SAUL ET DAVID
I. — Le charme et l'amitié : — Soucis politiques et inquiétudes personnelles de Saùl. — Multiplicité des souvenirs sur les débuts de David ; — son onction par Samuel ; — récit de Vaticanus : David j oueur de harpe et familier de Saùl ; — sa victoire sur Goliath ; — récits supplémentaires. — David devient le favori de tous.
II. — La candeur et la haine : — Saùl, inquiet pour sa royauté, expose, mortifie, cherche à faire mourir David ; — David s'enfuit vers Samuel, vers Akhish ; — réconciliations ménagées par Jonathas ; — - lui et son ami cherchent à connaître les vraies dispositions de Saùl ; — fuite définitive de David.
Ni ses succès militaires, ni les heureux résultats de ses efforts pour unir les tribus sous son sceptre ne réussirent à épargner à Saùl les ennuis et les déceptions du pouvoir. L'heure était venue où il commença à ployer sous le faix de sa lourde tâche. C'est que rien, ou presque rien, de ce qu'il avait accompli jusqu'alors, ne pouvait lui apparaître comme un gain définitif.
D'abord, les Philistins, restés puissants et redoutables, assaillaient constamment ses frontières, et, pour se dédommager d'avoir été chassés de la Montagne d'Éphraïm, pénétraient profondément dans le territoire de Juda. Puis, en faisant de ses Benjaminites <* des chefs de mille et des chefs de cent », en leur donnant « des champs et des vignobles », Saùl provoquait du mécontentement chez les autres tribus, qui n'avaient pas une si large place dans ses faveurs. Enfin, et par-dessus tout peut-être, les bizarreries de son caractère lui portaient préjudice. Il était
Sources du chapitre IV : I Samuel, XVI-XX.
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brusque, cassant ou cruel, par politique, plus encore par empor tement. Son courage, rude et entraînant, s'évanouissait parfois lorsqu'il en eût eu le plus besoin, et il cédait à l'affolement ou au désespoir. Il n'était pas sans droiture ; il savait avouer ses torts ; mais souvent, il les aggravait l'instant d'après par de nouveaux accès d'humeur ou de colère. Tous avaient à subir les rigueurs, les à-coup de cette humeur fantasque et tyrannique ; on s'inclinait devant ses ordres moins par docilité que par crainte des violences. Aussi beaucoup se lassaient -ils, se désafîectionnaient-ils de lui ; son fils même devait plus tard abandonner sa cause. Saiïl sentait comme un vide se creuser peu à peu autour de sa personne.
Mais ce qui l'affecta le plus fut de voir Samuel s'écarter de lui à son tour. Il ne souffrait pas seulement d'être privé de l'appui de cet homme à qui, après Yahwè, il devait sa couronne, et qui, en raison de sa sainteté comme de ses services passés, jouissait auprès du peuple d'un ascendant considérable. Il souffrait surtout de s'être attiré, par sa désobéissance aux injonctions divines, les terribles menaces du vieillard. Il l'entendait encore lui déclarant que Yahwè, «rendant dédain pour dédain» \ ne voulait plus de lui pour roi, et que son remplaçant était déjà choisi. Tout ce qu'il avait accompli ne comptait plus pour rien ; tout ce qu'il ambitionnait ne se réaliserait jamais. Il avait beau se raidir contre ces prédictions sinistres, beau s'appliquer à poursuivre son œuvre sans relâche, les menaces de Samuel le hantaient perpétuellement. A chaque instant, il attendait le coup fatal, et s'imaginait voir surgir à l'improviste le rival qui devait le lui porter. Son esprit déjà profondément secoué par les tracas de la situation politique, acheva d'être ébranlé. Son impressionnabilité s'exaspéra. Il finit par être sujet à des crises furieuses, où « un esprit malin venu d'auprès de Yahwè » le saisissait tout à coup, et l'agitait convulsivement à la manière d'un nâbhî 2.
i. I Samuel, xm, 13 ; xv, 23-28, dans les deux scènes de Galgala.
2. Les Hébreux, partageant en ce point les croyances de l'antiquité, attribuaient les états violents de l'homme à la présence en lui d'un a esprit venant d'auprès de Yahwè», tout à fait dans le même sens où nous parlons de «possession». Cette croyance est mise en lumière, à propos de Saiil, par I Samuel, xvi, 14. «L'esprit de Yahwè », qui avait fondu sur Saiil pour lui faire mener à bien la délivrance de Yâbêsh [ibid., xi, 6 ; où, toutefois, on a a l'esprit de Dieu » ou « un esprit de Dieu »,
C'est alors que paraît un adolescent comblé par Dieu de tous les dons. Il y a des natures d'élite qui semblent vouées à vivre ignorées des hommes. Connue seulement de Celui qui voit dans le secret, leur beauté inconnue s'épanouit et passe comme celle de ces fleurs somptueuses qui, dans la demi-lumière d'une forêt impénétrable, se flétrissent sans avoir jamais reçu l'admiration caressante d'un regard. Mais il en est d'autres qui sont créées pour briller au grand jour ; à peine se sont-elles montrées que tous les yeux s'attachent sur elles, et que les cœurs se tournent vers elles d'un irrésistible élan. David, fils de Jessé, fut de ce nombre l. Ses attraits naturels et les qualités de son âme captivaient tous ceux qui l'approchaient.
De l'empire qu'il exerça sur ses contemporains, le témoignage le plus indiscutable est la grande place qui lui fut faite dans la littérature sacrée. Par un ensemble de traits, dont on ne retrouve
mais « de Yahwè », dans le grec et quelques versions) « s'éloigna de Saiil, et un esprit malin (venu) d'auprès de Yahwè l'assaillit ». Cet esprit malin ne doit pas, selon nos idées, être confondu avec le diable, puisqu'il vient « d'auprès de Yahwè », dont il exécute les ordres. Il n'est pas, on le voit assez, un tentateur, l'inspirateur d'actions moralement mauvaises. Mais il est le ministre des tourments que Yahwè inflige et des œuvres pernicieuses qu'il suggère à ceux qu'il veut châtier pour des fautes morales dont eux seuls portent la responsabilité. Sur cette question, voir aussi La Période des Juges, p. 161, n. i, et, Salomon, p. 269-272. Quand Saiil était en proie à cet esprit, on disait de lui qu'«il faisait le ndbhî », à cause de l'agitation désordonnée où il était jeté. Elle ne se produisait pas sans une surexcitation nerveuse considérable, sûrement pénible et épuisante ; mais les anciens ne considéraient pas le* conditions ni les conséquences physiologiques de ces crises.
1. Le nom de David, «m ou, dans son ortographe plus récent. Tn?, dâwîd, Aao[e]iô, quelquefois Aaêîô dans L, presque toujours abrégé dans A enAaÔ,se rattache à une racine DWD, inusitée en hébreu classique, mais qui, en néo-hébreu, a le sens de « bercer, dorloter, aimer ». La forme du nom, se rattachant au type qâtîl, qui, en hébreu, est presque toujours passif. «David» doit signifier « bien-aimé », « chéri ». Cette étymologie assez simple n'est pourtant pas admise avec certitude. Mais le fait que ce nom était si connu des Hébreux, bien que, détail singulier, il ne fut jamais porté que par David, fils de Jessé, — garantit sa prononciation, sa signification, à tout le moins accommodatrice, et empêche de le rattacher à des formes contractées comme en assyrien, dddu, « favori, caresse », et les noms propres Dâd, Dîd, Dâd ou, en hébreu, dâd « bien-aimé ; oncle ; amour », ou même d'y voir une abréviation hypocoristique de noms hébreux comme Dôdô, Dôdai, Dôdâwàhou ou Dôdiyyâhou, qui, cependant, dérivent de la même racine. On trouvera dans les dictionnaires, notamment dans Gesenius-Buhl, iô° édition, des références sur cette question.
Les sources pour l'histoire de David sont uniquement bibliques, car les fragments d'Eupolémos (Eusèbf, Praeparatio Evangelica, ix, 30) et de Nicolas de Damas (Josèphe, Antiquitates judaicae, vu, 5, 2) sont dérivées de la Bible, et encore ne sont-ils pas exempts, ceux d'Eupolémos surtout, de quelques exagérations ou déformations qui sentent la légende. Josèphe traite de l'histoire de David, avec qu?!que imagination, comme à son ordinaire, dans AniiquHales jvJaicae, vi, 11 et vu.
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l'équivalent pour aucun autre personnage de l'Ancien Testament, il se révèle comme le héros le plus aimé et le saint le plus admiré du peuple d'Israël. Tous les milieux s'intéressèrent à lui. Les Israélites célébraient le jeune chef qui avait été le porteur d'armes de leur grand roi Satil. Les Judéens connaissaient par le détail la vie et les aventures de ce compatriote qui devait être la gloire de leur tribu. Les conteurs populaires à la porte des villes, les soldats à la veillée du bivouac, redisaient, sans s'en lasser, ses actes de bravoure, ses victoires incessantes, la folle vaillance de ses guerriers. Les prophètes vantaient sa piété et son obéissance ; les prêtres, sa fidélité à consulter l'oracle età vénérer l'arche sainte. Et c'est peut-être un de ses amis qui a inspiré, sinon écrit, l'émouvante histoire des derniers événements de sa vie. On sent que David a profondément impressionné l'âme d'Israël, et qu'à un moment il l'occupa tout entière l.
Ces souvenirs et ces récits donnèrent naissance à une littérature davidique, qui dut être très vaste, à en juger par le nombre et l'étendue des fragments que la Bible nous en a conservés. Dans la mesure où la réalité en matière si difficile peut encore être découverte, on ne se tromperait sans doute guère en supposant que les documents originaux de cette littérature se répartissent
i. Cette constatation, facile à faire, souligne à elle seule le peu de valeur des remaniements critiques qui bouleversent les données des textes bibliques pour refaire, sur d'autres bases, l'histoire des origines de David. David était trop connu, les récits qui se réfèrent à lui sont, pour la plus grande part, trop anciens pour que Yon puisse raisonnablement se faire de lui un image différente de celle qu'offre la Bible. Aussi, ni les affirmations, souvent bien catégoriques de Winckler (Gèschichte Israels, t. H, pp. 170-192 ; Die Keilinschriften und dus Alte Testament, 30 édition, pp. 228-230), ni les corrections textuelles arbitraires de Marquart (F««damente Israelitischer und Jiidischer Geschichte, pp. 23 et suiv.), ne semblent avoir gagné beaucoup d'adhérents, ni être sorties du domaine des conjectures qui surchargent l'histoire de l'exégèse. En faisant de David : Winckler, un membre de la tribu de Péréç, le prince de Caleb, le chef de la gens des « Kreti et Pleti », Marquart, un semi-nomade du Négéb d'Arad, ils ont écarté des données traditionnelles très fermes sans leur substituer autre chose que des aperçus fantaisistes. Si la tradition est si inconsistante ou si mensongère, on comprend qu'on la rejette ; mais vouloir en tirer une vérité plus sûre qu'elle, n'est que présomption.
De même, quel historien pensera que Renan a vu juste, quand il a dépeint David comme un odieux forban, cauteleux, égoïste, cruel, sans cœur et sans piété? Un pareil homme aurait-il trouvé des narrateurs, dont l'un au moins fut tout à fait, ou de bien peu, son contemporain (l'auteur de II Samuel, xm — II Rois, 11), qui n'eussent jamais laissé percer leur répulsion pour un pareil caractère, même lorsqu'ils racontent des faits condamnables? La sympathie qui entoura David presque toujours de son temps, et toujours dans la suite, est un fait historique, que la reconstitution de Renan, non seulement n'explique pas, mais écarte violemment et de parti pris.
en quatre groupes : un prophétique et un sacerdotal, où l'aspect religieux prédomine avec les nuances particulières aux deux grandes écoles des prophètes et des prêtres ; un judéen et un israélite où les auteurs, sans perdre de vue non plus la grande part prise par Yahwè dans la destinée de David, se sont davantage appliqués à raconter par le détail les origines, les aventures, l'œuvre militaire et la vie privée de leur héros. Il va de soi que les auteurs de chacun de ces groupes, non seulement choisirent dans cette existence si bien remplie ce qui convenait le mieux à leurs pr occupations, mais aussi qu'ils imprimèrent à la narration de ce qu'ils avaient choisi la marque propre de leurs tendances et de leurs intentions. Comme il devait leur arriver de présenter le même fait, il était inévitable qu'ils l'eussent envisagé chacun de son point de vue, et que l'un n'eût pas toujours mis en relief les mêmes circonstances que l'autre. De là, pour certaines parties de l'histoire de David, notamment pour ses débuts, des heurts ou plutôt des divergences qui sont des plus faciles à constater.
Quand les rédacteurs inspirés de nos Livres de Samuel et des Chroniques entreprirent de raconter à leur tour l'histoire du fils de Jessé,ils puisèrent abondamment dans ces diverses sources, et d'autant plus que la vie tout entière de ce roi très saint et très aimé portait en elle-même les leçons les plus salutaires. Ce qu'ils en tirèrent, en puisant tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, ils le combinèrent non sans habileté, mais aussi sans chercher, sous la pression de ces exigences critiques qui nous rendent si iniustement sévères à l'égard des histoires anciennes, à éviter ou à faire disparaître les divergences qui marquaient la différence d'origine de leurs renseignements. Bien mieux encore, leurs compositions portent, on peut dire heureusement, les traces des retouches successives grâce auxquelles finissaient par entrer dans le livre qui nous est parvenu, des traditions que l'on avait primitivement omises. Il se trouve, en effet, que le texte grec du manuscrit Vaticanus, qui reproduit ici, sans doute, un texte hébreu, et qui est, pour l'ordinaire, un témoin excellent des originaux, ne renferme point une partie notable de la matière davidique sur les origines du jeune héros. La tradition qu'il présente seule paraît être la tradition israélite ; ce qu'ajoute notre texte hébreu.
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des fragments de la tradition judéenne. C'est en prenant pour autorité le Vaticanus que Ton va les exposer séparément, après avoir présenté la tradition prophétique, que contiennent également le Vaticanus et l'hébreu.
Le récit des milieux prophétiques forme le pendant de celui qui raconte comment Samuel avait découvert et sacré SaûL Samuel était inconsolable de la déchéance de Saul. Un jour, guidé par une inspiration divine, il remplit sa corne à huile et partit pour Bethléem. Dans les circonstances présentes, sa démarche devait éveiller l'attention soupçonneuse de Saiil, que rongeait l'inquiétude. Afin de la détourner, et d'écarter de lui le pire malheur, Samuel emmena une génisse, et annonça à qui voulait l'entendre qu'il allait faire un sacrifice à Yahwè '. Pourtant, son arrivée mit Bethléem en émoi. Les cheikhs, venus à sa rencontre, ne l'abordèrent qu'en tremblant. Il les rassura en les invitant à la fête. Il eut des attentions toutes particulières pour un des habitants de la ville, du nom de Jessé, qu'il invita aussi avec ses fils. Quand ceux-ci arrivèrent, Samuel les dévisagea un à un. Mais, si frappé qu'il pût être de leurs qualités extérieures, aucun des sept jeunes hommes n'éveilla en son âme, docile aux suggestions d'en haut, le sentiment qu'il avait devant lui l'élu de Yahwè. Il se trouvait fort déçu. Il reprit espoir quand il apprit qu'un huitième fils, le plus jeune, était aux champs à garder les moutons. Il ne voulut point commencer le festin sacré qu'il ne l'eût vu, et il demanda à Jessé de l'envoyer chercher. Quand Samuel vit arriver ce jeune adolescent «au teint blond, aux beaux yeux et à la belle prestance », il tomba sous le charme, et comprit que c'était lui que Yahwè choisissait. Il se leva, prit sa corne d'huile et l'oignit au milieu de ses frères. Alors l'esprit de Yahwè s'empara brusquement de David ; il ne le quitta plus désormais. Samuel, ayant accompli sa mission, rentra à Râmâ. 2
i. On a déjà vu Samuel appelé par les citoyens d'une ville de Çouph pou- bénir et présider le festin qui suivait un sacrifice municipal ; voir, ci-dessus, p. 34. Le 1 acrifice de Bethléem, qu'il offre lui-même, est une nouvelle preuve que des personnages aussi pieux que l'était le vieux prophète ne se croyaient pas tenus d'offrir leur sacrifices en un sanctuaire unique. Sur cette question de la multiplicité des sanctuaires à cette date, voir La Période des Juges, pp. 233-333, et, Salomon, pp. zoz 21Û
2. Cette consécration n'a aucune répercussion sur l'histoire ultérieure de David. Eliab, frère aine de David, qui en avait été témoin, l'ignore pourtant quand il tanoè
Cette onction ne semble pas avoir été divulguée en dehors du cercle de la famille de Jessé. En tout cas, il n'en sera plus question dans la suite. Du reste, comme celle que Samuel avait faite sur la tête de Saiil, elle dut n'avoir que le caractère d'une désignation privée : l'onction officielle sera consacrée deux fois à David, aux moments où il sera fait roi de Juda puis roi d'Israël. Celle-là du moins tirait déjà David du vulgaire. Elle lui méritait la venue d'un esprit divin, qui l'aiderait à accomplir des œuvres surhumaines, et ouvrait devant lui une de ces carrières que Dieu réserve aux hommes prédestinés. Mais les voies de la Providence sont semées de surprise ; les élus eux-mêmes s'y engagent plus souvent par des démarches toutes simples que par des décisions extraordinaires : Saiil, en cherchant ses ânesses, avait trouvé Samuel, qui l'attendait pour le faire roi ; David, parce qu'il savait jouer de la harpe, allait parvenir jusqu'à Saûl, qu'il devait supplanter.
Ouand Saùl, abandonné par l'esprit de Yahwè pour sa désobéissance, eut été assailli par un esprit malin qui le tourmentait, ses familiers, selon la pratique suivie en pareil cas dans ces tempslà, songèrent à la musique pour calmer ses transports l. L'un d'eux connaissait David ; il fit de lui au roi l'éloge le plus engageant. Ce fils de Jessé, de Bethléem, savait jouer de la
son jeune frère trop curieux (I Samuel, xvn, 28) ; David lui-même, dans l'épisode du manteau coupé, ne parait pas se considérer comme l'égal de Saiil, et moins encore se croire supérieur à lui en vertu d'une onction qui l'a rendu «l'oint de Yahwè» (ibid., xxiv, 1-23 et notamment 5-7) ; et les cheikhs de Juda (II Samuel, 11, 4) puis ceux d'Israël (ibid., v, 3) oindront successivement David comme s'il ne l'avait pas pas été déjà. Ces constatations amènent à penser qu'il y eut toute une portion de la « matière » davidique, où le sacre de David par Samuel était inconnu ; en d'autres termes, il y a dans ce récit une tradition particulière, et, très évidemment, particulière aux milieux prophétiques. Cette diversité des traditions n'implique pas que celles-ci doivent, pour une part plus ou moins large, être rejetées afin d'obtenir, parle maintien de quelques-unes seulement d'entre elles, un récit plus cohérent. D'abord, en effet, ce choix impliquerait une connaissance des réalités historiques qu'aucun historien ne pourrait, sans forfanterie, se targuer de posséder. D'autre part, la pluralité des documents-sources pour l'histoire des débuts de David montre assez que les divers groupes littéraires d'où ils émanent ne retenaient pas les mêmes faits, ou, s'ils le faisaient parfois, ne les envisageaient pas sous le même angle.
1. Détail des plus instructifs pour saisir la pensée hébraïque en ce point. On n'a pas recours à un moyen moral, jeûne, prière ou autre, mais à un moyen matériel d'ordre physique pour calmer Saul tourmenté par «l'esprit malin». Ce détail nous fait pénétrer en plein milieu prophétique, où la musique jouait un grand rôle pour provoquer et entretenir le transport prophétique (voir, Salomon, p. 174) ou bien, comme c'est le cas ici, pour le calmer et le faire cesser.
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harpe 1 ; et puis, il était valeureux, avait fait ses preuves dans les combats, savait parler avec discernement, offrait un aspect agréable : Yahwè était avec lui 2. Saul, séduit par ce que tant de qualités promettaient, donna l'ordre d'aller le chercher. Jessé le lui envoya avec quelques présents : des pains, un chevreau, une outre de vin.
David unissait tant d'agréments à sa jeunesse, qu'il réussit à exercer sur l'infortuné maniaque une influence douce et apaisante. Saul fut charmé. Il l'aima, lui donna rang parmi ses familiers, fit de lui son écuyer, qui portait ses armes lorsqu'il allait à la guerre 3. Il ressentit un tel soulagement à ses chants et dans sa compagnie qu'il ne voulut plus se séparer de lui, et fit prévenir Jessé qu'il gardait son fils. David resta donc à la cour, où l'on peut bien penser que le roi ne fut pas le seul à subir son charme. Choyé de tous, enflammé d'émulation par le récit des prouesses des guerriers d'élite, dont Saul aimait à s'entourer, il rivalisait déjà avec
i. L'instrument, au jeu duquel David excellait était le kinnôr, I Samuel xvi, 18, 23 ; xviii, 10 ; xix, 9. Les nombreuses allusions au kinnôr dans la Bible permettent seulement de savoir que c'était un instrument en bois, avec cordes, dont on jouait avec la main, assis ou en marchant, et qu'il était employé aussi bien pour la musique profane que pour la musique sacrée, soit seul, soit comme accompagnement. Il passait pour très ancien, car on en faisait remonter l'origine à Youbal, descendant de Caïn, Genèse, iv, 21. Sa forme exacte est d'autant plus difficile à connaître qu'elle dut se modifier au cours des siècles. Le kinnôr juif dont parlent quelques Pères comportait une caisse de résonance placée en dessous des cordes ; mais il pourrait se faire que ce fût un perfectionnement du kinnôr ancien, inspiré du nébél ou des instruments grecs. Les Septante l'ont plutôt assimilé à la cithare qui était une sorte de lyre. Les deux formes dont ils pouvait se rapprocher le plus sont la harpe portative et la lyre. L'assimilation avec une harpe est favorisée par l'apparition, sur les monuments égyptiens, à partir des Hyksos, d'un instrument de cette forme et sans caisse de résonance, dont le nom, kên-an-aul ( = r), k{e)nnôr{u) (Bondi), indique un emprunt au monde asiatique. Dans la représentation bien connue d'un des tombeaux de Beni-Hassan, qui date de la xne dynastie, soit vers le xxe siècle avant J.-C, (représentation en couleurs dans Dictionnaire de la Bible, t. 11, hors texte face à col. 1067) un des émigrants asiatiques porte, appuyé horizontalement contre le buste, un instrument qu'on a pu penser être le kinnôr. Cet instrument est constitué par une planchette rectangulaire d'environ 50 centimètres sur 30 ; un peu plus de la moitié supérieure est évidé ; huit cordes parallèles sont tendues au milieu dans le sens de la longueur, et sont touchées par-dessous, de la main gauche ; trois ou quatre cordes disposées obliquement sur la partie pleine de la planchette, le sont à l'aide d'un plectrum noir, de bois sans doute ; si les deux mains jouaient à la fois, comme il est vraisemblable, il y aurait eu chant sur les huit cordes supérieures et accompagnement sur les trois ou quatre cordes inférieures.
2. Ce sont là les paroles du serviteur de Saul, qui recommande David à son maître, I Samuel xvr, 18.
3. Sur les « porteurs d'armes » et les liens de familiarité que leur fonction formait entre eux et le guerrier qu'ils servaient, voir, ci-dessous, pp. 240-241.
lesBenjaminites dans le maniement delà fronde, où ils excellaient, et montrait dans les combats où il accompagnait son maître, qu'il saurait bien un jour justifier ses soins et mériter sa faveur.
Saùl, par la délivrance de Yâbêsh, s'était montré digne de la royauté, qui lui avait été conférée quand il n'était encore qu'un inconnu. C'est par un combat singulier, seul genre de prouesse laissé d'abord aux particuliers dans une monarchie primitive, que David allait conquérir d'emblée le rang où Dieu voulait l'élever, pour donner plus de rayonnement aux dons de séduction dont il l'avait comblé.
Les Philistins reprenaient alors leurs incursions dans le territoire de Juda. Ils y avaient déjà paru au temps de Samson en semant la terreur. Les Judéens, résignés à les supporter, s'étaient hâtés de leur livrer Samson à la première sommation pour s'éviter des représailles. Cette docilité sous le joug leur avait apparemment épargné une aggravation de leur sort ; du reste, les Philistins, portant tout leur effort contre la Montagne d'Ephraïm, les avaient peut-être oubliés un peu. Mais maintenant, refoulés par Saul hors de ce dernier pays et tenus en respect sur ses frontières, ils cherchaient à revenir dans la Montagne de Juda. Partant de Gath et d'Ëkron, leurs deux métropoles voisines de cette contrée, ils s'insinuaient par les vallées qui débouchent dans la Shephêlâ et se ramifient au centre du massif judéen. Dans une de leurs incursions, qui pourrait avoir été particulièrement importante, ils étaient venus établir leur camp jusqu'au delà même d'Azêqâ, puis, poussant plus loin encore, avaient placé des postes jusqu'à Sôkhô 1. Là, ils devenaient à peu près les maîtres du pays. Cette position avantageuse commande, en
i. Sôkhô s'identifie avec Chououeiké, au tiers de la distance qui sépare Bethléem de la côte ; toutefois, on n'y a pas trouvé jusqu'ici de poteries antérieures à l'époque romaine. Azêqâ devait n'être pas éloignée de Sôkhô, comme on le peut déduire soit du contexte présent, soit de la liste Josuê, xv, 35. Mais on n'a pas retrouvé son emplacement, ni même son nom, si ce n'est peut-être, dans Bir ez- Zâg, au nord de Sôkhô, d'après Buht,, Géographie des Alten Paldstina, p. 90, n. 92. On propose également pour le site de cette ville, Tell Zacharyâ, au nord-ouest de Sôkhô. Sur d'autres conjectures, voir L. Heidet, Azèca, dans le Dictionnaire de la Bible, t. 1, coll. 1303- 1305.
En plus de ces deux villes, le texte de I Samuel, xvn, 1, précise que le camp des Philistins se trouvait à Éphés-dammîm. Ce lieu non plus, n'est pas identifié. Sans doute est-ce lui qui est mentionné sous la forme Pas-dammîm dans I Chroniaues xi, 13.
80 SAÙL ET DAVIO
effet, un véritable carrefour de vallées qui montent sur toute la région s'étendant de Bethléem à Hébron, et offrent ainsi tout autant de chemins praticables à des bandes de pillards ou à une armée de conquérants.
Ils avaient compté sans Saùl. Fidèle à sa politique d'intervention dès lors qu'il s'agissait d'Hébreux à défendre, il accourait déjà avec ses meilleures troupes au secours des Judéens, et prenait position dans la Vallée du Térébinthe, sur la pente qui faisait face à celle où se tenait l'ennemi 1. Comme toujours, on s'examinait longtemps de part et d'autre, de chaque côté du lit du torrent qui creusait le fond de la vallée. Mais aucun incident ne décidait les combattants à en venir aux mains. Les Hébreux surtout se montraient hésitants, à cause des provocations et des outrages qu'un géant gattite, du nom de Goliath, venait chaque jour lancer en avant de leurs lignes 2. Couvert d'airain de pied en cap, il terrifiait ces montagnards hébreux, trop pauvres pour avoir des armures semblables à la sienne, et, comme il se posait en champion qui réclamait un adversaire, pour trancher par un combat singulier le sort des deux peuples ennemis, aucun Hébreu n'osait aller se mesurer avec lui. Saùl et ses gens commençaient à être saisis de peur 3.
Mais David s'approcha du roi son maître et s'offrit pour relever l'injurieux défi. Saùl, qui n'avait pas osé le faire, trembla pour la jeunesse de son compagnon d'armes, et refusa ce dévouement généreux mais téméraire. David insista. Du temps qu'il était berger, il avait lutté corps à corps avec les ours et les lions qui venaient lui ravir les bêtes de son troupeau : Yahwè l'avait sauvé des pattes du lion et de l'ours 4 ; il le sauverait des mains de cet odieux incirconcis. Devant cette fière et pieuse assurance, Saùl
i. La Vallée du Térébinthe est placée au ouâdy es-Sant (Vallée du Mimosa), qui court vers l'ouest et, au coude qui domine Sôkhô du côté sud, continue le ouâdy eç-Çoûr, qui vient de la direction d'Hébron. Le ouâdy es-Sant, passe tout près de Tell aç-Çâfiyé, qui est peut-être Gath, l'une des cinq capitales des Philistins.
2. Sur le nom de Goliath, voir La Période des Juges, p. 50, n. 1 ; sur son armure, ibid., p. 54, n. 2.
3. Ici commence le texte de la version des préliminaires du combat qui manque au Vaticanus, soit I Samuel, xvir, 12-31. Il sera utilisé plus loin.
4. Ces combats avec des bêtes féroces, déjà mentionnés à propos de Samson (cf. La Période des Juges, p. 199, n. 4), sont souvent représenté ; sur des cylindres orientaux.
LE CHARME ET L'AMITIÉ 8l
céda. Mais pour rendre le duel moins disproportionné, il voulut que David revêtit son propre équipement deguerre,prît son casqued'airain, endossât sa cuirasse, et ceignît son glaive. David, ayant obéi, resta cloué sur place. Saùl était un colosse ; lui un tout jeune homme, habitué comme les autres Hébreux à combattre sans armure ; ainsi chargé, il perdait tous ses moyens. Il se fit enlever tout cet attirail encombrant. A la force écrasante, et brutale, il opposerait la hardiesse et la ruse. Il choisit cinq pierres très lisses dans le torrent, les mit, non dans un sac de frondeur, qui aurait donné l'éveil, mais dans sa gibecière de berger, et la fronde cachée dans sa main gauche, son bâton tenu à la droite, il marcha sur le Philistin *.
Les Hébreux, abattus par l'anxiété, et les ennemis, soulevés par l'orgueil, fixaient des yeux attentifs sur les deux champions, seuls sur le terrain vide qui séparait leurs lignes, l'un vêtu à la légère et sans arme apparente, l'autre bardé d'airain, brandissant ses lourdes armes et précédé d'un valet qui portait un bouclier long pour abriter cette forteresse mouvante. A la vue de son frêle adversaire, Goliath sourit à demi, à demi s'indigne : la rencontre est trop inégale pour n'être pas injurieuse. Ce bâton surtout le met en rage, parce qu'on a l'air de le prendre pour un chien hargneux qu'on veut écarter 2 ; il le fixe, il ne voit que lui, et ne songe même pas à se faire protéger par son valet. Cependant David,qui riposte de son mieux aux outrages arrogants du païen, en criant à pleine voix sa confiance en Yahwè, précipite son pas leste, saisit vivement sa fronde, tire une pierre de son sac, l'ajuste, et, avant que l'autre ait eu la claire idée de ce qu'il devait faire, l'étourdit de sa pierre en plein front. Goliath tombe à terre;
i. Pour comprendre la ruse de David, il faut bien saisir qu'il ne se présente pas ouvertement comme un frondeur ; c'est ce qu'oblige a remarquer le détail signalé par I Sitnuel, xvn, 40 : David met ses pierres dans un sac de berger, non dans une yalqiit, ou gibecière de frondeur ; il a l'air d'un berger, non d'un combattant, ce qui abuse Goliath. En vue de combats futurs, David avait pu s'exercer particulièrement au maniement de la fronde, pendant son séjour chez les Benjaminites. Ceux-ci étaient des frondeurs remarquables ; il y en avait parmi eux, qui arrivaient a manier la fronde de la main gauche, — ils se servaient aussi sans doute de la droite, — et ils étaient assez habiles pour «ne pas manquer un cheveu », Juges, xx, 16, ; cf. I Chroniques, xu, 2.
2. C'est ce qu'indique I Samuel, xvii, 43. A la question de Goliath, le texte B fait répondre par David : «Tu es pire qu'un chien» ; ces mots pourraient être primitifs et avoir été omis par l'hébreu. On sait qu'en Orient traiter quelqu'un de «chien» au de « père de chien », est la plus infamante des injures.
Saiil et David» 6
9a SAUL ET DAVID
David se précipite sur lui, lui tire son glaive, le transperce et lui eoupe la tête.
Atterrés d'abord par ce spectacle invraisemblable, les Philistins ne se ressaisissent que pour fuir en débandade ; les Hébreux, pris d'un soudain courage, poussent des cris de joie, et s'élancent à la poursuite. Ils reconduisent l'ennemi le glaive aux reins, par la route de Shaaraïm, jusqu'aux portes de Gath et d'Ékron, en semant partout des blessés et des morts l. Après quoi, ils reviennent sur leurs pas, pénètrent dans le camp philistin, et le mettent au pillage. David, ramassant la tête de Goliath, l'apporta à Saùl ; il dépouilla le cadavre de ses armes, et les déposa dans sa tente 2. Plus tard, le glaive et le manteau du géant vaincu furent placés derrière l'éphod dans le sanctuaire royal de Nôb 3, comme des trophées offerts à Yahwè, car c'était lui qui avait « donné la victoire à qui n'avait ni glaive ni lance».
Tels sont les détails saisissants du combat singulier dans le récit israélite du Vaticanus. Le récit judéen, que ne connaît pas ce dernier texte, en ajoute d'autres, soit en les y intercalant soit en les indiquant sans lien à sa suite 4. Même tronqué et disloqué,
i. Bien que Shaaraïm ait le sens d'un nom commun: «les deux Portes», c'était le nom d'une ville ; elle est citée après Sôkhô et Azêqâ par Josué, xv, 36. Elle n'est pas identifiée.
2. Ce dernier détail est fourni par I Samuel, xvn, 54 ; quant au premier il n'est exact que si on corrige, en ce qui le concerne, le texte de ce verset. Le texte, et effet, dit que David « fit venir » la tête de Goliath « à Jérusalem » ; cette indication est étrange à une date où Jérusalem était encore aux mains des Jébuséens. Aussi, bien que les versions lisent, elles aussi, « Jérusalem », on pourrait peut-être corriger obtfw, «Jérusalem», en ViNtfbN. Cette correction aurait tout au moins pour appui, ibid. 57, où David est présenté à SaiiJ tenant à la main la tête de Goliath.
3. I Samuel, xxi, 10 ; « le manteau », dans lequel est enveloppé le glaive de Goliath est sans doute, étant déterminé, celui qui avait été enlevé au cadavre du géant philistin.
4. I.e texte actuel renferme le nom de Goliath, I Samuel, xvn, 23. Mais on voit clairement qu'il y a été introduit, par un glossateur sans doute, et, du reste, assez gauchement, puisqu'il se trouve entre le verbe et le complément de celui-ci : «Voici que le champion montait — Goliath le Philistin (était) son nom, de Gath — des lignes iqerê) des Philistins ».
Du fait que ce qui nous reste de la version judéenne du combat singulier ne contenait pas le nom de Goliath, faut-il conclure que, d'après elle, David aurait tué un autre ennemi que celui qui est désigné par ce nom dans la version israélite? Ce serait une solution, en effet, mais assez radicale, car il est peu vraisemblable que, en Juda surtout, on ait ignoré le nom du vaincu, alors que cette prouesse de David avait marqué le début de sa carrière, et que les Israélites, moins intéressés à David que ne l'étaient les Judéens, connaissaient ce nom. Pourtant, il se trouve que cette solution paraît à première vue trouver un argument dans II Samuel,
LE CHARME Eï L 'AMITIÉ 83
dans l'état actuel du texte, ce second récit reste attachant par une certaine grâce naïve qui contraste avec la mâle vigueur de l'autre h
Après une courte introduction qui présente la famille de David, déjà pourtant suffisamment connue, la narration commence au moment où les Hébreux sont campés dans la Vallée du Térébinthe pour arrêter l'armée philistine. Les trois fils aînés de Jessé sont au combat. Le père appelle David, le plus jeune de ses fils, et l'envoie au camp prendre des nouvelles de ses frères, leur porter une mesure de grains grillés avec dix miches de pain, et offrir dix fromages à leur chef de mille. Le lendemain, levé de
xxi, 19. Dans ce verset, qui fait partie des notes, d'origine judéenne, sur les Preux de David, on lit : « Il y eut encore une bataille à Gôb avec les Philistins, et Elhanan fils de Ya'rê-'ôreghîm, le Bethléhémitain, abattit Goliath le Gattite, dont le bois, de lance était comme une entouple de tisserand ». Ce qui concerne Goliath correspond tout à fait à ce qu'on lit dans I Samuel, xvn, sur sa ville d'origine, Gath, verset 4, et sur sa lance, verset 7. On en conclut parfois que le géant abattu par David, ne s'appelait point Goliath, celui-ci ayant été tué par Elhanan, et, non pas à la Vallée du Térébinthe, mais à Gôb. Il convient d'observer, à rencontre de cette conclusion, que ce texte de II Samuel, xxi, 19, n'est sûrement pas en bon état. Le nom du père d'Elhanan est fautif, car le premier élément du nom, Ya'rê, est un état construit pluriel « les forêts de...», qui, du reste, n'est pas attesté par ailleurs dans la Bible, et le deuxième élément, 'ôreghîm, « des tisserands », complète un non-sens et doit avoir été simplement la répétition maladroite du dernier mot du verset. Cette leçon étrange se retrouve dans B et A, et, si elle ne comporte pas le deuxième élément dans L et une vingtaine de manuscrits grecs, on ne saurait dire si cette omission est due à l'emploi d'un texte hébreu meilleur que le nôtre ou à une correction d'après le texte parallèle des Chroniques. C'est que, en effet, I Chroniques, xx, 5, présente une lecture notablement différente. On y lit: «...et Elhanan, fils de Yâîr (qerê et versions) abattit Lahmi' frère de Goliath, le Gattite,... » la victime d'Elhanan n'est plus Goliath, mais Lahmi, son frère ; Goliath pourrait donc rester à David. Mais lequel des deux textes est le meilleur? Chroniques permet de corriger le nom du père d'Elhanan, qui sera simplement Yâîr, dans Samuel, cela est clair. Seulement faut-il aussi lire, après Yâîr, p>ba >rtN >anVnN de Chroniques au lieu de n>ba riN >orr^n n>3 de Samuel ? Ce n'est plus aussi évident. Le texte des Chroniques a, en sa faveur, ie fait qu'il est plus exact pour le nom du père d'Elhanan, ce qui pourrait constituer une présomption de plus grande exactitude pour le reste du verset ; on sait d'ailleurs que les Chroniques présentent souvent, en particulier pour les noms propres, des lectures meilleures que celles des Livras de Samuel ou des Rois. Mais, d'autre part, si on lit « Lahmi » au lieu de « Bethîéémite », il paraît manquer une indication du pays d'origine, alors que le héros non mé avant Elhanan, Sibbckay, est qualifié par son gentilire et que, si celui qui Je suit, .lonathan, ne l'est pas, ce pourrait être parce qu'il est fils de Sbimay, frère de David, indication qui pouvait passer pour suffisante. Ainsi, a se placer au point de vue de la critique des textes, la leçon des Chroniques peut fort bien se défendre, mais elle ne saurait être imposée avec certitude. Quant à supposer que le Chroniqueur ©u un scribe des Chroniques aurait, de parti pris, corrigé II Samuel, xxi, 19, pour rendre Goliath à David en livrant Lahmi, frère de Goliath, à Elhanan, t'est une opinion tout au moins hasardeuse. En résumé, il est des probabilités critiques que le texte de I Chroniques, xx, 5, doive être préféré à celui de II Samuel, xxi, 10.
1. Le passage inconnu à B s'étend, ici, du verset 12 au verset 31, de I Samuel, xrn.
Sd SAUL ET DAVID
bon matin et laissant ses moutons aux soins d'un gardien, David prend ses commissions et se met en route. Il arrive au parc des chariots israélites juste à l'instant où l'armée, après la suspension d'armes de la nuit, se mettait en ligne en poussant le cri de guerre. Il laisse ses affaires aux mains du garde des bagages, court vers la ligne de combat, trouve ses frères, et leur souhaite le bonjour. Comme il leur parlait, le champion ennemi s'avança, la menace à la bouche. Les Hébreux ont peur, ils reculent, et, ne se battant pas, se mettent à causer. David, curieux, se faufile et écoute. Il apprend avec émerveillement, il se fait répéter avec délices que le roi donnerait la main de sa fille au vainqueur de cet odieux Philistin, dont Israël essuie les injures sans oser se venger, et qu'en outre il exempterait sa famille de redevances et de corvée l. Gourmande par Éliab, son aîné, qui lui reproche d'avoir abandonné ses moutons pour venir regarder une bataille, David s'éloigne, et va d'un autre côté poser ses questions ; toujours il reçoit la même réponse, qui fait luire à ses yeux les mêmes promesses. On est intrigué, on s'intéresse, on informe Saûl ; enfin on lui conduit ce jeune berger qui s'enthousiasme quand les guerriers sont abattus.
Ici, cette narration cesse pour laisser décrire le combat singulier par le premier récit, que l'on a lu plus haut. Ce récit terminé par la déroute des Philistins, elle ajoute, quoique tout soit fini, quelques détails nouveaux, compléments qui appartenaient sans doute à sa propre description du combat 2. Voici ces courts épisodes trop tardifs. Quand Saûl avait vu David partir à la rencontre du Philistin, il avait demandé à Abner, ne le sachant pas, quel était ce jeune homme ; Abner l'ignorait aussi. Quand David revint de battre le Philistin, dont il portait la tête, Abner le conduisit à Saûl, qui l'interrogea sur sa famille, et apprit de lui qu'il était le fils de Jessé, de Bethléem. Aussitôt « l'âme de Jonathas s'attacha à l'âme de David», et Jonathas l'aima comme lui-même. A partir de ce jour, Saûl, conquis à son tour,
i. Sur les redevances et les corvées,voir,ci-dessous,p.258 et t. ni, Salomon, p. 28-38.
2. I Samuel, xvn, 55-xvm, 6 a a Le caractère composite de ce passage est biea marqué : 55, 57 de xvn, qui commencent tous deux par cet lorsque », se réfèrent à des détails du combat singulier, et pourtant les Hébreux sont déjà revenus de la poursuite. De même, xvm, 5 parle des succès militaires de David, chef d'année, et 6, du retour du combat singulier.
garda le jeune vainqueur à ses côtés, et ne le laissa plus désormais retourner chez son père. Enfin Jonathas, dans un bel élan d'admiration juvénile, donna à son nouvel ami son manteau et son équipement de guerre, avec son glaive, son arc et son ceinturon ; il accomplissait ainsi un rite d'alliance qui consacrait une amitié pleine d'estime et de tendresse *.
1. I Samuel, xvm, 1-4. Il y a tout lieu de croire que Jonathas, en donnant ses vêtements et ses armes, et David, en les prenant, accomplissaient un rite d'alliance. Le texte de ce passgae se comprend mieux ainsi, et l'on trouve, d'ailleurs, un vestige de cette cérémonie dans les paroles qu'aujourd'hui encore prononce un Arabe qui s'agrège a une autre tribu que la sienne : « Je revêts ton vêtement et me tiens à ta place », d'après A. Musil, Arabia Petraea, t. m, Ethnolo gis cher Reiseberichï, p. 27. Dans l'Iliade (vi, 230 et suiv.) Glaucos et Diomède échangent de même leurs armes «pour qu'on sache qu'ils étaient liés par l'hospitalité qui existait entre leurs pères ». — Sur la signification et l'importance du pacte conclu, entre David et Jonathas, voir, ci-dessous, p. 94, n. 1.
Les deux récits sur les débuts de David étant mieux connus par l'exposé qu'on vient de lire, il est utile de préciser les points principaux qui, de l'un à l'autre récit, ,ne concordent pas. Toutes les références qui suivent se rapportent à I Samuel.
Dans l'unique récit que renferme Vaticanus, celui qui est présenté ci-dessus en premier lieu, David, dès le commencement de ses rapports avec Saiil, est « un héros valeureux, un homme de guerre », xvi, 18 ; il a, par conséquent, déjà fait ses preuves avant le combat singulier raconté en xvn. Son talent de joueur de lyre l'introduit auprès de Saul, qui ne peut que le connaître fort bien, puisqu'il l'aime beaucoup, qu'il l'a à son service personnel (vasb layii, xvi, 21), qu'il fait de lui son porteur d'armes ou compagnon de bataille, et qu'il lui fait jouer de sa lyre pour dissiper ses malaises. Saiil connaît aussi Jessé, qu'un serviteur lui a désigné comme père de David, et à qui il envoie dire qu'il gardera son fils à la cour. Aussi, dans l'affaire du .combat singulier, David est à l'armée en qualité de combattant, puisqu'il y a sa tente, xvn, 54 ; et lorsqu'il parle de ses prouesses de berger aux prises avec les fauves ravisseurs, il en parle au passé, comme de prouesses déjà lointaines, xvn, 34, 35 : «David dit à Saiil : «Ton serviteur a été berger des moutons de son père, et quand venait le lion et l'ours et qu'il emportait une bête du troupeau, etc.. » ; (sur les parfaits consécutifs marquant répétition, voir Driver, Notes on ih.e Hebrew Texl of the Books of Samuel, 2e édition, p. 145.)
Dans le récit que n'a pas Vaticanus, la situation est autre. Ce récit commence, xvn, 12-14, par des détails sur la famille de David, qui sont bien superflus puisque ces détails sont déjà, équivalemment, donnés deux fois dans ce qui précède, xvi, 1-13 ; 18. David n'est plus un homme de guerre, mais un berger trop jeune pour aller à l'armée, où seuls sont présents ses trois frères aînés, xvn, 13, 14 ; c'est pour y faire une commission qu'il y arrive à son tour ; il s'y conduit comme un jeune garçon trop curieux que son frère aîné réprimande durement parce qu'il ne le trouve pas à sa place, 28. Au moment où Saùl voit David marcher à la rencontre du Philistin (anonyme), Saùl, qui ne le connaît pas, interroge Abner, qui ne le connaît pas non plus, 55. Saùl ne le connaît pas du tout, car s'il lui demande le ncm de son père 56, 58, ce n'est pas qu'il connaisse David et ignore seulement de qui il est né ; en Orient, dans la Bible, assez habituellement, l'individu est appelé «Un tel, fils d'un tel», et lorsqu'on rencontre un inconnu, on lui demande moins « Qui es-tu ? » que «De qui es-tu fils? » ; voir, par exemple Genèse, xxvi, 23 ; lorsque Eliézer voit pour la première fois Rébecca, il lui demande : « De qui es-tu fille? » Enfin, c'est s< ukment après la victoire de David, «en ce jour-là y, que Saùl garde David auprès de lui et ne le laisse pas retourner chez son père.
On ne peut pas, on ne doit pas fermer les yeux à l'évidence : les deux traditions s'ignorent mutuellement, et les deux récits ne sauraient ni se superposer ni se combiner. S'il n'y avait entre eux qu'une eu deux divergences légères, on pourrait
86 SAITL ET DAVID
Comme tant de grands hommes de l'antiquité, où la valeur guerrière joua toujours l'un des premiers rôles, c'est donc par un acte de bravoure que David inaugura sa carrière. Son succès personnel décida d'une victoire nationale ; en terrassant Goliath il avait entraîné Israël contre les Philistins. Aussi son nom retentit-il bientôt sur toutes les lèvres. Il n'est plus seulement l'orgueil des hommes de guerre ; le peuple aussi l'acclame. Quand il traverse, aux côtés de Saûl, les villes, les villages et les bourgs, les femmes et les jeunes filles s'avancent à leur rencontre pour danser la fantasia des vainqueurs, au son des tambourins et des courtes harpes qui cadencent leur refrain :
Saiil a tué ses mille,
Mais David ses dix mille !
essayer cie les expliquer. Mais leurs divergences sont trop marquées et trop nombreuses pour que l'on puisse espérer raisonnablement les atténuer ou les faire disparaître. Quelques exégétes l'ont pourtant essayé ; voir, par exemple, Cornely, Introductio specialis in historicos V. T. libros, t. n, pars i, pp. 260-270, ou, du même auteur, Compendium, p. 247-248 ; Vigouroux, Les livres Saints et la Critique Rationaliste, 4e édition, pp. 495-498. Mais leurs explications sont si peu satisfaisantes que le P. de Hummelauer n'hésite pas à les qualifiers elle, et d'autres, de « fere novas atque ut plurimum miras; ne dicam violentas », Commentarius in Libros Samwlis, p. 13. Il n'y a guère de profit à les présenter ici.
D'autres exégétes, frappés de la grave lacune que présente Vaticanus, considèrent le texte de ce manuscrit comme le véritable texte original, et les additions de l'hébreu comme des interpolations (Houbigant, Wellhausen), ou comme un targuin ayant utilisé d'autres sources (Martin). De fait, soit les Septante soit la Vulgate présentent souvent des additions notables ; ainsi, le grec du livre d'Esther contient 270 versets, sur lesquels 107 manquent à l'hébreu. Dans ces conditions, la présente hypothèse n'est pas à rejeter. Mais c'est à l'autorité ecclésiastique qu'il appartient de décider si une addition est inspirée ou ne l'est pas ; si elle l'est, il faut la garder ; si elle ne l'est pas, on sera à l'aise pour la rejeter.
Une troisième explication consiste à supposer une interversion et un mélange rédactionnels des faits racontés par les deux récits, ou, ce qui est l'équivalent, à couper, avec Hummelauer, le texte après I Samuel, xvi, qui est la fin de l'histoire de Saiil, xvn commençant celle de David; de là les répétitions de celle-ci qui reprend par le détail les circonstances de l'arrivée de David chez Saiil, simplement résumée par anticipation à xvi, 14-23. De cette sorte, plusieurs divergences seraient supprimées ; mais celles qui découlent du texte composite de xvn ne le sont pas.
Reste enfin l'hypothèse de la distinction des sources, proposée par nombre d'exégètes non catholiques ou catholiques. C'est la plus vraisemblable, et celle qui a été suivie ci-dessus. Mais si elle distingue assez facilement, du point de vue littéraire, grâce au témoignage de Vaticanus, les deux traditions jointes dans le texte hébreu, elle ne réussit pas, en ce qui concerne l'histoire, à faire disparaître les divergences. Certains critiques, il est vrai, y réussissent en sacrifiant tout ou partie du second récit, comme plus merveilleux, et, partant, entaché d'embellissements légendaires. Mais il est difficile pour un catholique, de souscrire à cette solution radicale. Tout au plus pourrait-il admettre qu'ici, de même que dans les cas, très nombreux, où l'Ancien et le Nouveau Testament, présentent deux ou plus de deux traditions relatives soit à des faits soit à des paroles, l'exégète serait autorisé à user sagement de quelque latitude dan? la manière de les combiner pour en tirer la vérité historique.
LA CANDEUR ET LA HA1X£ Hf
Dès lors, David est le vrai héros populaire. On ne voit plus que lui dans le royaume. On le recherche ; on le flatte ; chacun veut l'avoir un peu pour soi. Saùl va l'attacher plus étroitement, encore à sa personne et à sa couronne, en le nommant chef de mille, en faisant de lui, avec les seuls Abner et Jonathas, le convive ordinaire de sa table. Jonathas, qui s'était lié avec lui par un pacte guerrier scellé d'une amitié ardente, oublie ses propres exploits, oublie ses droits au trône et s'oublie lui-même pour ne plus penser qu'à favoriser l'avenir glorieux de ce rival bien-aimé. Mîkhal, une des filles du roi, toute éprise d'amour pour lui, finira par l'épouser et par le sauver de la mort contre le gré de son père. Les serviteurs du roi, les guerriers d'élite, le peuple tout entier brûlent de combattre sous ses ordres, car « Yahwè est avec lui », et chaque expédition qu'il dirige est une nouvelle victoire. Partout les Philistins reculent, honteux de leurs défaites, mais remplis d'admiration pour cet adversaire digne d'eux1. Saùl luimême s'efface et lui abandonne le commandement des troupes, tellement la fortune s'attache, elle aussi, aux pas du jeune chef.
Saul s'efface, mais non pas sans souffrir. D'abord séduit comme tout le monde, il ne tarda pas à prendre ombrage de ces succès et de cette popularité. Il n'était pas simplement jaloux. Ses propres exploits : délivrance de Yâbêsh du Galaad, libération de la Montagne d'Éphraïm, victoire sur Amaleq, expéditions lointaines, avaient eu autant d'éclat et plus de portée que les premiers hauts faits du fils de Jessé. Mais il tremblait pour sa royauté, encore mal assise, et croyait venue l'heure fatale annoncée par Samuel 2.
Sa défiance, avivée par ses crises, enfantait dans son esprit
i. Toute la portion de l'histoire de David qui s'écoula entre sa victoire sur le géant et sa fuite en Juda se trouve fortement résumée, dans I Samuel, xviii, 5 — 16 ; les textes des deux traditions mentionnées plus haut s'y entrelacent en mettant surtout en évidence la préoccupation de préparer et d'annoncer la brouille de Saiil avec David. Mais on entrevoit assez que David dut rendre d'importants services militaires au roi avant d'être obligé de le fuir pour échapper à la mort : cf. I Samuel, *▼*«. 5 ; 13-16 ; 17 • 27 ; 30 ; xix, 5, 8.