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Sur le tombeau de David, voir, ci-dessus, pp

généreux et doux ; il était artiste : ce fut là l'occasion imprévue de sa fortune.

Ces qualités attirantes le mènent à la cour de Saul, et, tout de suite, le poussent à la première place. La démence du pauvre roi s'apaise aux accents de sa lyre et au son de sa voix. Ses prouesses étonnent et ravissent les plus braves guerriers. Un fils et une fille de Saûl s'éprennent de lui, Jonathas pour avoir son amitié, Mîkhal pour gagner son amour, et les femmes d'Israël, transportées d'enthousiasme, célèbrent par leurs chants et leurs danses lés hauts faits du jeune chef qui, dès qu'il parut, éclipsa tous les autres. Saul s'irrite de la faveur de son familier, le prend pour un rival et cherche à le perdre ; le préférant même à leur père, son ami l'avertit, sa femme le cache. En butte à la haine du roi qui l'a naguère aimé, David s'enfuit aux déserts de Juda. Là, par le seul ascendant de son audace, de sa piété, de ses succès, ce proscrit s'attache des centaines d'hommes dont beaucoup, sans lui, seraient restés des scélérats, et rallie à sa cause des guerriers et des chefs qui s'indignent de la fureur aveugle d'un roi forcené. De ces partisans, auxquels il n'offre qu'une existence pleine de dangers et de privations, il se fait des compagnons fidèles, dociles, affectionnés, inquiets s'il s'expose au péril, prêts à risquer leur vie pour défendre la sienne. Cette conquête des cœurs s'achève par la conquête d'une double couronne : quand Saûl tombe sous les coups des Philistins, Juda choisit David pour roi ; sept ans après, les tribus israélites du nord acceptent à leur tour de se ranger sous son sceptre.

Cet élan d'une nation tout entière vers lui, il était bien naturel que David l'aidât par quelque habileté. Mais celle qu'il déploie si elle ne néglige aucune circonstance où il puisse être avantageux de témoigner des égards et de nouer des intrigues, ne semble pas avoir eu recours à ces calculs profonds dont l'effet est à lointaine échéance. Retenu par une certaine indolence naturelle, qui favorise son esprit d'abandon à Yahwè, David est avant tout l'homme des occasions. Il ne court pas avec audace après la fortune ; mais constamment il se tient à l'affût de sa chance, et sa grande habileté consiste à la saisir avec promptitude. Aussi ne lui échappe-t-elle guère. Vassal des Philistins, il doit leur prêter le concours de sa bande contre Saul son roi ; il l'accorde sans

sourciller ; mais à la veille de la bataille on le renvoie par défiance, et il part, le cœur soulagé, tout en faisant sonner très haut son mécontentement. Du vivant de Saûl, alors que tant d'indications humaines et divines lui présageaient sa haute destinée et qu'il n'eût eu qu'un mot à dire pour en hâter l'heure, jamais il ne fait figure de prétendant : il n'a qu'à reparaître, dès que Saiil est mort, pour que juda, sa tribu, lui confère une couronne. Celle d'Israël lui manque encore pour qu'il devienne roi de tous les Hébreux ; Ishbaal, fils de Saûl, la porte avec maladresse ; mais Abner, cousin de Saûl, la soutient avec vigueur. Abner abandonne son maître, puis tous deux meurent assassinés ; David n'a qu'à tendre la tête pour qu'Israël y dépose à son tour cette deuxième couronne. Enfin, s'il peut redouter qu'un membre de la dynastie déchue essaie de la lui reprendre quelque jour, une vendetta inexorable écarte à tout jamais par le dernier supplice sept sur huit des seuls survivants de son prédécesseur, et du huitième, un infirme craintif, il lui suffit de faire un courtisan pour le réduire à l'impuissance. Aussi David, doué d'autant de patience habile que de piété confiante, tout en laissant agir la main secourable de Yahwè, savait cueillir d'un geste vif les fruits qu'elle lui tendait.

A attendre l'heure de Dieu, David ne manifestait pas seulement son pieux abandon à la Providence ; il donnait à tous ses sujets un témoignage apprécié de sa modération dans la revendication du pouvoir, comme du désir qu'il nourrissait de sentir qu'on lui obéissait moins par crainte que par attachement. A la différence de tant de rois anciens, et même de Salomon son successeur, qui n'hésitèrent point à prendre des mesures sanglantes pous déblayer les avenues de leur trône et en assurer la solidité, il ne monta pas sur le sien en marchant dans du sang répandu par lui. Jamais, sauf dans l'affaire du recensement, qu'il regretta du moins avec une singulière générosité d'âme, il ne se conduisit en despote ; deux fois, il prit les armes pour réduire un soulèvement, mais, la première tout au moins, il devait se défendre. C'est que la réserve attentive qui le retenait de brusquer la fortune lui inspirait, à l'égard des hommes, une prudence avisée, qui, dès qu'elle laissait naître la confiance, faisait place en lui à la plus vive affection. S'il fut tant aimé, s'il trouva un écrivain pour rédiger, de sa vie,

où se mêlèrent le bonheur et l'infortune, une histoire émue qui peut encore tirer des larmes, s'il laissa dans la mémoire d'Israël un souvenir d'où ses fautes mêmes n'ont point banni la sympathie et l'admiration, qui pourrait croire qu'il n'eût dû ce traitement de choix qu'à une douceur feinte et à une astuce perverse ? Aucun homme, surtout si son rang livre sa vie à tous les regards du présent et de l'avenir, ne saurait ainsi tromper sa génération et égarer l'histoire. Pour gagner tous les cœurs, David dut être bon, affectueux, tendre, et, le premier, aimer lui-même beaucoup. Ce n'est pas à dire qu'il eût toujours fait preuve de mansuétude. Comme les califes les plus renommés pour leur patience imperturbable, il porta parfois des sentences expéditives ; et, comme le cheikh arabe, qui, son heure dernière venue, désigne à ses fils et son ami pour qu'ils ne le lèsent pas et son ennemi pour qu'ils ne l'épargnent pas, ayant recommandé à Salomon son fils de continuer ses bienfaits aux enfants de l'affable Barzillay, il signala à sa vengeance le sanguinaire Joab et Shimeï, l'odieux insulteur, pour leur faire payer leur dette par la mort. Mais si les exigences d'une justice qui réclamait, selon les idées de ce temps, que tout, bien et mal, fût payé dès ici-bas, imposaient à David des décisions que notre morale n'imposerait plus, on voit assez par ailleurs que son âme penchait plus vers une bonté affectueuse que vers une rigoureuse exactitude. Il fut étrangement généreux à l'égard de Saûl, qu'il tint par deux fois au bout de son glaive sans lui enlever la vie, et dont il chanta la vaillance en une poésie empreinte du plus sincère regret. Il aima ses épouses et ses enfants de cette affection sans borne qui ne peut s'interdire la faiblesse et la partialité. Il aima ses sujets au point de souffrir à les voir décimés par la peste en châtiment de sa propre faute, et de supplier Yahwè de le frapper plutôt lui et les siens. Il aima Jonathas, le fils de Saûl, d'une amitié ardente, « meilleure pour lui que l'amour même des femmes », et à laquelle ne manquèrent ni l'élan ravi de la première rencontre, ni les serments secrets, ni les orages du doute, ni les services mutuels, ni les baisers désolés et les larmes amères. Ces deux jeunes héros avaient tellement « lié leurs deux âmes » que Jonathas, héritier présomptif du trône, oubliait sa couronne et s'oubliait lui-même pour défendre son rival bien-aimé, et que David, quand son ami fut tombé mort

sur les hauteurs du Gelboé, poussa des plaintes déchirantes qui trahissaient son désespoir

Des qualités moins douces que cette exquise tendresse de cœur apparaissent en David devenu roi de Juda et d'Israël, des qualités précieuses chez un maître, et qui firent de lui un homme d'Etat remarquable. Tour à tour il manifeste sa ténacité dans les guerres qu'il entreprend contre les ennemis de son peuple ; l'esprit de suite dans ses projet?, qu'il n'abandonne point sans les avoir réalisés; la pénétration de son coup d'œil dans le choix de Jérusalem pour capitale ; son respect des prescriptions de la religion et de la justice; sa modération dans l'exercice d'un pouvoir qu'il voulait sans despotisme ; sa reconnaissance envers ceux qui le servent ; sa confiance envers ceux qui, l'ayant d'abord trahi, reviennent à sa cause ; enfin, sa prudence habile pour assurer contre un retour de Benjamin ou une défection d'Israël l'union de tous les Hébreux et la permanence de sa dynastie.

On commence toutefois à découvrir des faiblesses en cet homme d'une nature si heureuse dès que le pouvoir souverain l'expose à rejeter des entraves qu'il avait supportées jusque là, mais qui en viennent à le gêner, et quand l'âge, qui le gagne, mine lentement la fermeté de sa jeunesse.

Issu d'une famille dont les écrivains sacrés ont plus d'une fois signalé la beauté, jamais David, qui plaisait tant, ne resta luimême insensible à la beauté des femmes. Chevalier errant au désert de Caleb, à la vue d'Abigaïl, « aussi sensée que belle », qui l'implorait à deux genoux, il sentit s'évanouir sa juste colère ; l'extraordinaire beauté d'Abisag ranimera ses vieux ans ; roi, il fut vaincu par celle de Bethsabée. Sa passion soudainement effrénée pour cette femme trop vite complice ne surprit pas seulement ses sens ; elle éveilla dans son âme, pourtant bonne, cette rouerie perfide et cette froide cruauté dont il usa envers Urie, et qui lui dictèrent l'atroce arrêt de mort que l'infortuné mari porta luimême à son exécuteur. C'est peut-être là le seul crime que nous ne pourrions lui pardonner, s'il ne l'avait expié par un noble repentir et par d'affreux malheurs.

Cette sensibilité native, qui entraîna son cœur au mal, mais qui, manifestée en toutes ses actions, l'enveloppait, dans sa jeunesse surtout, d'une amabilité si séduisante, finit à la longue par

décliner vers la faiblesse. Une torpeur irrésolue, qu'il n'arrivait plus à secouer, contribua pour une part notable à favoriser l'éclosion des germes de discorde et de trouble que la convoitise du pouvoir semait à la cour et parmi les tribus. Il ne savait plus ni châtier ni tenir à leur rang ses fils, dont la polygamie n'avait fait que des demi-frères enclins à se jalouser et même à se haïr. Amnon outrage sa demi-sœur Tamar ; David garde un silence navré. Il pleure, puis se tait des années quand Absalom a vengé Tamar en faisant assassiner Amnon ; mais il ne sévit pas. Sous ses yeux, Absalom d'abord, Adonias ensuite paradent en princes héritiers, forment des cabales politiques et déchaînent la guerre civile ; il n'aurait eu qu'à faire connaître sa décision de transmettre sa couronne à Salomon, le fils de Bethsabée, sa favorite, pour couper court à ces manœuvres ; mais il chérissait trop ses fils pour les contrarier, et préférait tout laisser aller plutôt que d'intervenir en maître. A l'égard des tribus, il ne savait plus, comme jadis, tenir la balance égale ; les rivalités, qu'il avait endormies, se réveillent ; Juda l'abandonne, Israël le trahit ; il lui faut fuir devant les insurgés et recourir à ses chefs militaires pour en avoir raison.

Des malheurs et des bouleversements que cette attitude lasse et découragée contribuait à causer, David souffrait en silence dans son cœur, troublé par les douloureux échecs d'une sensibilité qui, n'étant plus accompagnée comme autrefois d'une activité entraînante, n'exerçait plus autour d'elle le même irrésistible empire. Un voile de tristesse semble s'étendre et peser sur ses dernières années. Il apparaît pensif et morne, comme s'il avait sans cesse devant l'esprit les tragédies honteuses et sanglantes qui avaient déchiré, qui menaçaient encore sa famille,ainsi que l'appréhension obsédante de découvrir d'irrémédiables fissures dans l'édifice politique qu'il avait eu le bonheur et la gloire d'édifier.

Ces peines, le prophète Nathan les lui avait prédites, et l'on peut bien penser que, si elles étaient le châtiment de ses fautes, elles n'en poussaient pas moins son âme confiante, quoique meurtrie, vers Yahwè. Mais il n'avait pas attendu ces heures presque toujours inquiètes et désenchantées de la vie finissante pour être religieux, et pour demander à Dieu la consolation suprême que sa vieillesse lui refusait. On peut suivre, tout au long de son existence, le déclin progressif de ses meilleures qualités. Il en est une

pourtant qu'on ne voit jamais faiblir :c'est sa piété envers Yahwè. Sans doute, il la faut comprendre. De quelques lumières qu'il ait plu à Dieu d'illuminer son esprit sur les réalités encore très lointaines de l'Incarnation et de la Rédemption, on ne saurait supposer que David ait incessament vécu dans la contemplation de ces mystères chrétiens. Il en fut de lui comme des prophètes, qui, en communiquant la parole divine qui leur était révélée, n'en percevaient ni toute la profondeur ni toute la plénitude infinies. Mais, si incomplètement qu'il ait pu saisir les hautes vérités qu'il entrevit, sa religion, d'une droiture sans défaillance et d'une ferveur sans lassitude, lui conféra sûrement un rang très élevé audessus de la masse de ses contemporains. Elle rayonne déjà dans sa jeunesse ; elle éclate dans tout le cours de sa vie. C'est à cause d'elle que le vieux Samuel, cruellement déçu par la tiédeur yahwéiste de Saiil, le couve pour ainsi dire des yeux , et attend de lui la réalisation de l'œuvre théocratique que le premier roi d'Israël avait en grande partie manquée ; c'est d'elle que s'étonnent l'entourage de Saùl et les compagnons d'aventure aux déserts judsens, que se moque Mîkhal lors du transfert de l'arche, que s'autorise Nathan pour provoquer le repentir de l'adultère et de l'assassinat, Gad pour faire expier la maladresse orgueilleuse du recensement. Elle dicte à David ses plaintes quand Saiil l'oblige par sa poursuite acharnée à sortir du territoire de Yahwè ; elle lui fait battre le cœur trop vite quand il a osé porter la main sur le manteau de l'oint de Dieu ; elle le pousse à exalter l'arche sainte et à lui réserver une place dans sa résidence royale pour vivre plus près d'elle et la mieux honorer ; elle lui redonne confiance lorsque, puni dans sa tendresse de père, il a vu mourir l'enfant né de sa faute, et soutient son âme désolée lorsque, roi infor tuné obligé à fuir devant son fils, il courbe patiemment la tête sous les outrages que lui jette Shimeï. Elle remplissait tellement son cœur ardent qu'il ne pouvait la taire ; et, ayant reçu en partage les dons merveilleux du poète, c'est en vers pleins de vigueur ou de grâce, vibrants comme un appel ou languissants comme un soupir, humbles comme une supplication ou fiers comme un cri de triomphe qu'il manifestait les sentiments qu'elle éveillait en lui. On a beau se dire que le calcul prévoyant et l'habileté précautionneuse se mêlaient à son assurance qu'il serait secouru par

Yahwè ; nul ne peut douter de sa foi ni lui refuser une piété sincère. On s'étonnerait plutôt qu'à cette époque où tant de rudesse ravalait encore les mœurs, un homme, un roi, eût trouvé dans sa sensibilité même un aliment pour sa religion et comme de la tendresse pour un Dieu redoutable que les autres adoraient en tremblant,

Par ses résultats politiques, le règne de David fut sans conteste le plus brillant de toute l'histoire d'Israël.

Le premier' des rois, après Moïse, on dirait mieux le seul avec cet homme de génie, David réussit à opérer l'union de tous les Hébreux. Pour accomplir cette œuvre ardue, une double tâche lui incombait : libérer le territoire de la présence et de la menace des étrangers, et grouper en un royaume unique toutes les tribus qui reconnaissaient Yahwè pour leur Dieu.

Une série éclatante de victoires, que ne ternit aucun échec, permit à David de doter son peuple d'un territoire national mis à l'abri de tout danger et de lui assurer le libre développement de ses qualités et de ses ressources. Il s'en prend d'abord aux ennemis de l'intérieur. Les Philistins, établis dans la plaine côtière. venaient encore rôder, en quête de pillage, jusqu'au cœur du pays ; David les refoule, et entame leurs possessions. Des villes fortes cananéennes, qui avaient défié les assauts des bandes de Josué, se dressaient encore, comme des îlots autonomes, au milieu des terres hébraïques ; David les réduit, et s'empare, entre autres, de Jérusalem, dont il fait sa capitale, avec la citadelle de Sion, où il établit sa résidence. Son royaume ainsi déblayé, il franchit tout à tour ses frontières, et, de l'Egypte à l'Euphrate, écrase l'un après l'autre les ennemis d'Israël. Au sud, les Édomites, abandonnés par leur roi, qui s'enfuit, lui laissent l'accès libre à la Mer Rouge ; son fils Salomon y installera un chantier naval d'où il fera cingler sa flottille à la recherche des parfums de l'Arabie, de l'or et du bois précieux d'Ophir. A l'est, les Moabites, qu'il décime avec une impitoyable rigueur, et les Ammonites, dont il emporte la capitale, lui paient un tribut et lui fournissent des esclaves. Au nord, les Araméens, qu'il défait à deux reprises, en dépit

Saiil et David. ai

de leurs chars de guerre, sont contraints d'accepter des gouverneurs hébreux à Damas et de recevoir pacifiquement les marchands israélites dans tous leurs comptoirs delà TransJordanie. La force militaire suscite les amitiés politiques. David entre en rapports de courtoisie avec les Araméens établis sur l'Oronte, en relations commerciales avec les Phéniciens de Tyr, peut-être même en coopération armée avec les pharaons du Nil. Grâce à lui, le jeune royaume d'Israël devient d'emblée l'État le plus puissant de la Syrie méridionale.

Tant de superbes victoires, un si magnifique essor ne pouvaient qu'affermir l'esprit national. Pourtant les tribus hébraïques ne dépouillaient pas volontiers leur esprit particulariste. S'il ne les y contraignit qu'une fois par la violence, David les y aida incessamment à force d'intrigues, d'habileté et de douceur. Judéen par ses origines, il sut s'entendre avec Israël et le ranger sous son sceptre ; et en donnant à l'arche unique la première place dans sa capitale, il pressa les tribus de s'unir politiquement autour de leur roi, comme elles s'unissaient pieusement autour de Yahwè leur Dieu. Cependant, il lui était plus facile d'écraser ses ennemis que d'unir ses sujets. Ses efforts ne lui épargnèrent ni la douloureuse révolte de son fils Absalom, ni l'insignifiante rébellion de Shéba l'Israélite. Mais si l'une et l'autre lui montraient avec une évidence cruelle que son œuvre d'union n'était pas définitivement accomplie, la réconciliation nationale qui les suivit pouvait le convaincre qu'il l'avait heureusement ébauchée.

Ce mérite, la suite de l'histoire d'Israël devait en accuser toute la grandeur, car l'union, un moment réalisée par David, ne fut qu'éphémère. Elle se heurtait à trop de difficultés, ethniques, historiques et géographiques, pour pouvoir humainement durer très longtemps ; Salomon, par son despotisme, en hâta l'effondrement, et aucun de ses successeurs ne fut capable de la restaurer. Aussi les siècles suivants ne marchandèrent -ils point à David leur admiration pour avoir réussi à grouper en une seule nation tous les serviteurs de Yahwè. La scission des deux royaumes d'Israël et de Juda, leur hostilité, tantôt ouverte et tantôt sourde, mais jamais apaisée, les guerres fratricides qui les jetaient l'un contre l'autre, la désorganisation religieuse qu'entraînait leur rivalité politique, rappelaient, par un attristant contraste, le temps où

David avait établi l'union fraternelle, dirigé les armes du peuple de Dieu contre les païens, et montré, par les honneurs extraordinaires rendus à l'arche sainte, la place privilégiée que la religion du Dieu unique était appelée à tenir dans ce royaume uni et victorieux. Ce rapprochement des deux grandes fractions du peuple hébreu, les prophètes le tentèrent ensuite à leur tour dans la mesure de leurs moyens ; tout au moins l'appelaient-ils de leurs vœux ; et quand ils dépeignaient les merveilles qui devaient marquer, dans un avenir aux perspectives indécises, le triomphe définitif de Yahwè, méconnu des nations étrangères et trop souvent abandonné par son peuple, ils annonçaient la restauration de cette union d'Israël et de Juda, ainsi que la réapparition de ce royaume de David, où un dernier Roi, issu de sa race, étendrait son sceptre souverain sur les fils de Jacob, ramenés à Jérusalem de tous les coins du monde. Ce fut la gloire, peut-être la plus noble, de David d'avoir ainsi réalisé dans le passé historique l'oeuvre d'union que le Messie, sur le modèle qu'il en avait tracé, réaliserait en un royaume idéal à l'heure lointaine promise par Dieu.

En dehors de cette union nationale, qui ne lui survécut guère, David léguait à son peuple d'autres biens d'une valeur politique inestimable : un territoire suffisamment organisé, avec des frontières aussi indiscutées qu'elles pouvaient l'être ; la suprématie du roi de Jérusalem reconnue par tous les peuples voisins, qui avaient éprouvé la vigueur de son bras, et qui lui payaient régulièrement un important tribut ; le commerce protégé efficacement, même parmi ces nations hostiles ; le trésor de Yahwè et celui de l'Etat remplis du butin des victoires, des redevances des tributaires, des présents des alliés, avec d'immenses dépôts d'or, d'argent, de bronze, qui, tout en permettant d'alléger les contributions des sujets, constituaient une réserve pour l'imprévu comme pour les dépenses inouïes que fera bientôt Salomon ; enfin une armée solide, désormais bien équipée, aguerrie par plusieurs campagnes heureuses, et dont quelques contingents, à la vérité fort peu nombreux, mais d'un dévouement au-dessus de l'épreuve, assuraient au roi des cadres de premier ordre et, au pis aller, une garde fidèle jusqu'à la mort.

Mieux encore que tout cela, David laissait à Israël une capitale et une dynastie.

Jérusalem, conquise par lui sur les Jébuséens, devenue grâce à lui le centre solide du royaume et ie premier sanctuaire de la nation, inaugure dès lors sa glorieuse destinée. Dans quelques années, Saiomon en fera une ville fastueuse, où le temple de Yahwè et le palais du roi rivaliseront de splendeur ; puis s'ouvrira pour elle une série, ininterrompue pendant de longs siècles, de pillages et d'incendies, de restaurations et d'embellissements, de sièges atroces et de pèlerinages inspirés par la plus ardente ferveur. Que de fois le nom de Jérusalem a été chanté ou murmuré par les lèvres fidèles du peuple élu, dans la joie des triomphes ou dans la tristesse de l'exil ! Isaïe a célébré la force de la ville sainte quand elle se riait des assauts du roi d'Assyrie ; Jérémie a pleuré sur ses ruines fumantes et ensanglantées ; le psalmiste déporté à Babylone suspendait sa harpe silencieuse aux saules du ruisseau pour ne pas en profaner le nom sacré sur la terre étrangère. Existe-t-il au monde une autre ville qui ait été aussi violemment aimée ? Et aujourd'hui, qui ne l'aime encore comme l'aima Israël ? Le chrétien vient y baiser les traces adorables de son Sauveur, qui y vécut les heures d'angoisse où il versa son sang pour le rachat du monde; le Juif, fermant les yeux aux leçons de l'histoire et bornant à son peuple les libéralités divines, vient y rêver d'une religion réservée à lui seul et d'un empire terrestre dont il serait le maître ; et le musulman, qui n'a pu se soustraire à l'attraction religieuse qu'exerce cette ville unique, vient y vénérer la mémoire du roi David, du prestigieux Saiomon et du prophète Jésus. Rome ellemême n'est pas aussi prenante. Elle instruit, elle affine, elle attache ; mais Jérusalem étreint les cœurs sous ses souvenirs ineffables, et remue jusqu'au fond les âmes de je ne sais quelle émotion haletante, comme si elles s'y sentaient trop près de Dieu. Cette ville, que David léguait à son peuple et à l'humanité monothéiste, sera, pendant près de quatre siècles, le siège de sa dynastie. En gardant ainsi pour lui-même et en assurant à ses descendants une couronne qu'il ne tenait pas de ses pères, l'ancien berger devenu roi a mis dans leur plein jour et son rôle providentiel et le prestige de son souvenir. Car cette permanence du pouvoir au sein d'une seule famille est singulièrement frappante en regard de l'instabilité dynastique qui bouleversa Israël après qu'il fut séparé de Juda. Au cours des deux siècles d'existence de ce royau-

me schismatique, neuf usurpateurs essayèrent tout à tour d'asseoir leur famille sur le trône, et sept d'entre eux furent assassinés par leur successeur. Pendant que dix-sept rois se disputaient ainsi la couronne dans le sang, douze descendants de David se transmettaient l'autorité royale de père en fils. Il n'est pas malaisé de saisir l'importance politique de cette stabilité ; mais il faut aussi comprendre quel regain de gloire recueillait le nom de David chaque fois qu'un prince de sa lignée venait prendre sa place. Pour les Hébreux, aucun bonheur n'était comparable à celui d'une longue postérité ; c'était la bénédiction de choix, celle que Yahwè n'accordait qu'à ses meilleurs serviteurs, et, comme ils jugeaient delà valeur morale d'un homme d'après sa félicité ici-bas, ils mettaient justement David au rang des plus grands personnages de leur histoire religieuse, à côté d'Abraham, le père de leur race, et de Moïse, le promulgateur du yahwéisme et de la loi. Aussi David tient-il une large place dans la tradition du peuple d'Israël. Dans le Livre des Rois, c'est lui le monarque idéal, à qui le rédacteur sacré compare, pour les juger d'après ce modèle, et les bons rois, qui ont marché sur ses traces, et les rois pervers, qui ont abandonné ses voies. Dans le Livre des Chroniques, il apparaît dressé sur un piédestal encore plus resplendissant, mais qui l'éloigné trop déterre pour que son image garde toute sa netteté. Car l'auteur de ce Livre, qui y fait pourtant entrer le récit du dénombrement dont David se rendit coupable, omet de raconter sa vie d'aventure, son double crime contre Urie le Hittite, et la révolte d'Absalom, dont l'origine était un scandale humiliant pour la famille du pieux roi. En revanche, il a cherché dans ses sources tous les détails qui se référaient à l'organisation du royaume, et plus encore à l'organisation des lévites, des prêtres, des chantres, des portiers, chargés de servir au temple, ce temple cher au souvenir des générations qui n'en possédaient plus que l'ombre et dont David avait dû laisser à Salomon le plan le plus minutieux avec les matériaux de prix destinés à le construire. On touche ici du doigt, à comparer ce qui manque à ce qui s'ajoute dans cette histoire tardive, le changement, l'idéalisation que la figure de David devait subir avec le temps. Où est le jeune aventurier chef de bande, le vassal des Philistins, le père déshonoré par la lubricité incestueuse d'un de ses fils, par le fratricide d'un

autre, par la rivalité sanglante des survivants? où l'homme passionné jusqu'à l'adultère public, et le roi sournois jusqu'à l'assassinat secret ? Tout cela n'intéressait plus ou plutôt scandalisait le compilateur des Chroniques. Il ne l'a pas ignoré, mais il l'a passé sous silence ; il l'a caché, comme on cache les faiblesses d'un être aimé. Nul n'osera lui en faire un grief, s'il était bien permis à cet historien, adonné à la dévotion et soucieux d'y exhorter ses frères, de mettre en plein jour ce qui lui plaisait le plus et pouvait le mieux édifier dans la vie de David. Mais, pourtant, qui ne préférerait à ce portrait du saint roi, embelli par une main pieuse qui en a effacé les taches, le portrait tracé, au Livre de Samuel, par un ami qui a osé les y laisser ? Le Chroniqueur a su nous faire admirer le zèle liturgique de son religieux héros ; le biographe n'a pas omis de nous découvrir, lui aussi, la ferveur de la piété de David; mais en nous racontant, de plus, sa pauvre vie humaine, il nous a fraternellement émus.

Car David est l'un de ces hommes que l'on ne rencontre pas sur son chemin sans être frappé de tout de ce qu'ils laissent involontairement paraître de leur âme, sans être attiré par tout ce qu'on devine en eux de noble et de bon. Lorsque nous parcourons son histoire, ne subissons-nous pas, comme ceux qui l'entouraient, le charme de ses dons ? n'admirons-nous pas son extraordinaire destinée? pouvons-nous ne pas comprendre l'ardeur et la faiblesse de son cœur, rester insensibles à son douloureux silence ou à ses sanglots désespérés de père meurtri dans sa tendresse ? Et puis sa vie religieuse n'est -elle pas un exemple et une aide pour la nôtre ? Si, des sommets tonnants du Sinaï, l'austère figure de Moïse semble dominer toute l'histoire d'Israël, de la colline de Sion, ombragée d'oliviers et de cyprès, arrive jusqu'à nous l'écho des cantiques de David : ils inspirèrent la piété yahwéiste ; ils inspirent encore la piété des chrétiens. Cet écho lointain, répercuté par tant d'âmes qui, au cours des siècles, en ont entendu et goûté l'invitation à mieux servir Dieu, vibre encore maintenant jusque dans les nôtres, et c'est à cet Hébreu, fidèle de Yahwè et roi-poète, que nous aimons à demander des paroles sincères et profondes pour exprimer notre prière et notre adoration, notre détresse et notre espérance. Aussi David nous paraît -il plus près de nous qu'aucun des saints de l'ancienne Loi ; meilleur que nous par la ferveur de sa

piété et pire que nous par son crime, il reste semblable à chacun de nous par ses défaillances et ses misères. Son époque et sa race ont sans doute laissé sur lui leurs traces indélébiles, qui peuvent parfois déconcerter. Mais si l'on sait percer les ombres dont souvent elles l'enveloppent, on découvrira vite en lui une séduction à la fois douce et mâle, qui nous captive à notre tour, et nous le fait aimer.

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