‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 36 sur 137 · GUERRES POUR LA SÉCURITÉ ET L'UNION D'ISRAËL · texte numérisé non relu

GUERRES POUR LA SÉCURITÉ ET L'UNION D'ISRAËL

ment des ordres de Yahwè, retentirent les bêlements des mcutcns et les mugissements des bœufs indûment épargnes. En les entendant, Samuel ne sut plus retenir son indignation. Il ir fligea au vainqueur des reproches sur sa désobéissance, et lui prédit la chute prochaine de son pouvoir.

Certes, écouter vaut mieux que sacrifier ;

Etre docile, mieux que graisse de bélier. Résister est une faute comme la divination ; S'obstiner, un forfait tel que les teraphim. 1

Tu as rejeté Tordre de Yahwè :

Lui t'a rejeté de la royauté.

Saùl tremblant, avouait sa faute, et demandait pardon. Mais en même temps, il balbutiait des excuses maladroites, et chargeait le peuple de la violation du hêrém. Pour un roi appelé à commander c'était faire piètre figure. Pris de dégoût, Samuel voulut partir. Saùl, presque désespéré, le saisit par son manteau qui se déchira : signe symbolique inattendu, et d'autant plus impressionnant, de la rupture entre Yahwè outragé et son oint infidèle 2. Au spectacle de l'angoisse où cette sombre prévision jetait le grand guerrier, Samuel ne réprima point la pitié qui l'envahissait. Il consentit à rester au sacrifice pour ne pas ruiner tout à fait, en se retirant, le prestige du roi auprès de son peuple. Mais comme il ne voulait pas laisser Yahwè offensé et Israël sous la menace d'un châtiment, il fit venir Agag. Celui-ci, qui s'était attendu à être exécuté, s'imagina qu'on lui pardonnait, et «que l'amertume de la mort s'était écartée » de lui. Il comprit qu'il se trompait lorsqu'il entendit tomber de la bouche du voyant la sentence de l'inexorable justice :

Il ravissait aux femmes leurs enfants, tcn glaive ; Entre les femmes, elle perdra son enfant, ta mère ; 3

x. Sur les teraphim, qui semblent avoir été des cbjets servant à la divination, voir La Période des Juges, p. 292, n. 2.

2. Voir une scène analogue de manteau déchiré dans l'histoire du nâbhî Ahias de Silo, I Rois, xi, 29-31 ; ici aussi il s'agit de la royauté. Le rapport littéraire entre ces deux récits est assez évident.

3. I Samuel, xv, 33. Ces deux vers hébreux, à quatre accents chacun, sont rimes. On trouve de même la rime dans Juges, xiv, 18 (Samson) ; xvi, 23, 24 (les Philistins) ; I Samuel, xvm, 7 (fantasia des femmes) ; I Chroniques, xn, 18 (Amasay). Dans ces brefs couplets, elle est voulue, comme elle l'est dans certains couplets de fantasias

Et cédant aux ordres de la religion aussi bien qu'aux suggestions de la vendetta, Samuel exécuta l'Amalécite devant Yahwè l. La faute rituelle était réparée. On pouvait dès lors s'abandonner sans appréhension à l'allégresse du festin qui célébrait ce nouveau succès, et, rentré chez soi, jouir de la tranquilité qui suit la victoire. Samuel partit pour Râmâ, Saûl pour Gabaa. Leur rupture était consommée ; ils ne devaient plus jamais se revoir.

C'est sur cette triste scène que ce règne d'abord glorieux acheva sa première phase. A ne considérer que le bonheur des armes, Saiïl avait largement répondu à l'espoir de Samuel, qui l'avait distingué sous l'inspiration de Yahwè, et à l'attente des Hébreux, qui l'avaient proclamé roi. Quand il avait vu ses frères faiblir devant l'ennemi, ployer sous l'oppression étrangère, assiter impuissants au pillage de leurs biens, il s'était résolument lancé à leur secours et les avait délivrés. Il avait aussi porté ses armes au delà des frontières, et préparé par quelques

arabes. Elle apparaît aussi, quoique, pour l'ordinaire, sans la même consonne d'appui, dans les prophéties de Balaam, les Bénédictions de Jacob, le cantique et les Bénédictions de Moïse, d'une manière assez marquée dans le Cantique des cantiques, et, parmi les Psaumes, dans le psaume xviii (Vulgate, xvn), qui doit être de David. On trouvera des références sur ce point dans Burntey, The Book of Judges, pp. 388, 389 ; voir aussi E. Kônig, Stilistik, Rhetorik, Pectik, pp. 355- 357, où, si l'on conteste à bon droit l'existence de la rime envisagée comme règle poétique, on ne tient pas assez compte des « rimes riches », qui, dans les couplets populaires notamment, portaient en germe un procédé littéraire plus accentué que la simple assonance ; mais il ne s'est pas développé ici comme dans la poésie arabe et, sans doute à l'imitation de celle-ci, dans la poésie juive du moyen-âge où la rima est de règle.

1. Le verbe hébreu employé pour exprimer le mode d'exécution d'Agag par Samuel, *]Etfn, wxyeshassôph, ne se rencontre que là, I Samuel, xv, 33. Ce n'est que d'après les versions que l'on traduit par « tailler en morceaux >\ et encore, parmi elles, le grec dit simplement Eacpaîjsv, « il égorgea ». Par conjecture, certains proposent de corriger ce verbe inconnu en yenfn^ayeshassa', employé par Juges, xiv, 6, à propos de Saruson, qui « déchira » le lionceau. On voit que l'incertitude de sens du mot employé à propos de Samuel, devrait rendre plus réservée l'accusation de cruauté barbare que l'on porte contre lui et moins assurée l'affirmation des historiens qui veulent retrouver ici un exemple de sacrifice humain après la victoire, comme il s'en offrait chez les anciens Arabes. Sur ce dernier point voir Wellhausen, Reste Arabischen U&identumes, 1887, pp. 112, 113; W. Robertson Smith, The Religion of the Sémites, pp. 363, 364, 403, 491, 492. Il ne faudrait pas oublier non plus que le roi Agag était un meurtrier de marque (I Samuel, xv, 33), et que la vendetta exigeait rigoureusement la mise à mort du meurtrier.

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succès les grandes victoires de son successeur. Après la profonde décadence des dernières années, c'était pour Israël un réveil splendide ; l'ère des humiliations semblait avoir touché sa fin.

Aussi la nation hébraïque tout entière reprit-elle alors plus nettement conscience de son unité. De toutes les tribus, les guerriers étaient accourus se mettre aux ordres du nouveau chef unique. Gens du Galaad, de la Galilée, de la Montagne d'Éphraïm, du pays de Juda, s'étaient rencontrés et soutenus en combattant autour de lui 1. Ils avaient mêlé leurs cris de guerre et leurs cris de triomphe, partagé les mêmes festins de victoire, acclamé le même roi. Sans doute, au temps des Juges, Débora et Gédéon avaient su effectuer un rapprochement assez semblable. Toutefois, les Judéens n'y avaient point pris part, et, de plus, quelques années après les brillantes victoires de la plaine de Yizreël, les tribus coalisées se retrouvaient indépendantes et isolées. Mais maintenant, Juda, déférant aux sollicitations de Saiïl, son bienfaiteur, ou s'inclinant devant sa force, commence, sans se détacher de ses amis du Négéb, à graviter vers Israël, plus centralisé et mieux organisé, en le faisant profiter de la bravoure de ses bergers et de leur attachement aux mœurs antiques.

D'un autre côté, les tribus ne cherchent pas alors autant que par le passé à rompre les liens qui se nouent autour d'elles. L'autorité du roi, son ambition, la nécessité de rassembler toutes les forces nationales pour tenir tête aux Philistins, concourent à les maintenir unies. L'amoindrissement de l'autonomie des cités

1. Le Galaad, ou, tout au moinr, la région de Yâtêsb, délivrée par Saul, devait lui obéir et cela est d'autant plus vi ai semblable que c'est à Mahanaïm dans le Galaad, que se réfugie, après sa mort, son ûls et successeur, Ishbaal. De même Saul n'avait pas dû combattre les Araméens sans se faire aider par les tribus galiléennes, ni les Moabites sans avoir eu pour auxiliaires les tribus de Gad et de Ruben. Son royaume aurait donc réuni tous les Hébreux ,au moins en passant, et, peutêtre, non sans que le roi se fût heurté à quelque résistance. Cette extension territoriale pourrait aussi être justifiée par II Samuel, 11, 7 (Saiil était le « maître » des Yâbêshites) et 8 (Abner restaure la royauté de Savil pour le compte d'Ishbaal. sur Galaad, Aser, Yizreél, Ephraïm et Benjamin) ; sur ce dernier passage, voir ci-dessous, p. 150, n. 1. Pour la participation des Judéens, en particulier, aux guerres de Saiil, voir 1 Samuel, xvi, 18 : un serviteur de Saiil, connaît David, homme de guerre de Bethléem. De même l'attitude hostile que les gens de Qeïlâ et de Zip h finirent par prendre à l'égard de David, et l'appel qu'ils adressent à Saiil pour lui livrer le fugitif, montrent que Saiil exerçait jusque chez eux — ils demeuraient au sud d'Hébron — une influence très notable ; sur ces faits voir le chapitre suivant, et cf. I Samuel, xxn, 6 ; xxm, 7, 19, 21-23 ; xxiv, 2 ; xxvi, 1, qui montrent à l'évidence combien l'on comptait sur Saiil dans cette région judéeiine.

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cananéennes entraîne par contre-coup une augmentation de l'importance de l'élément hébreu. Pour la dremière fois depuis la conquête de la Terre promise, les tribus de la Galilée jusqu'au Négéb, et de la Shephêlâ philistine jusqu'au désert syrien, constituent un royaume unique, et reconnaissent le même roi. C'est à Saûl, plus encore qu'à Samuel, que revient l'initiative et que remontent les premières tentatives de cette grande œuvre de l'union. Il doit en garder le mérite.

Mais il en escomptait bien aussi quelques bénéfices. Saûl était dévoué sans être désintéressé. Sa préoccupation, non pas unique, mais prédominante, avait pour objet sa royauté et sa dynastie. Il voulait assurer le trône à Jonathas, son fils aîné, et, tout en favorisant les membres de sa tribu de Benjamin, faire accepter pour toujours son pouvoir aux autres. Tout lui semblait bon pour atteindre ce but. L'empressement à secourir les faibles, la générosité à répandre des faveurs, la violence, la cruauté, et la religion même, lui servaient tour à tour de moyens. On sent trop qu'il travaillait beaucoup pour lui seul, quand il aurait dû travailler d'abord pour Yahwè, le Dieu de son peuple et le sien. C'est pour ne l'avoir pas fait que, miné par la tristesse et rongé par l'inquiétude, il allait voir paraître celui que Dieu destinait à réaliser à sa place son grand rêve ambitieux.

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