‹ Histoire du peuple hébreuChapitre 64 sur 137 · II Samuel, ni · texte numérisé non relu

II Samuel, ni

3. Bahourim, ville de Benjamin (II Samuel, xix, 16), se trouvait sur la route de Jérusalem à Jéricho (ibid. xvi, 5 ; xvu, 18) ; elle n'est pas identifiée avec assurance. Voir dans Dictionnaire de la Bible, t. I, coll. 1384-1386, le résumé des recherches de van Kasteren sur cette question.

la vendetta que les mœurs et le droit de ce temps lui imposaient de tirer d'Abner, meurtrier d'Azaël, qui était son neveu et le frère de Joab. Mais des intérêts plus personnels et plus pressants étaient entrés en jeu, qui primaient les intérêts et l'honneur même de sa famille. Pour concilier les uns et les autres, il avait consenti à faire un pacte au moins momentané avec Abner, et, en outre, il le reçut à un moment où Joab, de qui tout était à redouter, se trouvait, peut-être par une précaution du roi, parti d'Hébrcn pour une razzia. L'entrevue fut très cordiale. Un festin, offert par David aux envoyés de son rival, prépara les esprits à une entente parfaite. Abner, déjà gagné, fut tout à fait conquis. Il promit de décider tout Israël à s'accorder avec son nouveau maître par un contrat politique, en vue de lui déléguer la royauté du nord, «objet de tous ses désirs». On se quitta en voyant ouvertes sur l'avenir des perspectives pleines de promesses.

Abner venait de prendre le chemin du retour lorsque Joab, rentrant de la razzia avec un riche butin, apprit tout à la fois la venue du meurtrier de son frère, les attentions dont il avait été comblé, son alliance plus qu'ébauchée avec le roi, et son départ paisible, que suivrait bientôt un retour triomphal. A ces nouvelles stupéfiantes, il fut saisi d'inquiétude et de fureur. Il voyait sa vengeance lui échapper ; il soupçonnait quelque projet de trahison ; il se sentait jaloux d'avance du rôle que cet intrus de la dernière heure serait appelé à jouer dans le royaume agrandi. Emporté par un ressentiment sans frein, il accabla David de reproches, puis, l'ayant quitté, dépêcha, à son insu, des messagers auprès d'Abner, afin de le rappeler. Abner, qui n'était encore parvenu qu'à la citerne de Sira1, crut que cet ordre émanait du roi, et revint en hâte sur ses pas. Comme il s'engageait sous la porte de la ville, Joab, qui l'y attendait, l'attira dans un coin, comme pour lui parler seul à seul. Soudain, il lui plongea son glaive dans le ventre. Abner s'affaissa et mourut. Azaël était vengé.

1. Elle se trouvait au uord d'Hébron, à vingt stades d'après Josèphe, AntiquitaUs judaicae, vu, 1,5. Conder et Wilson pensent qu'on pourrait l'identifier avec 'Aïn Sârah, à deux kilomètres au nord d'Hébron un peu à l'ouest de l'ancienne route. Mais c'est une source et non une citerne

Cette brutale disparition de l'organisateur du royaume Israélite servait si bien la cause de David que celui-ci devint aussitôt le point de mire des soupçons. On sent qu'il eut à cœur de les écarter de lui. Il n'omit aucune des démonstrations de circonstance, accabla sous ses malédictions le meurtrier et sa postérité, prescrivit un deuil public où Joab même dut paraître, et, suivant la civière funèbre, il disait au milieu de ses sanglots, une élégie désolée qui redoublait les larmes des assistants :

Est-ce vrai qn'Abner est mort de la mort d'un infâme? Tes mains n'étaient pas entravées, Tes pieds n'étaient pas mis aux chaînes ! Comme tombent (.) les perfides, tu tombas. *

Jusqu'au déclin du jour, David, qui avait refusé de manger quoi que ce fût, parla à ses familiers du grand chef que venait de perdre Israël, et de la dureté des fils de Çerouyâ, qui l'avait emporté sur sa mansuétude. Par son élégie comme par ses entretiens, il avait glorifié la vaillance du mort et stigmatisé la fourberie du meurtrier. C'est tout ce qu'il put ou voulut faire. Verger Abner n'était plus pour lui un devoir, puisqu'Abner, qui l'avait quitté, n'était plus son hôte. Punir le vengeur d'Azaël, il n'en avait pas le droit, puisqu'il fallait que le sang fût effacé par du sang. D'ailleurs Joab était pour lui un parent, dont il était tenu d'embrasser la cause, en même temps qu'un auxiliaire zélé7 dont l'aide lui était précieuse. Il se borna à pleurer cette mort où il n'avait pas trempé, quelque avantage qu'il pût espérer, pour son avenir, de la disparition d' Abner. Tout le monde fut touché de sa peine et convaincu de son innocence. La preuve en est que ses pourparlers avec les amis du défunt ne furent pas rompus, et qu'ils allaient aboutir à un complet accord 2.

1. Dans ce dernier vers on pourrait supprimer >2*h, liphnê, « devant » des perfides, qui semble l'allonger. ■ — Est-ce là toute l'élégie de David sur Abner, ou un simple fragment? On ne sait. Le sens de ces vers, à parallélisme croisé, doit être qu' Abner est mort d'une mort soudaine, comme l'impie (sur le sens de ndbhâl du premier vers, voir La Période des Juges, p. 297, n. 3) et comme le criminel, au lieu de mourir comme le prisonnier redouté, qu'on exécute pour sa bravoure meurtrière.

L'autorité d' Abner ne devait pas disparaître avec lui. I Chroniques, xxvn, 21, signale comme chef (sâr) de la tribu de Benjamin, au temps de David, un certain Jasiel, qui était fils d' Abner.

2. Ce résultat, indépendamment du récit biblique, qui expose si nettement la situation, suffirait à montrer que David ne passa point pour avoir trempé dans le

Quelque temps après ce meurtre, tombait le dernier obstacle qui retardait l'accession de David au trône d'Israël : Ishbaal, fils de Saûl, son rival, était assassiné. La défection d'Abner puis sa mort, avaient enlevé au royaume de Mahanaïm son unique appui. Désormais sa ruine n'était plus qu'une question de jours. C'est ce que comprirent les deux chefs de bande, Baana et Rêkâb. N'ayant plus rien à attendre d'Ishbaal, ils résolurent de le tuer, dans l'espoir que David leur paierait largement un si grand service. Pendant la chaleur pesante et le profond silence du milieu du jour, ils se rendirent à sa maison. La gardienne de la porte s'était assoupie en triant des grains de blé. Ils se glissèrent sans être aperçus jusqu'à la chambre où le roi dormait, étendu sur son lit, le poignardèrent en plein sommeil, et lui tranchèrent la tête pour l'emporter. Puis, se sauvant en grande hâte, ils gagnèrent la vallée du Jourdain, qu'ils suivirent toute la nuit. Arrivés enfin sans encombre à Hébron, ils vinrent trouver David, et lui présentèrent la tête de leur victime, en se vantant d'avoir été les ministres courageux de Yahwè vengeur. Pour toute récompense, David, indigné de cette trahison sacrilège et exécutant la vendetta comme membre de la famille de Saiil, fit mettre à mort séance tenante les lâches assassins du roi son beau-frère. On coupa à leurs cadavres les mains et les pieds qu'on exposa aux yeux de tous près du réservoir de la ville. La tête d'Ishbaal fut déposée religieusement dans le tombeau où reposait Abner.

C'est ainsi que David n'avait qu'à tirer parti des avances de la fortune. Sans qu'il y eût mis la main, Ishbaal, son compétiteur, et Abner, dont la mort valait mieux pour lui que l'amitié, venaient de disparaître. Quand le malaise causé par ces deux assassinats se fut dissipé, et que l'on songea, dans les régions d'Israël, à relever le trône abattu, les esprits se portèrent presque unanimement sur David. On s'y rappelait toujours sesprouesses de jadis, au temps de Saiil, dans les rencontres avec les Philistins1 ; elles revivaient dans le souvenir et le regret de

meurtre d'Abner. Dieulafoy {Le Roi David, p. 157) cite avec à propos le cas analogue d'Alexandre, faisant flageller et livrant à la famille de Darius Codoman le satrape Bessus, qui avait tué ce dernier roi. Pourquoi louerait-on Alexandre tandis qu'on noircirait David, quand l'un et l'autre avaient agi de même? 1. II Samuel, v, 1, 2|

ceux qui les avaient vues, tandis que les récits populaires les évoquaient pour les autres comme dans un chatoyant mirage. David n'était-il pas, du reste, le gendre de Safil et l'héritier tout indiqué d'une dynastie qui menaçait de s'éteindre? Yahwè ne le désignait-il pas clairement par l'extraordinaire destinée qu'il lui avait faite jusqu'ici et, mieux encore, par les oracles qu'il avait depuis longtemps rendus et dont on commençait à saisir la vérité? Enfin, comme les partisans plus ou moins secrets du roi judéen, suscités et groupés par les intrigues d'Abner, éclairaient et formaient l'opinion, on sentit que l'on ne pouvait hésiter davantage à offrir la couronne à David. Les cheikhs d'Israël, escortés par des hommes de leur tribu, vinrent le trouver à Hébron. Ils discutèrent les conditions de l'entente, conclurent avec lui un pacte solennel dans l'antique et très vénéré sanctuaire de Yahwè, et lui donnèrent l'onction sainte qui le consacra leur roi. Trois jours durant, l'on mangea et l'on but sur les provisions de toutes sortes qu'on avait apportées ; tout Israël était dans la joie1. Joie légitime et pleine de promesses, car pour la première fois il y avait un roi de tous les Hébreux.

La première tâche qui incombait au nouveau roi, et pour l'accomplissement de laquelle il avait paru mieux préparé que

i. I Chroniques, xn, 24-40, donne, par tribu, le chiffre des guerriers qui se rendirent à Hébrou pour faire David roi d'Israël à la place de Saiil, et mentionne les fêtes qui eurent lieu à cette occasion. Cette liste ne paraît pas aussi ancienne que les quatre fragments qui la précèdent, ibid. 1-22, et qui se réfèrent aux guerriers venus d'Israël partager la vie errante de David. En effet, elle annonce « le nombre » ou « les noms » (texte grec) des achefs des hommes équipés pour l'armée » (le grec dit simplement : « des chefs de l'armée ») ; mais elle n'indique des « commandants » que pour Lévi et Issakhar, versets 28 et 32 ; pour toutes les autres tribus, elle donne les chiffres des guerriers. Selon l'usage dans les Chroniques, ces chiffres sont très élevés ; leur somme monte à 339.800, et encore elle ne contient, pour Issakhar, que le chiffre des chefs, et non celui des guerriers, qui n'est pas fourni. On peut être sûr que les cheikhs d'Israël ne vinrent pas à Hébron sans être accompagnés : c'est l'usage normal, en Orient comme ailleurs ; mais bien que II Samuel, v, 1, dise que « toutes les tribus d'Israël vinrent près de David à Hébron », on hésitera à penser que près de 400.000 hommes se déplacèrent alors. En tout cas il est contraire au texte (versets 24, 38, 39) de supposer, avec Hummelauer {Paralipomenon, t. I, p. 239), que tous ces hommes auraient pu venir par groupes en plusieurs années. — Sur le rôle important que jouent les cheikhs et le peuple dans l'avènement de David au trône d'Israël, sur le « pacte » conclu entre eux et lui lors de cet avènement, voir, ci-dessous, p. 199. „ .

DAVID LIBÈRE SON TERRITOIRE DES PHILISTINS l6l

d'autres, était celle-là même que Saiil avait entreprise autrefois, puis laissée par sa mort aux trois quarts inachevée : libérer le territoire de l'ocupation étrangère. Il paraît que les Philistins avaient dû, sous les coups d'Abner, quitter de nouveau le nord du pays hébreu. En revanche, ils demeuraient à peu près les maîtres de Juda, puisque la principauté d'Hébron relevait, ne fût-ce que d'une façon lointaine, de leur autorité. Aussi furentils déconcertés en apprenant l'accession de leur vassal au trône d'Israël. La concentration des Hébreux, qu'ils avaient crue compromise pour longtemps par l'hostilité des deux royaumes, était donc accomplie, et, qui plus est, accomplie par leur créature et contre eux. David, disposant maintenant de forces pour le moins doublées, allait tenter de secouer leur joug ; il les chasserait ; et ce serait là tout le profit qu'ils retireraient d'avoir si naïvement accueilli, hébergé, doté et couronné leur ancien ennemi1.

Ils rassemblèrent aussitôt une armée pour se saisir de lui, et montèrent occuper la Vallée des Rephaïm, voisine de Jérusalem, sans doute dans l'intention de couper les communications des nouveaux sujets israélites avec les forces judéennes2. David n'eut que le temps de se jeter dans son ancien repaire d'Adoullam3.

i. Un certain nombre d'épisodes assez courts semblent bien se rattacher à cette guerre de libération, entreprise contre les Philistins. D'abord II Samuel, v, 17-35 (deux victoires dans la Vallée des Rephaïm), auquel se lie nettement ibid. xxiii, 13-17 (l'eau de Bethléem), par la mention de la Vallée des Rephaïm et de « la forteresse ». Le groupe des quatre exploits dans ibid. xxi, 15-22, doit appartenir à la période où David était roi, cf. 15, 22 (« ses serviteurs »), 17 (David est « la lumière d'Israël »), et, si l'on s'en tient à cette dernière expression, où il était roi de tous les Hébreux. Les épisodes relatifs aux « Trois », ibid., xxiii, 8-1 1, mettent encore en cause les Philistins à propos des deux derniers de ces Preux, ce qui donne à supposer que la chevalerie était alors assez développée pour entraîner la création d'une classe à part pour les « Trois » à côté des « Trente » ; on serait ainsi reporté de même à la période de la guerre de libération. Enfin, par analogie tout au moins, les exploits non localisés d'Abishay et de Benayas {ibid., 18-23) se rattacheraient à la même période. Cela revient à dire que ces récits de hauts faits se rapportent, dans l'ensemble, à la période où David est déjà roi tout au moins de Juda .En supposant que la plupart de ces hauts faits sont des souvenirs de la guerre de libération, entreprise peu après l'élévation de David au trône d'Israël, on ne s'écarte peut-être pas trop de la réalité ; mais cela ne veut pas dire que tel ou tel d'entre eux ne serait pas à placer plus tard.

2. Les faits se présentent ainsi d'après II Samuel, v, 17, 18, qui, comme on le voit par I Chroniques, xiv, 8 se reliait primitivement à II Samuel, v, 3. — Sur la Vallée des Rephaïm, voir ci-après.

3. II Samuel, v, 17, dit simplement que David « descendit à la forteresse». Le mot « descendit » indique dans doute qu'il vient d'Hébron. « La forteresse », qu'on retrouve dans l'épisode de ibid., xxiii, 13, ne peut-être celle de Sion, où, vraisem»

Saiil et David. 1 1

C'était, et dans les mêmes lieux, son existence aventureuse de jadis et ses combats de guérillas qui allaient recommencer. Il s'y engageait toutefois avec plus de chances de succès. Il n'avait plus à redouter les surprises de Saiïl, qui avait disparu, ni les trahisons des habitants de la contrée, devenus ses partisans et ses sujets. Ses anciens routiers, d'autre part, fiers d'être prcmus au rang de compagnons d'un roi, se serraient autour de lui avec un dévouement aveugle, et redoublaient de valeur. Enfin les régions du nord pouvaient lui fournir aussi maintenant des contingents non moins bien exercés par plusieurs années de guerre. Il était donc prêt pour la lutte, et ne pouvait que la mener à bien.

Elle fut âpre et longue. Les Fhîlistins, qui n'étaient plus établis à demeure dans le pays, comme au temps de Saiïl, multipliaient leurs incursions et pénétraient jusqu'à Pas-dtmmin, à Lehi, à Bethléem, dans la plaine de Rephaifm. Mais les Hébreux, non moins actifs, le leur rendaient en descendant à Gôb J, en poussant jusque sous les murs de Gath, où Akhish devait enfin

blablement, il n'avait pas encore pénétré, et où il aurait dû « monter » au lieu d'y « descendre ». Elle doit être plutôt une forteresse bien connue, puisque dans ces deux passages on la nomme sans autre spécification II ne paraît pas douteux qu'i faille l'identifier avec le repaire d'Adoullam, I Samuel, xxu, i (« grotte »), 4, 5 (« forteresse »), où il fallait aussi descendre pour s'y rendre, 1. Sur Adoullam, voir ci-dessus, p. 103, n. 1. De là, David avait, en effet, à « monter » (I Samuel, v, 19). pour aller à la Vallée des Rephaïm, près de Jérusalem.

1. Sur Léhi, qui, d'ailleurs, n'est pas identifiée, voir La Période des Juges, p. 2C2. — Gôb est seulement mentionnée dans cette circonstance, par I Samuel, xxi, 18 (Septante : « Gath »; I Chroniques, xx, 4: « Gézer »), 19 (Septante : « Rom» ? ; Chroniques l'omet), et 16 (d'après la correction de Wellhausen). Cette ville n'est pas identifiée. La contexte montre qu'elle devait se trouver en territoire philistin.

La Vallée des Rephaïm apparaît dans le tracé de la frontière de Benjamin et de Juda, décrite deux fois, mais en sens inverse, par Josué, xv, 7-9 et xvm, 15-17. Dans le premier passage, on a : partant de 'Aïn Roguel ( = bîr Ayoub) « la frontière monte le val de Ben-Hinnôm (= ouâdy er-Rabâby) en côtoyant le Jébuséen par le côté sud, — c'est-à-dire Jérusalem, — puis la frontière monte dans la direction du sommet de la montagne faisant face au val de Hinnôm, du côté ouest, et elle est limitrophe de la vallée des Rephaïm, du côté nord ». Dans le second passage, on a : partant des eaux de Nephtoah (= Liftâ) « la frontière descend vers l'extrémité de la montagne faisant face au val de Ben-Hinnôm et se trouvant dans (grec : à l'extrémité de) la vallée des Rephaïm, du côté nord, puis elle descend le val de Hinnôm en côtoyant le Jébuséen, et elle descend à 'Aïn Roguel ». Ainsi, la ligne frontière s'étendait de Nephtoah, située à une lieue au nord-ouest de Jérusalem, au point d'origine du val d'Hinnôm, qui est à l'ouest et à la hauteur du mur septentrional de la Jérusalem moderne. Comme la hauteur que franchissait la ligne devait être l'un des sommets peu éminents de cette région et qu'elle était limitrophe à la vallée des Rephaïm, celle-ci devait se trouver tout au plus à l'ouest e* mieux au nord-ouest de Jérusalem. A cette situation dérivée de la Bible s'opposent

comprendre que ses collègues avaient eu raiscn de se défier de David. La victoire n'était pas toujours du bon côté. Maintes fois les Hébreux se débandèrent, surtout lorsqu'ils voyaient paraître quelque colosse bardé de bronze, enrôlé par les Philistins parmi les géants rephaïm, restes d'une ancienne race de Canaan. Mais, dans l'ensemble, le succès se dessina assez tôt, en leur faveur.

Ils le durent, pour sa part, à une sorte d'efflcrescence des sentiments chevaleresques que David inspirait et à l'émulation qui naissait entre ces héros venus de toutes les régions du pays. Le plus grand nombre des «Trente» qui se distinguèrent par de beaux coups de glaives et par des ccmbats singuliers aussi glorieux que le premier exploit de David, étaient originaires de Juda et des Négébs. Mais il se trouvait aussi paimi eux des hcmmes de Benjamin, de la montagne d'Ëphrarrn, de J'Outre-Jourdain ; on y voyait même des étrangers. « Trois » d'entre eux s'étaient acquis un rang à part en abattant un nombre fabuleux d'ennemis, ou en tenant tête tout seuls aux Philistins, déjà vainqueurs, pour permettre aux Hébreux, dispersés par l'effroi, de se ressaisir et de reprendre la bataille1. A être héroïque et souvent farouche, leur bravoure n'endurcissait point l'âme de ces guerriers. Ils aimaient David. Sa personne, ses ordres, ses désirs mêmes étaient sacrés pour eux. Un jour, à Gôb, il faillit être tué par un géant ennemi ; Abishay, son neveu, le sauva. Mais ses hommes avaient été si effrayés du danger couru par lui qu'ils firent le ser^ment de ne le plus laisser prendre part aux ccmbats ; ils ne voulaient pas qu'entraîné par son indomptable courage, il risquât «d'éteindre, en succombant, la lampe d'Israël»2.

deux localisations plus ou moins traditionnelles. L'une, celle de Ottcmasiicdi (Klostermann, p. 146, 1. 11), place « Rafaim, vallis Allofylcmm » dans la région nord de Jérusalem ; l'autre, la plus courante aujourd'hui, la place dans la petite plaine el-Baqâ'a, au sud-est et proche de Jérusalem. Sur cette question, voir Vincent, Jérusalem, t. I, pp. 118-124, et la carte figure 23, p. 117, où la « seconde situation » de la vallée des Rephaïm à l'ouest-nord-ouest de Jérusalem, correspond aux données de Josuê, les seules d'où l'on puisse tirer un renseignement topographique.

1. Sur la nationalité de ces guerriers, sur l'ordre des t Trente » et celle des «Trois » voir, ci-dessous, pp. 239-244.

2. II Samuel, xxi, 15-17. L'image de la lampe est empruntée à la coutume, qui est encore suivie, ici ou là, en Orient, de tenir une lampe allumée dans les maisons pendant la nuit : c'est la preuve que la maison est habitée ; quand il n'y a plus

Une autre fois, David, réfugié dans sa forteresse d'Adoullam, à cause des Philistins qui avaient occupé Bethléem, souffrait tellement de la soif, qu'il ne put réprimer une de ces envies violentes qui tenaillent esprit et corps, quand on éprouve ce tourment plus terrible que la faim. Rêvant avec regret à l'eau du puits de sa ville natale, qui l'avait si souvent désaltéré, il s'écria sans autre intention que d'exprimer un désir fou :« Qui me donnera à boire de l'eau du puits qui est à la porte de Bethléem1.' » Aussitôt trois de ses hommes, en cachette de lui, partirent pour Bethléem, passèrent à travers le camp ennemi, puisèrent de l'eau, et la rapportèrent à leur chef. Mais, David, ému de ce dévouement et honteux de n'avoir pas su taire un souhait déraisonnable qui avait failli coûter la vie à ces braves gens, refusa de boire l'eau qu'ils lui présentaient, et la jeta sur le sol en l'honneur de Yahwè.2 Cette noblesse d'âme si simple et si bonne expliquerait à elle seule l'ascendant que David exerçait sur ces rudes natures et le dévouement affectueux dont elles l'entouraient.

A côté de ces faits d'armes isolés, que multipliait la prolongation de la guerre, il se livra aussi des combats plus importants, de vraies batailles rangées. Ils furent décisifs, et mirent un terme aux entreprises des Philistins.

de lampe qui brûle, c'est que la maison est vide, que ses habitants ont disparu ; cf. Jêrêmie, xxv, 10. Cette lampe devient ainsi la marque et le symbole de la perpétuité d'une famille, ou comme dans le cas présent, d'une dynastie. Cette image reparaît assez souvent dans la Bible, soit comme indice de la prospérité ou de la ruine d'une famille, Job, xvm, 5, 6; xxi, 17; Psaumes, xvm (Vulgate xvn)29; Proverbes, xm, 9; xx, 20 ; xxiv, 20 ; — soit, plus spécialement, de la perpétuité promise à la famille régnante de David, I Rois, xi, 36 ; xv, 4 ; 11 Rois, vin, 19 ou II Chroniques, xxi, 7 Psaumes, cxxxn (Vulgate, cxxxi), 17. Peut-être conviendrait-il de rapprocher de l'usage mentionné ci-dessus, la coutume de déposer une lampe dans les tombes. Il pourrait se faire, que la lampe allumée fût, en quelque manière, l'équivalent, chez les Hébreux et chez d'autres Sémites, du foyer toujours entretenu chez les familles d'origine aryenne; cf. Fustel de Coulanges, la Cité Antique, pp. 21 et suiv. de la 9e édition.

1. Une « fontaine de David » se trouve au nord-ouest de la Bethléem moderne.

2. II Samuel, xxm, 13-17. En versant cette eau « pour Yahwè », David n'accomplit pas un rite usuel de libation. Le verset 17 explique sa pensée : à ses yeux, cette eau vaut du sang humain, puisque les trois guerriers sont allés la puiser au péril de leur

La libation d'eau à caractère rituel n'est pas mentionnée dans la Bible

Deux de ces combats nous sont connus. Ils s'engagèrent l'un et l'autre dans la plaine des Rephaïm, où la population cananéenne de Jérusalem prêtait vraisemblablement aux Philistins un assez sérieux appui. David, entraîné par une expérience déjà longue, et, au reste, fidèle à ne se risquer qu'après avoir consulté l'oracle, battit une première fois les Philistins à Baal-Peraçim, ou le « Baal aux Brèches »*. L'action avait été si vivement mente que les vaincus n'eurent même pas le temps d'emporter, en fuyant, les images de leurs dieux ; David s'en empara, et vengea ainsi la capture de l'arche par les Philistins, aux jours du prêtre Héli.

Le second engagement fut, si l'on peut dire, un peu plus savamment livré. Sur les indications de l'éphod, David opéra un mou* vement tournant qui, en le plaçant au nord de la plaine où s'étaient concentrés ses adversaires, lui permit sans doute de recevoirdes rentorts israélites. Un bruissement, semblable à un bruit de pas, sur les sommets des Bakhâ, donna le signal de l'attaque2. Yahwé accouru au secours des siens, emporta la victoire et David pourchassa les ennemis depuis Gabacn jusque dans la région de Gézer.

Prouesses individuelles et victoires de l'aimée finirent par dégager entièrement le pays. David fit mieux encore. Par une offensive vigoureuse, il tenta de subjuguer à son tour les anciens oppresseurs d'Israël et de leur rendre le mal qu'ils lui avaient fait. La portion la plus riche et la plusccmmerçante de la Philistie : la côte avec ses ports, les plaines fertiles de Sarcn et de

1. Isaïe, xxviii, 21, fait allusion à cette victoire. On y trouve mentionné « Je Mont Peraçim» qui rappelle «Baal-Peraçim», et, en outre, Gabaon, qui apparaît dans îe deuxième épisode (d'après la lecture du grec et des Chroniques ; l'hébreu porte «Géba »). On n'a pas de données pour localiser ce Mont-des-Brèches. Voir les conjec. tures de Vincent, Jérusalem, t. I,, p. 119.

st. II Samuel, v, 23, 24. Le mot bâkhâ (') désigne sans doute un genre de « balsamier », dont la résine odoriférante coule comme des larmes, bâkhâ (h) signifiant « pleurer ». Mais ici on ne voit pas au juste si le nom, au pluriel, bekhâ'im, désigne proprement des arbres de ce genre ou simplement un lieu élevé qui en aurait reçu le nom. Un nom semblable se retrouve dans Psaumes, lxxxiv (Vulgate, lxxxiii), 7, « la vallée du Bâkhâ », que les versions ont rendu par 4 la Vallée des Larmes ». « Le bruit de pas sur les cimes des Bâkhâ » est assez mystérieux. S'il s'agissait de hauteurs on pourrait supposer que ces pas sont ceux de combattants venus à l'aide de David : s'il s'agit d'arbres, ce doit être un bruissement, qui n'a la valeur d'un signal qu'en raison de l'indication de l'oracle. On ne voit pas que ces balsamiers fussent des arbres sacrés, ni que l'on ait interprété le bruit de pas comme manifestant la venue de Yahwè, accourant au secours de David. — Sur cette seconde bataille, voir les considérations, apparemment un peu trop amples, de Dieulafoy, dans Le Roi David, PP- 193-216.

l66 DAVID ROI ET LIBÉRATEUR DU PEUPLE HÉBREU

la Shephêlâ avec leurs routes, que sillonnaient les caravanes, ne durent pas échapper entièrement à son autorité. Il s'en appropria quelques portions, qui semblent lui être en partie restées comme possessions privées, et dont son fils Salomon pourra utiliser certains ports comme bases de sa flottille méditerranéenne1. Il se serait même emparé, autant qu'un texte en mauvais état permet de le conjecturer, de l'une des métropoles philistines et de ses dépendances, de Gath vraisemblablement, de laquelle il avait autrefois relevé comme vassal2. Bientôt il pourra profiter de ses victoires pour enlever à sa demi-captivité l'arche de Yahwè, toujours osbcurément gardée à Qiryath-yearim3. Vers le nord, les places du haut Ghôr et de la plaine de Yizreël, alliées et paut-être vassales des Philistins, passèrent alors définitivement au pouvoir des Hébreux ; Salomon les traitera en effet comme des villes israélites, dont la possession n'était plus matière à discussion.4

Enfin, l'animosité héréditaire des Hébreux et des Philistins s'atténua suffisamment pour que David n'hésitât point à chercher parmi ses anciens ennemis des auxiliaires d'une fidélité sans faiblesse. Il enrôla des Cretois et des Plêthis dans sa milice étrangère, et six cents guerriers de Gath, émigrant à Jérusalem avec lears femmes et leurs enfants, voudront malgré lui par-

i. Voir, Salomon» p. 47.

2. La prise de « Gath et de ses filles » est signalée par I Chroniques, xvm, 1 ; mais le passage parallèle de II Samuel, vin, 1, porte que David prit « la bride de la métropole », si tant est que l'on puisse donner ce sens de métropole à naN, 'ammd, en s'appuyant sur le phénicien, le syriaque et sur le grec de Josué, xiv, 15 ; xv, 13; xxi, 11 ; où il s'agit d'Hébron, métropole des Anaqim. Ni les versions, ni les corrections qu'on en peut proposer, n'élucident le texte de Samuel. En tout cas, si celui de Chroniques ne représente pas la leçon primitive, la soumission de Gatîi par David, sous quelque forme qu'elle ait pu être obtenue, paraît établie par le fait que ce roi engagea six cents gattites dans sa milice étrangère, II Samuel, xv, 18, et peut-être aussi par ce fait que, au commencement du règne de Salomon, Akish, qui régnait à Gath, rendit les esclaves fugitifs de Shîmeï, I Rois, 11, 39, 40, sans doute en vertu d'obligations supposant une certaine vassalité ; sur ce dernier fait voir, Salomon, p. 11, n. 1.

3. Sur la signification politique du séjour de l'arche à Qiryath-yearim, voir La Période des Juges, pp. 220, ?-»t.

j4. Voir, Salomon, pp. 17 et 18 n. 1. En ce qui concerne Beth-shean, les explorateurs américains du site de cette ville pensent que des traces d'un incendie, t qui a calciné les murailles de brique de la xixe dynastie et pratiquement anéanti les vestiges de l'occupation momentanée par les Philistins » pourraient être dues à la conquête de la ville par David. Voir L.-H. Vivcent, Les Fouilles Américaines de Beisan dans Revue Biblique, 1924, pp. 424. 428.

tager sa mauvaise fortune, quand ses sujets et même son fils se soulèveront pour le déposer1. Le danger philistin était conjuré pour toujours, après deux cents ans ou presque de luttes acharnées. Les Philistins pourront bien, aux époques où Juda décline, y reparaître en pillards ; grâce à David, jamais plus ils ne menaceront l'indépendance du peuple de Yahwè2.

C'est ainsi que, par sa valeur et son habileté, pénétrées l'une et l'autre d'une piété peu communes, David arrivait à justifier son élévation à un double trône. Il avait accompli les deux tâches que la royauté, réclamée par le peuple et concédée par Dieu, devait pouvoir mener à bien : l'union des tribus et la libération du territoire.

1. Sur ces étrangers enrôlés par David, voir, ci-dessous, pp. 242-244.

2. Ce brusque dénouement d'une rivalité séculaire et ce revirement total de la situation respective des Hébreux et des Philistins — les opprimés étant devenus, en peu d'années, oppresseurs à leur tour — pourraient s'expliquer, à la rigueur, par les succès que Sai.il avait inaugurés, Abner poursuivis, David réalisés. Mais peut-être n'est-il pas improblable qu'il en faudrait chercher une autre cause dans quelque intervention de l'Egypte, dont les Hébreux auraient su profiter. L'Egypte, en effet, même d'après les documents peu nombreux dont nous disposons, ne va pas tarder à reparaître à l'horizon politique d'Israël. Hadal l'Edomite, détrôné par David, se réfugie en Egypte. Peu de temps après David, nous retrouvons les Égyptiens en Palestine, vers la frontière septentrionale de la Philistie, où ils s'emparent de Gézer, pour doter la fille du pharaon donnée en mariage à Salomon. Jéroboam, fils de Nebat, qui se mutine contre Salomon, échoue dans sa révolte, et s'enfuit, lui aussi, en Egypte. Trois ans après la mort de Salomon, le pharaon Shéshonq envahit les royaumes d'Israël et de Juda. Ces faits laisseraient supposer que, dès le règne de David, les Égyptiens n'avaient pu voir avec indifférence cette remuante population philistine se fixer solidement aux portes de leur empire, étendre son autorité jusqu'au seuil de l'Outre- Jourdain, et se trouver ainsi en passe d'avoir la haute main sur les routes continentales les plus voisines où s'acheminait leur commerce. Une démonstration égyptienne contre les Philistins vers l'époque où Abner restaurait le royaume d'Israël et où David rêvait de conquérir sa pleine indépendance, n'apparaît donc pas dénuée de quelque probabilité. Sur cette hypothèse historique, voir W. M. Muller, Asien und Europa nach Allaegyptischen Denkmaelern, p. 389. Cet historien pensait pouvoir donner quelque appui à cette hypothèse en observant que la liste de Shéshonq ne contenait guère de noms de villes philistines, comme si celles-ci relevaient déjà de la couronne égyptienne lors de sa conquête. Mais de nouveaux noms lus au bas de cette liste appartiennent bien à la région philistine ; tels sont Raphia, Libna, Ékron ; d'ailleurs on avait déjà lu Gath (n°ii),Yeraza(n°58),à l'est d'Ascalon. Il convient d'observer d'ailleurs que la présence des noms des villes philistines dans la liste de Shéshonq n'infirme pas l'hypothèse qui vient d'être proposée, car les pharaons aimaient assez souvent signaler, comme conquises de nouveau, les villes qui relevaient déjà de leur autorité.

l68 DAVID ROI ET LIBÉRATEUR DU PEUPLE HÉBREU

L'union des tribus, déjà ébauchée au moment où commençait la conquête de la Terre promise, avait été retardée par le morcellement de l'occupation, la rivalité des intérêts, le désir de la suprématie, l'impatience d'une autorité dominatrice. Sous la pression du danger, des groupements plus ou moins éphémères s'étaient formés au temps de Débora, de Gédéon, d'Abimélek. Avec Saiil, et en vue de secouer l'oppression philistine, la centralisation avait fait un grand pas. David eut la gloire de la mener à son terme. Non seulement il rassembla sous son sceptre tous les Hébreux, tant de l'ouest que de l'est du Jourdain, mais il les renforça par les clans édomites du Négéb, depuis longtemps en voie de se mélanger à eux, et qui, à l'origine près, leur ressemblaient beaucoup. Pour la première fois on voyait, dans la Syrie méridionale, un grand état constitué sur la base de la nationalité.

Pour la première fois aussi, les Hébreux, en vertu de cette union, devenaient les seuls maîtres de Canaan. Il y restait bien des Cananéens ; mais, expulsés ou pressurés, s'éliminant ou s'assimilant,ils finiront bientôt par être surtout des corvéables, et n'offriront plus de danger, du moins de danger politique. Quant aux Philistins, qui, deux siècles durant, avaient incessamment menacé et souvent supprimé l'indépendance nationale, ils se trouvaient maintenant refoulés à demeure dans leur plaine du littoral.

Aussi David, créateur de la nation et libérateur de la terre hébraïques, apparut -il à ses contemporains, et plus encore aux générations suivantes, qui voyaient leur terre foulée par l'étranger et leur nation partagée ou dispersée, corrlme le roi suscité par Yahwè pour accomplir cette grande œuvre de conquête et d'union. Il le fut, en effet, car jamais hoirime doué pour une noble tâche ne trouva, dans sa foi plus d'encouragement, dans ses qualités plus de force de séduction, dans les circonstances un concours plus favorable, dans son Dieu une aide plus attentive et plus constante.

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