Médailles de la « sainte Byblos » et de Paphos
3. C'est la nsurb, lishkâ, Xeo^tq ; cf. I Samuel, ix, 22 pour le haut lieu où se rend Samuel, et, d'après le grec A, ibid., 1, 18, pour le sanctuaire de Silo ; la salle souterraine de Sichem, Juges, ix, 46, 49, qui était très vaste servait peut-être au même usage ; ces salles pour les repas sacrés ou funéraires sont nombreuses à Pétra.
4. Dans la sanctuaire de Sarabît el-Khâdim, des chambres ont dû servir à cet usage pour les chercheurs de turquoise à qui la déesse révélait les places à fouiller. On se souvient du songe de Jacob à Béthel, de celui de Salomon à Gabaon et de ceux des dévots d'Esculape. Strabon (xvi, 11, 35) mentionne des songeurs officiels au temple de Jérusalem après la captivité.
5. On voit par II Rois, x, 22, que le temple du Baal tyrien à Samarie comportait un vestiaire garni de vêtements que l'on remettait à ceux qui participaient au sacrifice ; l'usage des vêtements liturgiques est suffisamment attesté pour les Hébreux et les Arabes ; cf. ci-dessus, p. 213, n. 2.
6. Le sanctuaire de Tell eç-Çâfiyé présente quatre chambres de dimensions variables disposées sur deux des faces de l'enceinte et ouvrant à l'intérieur de celleci ; cf. Vincent, loc. cit., p. 104 ; elles pouvaient servir à quelques-uns des divers usages indiqués ci-dessus.
7. D'après Hérodote, i, 199, la femme qui venait s'offrir en l'honneur de la déesse Mylitta s'asseyait dans l'enclos sacré, mais en sortait avec l'homme qui lui avait jeté son salaire. Cf. aussi Lucien, loc. cit., 50, à propos des fêtes où paraissaient les Galles.
8. Barrière sur les monnaies de Byblos et de Paphos, mur à Tell eç-Çâfiyé; à
un choix arbitraire des hommes, mais à la suite d'une manitestation divine qui s'}' était produite, ou parce qu'un personnage vénéré, inhumé là depuis longtemps, y avait attiré de nombreux visiteurs, ou encore parce que ce lieu semblait avoir possédé de tout temps quelque caractère de sainteté. L'ensemble du terrain sacré et des objets qui s'y trouvaient, le sanctuaire proprement dit, en un mot, portait en hébreu le nom de bâtnâ, c'est-à-dire de « haut lieu » '. C'était là que se déroulaient les rites solennels du sacrifice et de l'offrande. Les prêtres y dominaient en maîtres absolus ; ils s'assuraient que personne n'y pénétrait sans avoir accompli les purifications nécessaires et surveillaient l'exécution rigoureuse des rites ; car la plus petite souillure, fût-elle inconsciente, et l'omission d'un rite, fût-il insignifiant en apparence, exposaient à la colère du dieu toujours intraitable sur ces points.
Quand la nature du sol le permettait, un bosquet ou tout au moins un arbre de belle venue et d'âge vénérable ornait un coin du sanctuaire, abritait l'autel, les pierres dressées, le tombeau, et ajoutait à cet ensemble couleur de poussière et brûlé par le soleil, le décor de sa verdure et l'agrément de sa fraîcheur 2. Mais, peupliers et cyprès droits comme des fuseaux, sycomores, tamaris, chênes et térébinthes au feuillage largement étendu apparaissaient
Taanakh, à Megiddo ; à Gézer, une sorte de plate-forme en blocage forme comme un parvis où se dressent presque toutes les maççèbhôth.
1. Dans un certain nombre de passages poétiques de la Bible, le pluriel mn3, bâmôth, désigne « des hauteurs », tout comme bamâtê en assyrien. En prose, soit au singulier, soit au pluriel, bâmâ et bâmôth désignent toujours un lieu de culte. Il est probable qu'originairement ce terme s'appliquait à un sanctuaire édifié sur une hauteur, bien que ce sanctuaire ne fût pas toujours établi au point culminant ; à Gézer, par exemple, le haut lieu est placé entre les deux sommets de la colline. Mais, peut-être déjà chez les Cananéens, et en tout cas chez les Hébreux, bâmâ désignait tout sanctuaire, fût-il édifié dans une vallée (haut lieu de Moloch dans le vallon de Hinnom, Jérémie, vu, 31), dans une rue ou sur une place (Ezéchiel, xvi, 24> 31» 39^ *» peut-être dans ces derniers cas avait-on établi un tertre artificiel pour sauvegarder la pratique du culte sur des hauteurs, mais aucun détail ne permet de l'affirmer. Dans le langage biblique, bâmâ et bâmôth désignent en général les sanctuaires condamnés à être éclipsés par le temple de Jérusalem et dont beaucoup devaient avoir servi tout d'abord aux Cananéens. Mais on voit par I Samuel, ix, 10-25 et I Rois, ni, 4, qu'à un moment donné ce terme n'avait pas ce sens péjoratif. Il est employé dans la stèle de Mésha, ligne 27, dans l'expression « maison de haut lieu ». L'identité du sens de bâmâ avec celui de (3a)u,o'ç est un fait assez curieux ; W est difficile de voir quel rapport d'origine existe entre ces deux mots.
2. « Il fait si bon à leur ombrage » ! dit ironiquement Osée, iv, 13, en parlant des arbres qui abritent les hauts lieux.
plus souvent encore en rase campagne, à un carrefour de routes ou de sentiers, dans un recoin de vallon désert, sur le flanc d'une colline, au sommet d'une montagne d'où ils se profilaient sur le ciel l. Dans ce pays rocheux où la végétation arborescente fut toujours rabougrie, sur ce sol habituellement dépouillé dont les jeux de la lumière d'Orient égayent à grand peine la morne teinte grise, leur silhouette élancée ou trapue, la masse pâle ou sombre de leur feuillage les signalaient de loin aux yeux du voyageur ; ils lui indiquaient son chemin, lui mesuraient sa course et ranimaient sa marche, que la chaleur alourdissait, par la promesse de l'ombre et du repos. Ils étaient vraiment un présent des esprits ou des dieux ; à leur vue, sous l'abri de leurs branches, la reconnaissance et la piété jaillissaient des cœurs. Le passant ne se remettait pas en route sans avoir vénéré le saint personnage ou l'ancêtre fameux qui se trouvait enterré là ; il déposait une modeste offrande sur les pierres entassées qui formaient le tombeau ou sur un rocher qui servait d'autel rustique ; il consultait le devin qui rôdait dans le voisinage en attendant une pratique et qui lui débitait un oracle d'après le bruissement des feuilles 2 ; il suspendait aux branches un objet lui appartenant ou bien une menue trouvaille et, si l'arbre guérissait de la fièvre ou délivrait
1. Une catégorie de ces arbres porte les noms de b>X, 'êl (état construit de b'N, 'ail ?) ; nbN, 'êlâ ; pbx, 'êlôn ; pVi*, 'allôn ; on traduit communément les deux premiers « térébinthe », les autres, « chêne ». Quelques exégètes, à la suite de Stade, Geschichte desVolkes Israël, 1. 1, p. 455, pensent qu'il faut traduire ces mots par « arbre sacré, arbre divin », parce que leur étymologie est la même que celle de bu, 'êl, « dieu ». Mais, à supposer que cette étymologie soit exacte, il ne s'ensuivrait pas nécessairement que, à l'époque historique, le nom de ces arbres eût gardé cette nuance religieuse primitive. De plus, elle est des moins vraisemblables : d'une part, en effet, on n'imagine guère qu'à l'origine on eût pu désigner d'un nom aussi mystique des objets aussi vulgaires que des arbres ; d'autre part, la voyelle longue de b»4, 'êl (état construit) qu'on retrouve dans les noms propres p^s b>N, 'Êl Pârân, D>b>N, 'Êlîm, nb>N, 'Êlath, et celle de nbtt, 'Êlâ, qui est pleinement écrite dans nb>N, 'Êlâ, de Genèse, xlix, 21, rattacheraient plutôt ces mots à une racine bm, 'il, ou Vin, 'fil: au contraire, bu, 'êl, dont la voyelle paraît allongée puisqu'on a bN, 'él, dans les noms propres où ce mot entre comme élément, et qu'on a une voyelle brève en assyrien : ilu, en araméen : élâh, en syriaque : alâh, en arabe : tlâh, ne peut guère se rattacher qu'à une racine nbN. Il y a donc lieu de croire que les noms d'arbre cités plus haut n'ont rien à faire avec l'idée de dieu. Pour leur dérivation, voir aussi les dictionnaires de Gesenius-Brown et de Gesenius-Buhl.
2. C'est l'interprétation la plus obvie de la dénomination « Térébinthe des devins » de Juges, ix, 37. Dans Genèse, xn, 6, il n'en est pas de même, car il s'agit simplement d'un « Térébinthe de celui qui instruit », c'est-à-dire de celui qui répond à une consultation en récitant une tord ; c'est là un arbre sous lequel on rendait la justice comme, sans doute, le « Palmier ( ? ou le Pilier) de Débora » de Juges, iv, 5.
d'une affection maligne, il y enchevêtrait quelques lambeaux de l'habit du malade 1.
On entourait des mêmes soins pieux des monuments mégalithiques, vestiges de la piété des premiers habitants et du soin qu'ils prenaient de leurs morts. La vénération qu'on leur avait toujours témoignée de mémoire d'homme y ramenait sans interruption les générations de races diverses qui se succédaient dans leurs alentours. Dolmens, cromlechs, monolithes dressés, blocs sculptés grossièrement, rochers qui présentaient à des yeux complaisants quelque vague ressemblance humaine, retenaient ainsi quelques parcelles du divin, soit qu'on les crût hantés par des esprits, soit qu'ils possédassent par eux-mêmes quelque sainteté 2.
Les sources aussi et les puits naturels passaient pour alimentés par les dieux, et l'on s'en approchait avec des sentiments de gratitude. S'ils donnaient une eau abondante et limpide, on offrait auprès d'eux des sacrifices et l'on y célébrait des réjouissances ; s'ils menaçaient de tarir, on tâchait de conjurer ce malheur par des oblations propitiatoires 3.
x. On peut croire que ces pratiques très répandues aujourd'hui en Syrie et, du reste, dans d'autres pays, étaient déjà suivies dans l'antiquité. Si elles l'étaient, elles pouvaient représenter, comme la divination par le bruit des feuilles, des superstitions héritées des âges plus anciens ou des à-côté de la religion, car rien de ce que nous savons de la religion cananéenne n'autorise à penser que les arbres étaient des dieux ; tout au plus pouvaient-ils être crus parfois hantés par des esprits ; ils n'étaient pas objet de culte mais accessoire du culte ; à ce titre ils pouvaient mériter quelque attention religieuse.
2. Sur les monuments mégalithiques de Canaan, voir Vincent, loc. cit., pp. 408- 426. La religion cananéenne ne les avait assurément pas tous acceptés ; mais à en juger par le rôle religieux que joua, à la conquête de Josué et pendant les premiers siècles de l'histoire d'Israël, Galgala de Jéricho, qui tirait son nom d'un cromlech antique, on peut bien penser que les Cananéens avaient eux aussi transformé en sanctuaires ou en objet de superstition quelques-uns de ces vestiges du passé.
3. On n'a pas de renseignements sur la place que pouvaient tenir les eaux sacrées dans la religion de Canaan ; sur celle qu'elles avaient dans les autres religions sémitiques, voir Lagrange, loc. cit., pp. 158 et suiv. Ce qui y est dit notamment des Phéniciens laisse supposer que les Cananéens devaient, eux aussi, célébrer quelques cérémonies religieuses auprès des eaux, et cela avec d'autant plus de raison que leur pays n'était point particulièrement favorisé en sources. De plus les fouilles semblent bien avoir montré qu'il en était ainsi : les bassins et réservoirs des sanctuaires, comme on l'a dit plus haut, n'avaient sans doute pas un rôle purement utilitaire et pouvaient servir à des rites destinés à rappeler l'origine divine et les propriétés bienfaisantes de l'eau ; à Gézer, un magnifique tunnel en pente conduit à une source et pourrait avoir servi à la cérémonie de la « descente à l'eau » décrite par Lucien, De syria dea, 13, 47, 48, pour le temple de Hiérapolis ; le haut lieu de Beth-shémésh renferme également un puits très profond qui pourrait avoir fait modifier le nom ancien de la ville en *Aïn-shems, le nom moderne. Un certain caractère religieux devrait aussi être reconnu au puits de la localité de Baalath-
24O LA RELIGION CANANEENNE
Les astres enfin, le soleil, la planète Vénus, la lune surtout n'étaient pas sans pousser à la piété. Le soleil dispensait la chaleur qui développait les germes ; il semblait ranimer la vie et aviver la joie. Vénus, « reine du ciel » et compagne des crépuscules, annonçait tantôt les sombres appréhensions du soir, et tantôt la radieuse allégresse du matin. La lune marquait la division du temps, ramenait les fêtes et les anniversaires, dissipait l'obscurité des nuits, déversait sur la terre l'humilité fécondante des rosées. Les étoiles même, qui scintillaient au firmament, donnaient quelque impression de vie *,
Ainsi le divin, répandu dans tout ce qui paraissait posséder une énergie vitale ou disposer du pouvoir de la produire, se présentait partout aux sens et à la dévotion des habitants de Canaan. Mais si la divinité était comme diffuse dans la nature entière,
beër, « la Dame du puits », Josué, xix, 8. Sur les rapports des sources et du soleil, voir Burney, loc. cit., p. 406 ; ces rapports mythologiques ne sont attestés que très tardivement chez les Grecs et les Latins.
1. Il ne semble pas qu'il faille faire une grande place aux astres dans la religion cananéenne. Les fouilles en Canaan n'ont pas fourni de représentations même stylisées des astres d'origine indigène. Chez les Phéniciens on pourrait relever quelques traces du culte du Soleil, peut-être de celui de la Lune ; on n'en trouve pas du culte des planètes et des étoiles. Dans le temple de Hiérapolis, le Soleil et la Lune étaient les seules divinités dont on ne faisait pas d'images, Lucien, loc. cit., 34. Pourtant l'orientation nord-sud des maçç-bhôth de Gézer et de Megiddo et l'orientation est-ouest de celles de Tell eç-Çâfiyé montrent que l'on faisait quelque attention aux astres. De plus, certaines villes antiques portaient des noms qui indiquent un culte du Soleil comme Beth-shémésh, En-shémésh, Hérès, Qir-hérès, Timmathhérès, ou un culte de la lune comme Jéricho ; mais encore resterait-il à savoir si ces noms étaient d'origine cananéenne, ce qui ne peut guère s'établir étant donné la variété des couches de population en Canaan ; toutefois il y a lieu de supposer que les Cananéens de ces villes n'abandonnèrent point tout à fait le culte qui s'y rendait aux deux grands astres, à supposer qu'il n'eût pas été établi par eux. Ashtarôthqarnaïm, ville citée par Genèse, xiv, 5, signifierait «les Astartés aux deux cornes», et représenterait pour certains une déesse ou des déesses lunaires en relation avec les cornes du croissant ; mais rien n'établit ce sens et cette interprétation. Une statuette de Gézer représentant une femme avec des cornes qui se rabattent vers les ioues et qui fait songer aux déesses « Astartés aux cornes » rappelle non le croissant mais les cornes de vache de la déesse égyptienne Hathor ; il en est de même d'une représentation avec cornes de la « Dame de Byblos » dans Corpus inscriptionum semiticarum, 1, 1, planche 1. Le culte des astres et en particulier de la planète Vénus si répandue chez les Hébreux aux vne et VIe siècles n'était pas dû à une influence cananéenne. Il convient toutefois de noter que l'inscription phénicienne de Larnaka (Corpus inscriptionum semiticarum, 1, 86) mentionne des « gâteaux pour la Reine... » qui ne peut guère être que « la Reine du ciel » de Jérémie, vu, 18, c'est-à-dire Vénus • mais ici aussi on pourrait peut-être à la rigueur penser, comme pour les Hébreux, à une influence orientale. Il reste que le rôle des astres dans la religion cananéenne n'était peut-être pas beaucoup plus accusé que celui qu'on peut déduire pour Israël de Genèse, 1,16-18, c'est-à-dire qu'ils servaient probablement surtout à l'établissement du calendrier liturgique.
dans les sanctuaires la personnalité des dieux s'affirmait davantage et leur puissance s'y manifestait d'une manière plus précise, plus efficace, souvent même plus violente. La vie humaine s'écoulait dans un contact perpétuel avec ces forces mystérieuses qui détenaient tout ce qui lui était nécessaire comme tout ce qui lui pouvait nuire ; on les sentait partout présentes et sans cesse on s'appliquait à se les rendre favorables en excitant leur générosité ou en apaisant leur colère.
Beaucoup des rites employés par les Cananéens pour obtenir ce double résultat étaient usités en Israël, soit qu'ils fussent des pratiques communes à toutes les religions de l'humanité, soit qu'ils fussent propres aux religions sémitiques. Libations d'eau, de vin et de lait ; offrandes de céréales, de pain et de fruits ; sacrifices d'oiseaux, de moutons et de bœufs, de chèvres et de cerfs * ; onctions d'huile, combustion de graisse et d'encens 2, aspersion et aftusion de sang sur les autels et les pierres dressées ; prostrations, baisers des lèvres ou de la main, attitudes rituelles de la prière et cris d'invocation ; danses sacrées et processions qui se déroulaient dans un ordre et d'une allure imposés par d'antiques traditions, tout cela se retrouvait pour une bonne part dans les cérémonies du culte de Yahwè. La superstition populaire d'Israël, d'autre part, lui avait peut-être déjà rendu familières les diverses pratiques de la divination, de la magie, de la consultation des augures, de la sorcellerie, des charmes, des incantations, de l'évocation des esprits et des morts 3 ; ces pratiques,
1. On trouvera dans l'inscription phénicienne dite « le tarif de Marseille » (Corpus inscriptionum semiticarum, 1, 165 et voir le commentaire de Lagrange, loc. cit., pp. 469-478) une énumération des victimes et des offrandes avec des détails rituels analogues à ceux du Lévitique. En plus des victimes signalées, on peut mentionner le chameau ; on en a trouvé des ossements dans les sanctuaires de Gézer et de Tell eç-Çâfiyé.
2. Wellhausen a contesté l'emploi de l'encens dans le culte ancien des Hébreux et, conséquemment, dans celui des Cananéens ; mais, entre autres raisons qui ruinent cette affirmation et, pour leur part, la théorie qu'il en dérivait, il faut signaler les traces de combustion d'encens sur de petits autels ronds en pierre placés dans le sanctuaire sémitique de Sarabît el-Khâdim, du IVe millénaire peut-être avant J.-C.
3. Ces multiples pratiques sont énumérées dans Deutéronome, xviii, 10, ri, comme très en honneur chez les Cananéens. Sur ce passage, voir Driver, Deuteronomy, 2e édition, pp. 223-226.
La période des Juges. 16
242 LA RELIGION CANANEENNE
toute l'antiquité orientale les a connues et plus ou moins suivies, et les Cananéens semblent y avoir excellé. Mais deux autres pratiques assez caractéristiques de la religion cananéenne durent exciter au plus haut point chez les Hébreux un étonnement mêlé d'horreur et de sensualité : c'étaient les sacrifices humains et la prostitution sacrée.
L'antiquité a professé un mépris de la vie individuelle que nous avons peine à comprendre aujourd'hui. La peine de mort y était appliquée avec une prodigalité stupéfiante ; les mercenaires se faisaient tuer par métier et les gladiateurs, pour le plaisir d'une foule qui n'était point, composée que de la populace. Les dieux n'étaient pas moins avides de la vie humaine. Le sacrifice d'Iphigénie et l'institution du ver sacrum ne sont pas de pures légendes. Chez les Cananéens, le sacrifice humain se pratiquait sûrement, non pas d'une façon courante, on peut bien le croire, mais d'une manière assez habituelle pour qu'il parût être l'un des traits de leur religion.
On n'a pas d'exemple ni de traces très sûrs de sacrifices humains accomplis rituellement sur l'autel; s'il s'en faisait parfois, comme il est probable, les fouilles n'en ont pas livré de vestiges, soit que la victime tût entièrement brûlée en holocauste, soit que son cadavre, privé de sépulture, eût été dévoré par « les oiseaux du ciel et les bêtes des champs », soit qu'elle eût été égorgée et que son squelette n'eût ainsi gardé aucune trace de l'exécution *. Mais quelques allusions bibliques à des sacrifices de fondation du mur et de la porte d'une ville ont trouvé, dans plusieurs découvertes lugubres faites au cours des fouilles récentes, une trop parlante illustration 2. A diverses reprises, des restes de
i. On a pourtant trouvé à Gézer la partie supérieure de deux squelettes, l'un d'un jeune homme, l'autre d'une jeune fille de seize à dix-huit ans ; pour cette dernière, le sectionnement a dû se faire non sur le squelette, mais sur le corps couvert de sa chair. L'idée d'un sacrifice vient à l'esprit mais naturellement on n'a pas de données pour en établir l'exactitude. Sur cette double trouvaille, voir MacAlister, loc. cit., t. il, pp. 428-431. On a également trouvé à Gézer un crâne isolé qui pourrait être celui d'une victime décapitée ou celui d'un ennemi apporté comme trophée dans le sanctuaire, cette dernière hypothèse étant suggérée par I Samue , xvii, 51, 54 (?) (Goliath) ; xxxi, 9 et I Chroniques, x, 10 (Saul).
c. I Rois, xvi, 34 et cf. Josué, vi, 26, où il est question du double sacrifice humain fait par Hiel, un Israélite, pour la restauration de Jéricho. Dans Deutéronome, xn, 31 ; xviii, 9, 10, il est fait mention des sacrifices d'enfants offerts à Moloch ; dans ce cas les victimes étaient brûlées.
victimes humaines : adultes, jeune fille de quinze ou seize ans, enfant d'une dizaine d'années ou tout jeunes enfants, ont été rencontrés dans les fondements d'un mur ou d'une tour de forteresse, sous un seuil de porte, à l'angle de la muraille d'une ville 1. Murés vivants dans un cadre de pierres, repliés dans l'espace laissé entre deux assises des fondements, enveloppés dans de la terre pressée qui les avait étouffés, écrasés sous les matériaux que l'on avait continué à placer pour achever la construction, ou bien déposés là encore tout chauds, aussitôt après leur immolation, pour que leur corps flexible pût mieux se plier dans leur tombe étroite, ces infortunés étaient morts pour rendre une forteresse inexpugnable, une porte infranchissable et pour assurer leur ville contre les entreprises des ennemis. Près d'eux on déposait toujours quelques vivres dans des écuelles, de l'eau dans une amphore, quelquefois même une lampe. Il fallait que l'on eût une foi étrangement forte pour n'avoir pas senti l'atroce ironie de tous ces soins ! Mais on croyait que l'esprit du mort, trouvant à sa portée ce qui était nécessaire à sa subsistance, n'abandonnerait jamais son poste pour aller chercher ailleurs de quoi se nourrir. Pourtant quelque sentiment d'humanité avait fini par pénétrer cette piété cruelle ; il semble que, à partir du xve siècle, on se fût parfois borné à déposer seulement ces divers objets du mobilier funéraire, alors même qu'ils n'accompagnaient aucune victime, en un lieu où l'on devait penser qu'ils suffiraient à retenir un esprit tutélaire et l'obligeraient à faire bonne garde. Mais à l'époque de la conquête de Canaan par les Hébreux et même notablement plus tard les sacrifices de fondation se pratiquaient encore, en même temps que cette substitution de simples dépôts symboliques.
Les Cananéens sacrifiaient aussi de tout jeunes enfants. La grande majorité de ceux dont on a retrouvé les restes, à Lakhish, dans le sol des hauts lieux de Gézer et de Megiddo et près de la roche à cupules de Taanakh, étaient des enfants nouveau-nés 2. Avant qu'ils eussent dépassé leur première semaine, encore vivants ou après avoir eu la gorge coupée, on les avait introduits la tête
1. Sur ces trouvailles, voir Vincent, loc. cit., pp. 192, 196 et suiv. ; pour celles de Gézer, Macalister, loc. cit., t. 11, pp. 426 et suiv.
z Vincent, loc. cit., pp. 188 et suiv. ; Macalister, loc. cit., p. 402-406.
244 LA RELIGION CANANEENNE
la première dans une grande jarre où l'on mettait en même temps de la menue vaisselle et l'on avait noyé le tout dans de la terre fine aujourd'hui encore si fortement pressée qu'il semble que l'on eût voulu parfois étouffer le pauvre enfant. Les jarres étaient ensuite pieusement déposées dans le sanctuaire, où il est bien probable, du reste, qu'avait eu lieu le sacrifice. Il ne paraît pas que Ton ait alors recouru au feu comme on le fit si couramment plus tard pour donner la mort à ces jeunes victimes ; on ne trouve de traces de combustion que pour deux enfants inhumés à Gézer et ceux-là avaient peut-être déjà six ans 1.
L'âge des petites victimes enfermées dans ces jarres a naturellement suggéré l'idée de voir en elles des premiers-nés offerts à la divinité, les premiers-nés étant, comme on sait, Tune des offrandes que réclamait Yahvvè dans la religion des Hébreux, mais une offrande qui, ici, comportait toujours le rachat et jamais l'immolation réelle. Cela est très vraisemblable. Toutefois le nombre des squelettes découverts apparaît comme relativement très modeste eu égard à la durée de plusieurs siècles et au chiffre de la population des grandes villes où les enfants furent sacrifiés. Aussi y a-t-il lieu de croire que ces immolations n'étaient qu'exceptionnelles, lantôt, comme dans les cas analogues du sacrifice de la fille de Jephté ou de celui du fils du Mésha 2, c'avait été en une heure critique, en présence d'un danger décisif pour toute une ville ou tout un peuple, que l'on avait demandé, imposé peut-être, une victime dont la mort pût apaiser la colère du dieu; tantôt une pieuse ferveur ou une frénésie divine avait poussé un père à témoigner sa foi en la puissance, au pouvoir souverain, à la générosité de ses dieux, en leur immolant le rejeton qu'il chérissait pourtant particulièrement comme l'espoir de la perpétuité de sa famille.
Le culte cananéen comptait au nombre de ses ministres des hommes et surtout des femmes que les Hébreux nommaient, ceux-là, qâdhêsh, celles-ci, qedhêshâ. Étymologiquement, ces mots marquaient une séparation, une mise à part dans l'ordre religieux ; ils avaient fini par signifier « consacré » ; mais ils ne s'appliquaient
i. Vincent, loc. cit., p. 190, n. 1.
2. Juges, xi, 34-39 ; II Rois, ni, 27 ; voir aussi pour le roi de Juda Akhaz, II Rois, xvi, 3.
qu'aux hiérodules, hommes ou femmes, adonnés à la prostitution sacrée 1. A lui seul, leur nom marquait que, par vocation et sous la poussée irrésistible de l'enthousiasme religieux, ces personnages s'étaient séparés de la masse du peuple pour appartenir à la divinité d'une manière très spéciale. Ils étaient à elle tout entiers, corps et âme, lui sacrifiant leur adolescence, leur beauté, leurs charmes, leur désir de fonder un foyer et de laisser après eux une longue descendance. On les trouvait d'ordinaire, les hommes portant des vêtements féminins 2, aux alentours et dans les dépendances des sanctuaires, sous l'ombrage des bosquets sacrés, près des cellules, des tentes et des grottes où ils se livraient au service du dieu ou de la déesse 3. Mais peut être en existait-il aussi qui circulaient à travers le pays, racontaient les mystères, vantaient le pouvoir de leurs maîtres divins, et provoquaient à leur basse dévotion ceux qui ne fréquentaient que rarement les grands sanctuaires 4. Enfin, des femmes s'abandonnaient en passant à ces pratiques dans les sanctuaires 5. Le salaire de toutes ces complaisances revenait de droit à la divinité à laquelle ces hiérodules s'étaient voués 6.
Ils se recrutaient parmi les employés des temples ; des parents livraient leurs filles ; les filles des prêtres, entre autres, semblent avoir assez souvent glissé dans cette profession 7. Mais c'était
1. La courtisane non consacrée portait le nom de naiT, zônâ. Les hommes recevaient aussi le nom de « chien » ; cf. Deutéronome, xxm, 19 (Vulgate, 18) et l'inscription phénicienne du temple d'Astarté de Larnaka dans l'île de Chypre, Corpus inscriptionum semiticarum, 1, 86, B, 10.
2. C'est sans doute une allusion à cette pratique des hiérodules qu'on retrouve dans Deutéronome, xxn, 5 ; les Galles, prêtres émasculés de Cybèle, s'habillaient en femme ; cf. Lucien, loc. cit., 15, 26, 27, 51.
3. Peut-être pourrait-on penser que certaines grottes de Syrie avec graffiti parlants servaient aux rendez- vous des qedhéshôth. Cf. Renan, Mission de Phénicie, pp. 648-652 ; 662, 663, et voir Hérodote, ii, 106.
4. C'était l'usage des Galles en Syrie et en Asie-Mineure ; cf. Apulée, Métamorphoses, vin, 24 et suiv. ; saint Augustin, De civitate Dei, vu, 26 ; saint Jérôme, sur Osée, iv, 14.
5. Baruch, vi, 42, 43, et Hérodote, i, 199, pour la Babylonie ; Lucien, loc. cit., 6, pour la Phénicie. La déesse mentionnée à ce propos, dans le texte d'Hérodote, est nommée Mylitta ; dans 1, 131, elle est la Vénus assyrienne ; ce nom Mylitta est l'assyrien muallidat, « celle qui fait enfanter », et désigne Ishtar.
6. Le salaire des prostitués des deux sexes (pnN, 'éihnan, pour les femmes) est mentionné par Deutércncme, xxm, 19 (Vulgate 18) qui interdit de l'offrir au temple de Yahwè ; son attribution à la déesse est attestée par Lucien, loc. cit., 6.
7. Cf. Lévitique, xix, 29 ; xxi, 9 ; toutefois ces deux versets se réfèrent aux Hébreux et à la prostitution non sacrée ; il n'y avait qu'un pas de celle-ci à l'autre.
à l'occasion des grandes fêtes où les pèlerins affluaient qu'éclataient les plus ardents dévouements. Parmi les manifestations bruyantes et le débordement de joie vulgane de la liturgie cananéenne, il arrivait souvent que le vertige de l'exaltation religieuse frappait quelques âmes d'une étrange frénésie ; elle passait de l'une à l'autre comme une contagion rapide, et bien peu pouvaient s'en défendre, car elle venait de la force irrésistible du dieu ou de la déesse. Elle se saisissait d'abord des professionnels de ce corybantisme, nâbhîs de bas étage à la piété morbide; ils redoublaient alors de fureur, chantant, hurlant, dansant, balançant leur corps, raidissant leurs membres, renversant leur tête, secouant leurs longs cheveux, au rythme enhévré d'une musique où se mêlaient les vibrations des cordes, les sifflements des flûtes et le martèlement sourd des tambourins ; à coups de glaives et de coutelas, ils se tailladaient les bras, la poitrine, les joues, et, par moments, émettaient des sons à peine articulés où les fidèles, penchés vers ce spectacle, reconnaissaient des paroles divines *. Parfois, sans doute, des qedhêshôth aux regards langoureux frappaient leurs tambourins de leurs doigts agiles, faisaient résonner leurs courtes harpes, agitaient leurs systres et leurs crotales et dansaient ou tournoyaient d'une allure désordonnée 2. Au sein de cette excitation qui allait croissant et devenait furibonde, il se formait comme une atmosphère lourde de folie et d'oppression, et quelques esprits, perdant peu à peu la maîtrise d'eux-mêmes, se laissaient saisir et emporta' par ce tourbillon de la possession divine. Un assistant se jetait dans la bande des nâbhîs, gesticulant et criant comme eux ; une jeune femme se vouait pour un jour ou pour plus
1. Voir I Rois, xviii, 26 et suivants pour les nâbhîs du Baal tyrien. Le récit égyptien de Wenamon met en scène, avec le signe détermiaatif de la danse, un jeune homme qui profère des paroles inspirées ; ceci se passe à Byblos, vers 1100 avant J.-C. Sur la contagion dans le prophétisme populaire en Israël, cf. I Samuel, x, 5, 6, 10-12 ; xix, 18-24 ; on en trouve encore des cas dans les ziqr des derviches musul mans de notre temps, cf. Lane, Manners and customs of the modem Egyptian, ch. xxiv et l'index à ziqr. On sait que des pratiques analogues se maintinrent longtemps dans le paganisme asiatique et turent même suivies chez les Montanistes.
2. En dehors de leur contribution spéciale aux mystères, c'était de cette façon sans doute que les qedhêshôth participaient aux cérémonies cultuelles. Sur les danses religieuses archaïques des jeunes filles israélites de Silo, cf. Juges, xxi, 19-21. Dans le culte tardif de Hiérapolis, Lucien (loc. cit., n° 43) mentionne « des femmes frappées de fureur et de démence ».