Juges, xvi, 13, 14 d'après quelques versions
2. La force merveilleuse de Samson, on l'oublie souvent, ne tenait à sa chevelure qu'autant que celle-ci manifestait, si l'on peut dire, les dispositions de l'âme du héros à l'égard de Yahwè ; il est fort tant qu'il est fidèle à son vœu en conservant sa chevelure ; il « devient comme un autre homme » dès qu'une faiblesse de cœur l'amène à préférer son amour pour Dalila à l'observance rituelle qui le liait à son Dieu. Voir aussi ci-dessous, p. 207, n. 1.
3. Il exiscait plusieurs villes de ce nom. Celle qui appartenait à la tribu de Dan (Josuê, xix, 43) et dont il est question ici s'identifie avecTibné sur la rive gauche du ouâdy Eç-Çarâr, à deux petites heures au sud-ouest de Soreâ et à moins d'une heure à l'ouest de Beth-shémésh.
4. Le lion d'Asie, d'une taille inférieure à celle du lion d'Afrique, était une des calamités de l'ancienne Palestine. La Bible le mentionne souvent. Il se tenait de préférence dans les fourrés du Jourdain, sur les hauteurs de l'Hermon, dans le désert de Juda. Amos, le berger-prophète de Tekoa, qui l'avait entendu rugir, comparait à l'impression d'invincible terreur alors ressentie, l'impression que laissait en son âme l'inspiration prophétique envoyée par Yahwè. C'est à peu près dans la contrée où Ramsès III, marchant contre les Philistins, charmait la monotonie des étapes en chassant le lion, que Samson déchira son lionceau. De la bête tuée par Samson dans les vignes, « les oiseaux du ciel et les bêtes des champs » eurent vite fait, comme cela se passe encore aujourd'hui pour les cadavres abandonnés, de dévorer les chairs et de ne laisser qu'un squelette que le soleil dessécha et blanchit. De l'exploit de Samson on peut rapprocher ceux de David, I Samuel, xvn, 34 et suiv., et de Benayyâ, II Samuel, xxm, 20. Burney, loc. cit., p. 358, signale de plus une prouesse analogue mentionnée par Pausanias, vi, 5.
d'Hébreu qui, par ailleurs, n'était pas sans les inquiéter un peu. Mais une malencontreuse énigme lancée par Samson au milieu des gais propos fit planer sur la fête une ombre inquiétante; il y allait d'un enjeu de trente larges vêtements de lin et de trente vêtements de rechange, et l'on avait huit jours pour deviner le sens de ces mots du marié :
De celui qui mange sortit ce qu'on mange Et de qui est fort, quelque chose de doux.
Les convives avaient beau chercher, ils ne trouvaient pas. La honte de passer pour moins fins que l'étranger et la mortification d'avoir à payer l'enjeu les mirent hors d'eux-mêmes ; ils menacèrent l'épousée de lui faire un mauvais parti si elle ne s'arrangeait pas d'une façon ou d'autre pour les tirer d'embarras. Elle versa tant de larmes parmi ses caresses que Samson poussé à bout lui confia le sens de son énigme : il était vaincu par sa femme ; c'était sa première défaite. Mais si son cœur avait faibli, ses bras, cette fois, lui restaient. Le soir du septième jour, au moment où, se croyant déjà deux fois triomphant, il allait pénétrer dans la chambre nuptiale, les invités s'approchèrent et lui dirent :
Quoi de plus doux que « Miel » ?
Quoi de plus fort que « Lion » ?
Décontenancé et furieux, Samson leur riposte :
Faute de faire labourer ma génisse Vous n'auriez pas trouvé mon énigme,
puis, saisi par l'esprit de Yahwè, il quitte sa femme et la noce, descend à Ascalon 1, y tue trente Philistins et envoie leurs dépouilles à ses partenaires malhonnêtes. Après quoi, toujours enflammé de colère, il rentre chez ses parents. Peu après, le garçon d'honneur épousait sa femme 2.
i. On ne voit pas bien s'il faut identifier cet Ascalon avec l'une des cinq capitales de la Pentapole philistine, aujourd'hui *Asqalân sur le rivage de la mer, au deux tiers du chemin de Jaffa à Gaza, ou simplement avec une Khirbet 'Asqalân située à moins de deux heures au sud de la Thimnâ dont il est question plus haut. Toutefois, pour cette dernière localité, Macalister observe que l'on n'y a pas trouvé de vestiges antérieurs à l'époque romaine, cf. The Philistines, p. 71, n. 2.
2. En analysant les détails du mariage de Samson avec la femme philistine de
Dès lors, vexations et vengeances s'enchaînent rapidement. La moisson des blés étant venue, Samson, ressaisi par son amour, descendit à Thimnâ, chargé d'un chevreau de réconciliation, pour reprendre sa femme. Son beau-père, fort embarrassé par ce retour, s'excusa de son mieux et finit par lui proposer sa fille cadette, dont il lui fit l'éloge le plus engageant au dépens de l'aînée. Mais Samson, exaspéré d'être joué une fois encore, s'amusa à lancer à travers les récoltes, les vignes et les oliviers des renards ou des chacals attachés deux à deux par la queue et traînant des brandons enflammés1. Irrités de cette farce méchante, les Philistins se vengèrent en brûlant la femme de Samson avec la maison de son beau-père ; Samson, révolté par cette cruauté et meurtri dans son amour, leur infliga une rude correction.
On s'aperçoit bien que tous ces exploits, intéressants pour la lumière qu'ils jettent sur les mœurs d'alors et sur les rapports des deux populations ennemies, revêtaient un caractère trop personnel pour être de conséquence. Aussi, quand, de guerre lasse ou pour reprendre haleine, Samson se fut retiré à la grotte d'Étam dans le territoire de Juda, les Judéens se montrèrent fort ennuyés de sa présence chez eux, bien loin de prendre fait et cause pour lui. Ils étaient sous la coupe des Philistins, qui les terrorisaient ; ils tremblaient d'avoir l'air de les provoquer ; ils étaient prêts à accepter toutes les humiliations, même à commettre une lâcheté, pour ne pas s'exposer à un redoublement de tracasseries ni
Thimnâ, le P. Jaussen pense pouvoir y retrouver les caractéristiques du mariage mousarrib avec une veuve ; voir Revue Biblique, 1910, pp. 246-248. En tout cas, la noce est ici une fête exclusivement philistine ; seul le marié est un Hébreu.
1. Sur le jeu des Romains qui lâchaient dans le cirque des renards portant des torches allumées, voir Ovide, Fastes, iv, 679 et suiv. On ne saisit d'ailleurs pas le rapport qui peut exister entre l'institution de ce jeu et la farce de Samson. Il est plus intéressant de citer une pratique analogue rapportée par Chihab ed-din dans ses Annales des Mamelouks et signalée par R. Hartmann, Zeitschrift fur die alttestamentliche Wissenschaft, 1911, pp. 69-72. Pour incendier les champs et les prairies des ennemis on prenait des renards et des chiens que l'on affamait. Quand un vent favorable s'était levé, on plaçait à certains endroits de la nourriture comme appât, puis on lâchait ces bêtes après leur avoir attaché à la queue des brandons enflammés. La pratique de certains Arabes qui, en temps de sécheresse, menaient les bœufs à la montagne et leur attachaient de même des brandons à la queue pour faire venir la pluie (Wellhausen, Reste arabischen Heidentumes, p. 157), n'est qu'une pratique superstitieuse qui n'a guère d'analogie avec les moyens de vengeance signalés cidessus. Tout au plus aurait-elle pu en suggérer l'idée, si elle eût été connue en Palestine.
pousser leurs oppresseurs à de nouveaux empiétements. Une bande respectable de Philistins s'étant avancée jusqu'à un village appelé Léhi pour s'emparer de Samson, ils prirent peur et furent trop heureux qu'il consentît, en bon enfant qu'il était, à se livrer à eux pour ne pas leur attirer d'ennuis. Mais quand ils l'eurent lié et amené aux Philistins, il brisa ses liens, ramassa une mâchoire d'âne qui gisait là et assomma ou mit en fuite ses ennemis, terrifiés par la vigueur surhumaine que lui communiquait Yahwè 1.
Ces succès redoublaient son audace. Il narguait les Philistins, circulait chez eux la tête haute, semblait les provoquer à venir se mesurer avec lui. Un jour, il arriva à Gaza, la ville la plus lointaine de leur territoire. Sa venue y fit sensation ; aussitôt on prend les armes, on forme des patrouilles, on place des postes à la sortie de la ville pour le saisir comme dans un piège. Cependant, il était chez une courtisane. Quand la nuit fut tombée, les habitants, sûrs de la solidité de la porte de la ville d'ailleurs bien fermée, s'en allèrent prendre leur repos ; le lendemain matin il serait encore temps d'arrêter et de tuer l'arrogant visiteur. Mais vers minuit, Samson se leva, gagna la porte de la ville, arracha les deux battants avec leurs montants et leur barre, puis, chargeant le tout sur ses épaules, emporta ses trophées au sommet de la montagne qui se trouve à l'est d'Hébron 2.
Si fort que fût Samson, il avait un cœur faible, et l'on sait qu'une faiblesse de cœur fut la cause de sa perte. Il s'était encore
i. On identifie plus communément la Roche d'Étam avec rAïn cAtân, à une demiheure au sud de Bethléem, près des Vasques de Salomon et du village d'Artâs. Cet épisode de la mâchoire d'âne est rempli de ces jeux étymologiques dont la Bible fournit maint exemple et dont l'Orient moderne n'est pas moins prodigue. Léhi signifie « mâchoire » et n'a pas d'identification plausible ; Ramath-Léih, « hauteur de Léhi » et «jet de la mâchoire»; KAïn haq-Qôrê, «source de la Perdrix» et « source de l'appelant » ; MaHèsh, le « Mortier » ou dépression rocheuse en forme de mortier, comme le « Mortier » de Jérusalem, dans Sophonie, i, n. Il y a là évidemment des jeux d'esprit populaires qui, du reste, n'intéressent pas la matérialité du succès remporté par Samson. Mais encore faut-il les comprendre et ne pas faire sortir de l'alvéole de la m'choire de l'âne la source qui jaillissait du Mortier de Léhi, comme ne pas prendre à la lettre les « mille » Philistins que, dans son petit chant de victoire, Samson se vantait d'avoir battus. Sur le sens de ce chant, voir E. I evesque, dans Revue Biblique, 1900, pp. 89 et suiv. Pour traduire le jeu de mot, il propose de comprendre : « Avec une mâchoire de rosse, je les ai bien rossés ». On pourrait dire aussi : « Avec une mâchoire de baudet, je les ai bien daubés ».
2. Les portes antiques dont les fouilles récentes de Palestine nous ont révélé le dimensions atteignent une largeur qui va de 2 mètres à 2 m. 75.
une fois épris d'une femme, qui était peut-être aussi philistine; elle demeurait dans la vallée de Soreq 1 ; elle s'appelait Dalila. S'il ne demeurait pas chez elle, il venait souvent la voir. Les Philistins, qui avaient trop de raisons de tenir l'œil ouvert sur lui, ne tardèrent pas à être au courant de ses assiduités ; ils songèrent aussitôt à venger leur ridicule déconvenue de Gaza. Plus habiles que les gens de Thimnâ qui avaient tout gâté par des menaces, leurs chefs vinrent promettre une forte somme à cette femme si elle découvrait le secret de cette force merveilleuse. Elle accepta le marché et entreprit le siège de son héros.
Samson, toutefois, se tenait sur ses gardes ; l'ivresse de l'amour ne l'aveuglait pas encore ; et puis il se plaisait à rire aux dépens de ses ennemis. A la première tentative de Dalila, il avoua avec un faux sérieux, dans le plus grand secret, que si on le liait avec sept cordes de boyaux pour arc encore fraîches il ne serait pas plus fort qu'un autre homme. Dalila le crut. Les chefs philistins lui fournirent les sept cordes et cachèrent des hommes dans sa chambre à coucher. Mais quand elle l'eut lié comme en folâtrant et qu'elle appela l'embuscade, il se délivra en un clin d'œil de ses liens qui se rompirent « comme le fil d'étoupe qui a senti le feu ».
Dalila se plaignit amèrement, traita Samson de menteur, et Samson, en apparence repentant, lui confia que des cordes neuves dont on ne se serait pas encore servi le réduiraient à l'impuissance.
1. On l'identifie avec le ouâdy Eç-Çarâr ; on pourrait en retrouver le nom à Khirbet Souriq, à trois quarts d'heure au nord-ouest de Soreâ. Le mot sôréq désignant un plant de vigne de choix, la vallée de Soreq était peut-être ainsi nommée à cause de ses vignobles. — Le nom de cette femme est AaXeiôa dans B, AaXtôà dans A, ce qui peut s'expliquer par une confusion de AA avec ÀA ; Dalida se trouve également dans l'ancienne version latine. Rien dans le texte ne permet de distinguer si Dalila était philistine ou israélite. Macalister, The Philistines, p. 45, observe qu'elle pourrait bien avoir été israélite pour les raisons suivantes : le texte ne spécifie rien sur sa nationalité alors qu'il a donné comme philistine la première femme aimée par Samson ; — le ouâdy Soreq semble s'être trouvé en territoire hébreu ; — s'il se fût agi d'une Philistine, les chefs des Philistins n'auraient sans doute pas eu besoin de lui fournir une somme si élevée pour l'amener à trahir Samson le Danite ; — enfin, le texte grec B de I Chroniques, iv, 19, introduit dans la généalogie de Juda un AaXetXà 7raTT)p KeetXà, qui pourrait désigner une famille établie non loin du ouâdy Soreq. Quant à l'origine du nom Dalila, elle a tout l'air d'être sémitique, et C. F. Burney l'a heureusement rattachée à l'assyrien dalâlu, « servir, rendre un culte », loc. cit., p. 407. Mais il s'engage trop loin en supposant qu'Ishtar ou Astarté est le seul complément possible de Dalila et en faisant intervenir ici la déesse de la prostitution et ses prêtresses.
Dalila l'attacha avec des cordes neuves ; Samson les rompit comme du fil. Elle recommença ses plaintes ; il continua le jeu. Mais cette fois le vertige le gagnait. Ces assauts répétés, cette obstination caressante, ces petits mensonges innocents, ces reproches indignés et doux, cette longue défensive faite d'aveux mystérieux et d'éclats de rire bruyants épuisaient à la longue son peu de souplesse. Toutefois, il se défendit encore et, s'il parla enfin de sa chevelure, ce fut pour tromper une fois de plus sa tentatrice en lui avouant que si l'on tissait les sept nattes de sa tête avec la chaîne tendue sur le métier fixé au sol, on ferait de lui un homme comme les autres. Dalila l'endormit tendrement, tissa ses sept nattes, les assujettit à coups de chasse 1. Mais quand elle cria : « Aux Philistins » ! Samson s'éveilla et détruisit son travail.
Alors les grands reproches commencèrent : « Comment peux-tu dire que tu m'aimes quand j'ignore ce que tu penses » ? Les scènes durèrent si longtemps que Samson, poussé à bout et découragé jusqu'à en mourir, se rendit. Dans un aveu humilié et presque triste qui semble avoir coûté comme un crime à son âme faible mais jusqu'alors fidèle, il confia à son amie qu'il était naziréen de Dieu, que le rasoir n'avait jamais passé sur sa tête, qu'une fois rasé il serait sans force. Du coup, la femme sentit qu'elle était victorieuse. Les chefs philistins prévenus arrivèrent en lui apportant le salaire de sa perfidie. Alors Dalila, ayant amoureusement pris Samson entre ses genoux, l'endormit par ses caresses, et un homme, s'approchant doucement, rasa les sept nattes. Au cri d'alarme de la traîtresse, Samson s'éveille ; il s'apprête à se défendre encore, « ne sachant pas que Dieu s'était écarté de lui ». Mais il n'a plus sa force d'autrefois. Les Philistins le saisissent, lui crèvent les yeux, le conduisent à Gaza et, dans cette ville où il avait accompli l'un de ses plus hardis exploits, il dut, chargé d'une double chaîne d'airain, tourner la meule dans une prison.
A quelque temps de là, une grande fête de Dagon amena à
I. La « chasse », identifiée dans le contexte par Moore, est cette « pièce du métier du tisserand, qui vient frapper les fils de la trame pour les serrer, après chaque coup de navette ». Les sept nattes de Samson font ici l'office de fils de trame. Sur le sens de « nattes » ou celui de « boucles tombant derrière le dos » que préférerait C. F. Burney, voir le commentaire de cet auteur, pp. 379, 380.
Gaza les chefs des Philistins et de nombreux pèlerins 1. En voyant la statue du dieu portée en procession, la foule l'acclama,
1. Le dieu Dagon semble avoir été tout particulièrement honoré par les Philistins. Il avait un temple et une statue dans deux de leurs capitales, à Asdod (I Samuel, v ; I Macchabées, x, 82-85 ; xi, 4) et à Gaza (Juges, xvi, 21 et suiv.). En outre, au moins deux villes qui portaient le nom de Beth-Dagon, « Maison » ou « Temple de Dagon», se trouvaient dans les territoires occupés ou dominés par les Philistins et les Zakkalas, l'une sur la frontière d'Aser, Josué, xix, 27 ; l'autre au voisinage de Jaffa, Josué, xv, 41, (aujourd'hui Beit-Dédjan et la même sans doute que Bît-dagan-na de Sennachérib, Prisme hexagonal, col. II, 1. 65). Mais comme il existait apparemment d'autres villes du même nom dans les régions non philistines, comme Beit-Dédjan vers l'est de Naplouse et 'Aïn ed-Doûk, au nord de Jéricho, qui représente sans doute une des défenses de cette ville, du nom de Dagon (Josèphe, Antiquitates, xiii, 8, 1 ; De bello judaico, 1, 2, 3 ; cité par Macalister, The Philistines, p. 69), il y a lieu de penser que ces diverses localités avaient reçu leur nom bien avant l'occupation phiUstine en Canaan. Ainsi les Philistins trouvèrent le culte de Dagon déjà en vogue dans le pays quand ils vinrent s'y établir, et ils adoptèrent le culte indigène de Dagon ou assimilèrent ce dieu à une de leurs divinités nationales ainsi que beaucoup d'Hébreux ûrent pour le Baal cananéen. L'origine non philistine de Dagon est d'autant plus vraisemblable que les Phéniciens, eux aussi, honoraient ce dieu au témoignage un peu tardif, il est vrai, de Philon de Byblos qui en fait un frère du dieu El et par conséquent un des grands dieux. L'origine de Dagon serait plutôt à chercher dans la Chaldée, car il est mentionné à l'époque de Sargon l'ancien, de Manichtousou, de rois d'Isin et d'Hammourabi (Dhorme, ha religion assyrobabylonienne, pp. 17, 35, 165, 167) ; son culte en tout cas était déjà introduit en Canaan au xive siècle : on trouve Dagan dans un nom propre de la correspondance d'El-Amarna, Dagan-takala, 317, 2, 9, 13 ; 318, 4.
Le Dagan babylonien était vraisemblablement un dieu du ciel. Mais Bérose parle d'un monstre mythologique, mélange d'homme et de poisson, qui sortit du golfe Persique pour redire les révélations faites par le dieu Oannès ; il le nomme Odacon (Fragmenta historicorum graecorum,t.u, p. 500). Il ne serait peut-être pas inopportun d'observer que les Phéniciens plaçaient également dans les parages du golfe Persique le lieu de départ de leurs migrations. Si cet Odacon est l'origine de leur Dagon, on pourra voir là la raison pour laquelle les dieux d'Arwad, de Beyrouth et d'Ascalon, figurés sur des monnaies, sont des monstres mi-homme et mi -poisson. Il y a tout lieu de croire que le Dagon philistin d'Asdod était lui aussi homme par en haut et poisson par en bas (cf. I Samuel, v, 4. texte corrigé).
Ce caractère de divinité marine attribué à Dagon s'exprimait peut-être par son nom qui se rattache au mot hébreu dâgh, « poisson » ; en tout cas, c'était bien un caractère qui devait s'affirmer dans des villes situées à proximité de la côte et chez un peuple habitué à la mer. Il se trouve toutefois que Philon de Byblos rattache le nom deDagon à un autre mot, dâghân, qui signifie «blé» (Fragmenta, t.m,p.567, 14) et fait de Dagonl'inventeur du froment et de la charrue (ibid., 20). Cette interprétation pourrait bien être secondaire, car, dans un passage qui a trait à l'invention de l'écriture (ibid., 25), le dieu Dagon sert de modèle pour un des caractères, ce qui se comprend beaucoup mieux du poisson que du grain de blé. A ce propos, il peut être intéressant de remarquer que, dans l'écriture du disque de Phaestos qui paraît d'origine philistine, l'un des caractères représente un poisson dressé sur sa queue. On trouverait peut-être là un indice de rapports anciens entre Philistins et Phéniciens et un argument pour appuyer l'opinion que Dagon était un dieu-poisson. Disons enfin que cette opinion est encore confirmée par le fait que la déesse Atargatis-Dercéto, honorée dans plusieurs villes de la côte syrienne, à Ascalon notamment, était une déesse-poisson dont Dagon serait alors tout naturellement le parèdre.
Sur Dagon, voir Lagrange, Études sur les religions sémitiques, 2e édition, pp. 131 et suiv. ; Macalister, loc. cit., pp. 99 et suiv. ; Burney, loc. cit., pp. 385 et suiv. ; ce dernier auteur pense que Dagon était plutôt le dieu du blé auquel il aurait donné son nom ; mais il n'est pas impossible qu'en changeant de milieu, un dieu ait modifié
et, célébrant la captivité de Samson dont elle reportait tout l'honneur à Dagon, elle chantait :
Notre dieu a livré En nos mains notre ennemi, Le dévastateur de notre pays, Celui qui a multiplié nos morts !
Après les cérémonies religieuses se donnaient des jeux, à l'instar sans doute de ceux de la patrie égéenne, où les tours de force et d'adresse tenaient une large place 1. Tout le monde réclama Samson ; on voulait se repaître les yeux du spectacle de ce héros déchu et obtenir de lui quelque preuve de sa force légendaire. Guidé par un jeune homme qui lui tenait la main, le pauvre athlète aveugle vint de la prison. Il exécuta de son mieux les exercices réclamés et intéressa les assistants dont un bon nombre le regardaient de la terrasse d'un grand édifice2. Quand on l'envoya près des piliers qui la supportaient pour y prendre un peu de repos à l'ombre, il pensa soudain qu'il pouvait tirer une dernière vengeance de ces derniers outrages et demanda à son guide de le mener entre les deux maîtres piliers où il s'appuierait pour se mieux reposer. Il y était à peine qu'ayant supplié Yahwè de lui redonner cette fois encore sa force passée qu'il avait perdue par sa faute, il appuya des deux mains contre les deux piliers, les
ses caractères ou en ait acquis d'autres plus conformes aux besoins de ses nouveaux adorateurs. — On ne sait s'il faudrait reporter à l'époque ancienne ce que Marcus Diaconus dit de la pratique des sacrifices humains dans le Marneion de Gaza, dont le dieu, Zeus Crétagène, pourrait avoir succédé à l'antique Dagon s'il ne lui était pas identique sous un nom différent ; cf. Vita sancti Porphyrii gazensis, texte grec, édition Teubner, p. 54 1. 23 ; p. 56, 1. 18.
1. Tout le monde a présent à l'esprit les jeux olympiques, par exemple, qui n'étaient que le complément de fêtes religieuses. Les représentations trouvées en Crète montrent de ces fêtes avec procession et tauromachie. — Le petit couplet traduit ci-dessus, que chantaient les Philistins, est rimé; il rappelle tout à fait les couplets des fantasias modernes avec battements de mains rythmés et paroles rimées au petit bonheur. La rime se trouvait déjà dans la riposte adressée par Samson aux convives de sa noce quand ils lui disent la solution de son énigme. Ces mots en forme poétique sont dans le style des récits arabes dont il a été question plus haut. Les paroles des Philistins montrent bien Samson comme un isolé qui a causé du dégât dans leurs champs et leur a tué du monde.
2. L'édifice à terrasse mentionné ici était vraisemblablement distinct du temple et peut-être un hall à colonnes ou un hall avec un côté ouvert et deux colonnes à l'ouverture, où les pèlerins s'abritaient et mangeaient les repas sacrés. Les deux piliers de Samson supportaient sans doute la partie centrale du hall ou de son entrée, dont l'effondrement entraîna celle du reste.
ébranla, les renversa et fit s'effondrer la terrasse l. Il mourut écrasé sous le poids des décombres, mais beaucoup de Philistins, plus qu'il n'en avait tué pendant sa vie, périrent de la même mort, que lui. Ses parents vinrent chercher son cadavre et l'enterrèrent entre Soreâ et Eshtaol, dans le tombeau de Manoé, son père.
Ces exploits héroïques et ces tendres aventures défrayaient la verve malicieuse des conteurs populaires dont les rédacteurs inspirés se sont plu à recueillir les récits. Mais l'historien qui s'arrête à les examiner pour y retrouver tout au moins l'esprit de cette période triste et vide doit constater que la situation générale ne s'en trouva pas notablement modifiée. Si l'on pouvait être sûr que la migration des Danites, obligés d'abandonner la région de Soreâ et d'Eshtaol, où Samson opéra d'abord, pour aller s'établir dans la Galilée septentrionale 2, eût été causée par la pression des Philistins et se fût produite après la mort de Samson, on aurait là une preuve trop évidente de l'inutilité pratique de ses actions d'éclat. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de ce point, Samson n'empêcha pas que peu après lui l'occupation philistine ne s'étendît en Juda et ne gagnât la Montagne d'Ëphraïm. Ses fameux exploits avaient été à peu près inutiles; la
1. On observera que si le texte note que les cheveux de Samson repoussèrent dès qu'il eut été rasé (Juges, xvi, 22) il attribue expressément à la prière de Samson, et non au fait que ses cheveux ont repoussé, cette dernière manifestation de sa force prodigieuse. Il y a là une indication à ne pas négliger. A vrai dire, les cheveux de Samson ne tiennent aucune place dans l'histoire de ses prouesses. Sans doute, on voit que la force l'abandonne dès que Dalila, à laquelle il finit par céder, lui a fait raser les cheveux ; mais même ici, comme on l'a déjà remarqué, Samson est réduit à la faiblesse commune parce qu'il a équivalemment renoncé à observer plus longtemps son vœu de naziréen ; sa faiblesse physique est un châtiment de sa faiblesse morale. Du reste, partout ailleurs, — exception faite toutefois des aventures de Gaza et de la vallée de Soreq, en raison de leur caractère scabreux — la force de ^amson apparaît comme un don direct de Dieu à son naziréen fidèle. Ce don direct est même exprimé trois fois par l'expression « l'esprit de Yahwè bondit sur lui » {Juges, xiv, 6 : le lionceau ; 19 : les trente Philistins d'Ascalon ; xv, 14 : les liens de corde à Léhi). Dans xiii, 25, on a une expression plus obscure : « L'esprit de Yahwè commença à l'agiter », au sens de tourmenter, qui ne concerne pas une prouesse particulière. Ces remarques montrent combien on se méprend, pour l'ordinaire, sur l'efficacité matérielle de la chevelure de Samson. La Bible, si embarrassé que soit son langage quand elle doit exprimer une abstraction, n'a pourtant point versé dans les interprétations trop grossières qu'on lui prête en général inconsidérément dans toutes ces anecdotes.