III. — LES CONFLITS D'OPINION AU SUJET DE LA ROYAUTÉ
Et pourtant il arriva un moment où le peuple ne le regarda plus comme l'homme de la situation. Samuel semble avoir vécu très longtemps ; mais sa vieillesse le liait au passé plus qu'elle ne l'adaptait au présent ; elle lui avait donné une rigidité de jugement, une dureté de parole, une raideur de commandement qui ne compensaient point la perte de sa grâce d'adolescent ni celle de son initiative d'homme mûr. Ce n'est pas qu'il ne perçût avec quelque netteté les besoins et les aspirations des temps nouveaux. En installant ses deux fils comme Juges à Bersabée tandis que lui-même était Juge à Râmâ, il avait établi une sorte de pouvoir unique sur une portion notable d'Israël et de Juda et lui avait conféré un peu de cette stabilité que pussède le pouvoir d'une dynastie héréditaire. C'était là comme une ébauche imprécise de la royauté, une demi-concession faite aux idées nouvelles.
C'était beaucoup trop peu aux yeux de la masse. Le peuple voulait un roi. Il voulait un roi, et c'est à Samuel qu'il demanda de lui en donner un : démarche cruelle, où la confiance née des services reçus et la déférence témoignée à la sainteté ne voilaient pas assez la persuasion que le vieux prophète penchait vers son déclin et n'était plus capable de gouverner. Samuel se cabra devant cette prétention et souffrit de cette ingratitude. Mais on lui disait : « Il faut qu'il y ait un roi sur nous. A notre tour, nous serons comme toutes les nations ; notre roi nous gouvernera, il sortira à notre tête et combattra nos combats 2 ».
i. Il ne semble pas, toutefois, comme on le verra plus loin, que Samuel ait fait partie des confréries de nâbhîs professionnels. Il donne plutôt l'impression qu'il était, à leur égard, dans la même situation qu'Élie à l'égard des nâbhîs d'Elisée. L'un et l'autre sont plutôt des précurseurs encore assez isolés.
2. I Samuel, vin, 19, 20. Cette conception de la royauté apparaît déjà fort nette-
Ainsi la royauté mettrait le couronnement au long travail de centralisation accompli par le temps et les circonstances dans la masse un moment confuse des tribus hébraïques. Leur morcellement n'était pas seulement un désavantage ; il marquait un retard. Les peuples voisins, pour la plupart, s'étaient depuis plus ou moins longtemps organisés en royaumes l ; il fallait les imiter pour mettre un terme à une infériorité qui causait au pays un préjudice en voie de devenir irréparable. Car si les succès de Samuel avaient procuré quelques années de tranquillité, on sentait que celle-ci touchait à sa fin ; il y avait du danger dans l'air. Bientôt peut-être il faudrait recommencer à se battre, non plus contre des nomades ou des Cananéens, mais contre les Philistins. Contre eux on n'aurait pas de trop de toutes les forces réunies, avec une organisation plus étroite, avec un commandement plus habile, plus fort et mieux respecté. Le chef qui réaliserait l'union et forcerait la victoire, ce serait un roi 2.
Ces aspirations précises, ces réclamations pressantes se heurtaient à une opposition non moins décidée. Il y avait eu des adversaires de la royauté dès la tentative de Gédéon et d'Abimélék ; l'apologue de Jotham formulait déjà en ces temps anciens, avec des termes gracieux mais clairs et expressifs, leur antipathie méprisante pour cette forme du pouvoir. De tels adversaires existaient sûrement encore. Ils vantaient la dignité de la vie indépendante, représentaient l'imprudence d'abandonner des traditions séculaires consacrées par les ancêtres de la nation, rappelaient le temps des Juges où Yahwè s'était chargé de délivrer son peuple sans l'asservir. Contre le bouleversement que l'on projetait ils lançaient des protestations véhémentes, criaient à l'attentat
ment dans l'histoire de Gédéon et dans celle de Jephté qu'on a lues ci-dessus. On la retrouvera à propos de l'arrivée au pouvoir de Saiïl, cf. I Samuel, XI.
i. A part les nomades qui avaient des cheikhs et les Philistins qui possédaient plutôt une organisation municipale par cités, — et encore les princes des uns et des autres recevaient ou prenaient parfois le titre de roi — les peuples voisins, Ammonites, Moabites, Édomites, sans parler des grands empires, avaient des rois. Ils étaient devenus sédentaires bien avant Israël et avaient franchi avant lui les diverses étapes depuis l'organisation en tribus jusqu'à !a constitution en État. On trouvera en particulier dans Genèse, xxxvi, 31 et suiv., et ci-dessus chapitre ni, la liste des rois du pays d'Édom, dont le premier régna peut-être deux siècles avant Saiil, premier roi d'Israël.
2. L'attachement des Israélites à leur roi tenait pour une grande part à la reconnaissance des services qu'il leur avait rendus ; cf. II Samuel, xix, 10.