nom de Bedân, inconnu dans notre Livre des Juges. Ne s'agirait-il point d'un Juge ajouté par le deuxième rédacteur de ce Livre, lequel aurait ensuite disparu à la suite de remaniements ? Au lieu de « Bedân » le grec et le syriaque ont « Baraq ».
1. Le sens du mot TDbD, malmâdh ou malmcdh, qui désigne l'instrument dont se servit Shamgar n'est pas sûrement celui d'« aiguillon » ; du moins les versions ne le traduisent pas toutes ainsi : cf. Nestlé, Zei'schrijt fur die alltestamentliche Wissenschafi , xxvin, 1908, pp. 230-231. Schroeder, dans Orientalistiche Literaturzeitung, xiv, 1911, col. 479, propose de corriger -|p3 iribvs en "ipT n^D^DS, et trouve ainsi le mulmullu assyrien, soit un « javelot ». Mais cette conjecture ne paraît pas très heureuse, car le javelot une fois lancé ne peut guère être utilisé de nouvean ; et ici Shamgar abat « six cents Philistins ». En rattachant "rnbn à la racine iob, LMD, «instruire », le idSd est « l'instrument dont on se sert pour dresser les bœufs » ; ce sens est suffisamment appuyé par Osée, x, 11.
2. Juges, m, 31. Quelques versions mentionnent Shamgar non seulement à m, 31, après Éhoudh, où l'on suppose qu'il aurait été attiré par la présence du Shamgar du cantique de Débora, v, 6, mais aussi après xvi, 31, où il fait suite à Samson, et où l'on aurait pu le p'acer parce qu'il s'attaqua comme Samson aux Philistins. On n'a pas de données sûres pour trancher la question de la place primitive. Sur les divers textes se référant à ce Juge (voir Lagrange, loc. cit., pp. 63, 64; Nestlé, dans The Journal 01 theological Studies, xiii, 1912, pp. 424-425^ on peut faire les observations suivantes. Les textes grecs de N, édition aldine, la syro-hexaplaire et la version slave emploient les expressions « il jugea » ou « il sauva » qui ne se trouvent pas dans l'hébreu ; ils ne présentent pas de données chronologiques.
Thôla, fils de Pouâ, fils de Dôdhô, était originaire de la tribu d'Issakhar, mais il vivait en étranger domicilié à Shâmîr, dans
La chronique latine africaine de Lagarde nomme un roi oppresseur Semegar, dont l'oppression dura 20 ans, et qui — détail étrange — défendit les Israélites, puis un Samera qui suivit Samson, fut Juge 1 année, sauva Israël et lui procura une paix de 30 ans. Ce texte latin est de 463. Nestlé cite quelques autres textes qui dépendent de Julien l'Africain, mort après 240 après J.-C. ; ils donnent de même 1 an à la judicature de Semegar ou Sajxavï) ou Sefxei'Yap, 3° ans au repos qu'il procura à Israël, et le placent, eux aussi, après Samson. Enfin Josèphe, tout en plaçant Samgar après Éhoudh comme dans l'hébreu, lui attribue 1 an de commandement, Antiquitates judaicae, v, 4, 3. Cette concordance dans la durée de la judicature de Shamgar pourrait peut-être s'expliquer de la manière suivante. On sait que dans I Samuel, xni, 1, qui voulait indiquer l'âge de Saiil à son avènement et la durée de son règne, le chiffre de l'âge de Saiil avait été laissé en blanc ; si bien que le texte actuel ... —•• VlNtf naurja a pu être traduit dans la Vulgate par « Filius unius anni erat Saul... ». Ne se serait-il point passé quelque chose de semblable pour Shamgar ? De plus, le texte de I Samuel, xiii, 1, qui ne se trouve pas dans B et dont le caractère de verset rédactionnel est assez évident, pourrait bien avoir été intercalé dans l'hébreu assez tardivement. N'en serait-il point de même pour le verset relatif à Shamgar ? S'il y a eu un moment où le texte original ne le comportait pas et qu'il y fut introduit plus tard, par exemple à m, 31, on comprend qu'en complétant les exemplaires d'après celui qui le contenait on ait préféré le transférer après Samson à xvi, 31 ; mais l'hypothèse contraire est encore plus vraisemblable en raison de l'attraction exercée par le Shamgar du cantique de Débora.
Si cette conjecture est suffisamment fondée, elle serait en faveur de la réalité de Shamgar, fils d'Anath, Juge d'Israël, et elle expliquerait en partie la variété des formules qui présentent ce personnage. Elle expliquerait aussi que la chronique africaine signalée plus haut, ayant trouvé un Shamgar tantôt après Éhoudh, tantôt après Samson, ait combiné si bizarrement cette double donnée, en faisant du premier un oppresseur et un défenseur d'Israël. Notons enfin que les formules du groupe N, etc. indiquées ci-dessus sont assez voisines des formules des Petits Juges par le début « et après lui se leva Shamgar... et il jugea Israël... » ; elles seraient peut-être préférables à l'hébreu actuel, et, en conséquence xvi, 31, où elles les placent, serait peut-être bien la place primitive de Shamgar, ou, mieux encore, Shamgar aurait fait primitivement partie de la liste des Petits Juges et en aurait été séparé par suite de l'intercalation de Samson entre xn, 15 et xvi, 31.
Quelques exégètes ont contesté l'existence de Shamgar Juge, et préféré un Shamgar oppresseur qui serait celui de Juges, v, 6. Mais, là, Shamgar est mis en parallèle avec Yaël dont la mention peut, en effet, paraître étrange, mais qu'il n'y a pas de vraie raison de rejeter. On ajoute que Shamgar Juge ne rentre pas dans le cadre chronologique du Livre des Juges et que son nom est un nom païen, Shamgar n'étant pas hébreu mais peut-être hittite, (cf. Sangara, Sangar, nom d'un roi de Carchémish, au ixe siècle, Keilinschrijtliche Bibhothek, 1. 1, pp. 107, 159) et Anath étant une déesse. Ces constatations n'autorisent pourtant pas à mettre en doute l'existence de ce personnage. S'il fut ajouté tardivement, pourquoi ne serait-ce pas d'après une source historique ? n'a-t-on pas ajouté de même et l'histoire de Jephté, et le chapitre xvi de Samson, et les deux appendices ? D'autre part, les noms païens étaient alors courants chez les Hébreux, comme le montre l'emploi des noms composés en Baal ou en Mélék, et, de même que le nom de Samson était dérivé de celui de Beth-shémésh, celui d'Anath pouvait bien l'être de ceux des antiques villes de Beth-Anath ou d'Anatôth ; du reste ce nom d'Anath pouvait si bien être porté par un Hébreu qu'on trouve les noms Anath-Béthel et Anath-Yahou chez les Juifs de la colonie d'Éléphantine, au ve siècle avant J.-C.
Aussi, identifier Shamgar avec Shamma, fils d'Élâ ou fils d'Aghê, de II Samuel, xxiii, 11, en raison de la similitude des noms et des prouesses, c'est une extrémité à laquelle on peut être tenté de se rendre si l'on veut trouver un remplaçant à un Shamgar, fils d'Anath, impossible ; mais, vraiment, elle ne se justifie pas.
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la Montagne d'Éphraïm, où il fut enterré après avoir jugé pendant vingt-trois ans 1.
Yâîr, du Galaad dans l'Outre-Jourdain, exerça sa judicature pendant vingt-deux ans2. Il semble avoir été un cheikh de haut rang, car il avait trente fils, qui montaient trente jeunes ânes comme les cheikhs du temps de Débora montaient des ânesses. Une tradition topographique retrouvait son nom dans les Hawwôth-Yâîr, qui étaient probablement des villages de tentes se déplaçant rarement et habités par des semi-nomades ; on vit longtemps ces douars dans le Galaad septentrional, en face de la plaine de Beth-shean3. C'est dans cette région qu'il conviendrait de chercher Oâmôn où Yâîr fut enterré4.
Ibçân jugea pendant sept ans5. Lui aussi était un cheikh dont le clan s'était créé de nombreuses relations avec d'autres familles, car on dit qu'il maria ses trente filles au dehors et que, du dehors
i. Juges, x, i, 2. En rattachant Thôla à Abimélék, le rédacteur a probablement voulu simplement lier la liste des Petits Juges à l'histoire précédente ; pourtant, il est assez curieux que la Vulgate ajoute, en apposition à Pouâ, « patrui Abimelech », au lieu de « le fils de Dôdhô ». Shâmîr n'est pas identifiée.
2. Juges, x, 3-5. Sur la situation du clan de Yâîr, voir ci-dessus, p. 79.
3. Le sens du mot « Hawwôth » qui ne se trouve employé qu'à propos de Yâîr est tiré de l'arabe hiwâ, qui désigne un groupe de tentes dressées les unes près des autres. La mention, au verset 4, des trente « villes » : nny, Kârîm, après celle des trente « ânons » : nn»?, *ayârîm, pourrait bien être due à une sorte de jeu de mots comme on en trouve si souvent dans la Bible à propos des étymologies attribuées aux noms propres. Aussi pourrait-il se faire qu'il y eût eu un autre Yâîr, qui aurait donné son nom à ces douars ; c'est celui qui est cité dans Nombres, xxxn, 41, avec le titre de « fils de Manassé » et qui enleva cette région aux Amorrhéens. Il faut du reste observer que le nombre des villes, qui, ici, correspond à celui des ânons, intentionnellement sans doute, n'est point partout le même ; dans le passage de Juges, x, 4, qui nous occupe, les Septante ont lu « trente-deux » pour les fils, les ânons et les villes, l'uniformité étant rétablie sur un chiffre différent ; mais dans Josué, xm, 30, il y a soixante Hawwôth- Yâîr, qui sont des villes, et dans I Chroniques, 11, 22, on trouve vingt-trois villes. Quand on ajoute à cette incertitude le fait que dans Josué, xni, 30, et Deutéronome, ni, 14 (Vulgate, 13) ces douars ou ces villes sont situées dans le Basan alors que dans Juges, x, 4 et I Chroniques, n, 22, elles le sont dans le Galaad. (sur ce point voir ci-dessus, p. 7q, n. 2), on devra convenir que les traditions relatives à ces divers détails étaient assez flottantes et que les écrivains sacrés les ont enregistrées sans prétendre leur donner une précision qu'elles ne possédaient point.
4. Qâmôn où était enterré Yâîr n'est point identifiée ; elle pourrait correspondre à une Kajxouv, mentionnée par Polybe, v, 70, 12, comme se trouvant dans ie voisinage de Pella, aujourd'hui Tabakat Fahil, dans le Ghôr, à l'est du Jourdain, à peu près en face de Beth-shean ; on propose, pour localisation, Qoumêm ou mieux Qamm, notablement au nord-est de Fahil, et à l'ouest d'Irbid.
5. Juges, xn, 8-10. La formule commence par « après lui », qui semble ainsi faire d'Ibç n ie successeur de Jephté dont l'histoire précède. On a déjà noté à propos de Yâîr qu'il ne faut sans doute pas prendre cette transition dans la rigueur du terme.
aussi, il fit venir trente épouses pour ses trente fils. Ce détail montre assez comment, à cette période des Juges, on ne s'attachait déjà plus aussi rigoureusement aux usages anciens qui imposaient le mariage dans la parenté. Ces unions entre clans différents contribuaient du moins à fusionner les tribus, à abaisser les barrières que dressait entre elles l'antique société nomade, et, par suite, à former une nation hébraïque plus homogène. Ibçân était originaire de Bethléem, où l'on montrait son tombeau. S'agit-il de la Bethléem de Juda ou de celle de Zabulon ? L'absence de spécification par le texte semblerait indiquer qu'il s'agit de la première qui était plus connue que l'autre ; mais l'ensemble de la liste des Petits Juges comme la teneur générale du Livre des Juges donneraient plutôt à penser que c'est la Bethléem israélite, située près de Nazareth, qui est en vue, car ces écrits ne connaissent et ne racontent guère que ce qui s'était passé en Israël 1.
Élôn, un Zabulonite, jugea pendant dix ans ; il fut enterré dans le territoire de sa tribu en une ville d'Élôn, laquelle, détail assez étrange, aurait porté le même nom que lui 2.
Enfin, Abdôn, fils de Hillêl, de la ville de Pirâthôn, était un cheikh riche et le maître d'une grande famille ; il avait quarante fils et trente petits-fils qui montaient, comme les fils de Yâîr, soixante-dix jeunes ânes. Après avoir jugé huit ans, il mourut et fut enterré à Pirâthôn qui se trouvait dans le pays d'Ëphraim, près du Mont de l'Amalécite 3.
1. La Bethléem de Zabulon est aujourd'hui Beit-lahm à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Nazareth.
2. Juges, xii, 11, 12. Le nom de la ville est Ayyâlôn en hébreu, 'AtXwjx (v) ou AiXstjx en grec ; il n'est pas donné par la Vulgate. On suppose que le nom du héros,
assez voisin de celui de la ville, en aurait modifié l'orthographe ; mais on ne sait pas au juste ce qu'il en est.
3. Juges, xii, 13-15. Pirâthôn est généralement identifiée avec Fercatâ, à une dizaine de kilomètres au sud -ouest de Naplouse ; d'autres prêtèrent identifier ce village à Ophra de Gédéon. A la fin du verset 15, il est dit que « Pirâthôn (se trouvait) dans le pays d'Éphraïm, au Mont de l'Amalécite » ; un groupe de manuscrits grecs qui porte ev opsc 'Ecppdujx ev y^ SeXXtJ[a a suggéré de rapprocher SeXX^fx du pays de Sheâlim que I Samuel, ix, 4, signale à peu près dans cette région ; du reste un Abdôn est mentionné dans une liste généalogique relative à Benjamin, dans I Chroniques, vm, 23, 30 ; ix, 36. Mais, comme nous ne connaissons pas toutes les dénominations topographiques de l'ancien Canaan, on ne peut vraiment pas assurer qu'il n'y avait pas un « Mont de l'Amalécite » en Éphraïm, qui pourrait rappeler un fait du passé ou une colonisation locale très ancienne ; il y avait bien un « Bois d'Éphraïm » dans le Galaad, II Samuel, xvm, 6.
Ces renseignements sur les Petits Juges se réduisent, en somme, à bien peu de choses ; ils ne fournissent que quelques détails tout personnels ; à part ce qui est dit des exploits de Shamgar, rien ne nous fait connaître les services que ces héros rendirent à leurs concitoyens 1. Nous aurions tort d'en conclure qu'ils furent des personnages de second rang. Si ce qui a été dit un peu plus haut au sujet de la liste sommaire des six Petits Juges et de l'addition dans cette liste des longs détails relatifs à Jephté s'approche assez de la vérité, nous conclurons plutôt que les souvenirs traditionnels ou même les documents écrits pouvaient conserver sur ces Libérateurs beaucoup plus de choses que le texte sacré ne nous en a transmis. On connaissait avec exactitude le nombre des années qui s'étaient écoulées depuis leur premier haut fait jusqu'à leur mort ; comment n'aurait-on pas connu aussi ce haut fait ? Et les visiteurs de leurs tombeaux, qui étaient désignés avec assurance, ne devaient-ils pas, selon l'usage de l'Orient, savoir et raconter les prouesses des morts vénérés qui y reposaient ? Jamais nous ne pourrons assez regretter que les rédacteurs inspirés aient puisé d'une main si réservée à leurs sources orales et écrites. Il est vrai qu'ils avaient à accomplir une tâche plus importante que celle de préparer un aliment à la curiosité de la future histoire.
Si peu développés que soient, à notre gré, les textes qui mentionnent les Petits Juges, ils témoignent assez haut de l'attachement professé par l'ancien Israël envers les représentants de sa vieille noblesse. Trois d'entre eux, Yâîr, Ibçân et Abdôn, étaient des chefs de famille ou de clan autour desquels se pressaient de nombreux descendants, et les tombeaux de tous faisaient l'objet d'un véritable culte, qui se perpétuait de génération en génération. Déjà dans le cantique de Débora on a entendu le poète parler des nobles avec une admiration significative : tandis que le peuple s'était généreusement levé pour le combat c'étaient eux qui avaient assumé un commandement difficile, soutenu les courages, entraîné à la victoire 2. Ici et là, se reconnaît le type de l'ancien cheikh d'Israël, qui gagne les cœurs des mem-
1. On peut supposer que ceux d'entre eux qui vécurent à l'ouest du Jourdain s'attaquèrent aux Cananéens.