‹ Histoire du peuple suisseChapitre 19 sur 125 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

§ 14. Combats de Rodolphe de Rheinfeld, élévation des z^hrinoen, souverainetes temporelles et spiri- TUELLES. — Après la mort de Henri III en 1057, la faible Impératrice Agnès donna le duché d'Allemannie à soa favori Rodolphe de Rheinfeld, qui possédait déjà en Bourgogne le pays entre la Saône, le grand Saint- Bernard, Genève et le Jura, et qui obtint, avec la Souabe, la Bourgogne, octroyée à Henri III en 1038. Ainsi les pays suisses furent de nouveau réunis; et <^omme le patrimoine de Rodolphe en formait le point •central, les circonstances étaient favorables à leur indépendance. Rodolphe, en effet, se brouilla avec le jeune Henri IV, et lorsque celui-ci eut été excommunié par le pape en 1077, il se fit élire anti-roi par les seigneurs, notamment avec Tappui du duc Welf de Bavière et de Berthold de ZaBhringen. MaisRodolphe rencontra une si vigoureuse résistance en Suisse (à Constance, Saint-Gall

ÉLÉVATION DE Z^HRINGEN 33

et Zurich) qu'il fut forcé de battre en retraite. Les évoques de Lausanne et de Bâle équipèrent une armée et ravagèrent ses possessions. A sa mort, le parti des Welf- ZaBhringen soutint sa cause et trouva des adversaires dans le parti de Frédéric de Staufen , à qui Henri IV avait donné rAUemannio. Ils allumèrent une guerre dévastatrice dans laquelle se distingua, du côté de Tempereur, le belliqueux abbé Ulrich de Saint-Gall ; les couvents, les villes, les châteaux et les églises fuïent détruits en. grand nombre. La lutte fut soutenue aussi avec des armes spirituelles : les moines de Cluny (1) dans leur enthousiasme pour la réforme de la discipline de TEglise et dans leur zèle pour la puissance pontificale, propageaient des idées révolutionnaires. Romainmotier et Payerne étaient déjà depuis le x® siècle sous la dépendance de Cluny qui érigea de nouveaux monastères (Rougemont, Rueggisberg). Les couvents d^Elnsiedeln, de Mûri, d'Allerheiligen (Schaffhouse), de Rheinau, suivirent la même voie : les moines, de connivence avec le parti des Welf-Zaehringen, prêchaient la lutte à mort contre Tempereur excommunié et ses partisans. Pendant ce temps, la maison de Zœhringen avait pris la place de celle de Rheinfeld : à la mort du dernier des Rheinfeld (1090), Berthold II de Zaehringen hérita de ses États et fut aussi élu duc d'Allemannie en même temps que Frédéric de Staufen. La lutte ne se termina que par le traité de 1097, par lequel Berthold II renonça au duché d'AUemannie et reçut en échange Zurich avec le titre de duc. Ainsi la puissance fut partagée entre les maisons de Staufen et de Zsehringen, et le démembrement de TAllemannie* fut le premier pas vers Tindépendance de la

(1) Histoire générale, p. 185, 186.

D^NDLIKER 3

34 Ar.CRaiSSEMFA'T TERRITOUIAI. (1057-1218;

Suiï^se que Ton distinguait alors comme un domaine particulier par le nom de « Bourgogne (1). »

Ces guerres eurent pour résultat d'accroître Tindépendance des seigneurs ecclésiastiques et laïques. Déjà, dès les ix« et x° siècles, l'unité de la constitution carlovingienne des comtés avait été dissoute. En accordant de plus en plus d'immunités (affranchissement de la juridiction des comtes) aux évèques, aux couvents, à des vassaux royaux et autres seigneurs laïques, les rois posèrent les fondements de la juridiction de tribunaux particuliers; les évèques, les couvents et, à leur instar, les seigneurs laïques établirent donc dans leur territoire un justicier nommé par eux [aà\)ocaim) pour y rendre la justice. Et, par les efforts de tous . les vassaux pour rendre leurs fiefs et leurs privilèges héréditaires, les tei^ ritoires devinrent peu à peu leur propriété immédiate; ils cessèrent d*ètre au pouvoir d'un seul pour passer dans la main de leurs réels possesseurs.

Les souverainetés ecclésiastiques furent les premières à se rendre indépendantes. Dejpuis Gharlemagne, les Églises et les couvents les plus importants avaient obtenu des immunités. Plusieurs évèques môme reçurent formellement les droits de comtes et, par là, la puissance temporelle sur leurs domaines. L'évoque de Lausanne 1011) acquit le comté de Vaud, l'évèque de Bâle (1041), celui d'Augusta, l'évèque de Sion, celui du Valais. I/évôque de Coire obtint peu à peu la souveraineté sur la ville, et des privilèges de comte et de roi dans diverses parties de la Rhétie. Les couvents ne firent pas moins d'efforts pour s'élever; ils étaient comblés de biens et de privilèges temporels par les innombrables donations

(n Parce qu'elle était le centre 'de la puissance des Zaîhringren.

(G. ds Wyss).

LES SOUVERAINETKS ECCI.ÉSIASTIQrES 35

et fondations des empereurs et des grands; et plusieurs d'entre eux possédaient des territoires semblables à dt^ petites principautés. L'abbaye de Fraumiinster à Zurich possédait depuis 853 Uri (Bûrgeln et Silenenj.Einsiedelu accpiit des possessions dans le canton de Schwitz ; en 1018 Henri II lui donna la grande forêt environnante, près du lac de Zurich (Ufenau, Mellen, Pfaefôkon) , dans le pays de Gaster, etc., etc. ; Saint-Gall exerçait le pouvoir de comte suc tous les pays environnants. La souveraineté de Grûningen, Appenzell, etc, etc., les couvents de Saint-Maurice, de Lucerne, de Beromtinster et de Miîri possédaient des territoires analogues.

La grande réforme ecclésiastique de Grégoire VU afiranchit les couvents de toute souveraineté temporelle et leur donna une puissante impulsion; les établissements de Tordre de Gluny (Rougemont, Rueggisberg, Saint- Âlban près Bâle) et ceux de Tordre de Giteaux au XII® siècle (Hautcrêt, Hauterive, Frienisberg, Gappel, Saint-Sulpice) se distinguèrent par leur zèle et leur activité pour le bien commun. Les efforts des seigneurs laïques ne furent ni moins importants ni moins fructueux. Dans la Suisse occidentale, on vit surgir et se consolider les comtes de Lenzbourg, de Habsbourg, de Fribourg, de Rapperswyl, de Toggenbourg, et les barons de Regensbourg. Du haut de leurs châteaux forts, admirablement situés, les comtes de Lenzbourg régnaient sur TArgovie et les pays environnants; ils avaient des possessions près des lacs des Quatre-Cantons, de Zug et de Wallenstatt, dans le pays de Gaster et dans la Marche; ils étaient les justiciers de beaucoup de monastères et de souverainetés ecclésiastiques (Beromiinster, Schaennis, Fraumiinster) ; Henri IV leur donna le canton de Zurich. A Textinction de leur famille en 1172 ou 1173, les comtes

d'Habsbourg et de Fribourg deviarent leurs héritiers. Albert II (« le riche ))}de Habsbourg dont le patrimoine était en Alsace et dans TArgovie près de Habsboui^ et de Brugg, reçut entre autres pays, le comté d'Argovie et de Zurich; les comtes de Fribourg, en Thurgovie, acquirent le comté de Baden et Beromûnster. Les seigneurs de Rapperswyl et de Toggenbourg n'étaient d'abord que des barons, mais ils reçurent le titre de comtes et des possessions importantes près du lac de Zurich, à Uster, à Greifensee et à Toggenbourg. Les barons de Regensbourg jouèrent un rôle important ; ils possédaient beaucoup de biens de famille dans la vallée de Glatt (Wehnthal) de la Limmat, près de TAlbis et des montagnes de Zurich (Baldern, Uetliberg, Wulp), et en outre les fiefs d'Ëinsiedeln et de Saint-Gall.

Il s'éleva de même de puissantes familles dans la Suisse occidentale. Les comtes de Fenis ou de Neufchâtel, de Nidau, de Genève, de Greyerz (fondateurs de Rougemont), les barons de Grandson, etci, se rendirent indépendants dans leurs guerres avec la maison de Zœhringen qui s'efforçait de relever la puissance princière de Rodolphe de Rheinfeld, et qui exerça.une grande influence sur les destinées de la Suisse.

§ 15 Puissance des Zjshringen, importance des villes ET des communes |rurales. — Rectorat des Zœhringen, Par l'acquisition de Zurich dans le traité de 1097, les Zaehringen devinrent les plus riches seigneurs de la Suisse dès le x« siècle, ils possédaient la Thurgovie; et, par les comtes de Rheinfeld, ils acquirent de vastes possessions entre la Reuss et l'Aar. La ville de Zurich était si florissante au xii« siècle, qu'un historien allemand l'appelle « la plus notable cité de la Souabe ». L'inscription suivante qu'on a trouvée au-dessous de sa porte a fait

PUISSANCE DES ZuBHRINGEN 37

connaître sa richesse et son importance : « la noble ville de Zurich, qui possède beaucoup de superflu ». Maîtres de cette ville, les comtes de Zœhringen pouvaient se flatter de renouveler la puissance d'Henri III et de Rodolphe de Rheinfeld. Mais le pouvoir et les privilèges des comtes de Rheinfeld leur étaient disputés par les comtes de la haute Bourgogne, qui avaient aussi des possessions à Test du Jura; et cette lutte continua jusqu'à la mort de Guillaume IV de Bourgogne, assassiné en 1127, et Télectionde Conrad III de ZaDhringen, son parent, nommé par Tempereur Lothaire recteur (vicaire de l'empire), et duc de Bourgogne au préjudice d'un parent bourguignon. Mais les seigneurs bourguignons (de Genève, Oltingen, Grandson, Greyerz, etc.), et les évoques qui tous détestaient la puissance allemande, s'unirent énergiquement pour s'opposer aux comtes de Zaehringen. Cependant Conrad triompha en 1133 près Payerne, et la puissance allemande des Zeehringen obtint la prépondérance sur les Bourguignons romans. Mais dans leur lutte avec les Staufen, les comtes de Zaehringen perdirent Zurich en 1140. A l'égard de la Bourgogne, ils n'atteignirent leur but qu'en partie : Frédéric 1®% en 1 196, leur enleva la haute Bourgogne par un mariage; et BertholdlV, fils de Conrad, dut se contenter des droits de régale (privilèges royaux), dans les villes épiscopales de Genève, Sion et Lausanne. La lutte n'en devint que plus ardente dans la Suisse bourguignonne; les comtes de Zœhringen cherchaient dans les villes un contre-poids à l'orgueil indomptable de la noblesse. A cet efl'et, Berthold iV éleva la forteresse de Fribourg; Berthold Y, après sa victoire sur la noblesse, fortifia Iverdon, Burgdorf, Moudon, et jeta sur une île del'Aarles fondements de la ville de Berne dont il voulait .faire le boulevard

de tout le pays (1). Mais tous ses efforts furent inutiles; chassé du pays de Vaud et du Valais, Berthold V vit échouer tous ses plans; il mourut en 1218 et sa famille s'éteignit avec lui.

Culture de la ieire, — La domination des Zœhringen ne présente à l'extérieur qu'une suite de conflits, de troubles et de guerres; mais à l'intérieur elle je ta les fondements de la prospérité future. L'union de la Bourgogne et de l'Allemannie était rompue; le gouvernement allemand était éloigné du pays dont les diverses parties étaient livrées à elles-mêmes. Les destinées du pays ne dépendaient plus uniquement du pouvoir suprême, mais l'action principale devait venir des autorités locales qui avaient intérêt à encourager l'agriculture et l'industrie. Plusieurs seigneurs établirent des entrepôts pour les produits du pays, ouvrirent des marchés et firent ainsi naitre et se développer des bourgs et des villes dont l'importance s'accrut rapidement; la famille de Kibourg créa Winterthur et Diéssenhofen, celle des Zœhringen, P'ribourg, Berne, etc., etc. Ils bâtirent des couvents qui répandirent autour d'eux l'instruction et le travail; la famille de Lenzbourg fonda Beromiinster et beaucoup d'églises dans Unterwalden; celle des Regensbei^ fonda Rueti, et celle de Greyerz, Rougemont. Les couvents développèrent l'agriculture, ils éclaircissaient et rayaient d'impénétrables forêts; ils transformaient les marécages en pâturages et en terres labourables, et plantaient la vigne, etc., etc.

Ce sont les moines de Hautcrêt qui ont couvert de

(1) Ce nom ne provient pas de « Bœren » (ours), mais il n'est que la traduction du nom de c Verona • qui désignait une possession des Zsehringeu et qui, en allemand, est « Berne ». Herne se distingue de Fribourg en ce qu'elle fut bâtie sur le territoire impérial.

DÉVELOPPEMEM' DES MU.MCIPALITÉS 30

vignobles le désert de Dézaley (1). Les couvents de Mûri et de Beromûnster s'occupaient particulièrement de Tcxploitation des terres; Mûri fournissait les instruments aratoires et le bétail aux paysans qui étaient à son service ou qui s'établissaient dans ses domaines C^). L'industrie était également encouragée ; les religieux construisaient des moulins. Le couvent d'ilauterive avait déjà des vitraux et fabriquait des draps. Bien des vallées sauvages ont été ainsi cultivées et peuplées ; par exemple la vallée de la Saane par les moines de Rougemont, celle de Schwitz par ceux d'Einsiedeln, celle d'Uri par le couvent de femmes de Zurich, celle de Nidwalden par Mûri et Engelberg.

Développement des municipalités dans les villes et las campagnes, — Mais la nai&sance des municipalités vint en aide à cet lieureux mouvement; et Ton put juger tout de suite de son importance pour l'avenir du pays, par les modifications sensibles qu^elle apporta à son état politique. Les municipalités des villes différaient par leur origine et leur développement (3), selon qu'elles étaient sous la puissance ecclésiastique ou gouvernées par le roi ou par un comte ; la plupart étaient sous la domination ecclésiastique, telles que Bàle sous le pouvoir de l'évoque ; Zurich, sous la dépendance de l'abbaye de femmes; Lucerne, sous celle du couvent de Murbach; Genève, sous celle de Tévèque; Saint-Gall, sous celle du couvent du même nom; Soleure, sous celle du couvent de Saint-Ursus; Coire etSion, sous celle de leurs

(1) Kaihn,Ordre des Cistéracie?is eti Suis6'e p. 69, (Communicatious de la Société des antiquaires, t. XVill, liv. 21.)

(2) Récits intéressants de Chiétoire des couverts, par J.-V. Mùller.

;3) Voir V Histoire généndc. p. 209. — Histoire de la Suisse de J. C. Vocjrelin.

évoques. Ces villes ecclésiastiques étaient en avance sur les autres ; et elles eurent les premières un gouvernement indépendant, lors du grand mouvement qui, au XI» et au xix« siècle, fut transmis par les villes italiennes aux municipalités suisses et se manifesta par une lutte énergique pour Tindépendance ; les premières, elles eurent un conseil qui réglait les afl'aires municipales (la police, la surveillance des marchés, des monnaies, des poids, du commerce et des communications) et veillait aux intérêts des citoyens. D'abord le seigneur ecclésiastique nommait le conseil, mais peu à peu ce droit passa à la municipalité qui acquit une grande puissance et parvint graduellement à l'autonomie. Certaines villes durent leur affranchissement à la prospérité de leur industrie et de leur commerce, telles que Zurich dont le commerce s'étendait jusqu'en Italie ; d'autres villes, telles que celles de Zaehringen avaient plus d'importance militaire. Celles-ci se développèrent aussi dans des conditions avantageuses, Fribourg et Berne reçurent de leurs fondateurs le droit de cité; la bourgeoisie élut ellemême son conseil et son maire ou échevin; des droits et des franchises analogues furent octroyés par les comtes de Kibourg à Diessenhofen et à Winterthur, La population de ces villes était mêlée; les gens libres en formaient le noyau autour duquel se groupaient les serfs ; dans l'origine, les premiers seuls participaient à l'administration de la. ville, mais peu à peu les corps des métiers se formèrent, et au xiv« siècle, ils entrèrent dans le gouvernement.

Les communes rurales se développèrent comme les villes. Les habitants des vallées d'Uri , de Schwitz et d'Unterwalden suivirent l'exemple des citadins, Ils étaient défendus par les montagnes, comme ceux-ci

DÉVELOPPEMENT DES MUNiaPALITÉS 41

rétaient par leurs miirailles. Les gens libres étaient beaucoup plus nombreux dans ces vallées que dans les villes ; tel n'était pas cependant le cas d'Unterwalden qui dépendait de divers seigneurs ecclésiastiques et laïques; mais Uri était plus libre sous une domination ecclésiastique plus douce (celle de l'abbaye de femmes de Zurich) ; et Schwitz ne possédait presque que des propriétaiies libres. Aussi dès 1114, il jouissait d'un système municipal puissant et indépendant. Les habitants, dans un différend avec le couvent d'Einsiedeln au sujet d'une forêt, défendirent vigoureusement leur droit, même après que Tempereur Henri V, en 1115, et Conrad II en 1144, eurent donné raison à Einsiedeln et excommunié ses adversaires. C'était là le commencement des luttes du peuple contre les seigneurs, luttes auxquelles la Confédération doit son existence.

Page 1