‹ Histoire du peuple hébreu (volume 2)Chapitre 86 sur 168 · CONFLITS D OPINION AU SUJET DE LA ROYAUTE · texte numérisé non relu

CONFLITS D OPINION AU SUJET DE LA ROYAUTE

national, à l'ingratitude, au manque de foi qui faisait préférer un roi à Yahwè. Ajoutant à cela les prédictions les plus décourageantes, ils montraient, en regard de la liberté que les anciens usages nomades faisaient considérer comme le premier des biens, le tableau très chargé d'ombres des entreprises du roi sur les enfants, les richesses, la personne de ses sujets, aujourd'hui follement empressés, demain exploités et mécontents.

Voici, dit un texte ancien *, voici de quelle manière vous gouvernera le roi qui régnera sur vous.

Vos fils, il les prendra et les placera pour son service dans sa charrerie et parmi ses charriers, et ils seront coureurs en avant de son char. Il s'en fera des chefs de mille, des chefs de cent et des chefs de cinquante. Ils auront à labourer son labour, à moissonner sa moisson, à fabriquer ses armes de guerre et l'équipement de ses chars.

Vos filles, il les prendra pour parfumeuses, pour cuisinières et pour bou langères.

Vos champs, vos vignes, vos oliviers, il en prendra les meilleurs et les donnera à ses serviteurs.

Vos semences et vos vignes, il en prélèvera la dîme et la donnera à ses eunuques et à ses serviteurs.

Vos esclaves, vos servantes, vos bœufs, vos ânes, il en prendra les meilleurs et s'en servira pour ses travaux.

Votre petit bétail, il en prélèvera la dîme.

Et vous-mêmes, vous deviendrez ses esclaves.

En ce iour-là, vous pousserez des cris à cause du roi que vous vous serez choisi ; mais Yahwè ne vous écoutera pas, en ce jour-là !

Entre les tenants du passé, qui partageaient ce pessimisme politique, et les partisans de la royauté, qui n'y voulaient pas croire, il se produisit des tiraillements 2. Appuyés par les incertains qui opinaient que l'aventure, à tout prendre, n'augmenterait pas de beaucoup les rigueurs de la situation présente et pourrait peut-être bien y remédier, les progressistes finirent par prévaloir. Samuel se trouva dans la minorité battue. Son yahwéisme très rigide, son grand âge, son caractère peu guerrier, la mise en échec de sa judicature héréditaire, peut-être un vague dépit de se voir si peu récompensé, enfin cette mélancolie que

i. Discours de Samuel aux cheikhs d'Israël rassemblés à Râmâ pour demander un roi, I Samuel, vin, 11-18.

2. Ces luttes d'opinion apparaissent assez clairement dans les récits relatifs à cette période ; d'ailleurs, on en trouve la mention expresse dans I Samuel, x, 27 et xi, 12, pour ne rien dire de plus de l'opposition de Samuel longuement décrite dans la Bible (I Samuel, vin et xn, avec des amplifications toutefois dans ce dernier chapitre), et Samuel n'était pas sans partisans.

La période des Juges. 15

l'on ressent à s'avouer même très bas que l'on touche à la fin de son prestige pour n'avoir pas réalisé tout ce qu'on s'était promis et que les autres escomptaient, c'étaient là autant de motifs qui ne pouvaient que l'indisposer contre les vœux des royalistes. Il finit pourtant par s'y rendre, mais il lui fallut, pour accepter cette sorte d'abdication, entendre que Dieu le voulait ainsi. Il n'était pas homme à balancer devant un ordre de Yahwè ; il avait assez de noblesse d'âme pour mettre l'intérêt de son peuple au-dessus de son amour-propre. Sinon converti à la monarchie, du moins décidé à en restreindre les inconvénients en se réservant le choix d'un candidat sur qui il conserverait la haute main, il se mit à chercher le roi à qui Dieu donnerait d'accomplir la mission d'unir les tribus et de libérer le territoire, mission glorieuse mais difficile, pour laquelle lui-même devait, bien qu'à contre-cœur, se reconnaître impuissant.

L'œuvre de Samuel envisagé comme Juge ne fut pas, à vrai dire, très considérable. Il fera davantage, même en restant au second rang, lors de l'institution de la royauté. On sent qu'avec lui le régime des Juges arrive à son déclin ; il clôt la période des Juges. Elle avait duré plus d'un siècle et demi et peut-être davantage, car nous avons atteint, à quelque vingt ans près, l'année 1040 avant J.-C.

Ce fut pour Israël une époque très rude, presque toute remplie de conflits journaliers et souvent entrecoupée de véritables batailles.

Les conflits habituels n'éclataient pas seulement entre Israélites et Cananéens qui vivaient à peu près partout porte à porte et ne s'entendaient pas toujours. Ils s'élevaient aussi entre tribus, entre clans, entre villages israélites et entraînaient parfois des déplacements individuels, des migrations de groupes importants et même des rencontres sanglantes. Ce n'est pas à dire que jamais ne sonnait une heure de répit. Au voisinage d'une bourgade ou d'une région en pleine effervescence, des villages ou des cantons entiers pouvaient vivre dans une sécurité paisible, oubliant presque, à voir de loin les troubles qui les épargnaient, les misères qui, bientôt peut-être, les atteindraient eux-mêmes.

Les grandes guerres avec l'étranger n'étaient pas non plus continues. Les Araméens, les Moabites, les Cananéens, les nomades pillards, les Benè-Ammôn, tous ces ennemis qui avaient mis tour à tour à l'épreuve la vigueur du jeune peuple que Moïse avait jeté sur Canaan, s'étaient vu infliger des leçons sévères ; tout au moins après une grave défaite, ils restaient sur la réserve et pansaient leurs blessures. Quelques années de détente se succédaient ; les tribus respiraient plus à l'aise et poursuivaient dans la tranquillité l'œuvre de leur établissement.

Mais, dans l'ensemble, les textes donnent l'impression qu'il y eut alors moins de bonheur que d'inquiétude, moins de jouissances que de désirs, moins d'idylles que de combats.

Un souffle d'anarchie passait, d'autre part, sur les tribus d'Israël. Il ne cessait que lorsqu'un danger commun leur imposait un peu d'abnégation. Elles sacrifiaient alors leur animosité, leur jalousie, leur égoïsme, à la cause nationale. Puis bientôt elles laissaient tomber d'elles-mêmes ou renversaient d'une main brutale les organisations centralisatrices qu'elles avaient créées dans un élan de fraternité, et leurs Juges se suivaient sans parvenir à maintenir l'union ni à fonder une monarchie durable.

Les Philistins allaient précipiter l'avènement de cette centralisation que les tribus s'étaient évertuées à retarder. On dirait que Dieu a toujours eu besoin de violenter son peuple pour l'amener dans la voie où il voulait le voir se tenir et marcher. La nécessité de secouer, sous peine de déchéance irrémédiable, le joug pesant de la domination philistine oblige Israël à grouper étroitement toutes ses forces. Samuel, qui, malgré sa bonne volonté et malgré ses désirs, reste l'homme d'un autre âge, est à son tour obligé de céder la place à de jeunes héros plus décidés, plus entreprenants, plus valeureux que lui ; Saûl, avec sa brusque énergie, David, avec sa séduction entraînante, sauront tirer du peuple que Yahwè leur confie plus de ressources qu'il n'en avait encore voulu dépenser et réussiront à lui imposer plus de discipline qu'il n'en avait jamais voulu subir.

Il est juste toutefois de reconnaître, que si doués qu'ils furent, Saûl et David arrivaient à l'heure propice à leur œuvre. Ils grouperont sous leur autorité toutes les tribus hébraïques ; mais celles-ci, au temps des Juges, avaient déjà tenté plusieurs essais

d'union partielle et s'étaient ainsi préparées à leur centralisation générale. Dans des régions diverses, pour des durées variables, Débora, Gédéon, Jephté, Samuel n'avaient pas adressé un vain appel au sentiment de l'union nationale. A faire ses preuves et de façon brillante, ce sentiment s'était affirmé davantage ; il s'exaspérait sourdement à se trouver en face de périls qu'il ne pouvait conjurer : succès et échecs contribuaient à le développer. Mais Saùl et David surtout auront le mérite de lui donner toute son ampleur.

Au lendemain de la conquête, quand commence la longue période de l'établissement en Canaan, on n'aperçoit guère que des tribus éparses absorbées dans leur installation ; la période des Juges montre des groupes de tribus, dont l'existence occasionnelle n'est qu'éphémère ; avec les premiers rois nous verrons toutes les tribus unies former enfin un seul État comme elles servaient un seul Dieu.

Page 1