LES PHILISTINS ECRASENT SAÙL
Jourdain, le jeune royaume hébreu se trouvait subitement morcelé et affaibli.
L'outrage s'ajouta à cette ruine. Le lendemain de leur triomphe les Philistins, venus sur le champ de bataille pour dépouiller les morts, trouvèrent les cadavres de Saûl et de ses fils. Il les emportèrent et les clouèrent à la muraille de Beth-shean, afin que personne, habitant de la contrée ou caravanier de passage, ne pût ignorer l'irréparable défaite du roi des Hébreux 1. En même temps, la tête et les armes de Saiïl étaient expédiées au pays philistin, où, portées de ville en ville, elles servaient à annoncer la victoire aux dieux et au peuple. Après cette tournée tricmphale, les armes furent déposées comme trophées dans le temple d'Astarté, sans doute à Ascalon 2. Quant aux cadavres, les gens de Yâbêsh, noblement fidèles à leur bienfaiteur, même dans la défaite et dans la mort, vinrent, après avoir marché toute une nuit, les enlever au pilori de Beth-shean, et les emportèrent chez eux. Ils les brûlèrent, avant d'en enterrer les restes calcinés sous le Tamaris. Puis, sept jours durant, ils jeûnèrent en signe de deuil 3.
1. Le texte n'emploie pas ici, pour l'exposition des cadavres, le hiphil de yp>, yâqa1-, et il y a d'autant moins lieu de le restituer que, dans II Samuel, xxi, 12, c'est aussi seulement le verbe nbn, tâlâ, « suspendre », qui est employé pour rappeler le traitement infligé aux cadavres de Saiïl et de ses fils.
2. Sur le temple d'Astarté à Ascalon, voir La Période des Juges, p. 59, n. 4. D'après I Chroniques, x, 10, qui ajoute ce détail, les Philistins clouèrent le crâne de Saiïl dans le temple de Dagon. De même pour Goliath sa tête est coupée et emportée, I Samuel, xvn, 51, 54 ; son glaive, déposé, enroulé dans son manteau, dans le sanctuaire de Nôb, ibid., xxi, 10.
3. L'incinération des cadavres était en horreur aux Hébreux, qui, de tout temps, avaient inhumé leurs morts. La peine de mort par le feu (Gentse, xxxvin, 24; Lévitique, xx, 14 ; xxi, 9 ; Josué, vu, 25) passait pour la plus terrible parce qu'elle compromettait tout au moins l'inhumation des restes du corps mêlés aux cendres. Amos stigmatise comme un odieux forfait, digne de la vengeance de Yahwè, l'acte du roi de Moab qui a calciné les ossements du roi d'Édom, Amos 11, I. Aujourd'hui encore, aux yeux des Arabes, brûler un cadavre est « un procédé de fellahs ou de Druses », Jaussen, Coutumes des Arabes au pays de Moab, p. 103. Cependant d'après Amos, vi, 10, si le texte actuel qui parle d'« un brûleur », devait être conservé, il semblerait que les Hébreux se fussent résignés à brûler les cadavres lorsque une épidémie, comme la peste, en multipliait le nombre. Si cette pratique occasionnelle exista jamais chez les Hébreux, on en retrouverait une trace dans le détail fourni ici par I Samuel, xxxi, 12, à propos de Saiïl et de ses fils, et l'on pourrait supposer qu'une crémation sommaire aurait réduit en cendres les chairs déjà putréfiées tout en respectant les ossements ; ceux-ci, en effet, étaient assez conservés, pour pouvoir être déterrés plus tard et réinhumés ailleurs, II Samuel, xxi, 12-14. Sur l'incinération en Canaan aux périodes archaïques, voir Vincent, Canaan d'après Vexplcration récente, pp. 260-267. — En somme, la manière d'agir des Yâtéshites, qui pré-
David était rentré depuis trois jours à Çiqlagh lorsqu'arriva, les vêtements déchirés, la tête couverte de poussière, un jeune homme dont le père, Amalécite d'origine, avait élu domicile en territoire israélite. Il apportait la nouvelle du désastre : l'armée était en déroute ; la population, en fuite, les Philistins revenus ; le roi et ses fils tués. Comme preuve qu'il ne mentait pas, il présentait le diadème et le bracelet, dont il avait dépouillé Saûl avant l'enlèvement des cadavres par les vainqueurs. Afin de recevoir une récompense pour la nouvelle qu'il croyait bonne à apporter, il se vantait d'avoir tué de sa propre main Saiil à bout de forces et appelant la mort l. Son attente fut trompée. David, qui ne transigeait pas pour lui-même quand il s'agissait du respect religieux dû à l'oint de Yahwè, n'avait pas d'autre mesure en ce cas pour les autres : il fit exécuter séance tenante le messager trop empressé. Puis le deuil commença dans ce groupe de bannis, fidèles, grâce surtout à la fidélité de David, à leur patrie et à leur roi, qui pourtant les avait persécutés. Les usages en étaient déjà ce qu'ils sont encore : on déchirait un bout de son vêtement, on pleurait, on poussait des lamentations, on se couvrait la tête de poussière, on s'abstenait de manger ; démonstrations sincères sans doute, mais extérieures et bruyantes, qui trahissent les sentiments profonds de David avec infiniment moins de clarté que l'émouvante élégie qu'il improvisa en ce triste jour.
Aucune note religieuse ne s'entend dans cette élégie ; le nom de Yahwè n'y est même pas prononcé, Mais que d'émotion
voyaient sans doute une nouvelle inhumation,ressemble à celle des Grecs, qui dans la guerre de Troie, brûlaient leurs morts afin de pouvoir en rapporter les restes dans leur patrie Cf. Iliade, vu, 335 etsuiv.: «Brûlons-les, .:.afin que chacun puisse emmener en sa demeure les ossements pour ses enfants, lorsque nous reviendrons dans la terre des pères » ; xxiii, 238 et suiv. : « ...mais ensuite, recueillons les ossements de Patrocle... en les reconnaissant bien... Plaçons-les dans une urne d'or, et entourons-le d'une double graisse ». A propos de Iliade, A, 52, le scholiaste du manuscrit de Venise dit : «On brûlait les corps pour en enlever le superflu, puis on les ensevelissait dans la terre. Héraclès, le premier, fit brûler Argeios parce qu'il avait promis de le ramener ».
î. Le récit de la mort de Saiil fait par le gêr amalécite ne concorde pas de tous points avec celui de I Samuel, xxxi, 3-5. On peut les faire concorder en disant que l' Amalécite ne fait qu'achever Saiil qui s'était blessé, ou encore qu'il mentait pour mieux faire valoir son dévouement à la cause de David. Du moins les insignes royaux qu'il apporte sont la preuve qu'il avait dépouillé le cadavre du roi avant que le; Philistins ne vinssent pour cette besogne. Peut-être aussi les divergences très apparentes s'expliqueraient-elles mieux par une double tradition ou par deux récits d'origine diverse.