CHAPITRE IX
La pénétration des Philistins dans les territoires danite et judéen ; — mollesse des Hébreux à se défendre ; — les héros isolés ; — ils intéressent moins l'histoire qu'ils n'aident à comprendre leur milieu.
Samson : — La tradition locale sur son origine ; — ses aventures : — son mariage avec une Philistine, — les chacals, — la mâchoire d'âne, — les portes de Gaza, — la trahison de Dalila; — la déchéance, — les colonnes de l'édifice de Gaza.
L'œuvre et le caractère de Samson.
Par leurs coups d'éclat, leur parole entraînante et leurs victoires, les Juges de la première période, Othniel, Éhoudh, Débora, Gédéon, Jephté et les autres moins connus ou même inconnus de nous avaient réussi à donner une stabilité plus grande à l'occupation israélite en Canaan. Les années qui suivaient leur apparition ouvraient des ères de paix, de prospérité et de ferveur dans une longue histoire de laisser-aller religieux, d'abaissement social et de troubles politiques. A force d'échouer dans leurs entreprises, les étrangers de l'intérieur se résignaient à leur sort de vaincus et ceux de l'extérieur s'imposaient de respecter les frontières.
A l'époque où nous sommes parvenus, la première moitié du XIe siècle avant J.-C, les tribus hébraïques sont donc à peu près maîtresses de Canaan. C'est l'heure où un ennemi plus redoutable que tous les autres va se lever contre elles. Il se glissera lentement sur leur territoire, puis s'y précipitera avec la violence d'un torrent qui s'exaspère à heurter des obstacles ; il fera peser sur elles une oppression lourde et humiliante ; il menacera même leur indépendance nationale. Cet ennemi, c'est le peuple philistin. Du moins, ces années terribles amèneront-elles les tribus à oublier pendant près d'un demi-siècle leurs querelles opiniâtres ;
jamais plus elles ne se montreront unies comme elles sauront l'être pour tenir tête à cet envahisseur puissant ; la royauté sortira de ce rapprochement si longtemps retardé et, répondant à un impérieux besoin, jettera dès l'abord un éclat dont elle ne brillera plus jamais. Les Philistins qui vont amener Israël à deux doigts de sa perte se trouveront être, en définitive, l'instrument providentiel de son organisation en un véritable État.
Après leur défaite par Ramsès III vers l'an 1200, les Philistins et leurs alliés s'étaient installés dans la plaine côtière depuis le sud du Carmel jusqu'à Gaza. Autant que l'on en puisse juger d'après les données très sommaires de la Bible, ils ne cherchèrent à entamer la Montagne qu'après s'être solidement établis dans leur plaine et ils y pénétrèrent par la région qui faisait face à leur frontière entre Ékron et Gath. C'était là que les tribus de Dan et de Juda habitaient. Dan ne semble pas avoir été très dense ; Juda paraît avoir été timide et pacifique. Aussi furent-ils bientôt envahis par leurs voisins égéens plus entreprenants et plus batailleurs. Ils les voyaient, s'étendant chez eux comme une tache d'huile, se glisser dans les vallées largement ouvertes sur la plaine, prendre pied dans les villages des premières hauteurs, tantôt se mêler à la population hébréo-cananéenne et tantôt former au milieu d'elle des colonies philistines ; jusque dans l'intérieur du pays, où ils ne résidaient pas à demeure, ces intrus se faisaient craindre par le sans-gêne de leur rapine et la sévérité de leurs répressions.
Contre cette invasion qui ne semble pas avoir jamais pris dans cette région les allures d'une conquête sanglante, les Hébreux se défendaient mollement. Ils étaient épouvantés par le Philistin bien armé et méthodique, qui n'avait rien perdu de son expérience de mercenaire ni de ses goûts d'aventurier en s 'établissant pour toujours dans sa nouvelle patrie. A^ussi se réfugiaient-ils dans une sorte de prostration résignée, reculant devant les empiétements de leurs oppresseurs, cédant à leurs exigences, végétant silencieusement à leurs côtés, évitant de provoquer leur courroux ; ils désespéraient presque de pouvoir les refouler jamais. Seuls, quel- La période des Juges. 13
ques individus isolés : un Samson, un Shamgar, fils d'Anath l: trouvèrent dans leur foi religieuse et dans leur indignation patriotique assez de hardiesse pour se dresser en face de cet ennemi audacieux, pour le harceler sans répit de leur haine et de leurs coups. Ils étaient comme les avant-coureurs du relèvement national. Un jour, jour encore lointain, le peuple à bout de patience et rempli de courage par un chef décidé se lèvera tout entier pour reconquérir avec le secours d'en haut son territoire et sa liberté. Mais rien ne fait encore prévoir ce sursaut ni présager ce triomphe. La masse est trop déprimée pour aller au delà d'un intérêt craintif pour ces héros. On n'ose pas les imiter, ni les suivre, ni les soutenir, ni même les approuver trop haut. Toutefois, on les admire au fond de soi ; on s'intéresse à leurs aventures, qu'on écoute raconter et qu'on répète avec un plaisir mêlé de fierté ; on rit discrètement des bons tours qu'ils jouent aux ennemis dont on a peur, des coups de poing sonores qu'ils leur assènent, des ripostes imprévues qu'ils leurs lancent ; et si ces héros de village ont un petit travers, on s'en amuse avec sympathie et bonne humeur, car n'est-il pas piquant, par exemple, que Samson ait des muscles si vigoureux avec un cœur si faible ?
Ces héros populaires se retrouvent chez tous les peuples aux époques à demi vides de faits qui précèdent les grands mouvements nationaux 2. A vrai dire, leurs exploits n'ont point par eux-mêmes une grande importance ; l'ennemi ne souffre pas beaucoup de quelques meurtres ou de l'incendie de quelques gerbes ; son oppression n'en est pas rendue moins lourde et, au contraire, elle peut devenir plus tracassière par manière de représailles. Mais le souvenir de ces prouesses, les récits imagés qu'elles inspirent, le ridicule qu'elles jettent sur l'ennemi, la preuve qu'elles fournissent de la possibilité de le battre si l'on osait enfin l'attaquer, la persuasion que Dieu pourra bien donner à un peuple entier une part de cette force merveilleuse qu'il a
i. Sur Shamgar, fils d'Anath, voir, ci-dessus, chapitre vin.
2. Sans remonter jusqu'au légendaire Hercule, on trouvera dans les anciens auteurs arabes de nombreux récits de héros du désert, qui ont la même saveur que les récits relatifs à Samson. Le Hamâsa, par exemple, ou le Kitâb el-aghâni renferment de ces récits de bravoure où la force, l'habileté, l'imprévu, la galanterie, la magnanimité et les trouvailles de « mots » se disputent tour à tour l'intérêt du lecteur. L'Angleterre a eu Robin Hood et nous, le Grand Ferré, pour ne citer que deux noms auxquels il est facile d'en ajouter beaucoup d'autres
accordée à un homme isolé, tout cela finit par ranimer les courages et par faire naître l'espoir de la délivrance.
Les traditions hébraïques recueillies par l'écrivain sacré nous présentent en Samson l'un des types les pins heureux de ces héros nationaux. Mais, comme ceux-ci, Samson ne fournit à l'histoire générale qu'une anecdote et à l'histoire religieuse qu'un exemple. Pourtant, si ses exploits solitaires n'ont pas eu sur les événements une répercussion appréciable, il n'est pas tout à fait sans signification pour l'historien. Par quelques traits de son caractère et quelques incidents de sa vie, il nous aide à mieux connaître son temps. Son isolement en révèle l'atonie générale ; son yahvvéisme rigoureux, la persistance de la foi dans les milieux populaires ; sa sensualité, l'étrange liberté des mœurs ; son mariage et ses fréquentations chez les Philistins, la facilité et l'étendue des rapports d'Israël avec les populations au milieu desquelles il vivait. Il n'est même pas jusqu'à ses aventures amoureuses qui ne nous révèlent dans un jour un peu cru tout un côté de la vie d'alors. A regarder ces scènes d'un pittoresque ingénu, on comprend mieux les plaintes des âmes austères comme les prohibitions de la loi au sujet des contacts trop faciles avec les femmes infidèles, et l'on devine mieux à quelles défaillances morales et religieuses s'exposaient ceux qui subissaient si volontiers le charme des païennes. Samson peut bien n'avoir joué dans l'histoire qu'un rôle de second rang, n'avoir exercé sur ses compatriotes qu'une action indirecte et lointaine, il personnifie un aspect important de la vie morale d'une époque ; à ce titre, il mérite quelques pages.
Samson * appartenait à la tribu des Danites, qui vivait à
1. Samson. — Sources : Juges, xm-xvi. Les chapitres xiv-xvi présentent une série d'anecdotes qui semblent se rattacher, par leur rédaction, au même groupe littéraire que l'histoire du Lévite de Mikhâ et celle de la captivité de l'arche dans I Samuel, v et vi ; le chapitre xm n'est peut-être pas entièrement de la même école historique. Les additions et retouches ne sont pas notables. Le rédacteur a mis une courte introduction (xm, 1) aux anciens récits qu'il citait et, détail curieux, il semble qu'il avait terminé son extrait avec le chapitre xv qui se clôt par la conclusion chronologique habituelle ; on dirait qu'il eût voulu laisser de côté le chapitre xvi où sont racontées les aventures peu édifiantes de Samson à Gaza et dans la vallée de Soreq ; la conclusion chronologique est reprise à la fin de ce chapitre xvi. S'il y eut réellement deux étapes dans la rédaction de l'histoire de Samson qui nous est donnée, cela pourrait laisser supposer que les anecdotes relatives à ce héros étaient assez nombreuses et que le rédacteur sacré ne nous en aurait conservé qu'une partie.
Il est de la nature de ces récits héroïques de manquer à peu près totalement de
l'étroit au milieu des Amorrhéens indigènes et des Philistins envahisseurs sur les dernières collines de la Montagne et dans les
perspective chronologique. De fait, dans l'histoire de Samson, tout se suit avec une rapidité déconcertante ; elle ne frappe nulle part autant que dans la série des tentations de Dalila, qui y perdent ainsi en vraisemblance. C'est à nous à restituer ou du moins à supposer les intervalles de temps voulus, dont les conteurs ne se souciaient guère.
On sait que l'interprétation mythique de la personne, des exploits et des aventures de Samson a suscité toute une littérature aussi intéressante par la multiplicité des détails relatés que médiocre par la solidité des résultats acquis. Pour certains, tout est légendaire et mythique dans ces récits; pour d'autres, qui sont frappés par l'exactitude des tableaux qui 3^ représentent la vie de cette population mixte des confins hébreux, si beaucoup de traits ont la vraisemblance du réel, plusieurs ne doivent leur existence qu'au folk-lore mythologique. Et comme la différence des temps ne permet plus guère de mettre en avant l'Hercule grec qui serait plutôt un descendant de Samson, et que le Melqart tyrien ne ressemble à Samson que dans la mythologie grecque qui l'a rapproché d'Hercule, c'est au héros babylonien Gilgamès que l'on demande aujourd'hui de servir de protoytype à Samson. Il existe, en effet, entre eux divers points de ressemblances, dont on pourra se faire une idée par l'étude assez nuancée de C. F. Burney (The Book of Judges, pp. 391 et suiv.). Mais ces rapprochements, qu'on les croie nombreux ou presque rares, suggèrent les réflexions suivantes.
D'abord, il n'est pas étonnant qu'entre deux héros antiques il puisse se rencontrer des points de contact, car même celui qui est légendaire n'est imaginé et dépeint qu'à l'aide de traits copiés, tout au moins, sur la réalité. — D'autre part, la simplicité si vivante des récits relatifs à Samson s'explique en somme bien mieux par des faits réels que par une épuration de données mythologiques, épuration qu'on devrait supposer infiniment heureuse puisqu'il ne faut rien de moins qu'une sagacité d'une pénétration pénible pour en retrouver les traces. — En outre, la description du milieu où vécut et opéra Samson offre une telle netteté et un tel cachet d'exactitude qu'elle ne s'explique que par la mise en œuvre de souvenirs précis, soit traditionnels soit confiés de très bonne heure à l'écriture. A l'époque de la royauté où les Philistins étaient partout refoulés hors du territoire d'Israël, on n'aurait pas imaginé qu'ils en avaient été les maîtres ; la mémoire de ces tristes temps survivait donc encore et, avec elle, la mémoire des quelques actions d'éclat qui en avaient à peine interrompu et n'en avaient pas dissipé la craintive inaction. — Enfin, si l'on ne peut évidemment pas prouver que toutes les anecdotes et tous les détails de cette histoire appartiennent à la réalité, on en peut signaler quelques-uns tout au moins qui s'expliquent très naturellement par les circonstances et qu'il n'y a pas de raison de rattacher à la mythologie : le nom de « Samson », qui dérive en effet de Shémésh, « Soleil », s'explique au mieux par l'influence cananéenne du sanctuaire de Beth-shémésh, au voisinage duquel vivaient les parents de Samson ; les longs cheveux de celui-ci, qui rappelleraient les rayons du soleil, rappellent bien mieux le vœu de la chevelure, pratique guerrière attestée par le cantique de Débora et pratique ascétique attestée par l'histoire de Samuel ; l'épisode du lion déchiré, celui des renards capturés ont leur équivalent dans des faits réels qui seront signalés et n'ont rien de mythique ; les faiblesses de cœur de Samson, il n'est pas besoin de recourir à Hercule ou à Gilgamès pour les expliquer ; enfin, comme on le notera ci-dessous, sa force n'est pas tellement liée à sa longue chevelure qu'il faille méconnaître l'élément moral très accentué des récits.
S'il fallait admettre une influence mythique sur toute cette histoire, on pourrait penser qu'elle ne consista guère qu'en unt réaction inconsciente sur le choix des traits historiques du héros populaire. En supposant que les Hébreux aient effectivement connu les mythes solaires — ce qui est possible, puisqu'ils se trouvaient mêlés à une population où ces mythes circulaient sans doute sous formes d'historiettes — on imaginerait facilement qu'ils aient surtout retenu de Samson ce qui ressemblait à ce qui se racontait déjà des héros du folk-lore. Mais il ne semble pas
premières vallées de la Plaine, à peu près à la hauteur de Jérusalem. Les souvenirs relatifs à sa naissance semblent se rattacher à une roche-autel de la région *. Alors que sa mère n'avait pas encore eu d'enfant, elle se trouvait un jour seule dans les champs. Elle y fut abordée par un personnage inconnu qui lui annonça la naissance d'un fils et lui recommanda de s'abstenir de boissons fermentées comme de mets impurs, parce que cet enfant devrait être consacré à Dieu et serait le premier à délivrer Israël des mains des Philistins. Elle fit part à Manoé, son mari, de cette rencontre et de ces recommandations. Mais FJanoé voulut tout savoir par lui-même, et, sur la prière instante qu'il en fit à Yahwè, le personnage reparut quelque temps après. Cette fois encore la femme était seu]e ; elle courut en hâte prévenir son mari. Celuici venu, le visiteur lui renouvela son message et ses avis, mais en y mettant une telle réserve que Manoé, curieux et intrigué, lui proposa le repas de l'hôte pour l'amener à se découvrir un peu. L'inconnu refusa ; il conseilla d'offrir plutôt un sacrifice à Yahwè. Peu satisfait de le voir esquiver son stratagème, Manoé le pria de dire du moins son nom afin de pouvoir lui faire parvenir un cadeau dès que la bienheureuse prédiction se serait réalisée. L'inconnu se déroba encore une fois. « Pourquoi donc, dit-il, me demandes-tu mon nom, quand il est « Merveilleux » ? Alors,
que l'on aurait à dépasser cette réaction d'ordre purement psychologique, ni que l'on puisse vraiment montrer dans l'histoire de Samson des faits qui ne seraient pas réels mais qui seraient empruntés de toutes pièces à là mythologie. Quant à l'interprétation mythique dont on aurait pu les surcharger plus tard, sinon dans les milieux populaires, du moins dans les milieux où l'esprit s'engouait de cette sorte de raffinement, elle n'est assurément pas improbable, mais, si elle exista, elle n'intéresse et n'infirme en rien la matérialité des faits sur lesquels elle se serait exercée.
Aussi, tout ce que l'on a dépensé de science et d'ingéniosité pour enlever à Samson et à ses faits et gestes tout ou partie de leur réalité historique ne paraît guère avoir eu d'autre résultat que de montrer comment les mythes avaient dû naître par réflexion religieuse ou philosophique sur des événements soit communs soit extraordinaires, avant que, mis en goût par ces premiers essais, on ne se lançât follement dans l'invention de faits invraisemblables.
1. Peut-être les souvenirs et les récits traditionnels s'attachaient-ils à un autel situé à 800 mètres environ au sud-est de Soreâ ; c'est un « bloc carré de 3 m. 70 de côté et près de 2 mètres de haut. Des escaliers montent sur deux faces à la plateforme ». Cf. Revue Biblique, 1898, pp. 123, 124 avec une illustration. Il faut toutefois observer que cet autel taillé et avec des degrés pourrait être plutôt cananéen qu'israélite, du moins si l'on veut admettre que les Hébreux se conformèrent toujours à la lettre RExode, xx, 25, 26, qui proscrit et la taille par le fer et les degrés pour les autels de Yahwè. Du reste, le récit de la théophanie, Juges, xm, 19, semble plutôt avoir en vue une saillie de rocher qu'un bloc de pierre.
comprenant à moitié, Manoé offrit sur une saillie de rocher un chevreau et du froment en holocauste à « Yahwè qui fait des Merveilles ». L'holocauste brûlait et sa flamme montait vers le ciel quand tout à coup Manoé et sa femme aperçurent l'inconnu s'élever dans la flamme et disparaître à leurs yeux. Ils se prosternèrent aussitôt la face contre terre pour ne pas le voir, car Manoé, ayant enfin compris qu'il avait eu devant lui l'Ange de Yahwè, était saisi d'une grande peur de mourir. Mais sa femme, qu'une piété plus douce inspirait, essaya de le rassurer : comment Yahwè pourrait-il se montrer si redoutable après avoir été si bon ?
Cette femme mit un fils au monde et lui donna le nom de Samson. L'enlant grandit, comblé des bénédictions divines. Par une disposition de ses parents prise par eux dès avant sa naissance il était naziréen, c'est-à-dire « voué » ou « consacré » à Yahwè. La principale obligation qui, pour lui, découlait du vœu était de laisser croître sa chevelure sans y faire jamais porter le rasoir. C'était là une pratique ancienne. Elle était assez répandue chez les guerriers, qui, en partant pour une campagne ou une expédition, juraient de ne pas couper leurs cheveux qu'ils ne fussent revenus vainqueurs ; mais elle avait aussi la valeur d'une pratique ascétique que s'imposaient les membres permanents ou occasionnels de certaines confréries religieuses l. C'est en quelque façon à ce double titre d'ascète et de guerrier que
1. Ne pas raser sa chevelure était une des obligations du naziréen, avec l'abstinence de toute boisson fermentée et l'attention à éviter le contact des cadavres. Cette pratique semble déjà mentionnée dans le cantique de Débora, Juges, v, 2 ; on la retrouve à propos de Samuel, I Samuel, 1, 1 1 ; elle est détaillée dans Nombres, vi, parmi les rites du naziréat, voir ci-dessous, p. 311. Les anciens Arabes la suivaient aussi, notamment les guerriers qui s'engageaient dans une guerre de vengeance ; ils promettaient, entre autres abstinences, de ne pas couper leurs cheveux avant le succès de leur campagne. Dans le naziréat temporaire et chez ces Arabes, les cheveux coupés à l'expiration du vœu étaient offerts en offrande religieuse. Pour Samson comme pour Samuel le vœu de la chevelure devait durer toute la vie. Il est probable qu'aux temps historiques il n'y avait là qu'une pratique ancienne dont on ne connaissait ni ne cherchait la signification, un rite accoutumé dans certaines circonstances. Peut-être était-ce simplement le renouvellement de l'usage des ancêtres de ne pas se couper les cheveux, de même que l'abstinence du vin et du pain fermenté restaurait l'antique manière de vivre des nomades, étrangers à la culture de la vigne et du blé. Souvent la religion, qui est de sa nature une tradition tenace, garde ainsi sous forme de rites des usages tombés en désuétude par suite du changement de civilisation. Il semble que voir dans le vœu de la chevelure chez les hommes l'intention de consacrer à la divinité des parties du corps où la vie est particulièrement active — les cheveux, comme on sait, continuent à pousser sur le cadavre — serait prêter à un Samson ou même à un Chanfara, le poète vigoureux de la Lâmiyya el-Arab, des pensées subtiles auxquelles ils ne s'arrêtaient guère
Samson gardait toute sa chevelure, qu'il portait partagée en sept nattes1. Tant qu'il resta fidèle à son vœu et à sa mission, il fut soutenu par Yahwè, qui lui conféra une force merveilleuse2.
C'est à propos d'une femme philistine que Samson inaugura ses exploits. Il l'avait vue à Thimnâ3, \illage des confins de la Shephêlâ peuplé de Philistins et voisin de Soreâ où il habitait. Elle lui avait plu ; il s'en était épris ; il voulut l'épouser. Ses parents, scandalisés de voir leur fils, un enfant de miracle, un naziréen de Diea, s'unir à une infidèle, fille de ces incirconcis qui opprimaient le peuple de Yahwè et compromettaient par leur influence la pureté de sa religion, s'opposèrent à un pareil mariage. Mais Samson continua à voir la Philistine et, l'aimant de plus en plus, décida malgré tout de s'unir à elle. Dans l'une de ses allées et venues entre Soreâ et Thimnâ, il déchira un lionceau ; le jour même où il allait se marier, il trouva dans la carcasse de la bête un peu de miel déposé là par un essaim d'abeilles sauvages4.
Aux réjouissances de la noce qui duraient une semaine assistaient une trentaine de Philistins du village, tous en disposition de faire bonne chère et de s'égayer aux dépens de ce gros garçon