‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 57 sur 137 · LES PHILISTINS ECRASENT SAÙL I · texte numérisé non relu

LES PHILISTINS ECRASENT SAÙL I

poignante, quelle suave sensibilité dans cette plainte tout humaine d'un guerrier qui célèbre des guerriers, et d'un ami qui pleure son ami ! Dans les cinq strophes qu'il consacre à chanter la bravoure de ces deux héros magnifiques, David ne sépare point Saùl, qui le haïssait, de Jonathas qu'il aimait. Il songe avec une sorte de honte aux femmes philistines, qui vont se réjouir de la défaite, avec un doux regret aux filles d'Israël qui, tant de fois, après les victoires, avaient su trouver une parure parmi les dépouilles. Il rappelle le glaive du père et l'arc du fils, égaux en charme et en vaillance. Il maudit les montagnes où tous deux sont tombés. C'est là l'hommage désolé qu'au nom d'un peuple tout entier, adresse ainsi le poète à ceux qui ne sont plus. Mais quand il pense à ce qu'il perd lui-même l, c'est en une strophe haletante comme des cris de douleur que s'exhale la plainte de son cœur, brisé par la fin sanglante de l'ami tant aimé que lui ravit la mort. Un refrain douloureux, qui entrecoupe ses regrets comme d'un gémissement, trahit la stupeur où a sombré sa tristesse. Une telle émotion, rendue avec un tel art, fait de cette élégie un joyau de la poésie des Hébreux 2.

Est-ce vrai que la fleur 3, Israël, Sur tes hauteurs fut transpercée?

Comment sont-ils tombés, les preux?

1. On remarquera qu'au verset 26, strophe consacrée à Jonathas, trois fois reviennent les mots « pour moi ».

2. Cette élégie est empruntée par II Samuel, 1, 17-27, au Livre du Yâshdr ou du Juste, auquel Josué. x, 13 (pas dans le grec), emprunte aussi quelques vers sur la bataille de Gabaon ; sur une citation possible de ce même Livre dans I Rois, vin, 53 (dans le grec), voir, Salomon, p. 114, n. 1. Sauf au début, 19, vers le milieu, 21 a, et vers la fin, 25 b, le texte en est assez bien conservé. En général le vers est à 2 ou 4 accents, mais le refrain en a 3. Les strophes ne se déterminent pas toujours aisément. A en juger par celles qui paraissent intactes, comme 22 (si l'on suit la coupure du texte massorétique) et, en tout cas, comme 23 et 24, elles devaient avoir six vers à 2 accents ou, si l'on veut, trois vers à 4 accents. On ramène assez facilement la strophe 25 b, 26, à ce mètre ; mais les deux premières, 20 et 21, sont un peu plus longues. Peut-être nous manque-t-il quelques vers. Le refrain, également, pourrait bien avoir été répété plus souvent dans l'original ; il apparaît seulement au début, puis, avec un second vers, avant et après la dernière strophe. Sur le verset 18, où, après «(David) dit » qui précédait la citation de l'élégie, se trouvent intercalées des indications hors de place, voir les commentaires. Parmi ces indications se trouve comme perdu le mot « arc », qui a fait donner par quelques exégétes le titre de « Chant de l'arc » à l'élégie.

3. C'est- à-dire Saiilet Jonathas qui étaient « la fleur, la beauté, l'orgueil » d'Israé!. Mais le texte est plus que douteux ; aucune des corrections proposées n'est très satisfaisante. Peut-être pourtant la forme interrogative serait peut-être meilleure comme dans l'élégie d' Abner (II Samuel, ni, 33) et, assez souvent, dans l'élégie arabe .

N'allez pas l'annoncer à Gath,

N'en portez pas l'heureuse nouvelle

Dans les rues d'Ascalon,

De peur qu'elles soient joyeuses,

Les filles de Philistins,

Et de peur qu'elles exultent,

Les filles d'incirconcis ! x

O monts du Gelboé, Que sur vous ne tombe nulle rosée !

Ni pluie sur vos sommets,

O montagnes de la mort ! 2

Puisque là fut lâché

Le bouclier des preux 3,

Le bouclier de Saul Qui ne sera plus frotté d'huile 4.

1. Cette strophe correspond à I Samuel, xxxi, 9, où il est dit que les Philistins firent porter la tête et les armes de Saiil par tout leur pays pour « annoncer la bonne nouvelle » aux dieux et au peuple. Les femmes manifestaient leur joie principalement par les chants et acclamations de la fantasia qu'elles donnaient ; cf. ibid., xvm, 6, 7 ; les « annonciatrices de la bonne nouvelle » d'une victoire sont mentionnées dans Psaumes, lxviii, 12.

2. La première moitié du verset 21 doit être incomplète. Telle qu'elle se présente dans l'hébreu, les derniers mots « et champs à prélèvements », qu'on traduit, en interprétant d'ailleurs, par « champs de prémices » ne sauraient être mis en parallèle avec la rosée et la pluie, car ils viennent trop tard après D2>by, « sur vous », et ils devraient être précédés, eux aussi, de la particule prohibitive bN, « que ne pas ». Des diverses restitutions proposées, la meilleure pourrait être celle qui voit dans mDTin une lecture mauvaise pour ivid nn, « montagnes de mort », qui est bien appuyé par Hç>r\ 6avaxoo de L et Théodotion, et montes mortis de l'ancienne version latine. De la sorte, on aurait, à la fin, un vocatif qui serait parallèle au vocatif du commencement. Seulement, dans ce cas, il conviendrait de retoucher le milieu, en s'inspirant encore de L et de Théodotion, qui rapportent la rosée au premier membre du parallélisme et la pluie au second : y.T) izéaoi ecp' ufxâç [fJ-^TE, L] àpo'aoç, frrçTE uetÔç E7ii Ta u^T) ffou, opTj 6avaxou (Tkéodotion des Hexaples). Cette disposition heureuse offre pourtant une addition : àVt xà u^tj aoo, et une anomalie : le pronom singulier cou suivi d'un vocatif pluriel. L'addition pourrait n'être qu'apparente puisque ses mots correspondent à n\in de l'hébreu qui n'est pas traduit, et où l'on pourrait supposer une déformation de yifnn ou de *}W*n« L'anomalie se corrigerait aisément en faisant correspondre le pronom et le vocatif, soit au singulier, soit au pluriel. Il faut toutefois convenir que les deux vers ainsi reconstitués paraissent un peu longs par rapports aux deux vocatifs qui les encadrent.

3. Bien que le niphal de bya ne soit employé qu'ici, il n'y a pas lieu de changer le sens de ce verbe qui, au qal, est bien établi « détester, exécrer, repousser » ; les versions l'ont entendu de même, ici, avec le sens de « rejeter ». L'idée du poème est que les plus braves ont jeté leur bouclier, non point par lâcheté, mais par dégoût et désespoir de se voir battus.

4. On graissait les boucliers faits de peau pour les empêcher de devenir cassants en se desséchant ; le corps gras devait aussi faire glisser les coups assénés dans le corps à corps. On graissait ainsi les boucliers avant le combat, Isaïe, xxi,5.

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