LA RELIGION CANANÉENNE AU TEMPS DES JUGES
I. — Les lieux sacrés : — Profusion des sanctuaires ; — les pierres dressées ou maççêbhôth ; — l'autel ; — le pieu sacré ou ashêrâ ; — accessoires du sanctuaire ; — le terrain sacré ; — les arbres sacrés ; — les vestiges mégalithiques.
II. — Les rites : — Rites communs. — Les sacrifices humains ; — sacrifices de fondation ; — sacrifices de nouveau-nés. — La prostitution sacrée ; — hiérodules hommes et femmes ; — le corybantisme cananéen.
III. — Les idoles : — Pas de grandes idoles ; — plaquettes de la Déesse nue ; — symboles de divinités masculines ; — menus objets religieux.
IV. — Les divinités: — Fusion des diverses divinités adorées en Canaan. — Le Baal, maître du sol ; — Moloch ; — Astarté et Ashêrâ, déesses de la volupté et de la fécondité.
V. — Les idées religieuses : — Difficulté de les saisir. — Les divinités assurent la fertilité du sol et la fécondité du troupeau, — de là, la joie ou la tristesse du culte. — Elles sont les forces qui assurent la fécondité universelle, — de là, l'offrande des premiers fruits de l'être vivant, — la sensualité religieuse, — l'ardeur au sacrifice, — et, en quelque manière, la croyance en la survivance du principe vital des morts.
C'est là, en somme, une religion de la Nature divinisée.
Le grand événement religieux de la période des Juges fut l'entrée en contact de la religion de Yahwè avec la religion cananéenne. Il devait en naître plus d'un danger de contagion pour le yahwéisme. Ce dernier réussit à y échapper et à rester essentiellement conforme à ce que Moïse l'avait fait sous l'inspiration de Dieu. Mais, autant que nous en puissions juger, ceux qui le professaient dans sa pureté primitive ne furent plus qu'une élite, tout au plus furent-ils une minorité. La masse des Hébreux commença dès lors à céder à l'attrait de la religion indigène, à en imiter des pratiques, à s'en assimiler des croyances. C'est à cette époque que s'ébaucha ce yahwéisme de mauvais aloi qui
faillit compromettre à plusieurs reprises la destinée religieuse d'Israël et contre lequel les prophètes s'élevèrent plus tard avec une énergie indignée.
Pour éclairer ces faits dont la répercussion ira en s'amplifiant jusque vers la fin du VIIe siècle avant J.-C, je tracerai ici une esquisse sommaire de la religion cananéenne. Laissant de côté maints détails techniques qui n'intéressent pas directement notre sujet, je me bornerai à essayer de reconstituer dans la mesure du possible cette religion païenne avec les formes simplifiées qu'elle devait revêtir aux yeux des Hébreux envahisseurs 1.
En prenant pied sur la terre de Canaan et en jetant autour d'eux leurs regards, les Hébreux ne considérèrent pas sans quelque étonnement les lieux saints et les usages religieux du pays.
Jamais ils n'avaient encore vu une telle profusion de sanctuaires. Ils en rencontraient partout. Il n'y avait agglomération humaine qui n'eût le sien. Ceux des villes, plus vastes, mieux construits, plus complets, se trouvaient tantôt à l'intérieur des murs, sur une place bien dégagée, dans une dépendance d'un palais, tantôt sur une éminence voisine, à quelque distance en dehors des remparts 2. Ceux des villages et des bourgades pré-
i. On trouvera dans les ouvrages relatifs aux religions sémitiques et dans les articles des dictionnaires bibliques, théologiques et mythologiques, des renseigne ments beaucoup plus nombreux que ceux qui pourront être fournis ici. Il suffira de mentionner, entre autres, le Manuel d'Histoire des Religions de Chantepie de la Saussaye, — Où en est l'Histoire des Religions ? — Christus ; les Études sur les Religions sémitiques, 2e édition, du P. Lagrange; Les Religions orientales dans le paganisme romain, 2e édition, de Franz Cumont ; Lectures on the Religion of the Sémites, nouvelle édition, de W. Robertson Smith ; parmi les ouvrages de Baudissin, l'introduction de Adonis und Esmun;Das Alte Testament im Lichte des Alten Orients, 3e édition, de A. Jeremias ; Ishtar-Astarté, de J. Plessis ; la deuxième partie de Die Keilinschriften und das Alte Testament, 3" édition, de Zimmern ; des détails ou des théories dans les revues bibliques ou archéologiques et dans les volumes de Cultes, Mythes et Religions, de Salomon Reinach. — Pour les vestiges religieux des Cananéens, outre les comptes rendus provisoires ou définitifs des fouilles palestiniennes, il faut consulter Vincent, Canaan d'après V exploration récente ; pour ce dernier ouvrage on trouvera quelques compléments et retouches dans Revue Biblique, 1914, pp. 373-39/; 504-522; voir notamment pp. 519 et suiv. sur l'interprétation religieuse des vestiges cananéens.
2. La situation de certains sanctuaires en dehors des murs et, par conséquent, à la discrétion de l'ennemi en cas de siège de la ville montre assez que leur emplacement devait avoir d'autres raisons que la commodité des habitants et la sécurité du lieu saint : c'était une volonté divine plus ou moins explicitement manifestée
sentaient une ordonnance rustique et prenaient un air familier. Il en existait sur les sommets inhabités des collines incultes et des montagnes sauvages *, édifiés en des sites solitaires et silencieux. On en découvrait aussi près de quelques sources, à l'ombre d'un gros arbre, au sein d'un bosquet séduisant de discrétion et de fraîcheur 2. Les dieux de Canaan possédaient jalousement leur pays ; partout ils rappelaient aux hommes leur présence et leur pouvoir.
L'aménagement de ces multiples sanctuaires était assez uniforme, tout en s'enrichissant plus ou moins selon l'importance de chacun d'eux. Ce qui y retenait les premiers regards, c'étaient des blocs de pierre oblongs, dressés à des intervalles à peu près égaux, sur une ligne assez souvent orientée du nord au sud 3. Leur nombre était variable. A Gézer, il en reste une dizaine dans l'un des sanctuaires et quatre dans l'autre ; à Tell eç-Çâfiyé, qui est peut-être l'ancienne ville de Gath, cinq ou six ; à Bethshémésh, aujourd'hui Aïn-shemsh, cinq ; à Taanakh, deux seulement ; il est probable que l'on n'en voyait guère qu'un seul dans la plupart des sanctuaires de campagne 4. Les plus ordinaires
qui pouvait amener à ériger un sanctuaire dans une situation aussi défavorable. Sur ces sanctuaires extra muros, voir I Samuel, ix, n et suiv., et I Rois, m, 4 où « le grand haut lieu de Gabaon » doit vraisemblablement être placé sur la hauteur d'En-Nébi Samouîl à une distance notable de Gabaon. Ces deux hauts lieux israélites représentent d'anciens hauts lieux cananéens ; du moins le cas est suffisamment attesté pour le second.
1. >stf, shephî, « hauteur dénudée», désigne un lieu de culte dans Jérémie, ni, 2.
2. Cf. Deutéronome, xn, 2 : les lieux saints païens qui sont « sur les hautes montagnes, sur les collines et sous tout arbre au feuillage luxuriant ». Cette expression revient plus ou moins complète, à propos des sanctuaires hébreux, dans I Rois, xiv, 23 ; II Rois, xvi, 4 = II Chroniques, xxvm, 4; II Rois, xvn, 10 ; Isaïe, lvii, 5 ; lxv, 7 ; Jérèmie, n, 20 ; m, 13 ; Ezéchiel, vi, 13 ; xvin, 6, 11, 15 ; xxn, 9. On voit qu'elle eut une vraie fortune littéraire ; elle dépeint la religion d'Israël profondément « canaanisée », ces sanctuaires agrestes étant d'anciens lieux saints cananéens adoptés par les Hébreux ou de nouveaux lieux saints organisés par eux sur le type cananéen.
3. L'orientation nord-sud est du moins celle des blocs des deux sanctuaires de Gézer et des blocs de Megiddo ; à Tell eç-Çâfiyé, on a l'orientation est-ouest. Sur les blocs de Gézer qui sont les plus nombreux qu'on ait retrouvés jusqu'ici, voir Macalister, The Excavation of Gezer, 1. 11, pp. 385-396 pour le haut lieu, pp. 406-408 pour « le temple sémitique ».
4. Les deux blocs de Taanakh rappellent les piliers qu'on trouvait par paire à Tyr (Hérodote, n, 44), à Pétra (entrée du haram), à Paphos (monnaie de la communauté des Chypriotes), à Hiérapolis (Lucien, Dé syria dea, 28) et devant le temple de Jérusalem. On a pensé qu'à l'origine tout au moins il pouvait y avoir eu là une intention de représenter un couple divin, dieu et déesse. Pour les deux piliers de ces grands sanctuaires, il est plus vraisemblable que l'intention était surtout d'ordre
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avaient les proportions d'un homme ; mais à Gézer, il s'en trouve encore un qui a plus de trois mètres. Ce n'étaient pas toujours les plus gros qui recevaient le plus d'hommages ; parfois un bloc de dimension modeste devait avoir été particulièrement et plus longtemps vénéré, à en juger par ce poli huileux que donnent aux pierres saintes les plus dures des siècles de frottements, d'onctions et de baisers1. A les regarder de près, ils accusaient quelques différences de forme ; ceux-ci avaient été équarris et offraient une ou plusieurs faces assez bien layées, tandis que ceux-là gardaient l'aspect d'un bloc naturel sur lequel « on n'avait point promené le fer » ; tel d'entre eux affectait la forme expressive d'un emblème de la virilité 2. Souvent ils présentaient une échancrure à leur sommet et, sur leurs flancs, de légères cavités et des rainures sinueuses ; c'était apparemment pour permettre au sang, à l'huile ou à toute autre matière dont on les couvrait d'y adhérer plus longtemps. Les Hébreux, qui savaient que les patriarches en avaient érigé de semblables, leur donnaient, ainsi que les Cananéens sans doute, le nom de maççêbhâ, c'est-à-dire de pierre « dressée », terme très vague qui ne spécifiait point leur nature religieuse et ne permet pas à lui seul de savoir si ces pierres sacrées avaient jadis passé pour une divinité, si l'on y voyait la demeure, la représentation ou le symbole d'un dieu, si elles étaient un monument commémoratif ou môme simplement une stèle funéraire3.
L'autel se trouvait près des pierres dressées. C'était un bloc de pierre ou bien une saillie de rocher en forme de table rectangulaire ; un creux à sa surface servait de foyer pour les braises ardentes sur lesquelles on brûlait les offrandes. Des degrés y
architectural, comme, du reste, pour les deux obélisques de certains temples égyptiens. Quant aux blocs de pierre, leur véritable signification est trop obscure même à l'époque historique pour que l'on puisse préciser avec quelque assurance leur valeur aux toutes premières origines.
i. Bloc n° ii de Gézer ; cf. Macalister, loc. cit., p. 388.
2. Blocs nos iv et vm de Gézer ; cf. aussi le n° 11, Macalister, loc. cit., p. 389, figure 480. Cette forme était celle des deux piliers d'Hiérapolis, Lucien, loc. cit., 28.
3. La stèle que les musulmans dressent sur les tombes aujourd'hui encore est, en somme, une maççêbhâ ; mais, même si les pierres dressées antiques n'avaient eu que cette valeur de monument funéraire, il demeure très peu probable qu'elles n'eussent pas pris un caractère proprement divin dans le sanctuaire cananéen. L'hostilité de la Bible à leur égard montre assez qu'elles possédaient un caractère religieux très accusé.
donnaient accès si l'autel avait quelque hauteur ; aux quatre angles supérieurs, des sortes de cornes, ménagées en relief dans la pierre, n'en étaient pas seulement une ornementation dont on le décorait souvent, mais elles possédaient une sainteté toute particulière 1. Dans certains sanctuaires édifiés au sommet ou sur la pente d'une colline, l'autel avait été dégagé de la roche par de profondes entailles qui l'isolaient du sol voisin 2.
Fichés en terre près de l'autel et le dépassant notablement en hauteur, se dressaient, on peut dire toujours, un ou plusieurs pieux de bois, faits d'arbres entiers ou de troncs d'arbre ébranchés 3. A peine dégrossis, sculptés sommairement en forme humaine ou marqués des emblèmes du sexe féminin gravés en traits plus ou moins rudimentaires 4, ils se nommaient ashêrâs, du
1. Il ne semble pas que l'on ait découvert jusqu'ici d'autel cananéen avec cornes ; on pourrait cependant supposer qu'il en existait par analogie avec l'autel hébreu qui nous est mieux connu ; on en trouve d'indiquées sur le haut-relief de Suse reproduit dans Vincent, loc. cit., p. 144. Chez les Hébreux l'autel en portait, en général, à ses angles ; elles conféraient le droit d'asile à celui qui, se croyant menacé de mort, venait les saisir : cf. I Rois, 1, 40 ; 11, 28 ; on les enduisait de sang pour la consécration des prêtres (Exode, xxix, 12) et pour le sacrifice du péché (Lévitique, iv, 7, 18, 25, 30, 34). L'origine de ces cornes est difficile à préciser ; des diverses interprétations proposées, la plus simple pourrait être que les cornes de l'autel rappelaient, en les symbolisant, celles de la victime, de telle sorte que, par leur présence, elles exprimaient comme une perpétuité du sacrifice. Les « cornes de consécration » adaptées à un autel, à un édicule, à une double hache se retrouvent fréquemment en Crète ; cf. Dussaud, Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la Mer Egée, 2e édition, pp. 334 et suiv.
2. Dans ce cas, il pourrait se faire que toute la colline, dont l'autel n'était qu'une portion encore adhérente à elle, eût été considérée comme le véritable autel; de là, peut-être, le caractère sacré de certaines montagnes.
3. Ces pieux sacrés sont souvent mentionnés par la Bible ; les Septantes ont traduit leur nom par aXaoç, «bois sacré», mais cette traduction déborde de beaucoup le sens réel, car Jérémie, xvu, 2 ; I Rois, xiv, 23; II Rois,xvn, 10, les distinguent des « arbres au feuillage étendu » qui les abritent. En général il devait n'y avoir qu'un pieu ; mais le haut relief de Suse signalé dans une note précédente et qui est d'un si grand intérêt pour la reconstitution d'un haut lieu en montre plusieurs côte à côte. Dans cette représentation les pieux sont des troncs d'arbre avec leurs principales branches coupées près de leur naissance.
4. Il est impossible de savoir lequel de ces trois aspects présentait le plus ordinairement Vashêrâ ; l'existence de gravures plus ou moins accentuées serait assez dans le goût antique et dans l'analogie des « plaques d'Astarté » dont il sera question plus loin. Peut-être pourrait-on y voir une allusion dans I Rois, xv, 1 3, où l'expression employée : « (la reine-mère) fit un objet horrible pour Ashêrâ » désignerait une représentation odieusement parlante de la déesse ; mais la force des termes indiquerait aussi que c'était là quelque chose d'exceptionnel. II Rois, xxi, 7, emploie à propos de Vashêrâ placée au viTe siècle avant J.-C dans le temple de Jérusalem le terme bD3, pésél, « image taillée, sculptée », qui pourrait, s'il n'a pas le sens plus large d'« idole », désigner une sorte de statue ; mais, dans ce cas, ce pourrait n'être qu'un enjolivement tardif du pieu antique.
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nom de la déesse cananéenne Ashêrâ dont ils devaient être le symbole ou rappeler la présence \ Il se pourrait qu'on eût imaginé de les employer au défaut d'un arbre vivant lorsque le sol trop dur ou trop sec du sanctuaire, souvent établi à même la roche, n'en pouvait nourrir un; mais ils avaient fini par passer pour si indispensables qu'il semble bien qu'on les plantait près de l'autel, même quand un arbre sacré décorait le lieu saint 2. Au défaut d'une source pour fournir l'eau nécessaire aux ablutions des fidèles et au lavage des abords de l'autel souillés par les victimes, on avait aménagé des citernes, creusé un bassin dans le sol, taillé des auges dans des blocs de pierre ou même simplement apporté des jarres énormes à large panse 3. Des fosses à offrandes recevaient les débris et les cendres des sacrifices. On jetait aussi dans des fosses des objets votifs et les vases de
i. Même obscurité sur le rapport du pieu à la déesse dont il portait le nom. Il n'est pas vraisemblable qu' Ashêrâ fût une déesse-arbre, au moins à l'époque sémitique, et que son pieu dût la représenter ; il y avait dans beaucoup de sanctuaires un ou plusieurs arbres véritables à qui ce rôle eût mieux convenu. La même raison semble s'opposer à ce que l'on voie dans Y ashêrâ une réduction symbolique d'un bosquet sacré réservé à la déesse. Y voir « une image de la déesse dont la tête était peut-être à peine ébauchée et dont le corps était un pieu fiché en terre » (Lagrange, loc. cit., p. 176), c'est en accuser un peu trop le caractère d'idole qu'on n'oserait guère attribuer aux maççêbhôth qui y auraient autant droit. Il resterait à supposer que Y ashêrâ dût être confectionnée d'une espèce de bois particulière qu'on n'aurait pu cultiver en Canaan ou mieux encore qu'elle serait, comme les maççêbhôth peut-être, le vestige d'une pratique rituelle très primitive gardée par certains Sémites, tout comme les Hébreux en gardèrent l'usage emprunté aux Cananéens sans, pour cela, rendre toujours un culte à Ashêrâ. Tout cela est fort obscur. Du moins l'identité de nom pour le pieu et la déesse est une preuve suffisante que ce pieu sacré introduisait dans l'organisation d'un sanctuaire cananéen l'élément féminin de la divinité. Mais il ne faudrait pas en conclure que la pierre dressée en représentait, par contre, l'élément masculin, de telle sorte que maççêbhâ et ashêrâ auraient formé un couple divin : la pierre sacrée était dressée en l'honneur d'une déesse à Byblos et à Paphos, comme le montrent les médailles de ces deux villes consacrées à Astarté et à Aphrodite.
2. Ils sont en effet mentionnés comme se trouvant « auprès » d'un arbre dans Jérêmie, xvn, 2, et « sous » un arbre dans I Rois, xiv, 23 ; II Rois, xvn, 10.
3. En plus de leur utilité pour les besoins du culte, ces récipients et cette eau n'avaient-ils point une signification religieuse, une valeur de symboles ? C'est assez vraisemblable. L'eau, qu'elle sortît de l'Abîme souterrain ou qu'elle tombât du ciel, était un don des dieux, et quelques rites particuliers avaient sans doute pour but d'exprimer cette croyance. Quant aux réservoirs qui la contenaient, on ne saurait dire qu'ils n'avaient pas une signification symbolique ; à cet égard, on peut remarquer que le grand bassin du temple de Salomon avait reçu le nom de « mer » qui pouvait lui avoir été donné en raison de ses grandes dimensions, mais qui pourrait aussi rappeler une antique dénomination destinée à symboliser la mer. Il existait de semblables « mers » dans des temples chaldéens, et là on sait assez à quel degré s'était développé la symbolique mythologique : cf. Jeremias, Das Alte Testament im Lichte âes Alten Orients, 3e édition, p. 488, n. 1. Sur l'eau dans les religions sémitiques, voit Lagrange, loc. cit., pp. 158-169.
terre employés pour l'oblation ; mais il semble qu'on les brisait avant de les y jeter comme une dernière offrande à la divinité et pour qu'ils ne servissent pas dans la suite à un usage profane 1. Des dalles creusées de compartiments et de rainures constituaient des tables d'offrandes, chacune de leurs cavités devant probablement recevoir une matière distincte et fixer en même temps la mesure de la quantité qu'en réclamaient les dieux. C'était sans doute aussi en vue des offrandes, mais des offrandes destinées aux morts, que le sol des sanctuaires était si souvent percé de trous ou de cupules, les uns isolés et voisins d'une jarre funéraire enterrée, les autres rassemblés sur une surface rocheuse à proximité d'une nécropole où reposaient de nombreux morts 2.
Parfois une caverne, où l'homme préhistorique avait allumé son foyer, déposé ses morts ou honoré ses dieux, s'était trouvée tout indiquée comme une dépendance du sanctuaire que les populations nouvelles avaient établi en son voisinage. Ce souterrain pouvait même paraître si nécessaire que, faute d'une grotte naturelle, on creusait une ciypte sous le sol du sanctuaire 3. L'obscurité qui y régnait en rendait la sainteté plus impressionnante ; on pouvait l'utiliser comme trésor caché pour soustraire aux voleurs les richesses des dieux et des particuliers ; peut-être y cherchait-on aussi le mystère favorable à la voix de l'oracle et à la pratique de certaines initiations réservées.
Les grands sanctuaires possédaient quelques édifices : un petit
i. Lévitique, vi, 21 (Vulgate, 28) prescrit de briser le vase de terre qui a servi à faire cuire la victime du sacrifice pour le péché.
2. Aujourd'hui les tombes des musulmans présentent presque toujours une sorte de cupule où l'on dépose quelque offrande pour le mort, par exemple de l'eau, de l'huile, du sang d'un mouton sacrifié.
3. On a trouvé de ces grottes naturelles ou artificielles à Tell Sandahannah, Gézer, Taanakh, Beth-shémésh, Sarabît el-Khâdim dans la péninsule sinaïtique ; à Sichem, dans le temple d'El-Berith se trouvait une nns, çerîah, qui semble avoir été une salle souterraine, Juges, ix, 46, 49. Une excavation se trouve sous la Sahhra ou Roche sacrée de la mosquée d'Omar, qui portait l'autel d'airain du temple de Salomon. Il en était de même au temple de Hiéropolis, où une fissure du rocher tenait une grande place dans les cérémonies, Lucien, loc. cit., 13. Ces grottes souterraines étaient fréquentes dans les sanctuaires grecs ; elles ne le sont pas moins aujourd'hui dans le monde sémitique. Il est bien probable que, dans de nombreux cas, on a affaire simplement à des tombes antiques de tout temps vénérées, qu'il s'agisse de l'époque archaïque ou des temps modernes. Quant à leur rôle dans la religion cananéenne, nous ne le connaissons pas ; il est peu probable qu'on y eût particulièrement vénéré quelque divinité chtonienne ou de la terre, car pour le dieu Milk ou Moloch qu'on a pu supposer en être une, son culte avec combustion d'enfants se pratiquait en plein air et non pas dans une grotte.
temple ou « maison du dieu » 1 ; une niche, un baldaquin qui abritait, une balustrade qui entourait une idole ou une pierre sacrée 2 ; une salle pour le repas du sacrifice 3 ; des dortoirs pour les dormeurs qui attendaient un songe révélateur 4 ; un vestiaire pour les habits liturgiques 5 ; des chambres pour les prêtres qui vivaient là et pour les hiérodules de toute espèce qui y résidaient aussi ou qui ne s'y rendaient qu'à l'occasion des grandes fêtes ; enfin des abris pour les pèlerins qui restaient plusieurs jours, des étables pour les bêtes, des magasins pour le vin, l'huile, la farine, l'encens qu'on vendait à ceux qui, venant de loin, n'en avaient pu apporter 6.
Quelques-unes de ces constructions pouvaient n'avoir qu'un caractère profane et se trouver à quelque distance du sanctuaire 7. Tout ce qui était sacré comme matériel de culte ou édifices était renfermé dans un espace plus ou moins vaste que délimitait une barrière, un mur assez élevé ou une clôture de pierres fichées dans le sol 8. Ce terrain était réputé sacré. Il ne l'était point par
1. A l'époque antique, ces temples devaient être assez rares ; les « maisons des hauts lieux » sont signalées uniquement pour l'époque des rois d'Israël : I Rois, xiii, 32 ; II Rois, xvii, 29, 32 ; xxiii, 19, et leur multiplicité suffit à montrer qu'il ne devait point s'agir d'édifices très vastes. Du reste le haut lieu étant essentiellement un sanctuaire en plein air ne peut guère avoir comporté de temple proprement dit ; les fouilles ont confirmé cette vue.