CHAPITRE XII
LE CARACTÈRE ET L'ŒUVRE DE DAVID. — DERNIÈRES RECOMMANDATIONS DE DAVID A SALOMON. — SES DER- NIÈRES PAROLES. — SA MORT.
I. — Le caractère de David : — Ses qualités personnelles ; — ses qualités de roi ; — ses faiblesses ; — sa piété.
II. — L'œuvre de David: — L'union de tous les Hébreux ; — la prospérité de son royaume ; — il donne à Israël une capitale, Jérusalem, et une dynastie ; — l'idéalisation de sa personne aux siècles suivants.
Impression de sympathie que laisse l'histoire de David.
Quand David sentit qu'il «s'en aJlait par le chemin de toute la terre », il dicta à Salomon ses dernières volontés l. A ses avis de marcher dans les voies de la vraie religion, il ajouta des recommandations qui s'inspiraient de la croyance à la nécessité d'une rétribution terrestre pour le bon comme pour le méchant. L'une
i. I Rois, ii, 1-9. Voir aussi I Chroniques, xxvhi, xxix, 1-20, passages qui, toutefois, ne sont pas rapportés, comme celui de Rois, aux derniers jours de David. Quelques critiques se refusent à voir même dans I Rois, il, 5-9, des recommandations faites réellement par David à Salomon; elles seraient dues plutôt à un auteur qui aurait voulu enlever à celui-ci l'odieux d'avoir fait exécuter Joab et Shimeï, eu faisant croire qu'il n'avait agi que sur l'ordre de son père. Outre que rien dans la langue de ces versets n'indique une autre main que celle des récits précédents, et que décharger Salomon pour charger David ne serait pas une solution fort heureuse, c'est méconnaître la pensée très ancienne qui inspire, ces recommandations : celle que tout doit être payé ici-bas. C'est là une morale fondée sur une rétribution à courte échéance ; mais c'était la morale de ces anciens, et, si elle peut paraître insuffisante, il faut du moins reconnaître qu'elle avait pour principe un sentiment profond de la justice. — A. Musil cite des recommandations de l'Arabe mourant analogues à celles de David : il désigne nommément à ses fils et son ami pour qu'ils ne le lèsent pas, et son ennemi pour qu'ils ne l'épargnent pas ; cf. Arabia Petraea, t. III, Elhnologischtr Rdsebtricht, p 422.
d'elles avait pour objet la pension que Salomon devait continuer à servir avec ponctualité aux fils de Barzillay établis en Juda à Jérusalem ; l'affable empressement de ce vieillard avait tellement touché le cœur de David qu'à l'heure de mourir, il se sentait encore tenu à la reconnaissance. Il obéissait aussi au sentiment d'une justice exacte, mais cette fois en vue d'assurer un châtiment rigoureux, en recommandant à son fils de ne laisser mourir de vieillesse ri Joab, à cause des meurtres perfides d'Abner et d'Amasâ, dont l'odieux, sinon la responsabilité, avaient dû peser un instant sur lui-même, ni Shimei, fils de Géra, à cause des malédictions et des outrages dont ce Benjaminite l'avait accablé sur le chemin de la fuite. Sa parenté avec Joab, son serment de pardon à Shimex avaient retenu David d'accomplir à l'égard de ces deux hommes la sentence de mort que réclamait la justice absolue ; mais il sentait encore sur lui le sari g versé par l'un et la malédiction proférée par l'autre ; son fils saurait trouver dans sa sagesse les moyens de libérer la mémoire de son père 1.
Des lèvres harmonieuses de David, dont la vie s'éteignait, sortirent une dernière fois des paroles poétiques. C'était pour dire le ferme espoir que Yahwè garderait toujours l'alliance faite avec lui, et que sa dynastie resterait stable tandis que les méchants seraient anéantis comme des ronces livrées au feu. Voici ces « dernières paroles de David » 2.
i. Avant d'accuser David de cruauté à l'égard de Joab et de parjure à l'égard de Shimeï, il faudrait au moins, par simple esprit de justice, mettre en balance les sentiments de gratitude qu'il garde à l'égard de Barzillay. Au surplus, on devrait remarquer que ce qu'il recommande à son fils, ce n'est pas de tuer d'emblée ces deux hommes, mais d'agir avec sagesse pour ne pas les épargner, comme lui, David, avait fait, le jour où ils donneraient la moindre cause de sévir contre eux. David ne révoque pas son serment ; il engage Salomon à le venger, mais à le venger en tirant parti d'un nouveau et juste motif. On verra, au tome suivant, que les choses se passèrent sans injustice, quand ces deux hommes furent mis à mort.
2. Les « dernières paroles de David » (II Samuel, xxm, 1-7) se présentent dans un texte particulièrement mal conservé à partir du verset 4. Le grec de B et celui de L représentent deux traductions souvent dissemblables. Dans ces conditions, la teneur primitive du texte demeure fort incertaine pour la seconde partie du morceau, et les restitutions demeurent des plus conjecturales. Dans la traduction ci-dessus les mots de sens douteux sont écrits en italique. L'authenticité de ce court poème, qui, du reste, n'est peut-être constitué que par des fragments, est contestée par les exégètes qui ne veulent pas attribuer de psaumes à David. Mais, ni dans les idées ni dans les images, on ne relève rien qui puisse avoir été étranger à 1* esprit de ce roi poète. Sur ce passage, voir Driver, Notes on the Hebrew text of the Books of Samuel, 2e édition, pp. 356-362;
Oracle de David, lils de Jessé, Oracle de l'homme que Dieu éleva 1,
L'oint du Dieu de Jacob, L'aimable chanteur d'Israël 2.
L'esprit de Yahwè a parlé par moi 3, Et sa parole fut sur ma langue.
Il a parlé, le Dieu de Jacob 4, Il m'a dit, le Roc d'Israël :
« Qui gouverne en juste les hommes, « Qui gouverne en craignant Yahwè,
« Est comme le matin au lever du soleil, Un matin sans nuages,
« Qui fait briller, après la pluie, l'herbe sortie de terre !>.
Ne serait-elle point stable, ma maison, avec Dieu 8, Puisqu'il m'a accordé une alliance éternelle,
Disposée pour tout et bien observée ?
C'est tout mon salut et tout mon plaisir '.
Mais ils ne fleuriront pas, les pervers !
Ils seront tous comme des épines sauvages 8,
1. On peut lire ha, D'pn avec L et l'ancienne Latine, au lieu de hr Dpn, « il fut dressé haut »; hj, employé comme substantif, est douteux ici, comme dans Osée, vu, 16 ; xi, 7.
2. Cette expression pourrait être entendue en un double sens, David étant considéré comme l'aimable « sujet » ou l'aimable « auteur » des chants d'Israël. Le second paraît préférable « aimable en ce qui a rapport aux chants d'Israël »: (cf. E. Kônig, Stilistik, p. 284).
3. Il vaut mieux entendre >a au sens de t par moi » qu'à celui de « en moi », comme le montre le parallélisme. Du reste, quand l'esprit parle à un homme, c'est pour que celui-ci répète ses paroles. Le mot millâ, « parole » est araméen, mais il est usité dans la poésie hébraïque, notamment dans Job, où il revient trente-quatre fois.
4. Lire « Jacob » avec L et l'ancienne Latine, au lieu d'« Israël», qui se trouve au vers parallèle.
5. La reconstitution de ce vers est fort incertaine. Elle suppose une lecture PlMD, au piël, qui n'est pas attestée, ou une lecture n>3D, au hiphil ; et il faudrait lier ce participe à ce qui suit, comme fait l'hébreu, contrairement au grec. — ■ Après la pluie » est tout au moins une traduction défendable ; mais le grec dit t comme la pluie » ; peut-être "iidsd occupe-t-il la place d'un verbe, ou du participe qu'on veut retrouver dans le mot précédent.
6. Il convient de donner à ce vers une forme interrogative, quoique rien ne l'indique ; cette interrogation évite, en somme, les corrections.
7. Il semble qu'il faudrait joindre les deux derniers mots du verset 5 au premier mot (son 1 étant supprimé) du verset 6 ; 13, qui les précède pourrait renfermer le suffixe T, qui manque évidemment à ysn.
8. « Sauvages » traduirait!' 13*îd, qu'on est assez généralement disposé, avec Klostermann, d'après Juges, vm, 7, 16, à substituer à T3D, « chassée », ce qualificatif ne convenant guère à « épines ». Si à ce dernier mot, vnp, on substituait, avec Perles, na, « balle », on pourrait garder T3D, et la suite immédiate conviendrait assez bien ; mais le verset 7 ne peut guère s'entendre que d'« épines qu'on évite de toucher avec la main.
Que personne ne saisit avec la main ;
Qui veut les toucher Se munit d'un fer et d'un bois de lance, Et au feu elles sont entièrement brûlées l.
David s'éteignit vers l'âge de soixante-dix ans. Il avait régné une quarantaine d'années, dont un peu plus de trente, à Jérusalem, comme roi de tous les Hébreux. Son corps fut déposé dans un tombeau creusé dans l'enceinte de sa résidence, Ville- David, l'ancienne Sion jébuséenne 2. Il reposait non loin de l'arche de Yahwè.
Avec David disparaît le personnage le plus vivant, et, en dépit de deux fautes odieuses, le plus sympathique de l'Ancien Testament.
Il n'y a guère que Jérémie, dont l'âme, sinon la vie, nous soit presque aussi bien connue. Mais, tandis que Jérémie est, pour ainsi parler, tout en sensibilité, David présente un ensemble de qualités plus varié et plus complet. C'est cette plénitudedes dons que Dieu lui avait départis qui faisait que, dès l'abord, on tombait sous son charme. Encore tout jeune homme, il retient déjà les regards par la grâce de son aspect, la décision de son allure la beauté de son visage, et par ce quelque chose de piquant que des cheveux blonds ajoutent à une figure d'Oriental hâlée par le soleil. S'il parle, ses paroles que ne déflore point la banalité découvrent aussitôt une intelligence droite et sereine. S'il se bat, il déploie une bravoure instinctive, qui est sûre d'elle-même, et pourtant sans forfanterie. On le voit réussir en tout, rare fidélité du bonheur qui montre clairement que « Yahwè est avec lui ». Il ne lui manque même pas ces talents légers qui achèvent de rendre accompli de tout point un homme qui en a de plus solides : il chantait agréablement en s'accompagnant sur la lyre, et tournait des vers héroïques ou gracieux, qu'il animait de sentiments
1. Le dernier mot du verset 7, ro\»3, y est introduit, par erreur, du verset 8. »