III. — LES PHILISTINS ÉCRASENT SAÛL
Pendant que David préparait ainsi sa royauté, Saiïl perdait la sienne. L'armée philistine avait franchi les passages qui mènent de la plaine de Saron, où elle s'était concentrée, à la plaine de Yizreël, où Saûl l'attendait. En y arrivant à son tour, elle s'était peut-être accrue de renforts fournis par les Zakkalas de Dôr, par les Cananéens des grandes places autonomes et par les autres groupes égéens établis dans cette région, notamment à Beth-shean *. Enfin, elle s'était avancée jusque vers le fond oriental de la plaine, et, cherchant à s'appuyer au Mont Môrê, s'était établie à Sunam, un peu au nord de la ville de Yizreël '. A leur approche, Saûl, qui était campé au voisinage de cette dernière ville, n'osa point engager la bataille, et se replia vers le Mont du Gelboé, au sud-est 3 : la plaine de Yizreël l'effrayait.
1. Sur les Égéens établis vraisemblablement alors à Beth-shean, voir, ci-dessus, ?• H-
». Sunam ou Shounêm, aujourd'hui Sôlem, adossée aux pentes sud-ouest du Mont Môré ou Petit- Hermon, est à une petite distance de Yizreël («= Zér'în) qui au sud, est dominée par les derniers mouvements de terrain du Mont Gelboé.
3. Cette manœuvre de repli paraît indiquée par la combinaison de I Samuel, xxix, 1, avec xxviii, 4. Toutefois, comme ces deux passages ne paraissent pas être de la même main, il ne faudrait peut-être pas opérer cette combinaison ; le recul pourtant demeure dans les vraisemblances, et il n'est pas considérable.
Le nom de Gelboé, Gilb&a, dont l'origine, qui ne parait pas sémitique, est inconnue
Ses guerriers, en effet, habitués à la guerre en montagne, avaient souvent réussi à tenir en échec et à refouler les Philistins, impuissants à mettre en ligne et à utiliser sur un terrain trop accidenté leurs divers moyens de combat. En plaine, tout se tournait contre lui. Il n'avait point de charrerie ; peut-être ne savait-il point faire manœuvrer ses masses combattantes, d'ailleurs insuffisamment armées. Les Philistins, au contraire, pouvaient maintenant déployer leurs escadrons de chars, entremêler leurs archers avec leurs fantassins lourdement équipés, et multiplier la valeur de ces différentes forces par la tactique habile d'une bataille rangée l.
La menace divine, proférée par Samuel, pesait plus lourdement sur l'esprit de Saùl; ses appréhensions l'assaillaient, plus sombres, plus angoissantes que jamais. Il se sentit perdu. Son œuvre personnelle, à laquelle il s'était usé le corps et l'âme, il sentait, à cette heure décisive, qu'elle devait s'effondrer misérablement : il allait jouer sa royauté dans une partie trop inégale pour conserver le moindre espoir de la gagner, et il n'avait pas su se venger de son ennemi mortel, qui recueillerait ainsi le fruit de ses travaux. Il était désespéré, et il eut peur. Il voulut consulter Yahwè ; mais Yahwè ne lui répondit pas : songes, sorts sacrés, prophètes, restèrent muets 2. Ce silence l'irrita ; il voulait savoir ce qui l'attendait. La nuit avant la bataille, déguisé pour n'être
désignait ce contrefort rocheux qui termine, au-dessus de Beth-shean, le massif de la Montagne d'Éphraïm. Le mot est ordinairement précédé de l'article (sauf I Chroniques, x, i, 8) et construit avec le mot « montagne de » (sauf I Samuel, xxvni, 4 ;. II Samuel, xxi, 12). La construction d'un nom de montagne avec un autre nom est assez rare en hébreu, où l'on trouve, par exemple, « Mont du Liban », « Mont du Carmel », « Mont des Abarirn » ; par analogie avec ces cas, on peut conclure que « le Gelboé » était bien le nom de la montagne elle-même et non pas celui d'une ville qui lui aurait donné son nom. Le village actuel de Dielbôn, au sud du sommet du Djebel Fouqoû'a, dénomination arabe du Gelboé, peut donc être considéré seulement comme gardant le vestige du nom antique de la montagne.
1.. Les chars des Philistins sont mentionnes par II Samuel, 1, 6 ; leurs archers, par I Samuel, xxxr, 3 ; leurs hoplites, déjà signalés à propos de Goliath, sont connus par les histoires des Preux de David.
2. I Samuel, xxvm, 6 ; dans ibid., 15, Vourim, qui ,dans 6, représente les sorts sacrés, n'est pas nommé ; peut-être ne l'était-il pas dans le texte primitif de 6, car tout ce récit paraît d'origine prophétique, et la mention de Vourim seul ne laisse pas d'être bizarre, puisque l'on utilisait deux sorts, lui et le toummim. Quoi qu'il en soit de ce point, l'indication est intéressante, et toute la scène de la consultation présente l'est aussi, pour montrer à quel point la consultation de Yahwè paraissait nécessaire, puisqu'on a recours à tous les moyens dont on dispose, lorsque l'un d'eux s'est trouvé inefficace.-