‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 53 sur 137 · LES PHILISTINS ÉCRASENT SAÙL I2Ç · texte numérisé non relu

LES PHILISTINS ÉCRASENT SAÙL I2Ç

pas reconnu, et suivi seulement de deux hommes, il se glissa jusqu'à Endôr l, au pied septentrional du Mont Môrê, pour consulter du mains une femme qui, en secret, à cause de l'édit qu'il avait porté contre la sorcellerie, évoquait les esprits des morts 2. La nécromancienne reçut d'abord avec défiance cet

r. Endôr, aujourd'hui Endoûr, fait pendant à Siiounêm, sur les dernières hauteurs du Petit-Hermon, au nord-est.

2. Cette femme est désignée par l'expression h'iN nb?3, ba'alath-'ôbh, « maîtresse d'un esprit », I Samuel, xxvin, 7 ; les lxx traduissent a une ventriloque ».

La Bible distingue deux espèces d'esprits évoqués par les spirites, le 'ôbh et le yidde'ônî. Il n'est pas facile de préciser au juste ce qui les distinguait, d'autant moins que la signification exacte de leur nom n'est pas claire. Le nom du second semble bien se rattacher à la racine yâdha' « savoir », et on lui donne assez habituellement le sens de « savant ». Mais comme yidde'ônî présente une forme intensive, peut-être vaudrait-il mieux lui donner le sens du piël de yâdha1 (une seule fois dans Job f xxxviii, 12, qerê), soit : esprit « qui fait connaître » ; en tout cas le sens d'esprit t familier », qui est à la disposition exclusive et aux ordres d'un spirite, sens proposé par W. Robertson Smith, ne peut se déduire de la forme du nom. Le sens du mot 'ôbh est plus incertain. On le rapproche de l'arabe 'âba, « revenir », et l'on y voit l'esprit d'un revenant » ,ou de l'hébreu 'ôbh « outre » (une seule fois et de nouveau dans Job, xxxn, 19), et l'on pense qu'il y aurait, dans cette dérivation, une allusion à la voix sourde et marmottante du ventriloque, voix ressemblant au bruit d'une outre à demi pleine. Le rapprochement du syriaque zakkûrâ (racine ZKR, comme en hébreu), « évocateur », avec zêqqâ, « outre », n'a aucune base étymologique.

L'incertitude du véritable sens de ces mots se complique encore de leur emploi. A vrai dire, il n'y a guère que dans I Samuel, xxvm, 7, « une femme, maîtresse d'un ôbh » ; 8 : « évoque-moi un 'ôbh », et dans Lévitique, xx, 27 « Si un hommee ou une femme ont en eux un 'ôbh ou un yidde'ônî, ils doivent être mis à mort », où l'on voit nettement que ces deux termes désignent un esprit. Dans tous les autres cas où ces deux mots sont employés, seuls ou accouplés, on peut toujours et quelquefois l'on doit (avec les verbes « faire, instituer », « chasser », « exterminer ») traduire par « évocateurs de ôbh » ou de yidde'ônî ». Cet emploi des deux termes avec des sens si distincts s'explique assez par la diffusion des pratiques du spiritisme ; mais on ne voit pas sur quelles données on s'appuierait pour donner la priorité de date à un sens plutôt qu'à l'autre.

Les idées que les Hébreux se faisaient de ces esprits et de leurs manifestations peuvent s'entrevoir d'après les textes suivants.

Le texte de I Samuel, xxvm, fournit plusieurs indications sur le 'ôbh.Cet esprit sert à la divination, 8. Pour l'évoquer on le « fait monter » de terre, 8, 11, 13, 15 ; le verbe nbyn, employé ici, correspond au shaphel de elû en assyrien, qui est le terme technique pour l'évocation. Celui qui sait évoquer et celui qui a recours à son art pensent que l'on peut « faire monter » qui l'on veut d'entre les morts qui sont dans la terre, 8, n. L'évocatrice seule, dans le cas présent, qui peut passer pour un cas typique, aperçoit l'apparition, 12-14, car Saiil demande à la femme de lui dire et de lui décrire qui elle a vu. Cette femme, ayant aperçu le spectre, répond : « J'ai vu un 'élôhîm montant de la terre », I Samuel, xxvm, 13 ; le participe est au pluriel mais simplement par accord grammatical (comme dans l'expression « Dieu {'élôhîm) vivant » appliquée à Yahwè) ainsi qu'il résulte de la question qui suit immédiatement : « Quel est son aspect ? ».C'est le seul passage de la Bible où un mort évoqué reçoive sûrement ce titre de 'élôhîm. Le passage Isaïe, vm, 19, où l'on veut retrouver la même dénomination est pour le moins obscur, sans doute en raison du mauvais état du texte. On pourrait penser qu'il s'y agit bien de la consultation des morts- 'élôhîm, car le commencement et la fin du verset visent la nécromancie. Mais il convient d'observer que le texte ne dit pis qu'il s'agisse des Hébreux ; il parle

Saiil et David. t

inconnu. Mais comme il lui jura par serment qu'elle ne risquait rien, sur sa demande, elle consentit à évoquer Samuel. Elle vit monter de terre le spectre immatériel d'un vieillard enveloppé d'un manteau. Aussitôt rendue clairvoyante, elle reconnut le roi avec terreur. Saùl la rassura, et, sachant qu'elle avait vu

seulement « d'un peuple », au sens vague, ce qui équivaut à peu près à « tout peuple » ; et comme ces mots : « un peuple ne consulte-t-il pas ses 'elôhitn », sont mis sur les lèvres des ennemis du prophète, on en peut tout au plus conclure que ces gens, yahwéistes de mauvais aloi, voudraient, à rencontre des recommandations du prophète, entraîner des Hébreux à agir comme des païens. D'autre part ,on pourra hésiter à appliquer ici le terme 'élôhîm aux morts ; en effet, dans un passage tout à fait analogue à celui-ci (Isaïe, xix 3), le même prophète parle des Égyptiens qui « interrogent leurs dieux de néant {'élîl), les marmotteuis, les esprits et les devins » ; on voit fort bien qu'à côté des spirites et des devins, il est question des dieux ; ce groupe se trouvant naturellement formé dans l'esprit d'Isaïe, il est psychologiquement vraisemblable qu'il se présentait de lui-même lorsque le prophète avait à parler de ce sujet, et donc qu'en réalité, vin, 19 et xix, 3 veulent bien parler et des dieux et des devins ou nécromanciens comme ceux à qui l'on a recours pour une consultation.

Aussi, faut-il être singulièrement peu réservé en critique pour conclure de I Samuel, xxviii, 13 seul que les Hébreux divinisaient leurs morts et les appelaient « dieux ». A supposer même, d'ailleurs, que ce terme fût employé couramment pour les morts évoqués, il faudrait ne pas oublier qu'il y aurait pu y avoir là une superstition populaire ou un vestige d'usages antérieurs et extérieurs au yahwéisme : nous parlons de la « cendre » des morts, non point parce que nous incinérons les morts, mais parce que nous avons hérité ce mot de ceux qui les incinéraient.

Il reste donc que, dans le présent passage, 'élChîm est à entendre soit comme une expression technique des nécromanciens, soit comme signifiant un être invisible au commun des hommes. Le récit, du reste, montre que Saiil ne se méprend pas sur le sens de ce mot : il ne se prosterne pas pour adorer cet être qu'il ne voit pas mais que la femme lui signale ; il ne se prosterne que lorsque la description du spectre le convainc que c'est bien Samuel qui apparaît, I Samuel, xxvm, 14 ; son prosternement n'est donc qu'une marque de respect pour le prophète, tout comme pour David se prosternant devant Saiil, I Samuel, xxiv, 9, pour Bethsabée ou Nathan devant David, I Rois, 1, 16, 23, 31, texte où l'on retrouve plus ou moins complète la même expression « se courber, le visage à terre, et se prosterner ». Sans doute cette expression est employée à propos de la prosternation devant Yahwè ; mais ce geste, qu'on fait aussi devant les hommes de haut rang, n'implique pas de lui-même une adoration proprement dite.

Le mort évoqué apparait avec ses traits et son costume de vivant, de sorte qu'il est reconnaissable, 14. On voit que, pour l'auteur de ce récit, le 'ôbh est bien l'esprit d'un mort, un « revenant ». Il se trouve toutefois que Deutéronome, xvm, 11, nomme les morts que l'on consulte à côté du 'ôbh et du yidde'ônî que l'on interroge, ce qui semblerait exclure l'idée que ces esprits fussent ceux de morts. A la rigueur, la consultation des morts, visée ici, pourrait être d'un autre genre que celle qui se faisait par l'évocation des deux classes d'esprits, à moins qu'on ne veuille voir dans le parallélisme assez marqué de la phrase une identité des êtres consultés, les deux classes d'esprits appartenant aux morts.

Quelques détails assez suggestifs de l'évocation nous sont connus par ailleurs ; ils peuvent permettre de mieux comprendre la scène d'Endôr. Le texte de Lévitique, xx, 27, cité plus haut, suppose, au moins pour certains cas, une sorte de possession du spirite par le 'ôbh et le yidde'ônî ; il ne semble pas que ce soit le cas ici, car la femme « voit » le spectre, qui est donc hors d'elle. Mais ce qui est dit de la manière de parler des spirites pourrait bien trouver une application ici. La voix du 'ôbh vient

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