BOULEVARD SAINT-GERMAIN
An coin de la rue Hautefeuille
UNlVt.«KSITY
OF
INTRODUCTION
Le goût des études historiques et le besoin de vérité dont elles sont à la fois le principe et la satisfaction, se développent chez les peuples avec leur culture intellectuelle et le sentiment de leur indépendance. Sans doute le désir de connaître qui est un des attributs essentiels de la nature humaine se rencontre à toutes les époques et dans toutes les sociétés, même les plus grossières. Mais, lorsqu*il n'est pas éclairé par les Uimières de la civilisation, loin de favoriser le progrès, il peut Tentraver ou le fausser en encourageant les superstitions et les erreurs. Au sein des nations primitives, la science fut le monopole de quelques castes ou de quelques hommes privilégiés qui s'en servirent pour dominer la multitude et la maintenir dans Tignorance. 11 a fallu de longs siècles de vaillants efforts et de luttes acharnées pour que réducation brisât ces entraves, et si nous voulons remonter à cent ans en arrière, nous verrons avec quel soin jaloux le despotisme de la monarchie s'étudiait à perpétuer les idées et les notions erronées qui profitaient à son pouvoir. Engourdi sous le poids de cette servitude, l'esprit public attachait peu de prix aux recherches de
D^NDLIKBR. I.
quelques savants qu^animait déjà la noble passion du vrai, et ce n'était que dans un cercle restreint que ces pionniers de Tavenir rencontraient un sérieux appui. Seule, la liberté pouvait faire comprendre la valeur de leurs travaux, et ce ne fut en effet, qu'avec elle et par elle que se forma eu France, l'école historique, qui a renouvelé nos annales et Jeté sur les lettres, sur la philosophie, sur la politique, un si vif éclat et de si fécondes semences.
Depuis, le mouvement n'a fait que grandir; il ne s'arrêtera plus. Des hautes sphères où il est né, il s'est propagé dans les plus humbles régions du savoir, et désormais il ne sera plus permis à quiconque aura l'honneur de tenii^ une plume ou de monter dans la ehaire de la moindre école> de ne pas être au courant des Mis pi^ntipdiVLX t|Ue la cri tique moderne a découverts ou rectlûéSv Ainsi, par la diffusion de cet enseignement^ (shàquts citoyen s'initiera au passé de son pays. Il apprend!^ à ralmer virilement et, en VK)yant tout ce qu'ont ftiit ses ancêtres, il s'attachera à leur mémoire, par les liens de l'af* fèction et de la reconnaissance ç il pourra s'appliquer À éviter le\u*s fautes et à s'inspirer de leurs belles actions. Son patriotisme ne sera plus seulement un enirainemeni gétiéteux et inconscient, il deviendra un principe fondé sur la double autorité de la raison et de respMence» Alors apparaîtront dans leur réelle clarté les leçons qiie nos phteB nous ont données par leurs malheurs et leurs vertus et, pouvant plus sainement juger le prix des résultiats que nous devons à leurs sacrifices, nous serone d'autant mieux préparés à ne ^reculer devabt au<cun de èeux que uoub commande l'amour de la patrie.
Ge tjui est vrai pour la France l'est ^également pour les nations voisines « L'histoire d'un peuple ne peut ètfe
ÎNTaOPUGTION VU
i§Qlée de çellç d^^ siutres : et si, malgré la petitaas^ du globe où rhumaAité se développe, nous &omme^, m^Vf^^ à rbeure actuelle, condamnés à une fâcheuse iacertitud0 d'informations en ce qui concerne un grand nom^rç da s^s habitants, aux destinées desquels nous nous sentons encore trop étrangers, nous considérons k bon droit comme une seule et même race, je pourrais dire unç seule et même famille, le groupe d'hommes qui couvre l'Europe et une partie notable de l'Amérique. Voici plus de deux mille ans que les nations qui le composent ûjfxt été mêlées par les échanges et surtout par les guerres : ^i bien qu'il e&t impossible de ne pas les reac(mtrer pour ainsi dire à chaque page de leurs annales figurant ensemble surla^oène du monde, soit qu'elles se rapprochent, W)it qu'elles se lieurtent, de sorte qu'on peut dire qu'ellea se complètent les unes les autres dans ce vaste mouvement, comme les couleurs d'un tableau dont la diversité fait l'iiarmonle. L'histoire nationale de chaque peuple $^e lie donc étroitement à Thistoire générale de tous : de même que, malgré les diviaionsi qui les séparent, il existe entre eux une communauté ineontestable de moeurs et de caractères, et surtout une solidarité d'intérêts qui, chaque jour, grâce aux progrès de la aivi- Usation, devient plus forte, plus précise, plus impérieuse, yédueaiion ne saurait donc être complète sans la connaissance de cette histoire générale, sinon dans -ses détails, au moins dans ses traits principaux et particulièpeaiient dans les éyénements auxquels notre pays s'est trouvé associé.
Cette nécessité et cet attrait s'accroissent naturellement par l'intimité des relations de voisinage, la similitude du liuigage, l'analogie des habitudes et du climat, les liens du commerce, lâs souvenirs communs de gloire et
d'amitié, Tidentité des aspirations politiques et morales qui peuvent faire de deux peuples contigus, très-différents d'ailleurs par leur passé, deux familles fraternelles dont l'union éclairée importe à la prospérité de chacune d'elles, et je dis avec intention, à la paix et à l'ordre de l'Europe entière.
En traçant ces lignes, j'ai nommé la Suisse, notre alliée séculaire, que nous attachent de profondes et vivaces sympathies, et envers laquelle nous ne pouvons avoir que des raisons de plus efficace rapprochement.
Les Suisses sont, à bon droit, fiers de leur patrie. La nature semble avoir épuisé ses magnificences dans les pittoresques grandeurs qui en font le théâtre d'incomparatbles beautés. Chaque année, des milliers d'étrangers viennent de tous les points du monde lui payer leur tribut d'admiration, sans jamais satisfaire leur enthousiasme. Mais ils ne sont pas seulement attirés par le sublime enchantement de ses sites. Le spectacle d'un peuple libre, sage, dévoué à ses institutions, de mœurs simples et graves, laborieux, éclairé, n'est pas moins fait pour les charmer et provoquer en eux d'utiles réflexions. Cette double séduction me parait résumée par un mot que j'ai entendu sortir de la bouche d'un bourgeois de Vaud, il y a bien des années, et que je n'ai jamais oublié. Lorsquen sa présence je tombais en extase devant le sublime panorama qu'on découvre de la terrasse de Vevey : « Notre pays, me dit-il, est aussi salutaire pour le corps « que pour l'âme. » Cette parole est profondément vraie. Elle l'était surtout pour les Français, aux jours de l'Em-
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pire. Lorsqu'on s'éveillant, après une nuit de chemin de fer, ils se trouvaient transportés au-delà du Jura, ils s'écriaient, à la vue des saisissants aspects qui s'étalaient à leurs regards : Mon Dieu 1 que c'est beau! et tout de suite, involontairement, ils ajoutaient : Mon Dieu! que c'est bon de respirer l'air de la liberté, d'aller, de venir, de parler, de lire, de penser tout haut sans craindre le honteux espionnage de la police; de goûter Thospitalité de citoyens que le faste et l'hypocrisie des cours ne corrompent point et qui mettent leur honneur à se gouverner eux-mêmes avec droiture et bon sensi Ce rare mérite donne au pays une physionomie qui n'est ni moins curieuse, ni moins fortifiante que celle de ses vertes vallées, de ses poétiques glaciers, de ses cascades, de ses forêts, et jusqu'à un certain point, on peut affirmer que l'homme et la nature sont ici en parfait accord. La nature a puissamment contribué à la grandeur morale de l'homme en développant les qualités maîtresses indispensables à la conque te -de la liberté, surtout dans les temps rudes et barbares, la vigueur corporelle, la simplicité des habitudes, le courage, l'amour passionné du sol, le besoin de se chercher et de s'unir pour lutter contre les difficultés et les dangers de toute sorte d'une contrée tourmentée où tout augmente la fatigue de l'effort individuel. Mais, d'un autre côté, il serait injuste de croire que les Suisses ' doivent tout à la configuration de leur territoire. Si elle les a aidés, ils ont travaillé avec une énergie et une persévérance dont l'histoire n'offre pas d'autre exemple, à profiter de ces avantages; guidés par un ardent patriotisme, par une haine généreuse de toute domination tyrannique, ils ont, dès le iie siècle, adopté le principe fécond de la confédération, et ils ont tout sacrifié à sa défense et à sa propagation. Ils ont également compris que
la démocratie seule pouvait les protéger et les faire grandir. SI guel(iues cantons lui otit été hostiles, ils n'en ont jamais cependant proscrit rapplication dans toutes les partiel du gouvernement; d'ailleurs, elle s'est maintenue sans alliage dans ceux qu'on peut légitimement nommer les pères de la nationalité suisse : elle a été, certainement, l'âme de tout le peuple. C'est elle qui a répandu, établi, fait triompher l'union qui est à la fois sa grandeur et son originalité. C^est là ce que devine le voyageur appelé dans ce beau pays pour y charmer ses loisirs et y étancher sa soif d'admiration. En le voyant industrieux et paisible, en parcourant les magnifiques routes percées à travers les abîmes longtemps réputés inaccessibles, en n'y devinant Tautorit'é que par ses services, en pouvant se convaincre de son activité intellectuelle par la supériorité de ses écoles, de ses académies, de ses universités, en entendant tout dire sans que le moindre trouble en résulte, il est pénétré de Respect et de sympathie pour cette grande petite nation qui apporte tant de sagesse, de bonhomie et d'esprit de suite à se discipliner, à se perfectionner et à s'enrichir. J'affirme (jue ces sentiments s'accroîtront singulièrement s'il veut prendre la peiiie de lire son Histoire; ileii est peu d'un intérêt plus dramatique, il en est peu aussi qui, dans un cadre plus étroit, présentent de plus nombreux et de plus profitables enseignements.
Je ne voudrais pas toutefois laisser supposer, qu'à m«s yaux, cette histoire ne peut ôtre autre chose qu'un recommandable appendice des itinéraires de mon exeel^
mîRODUCTIOK tl
lent colifrài*e Joatine, itinéraires d'àllleur» Bi bien faits et si étninemmetit utiles; non, c'est pont les hommes d*êtude et surtout pour la jeunesse qu'elle doit être écrite, c'est entré les mains de nos professeurs et des ôlèyes de nos maisons d'enseignement, de nos institutions élémentaires et secondaires qu^elle doit être plaôé». C*est sur ce terrain qu'elle portera tous ses fruits. A vrai dire, elle est comme Un chapitre de l'histoire de Pranee. De même que leur territoire, le passé des deux peuples se touche et se confond sur plusieurs points importants. Dans les âges les plus reculés, les Helvètes et les (Jaulois ont la même religion, le même gouvernement, les mêmes mœurs. Divisés en tribus, obéissant à des chefte nommés par la caste guerrière, souvent eh querelle les uns contre les autres, soldats et pasteurs, choisissant léttrs magistrats et s'associant par leur libre consentement aux entreprises aventureuses de leurs capitaines, ils offrent déjà Timage d'une société militail*e et démocratique au sein de laquelle les événements et les côUJïb de fortune individuels sont mobiles, tandis que le caractère général et le principe d'action nationale ne changent point. La conquête romaine passa son niveau sur cette vie indépendante, tumultueuse, indisciplinée. En échange déâ libertés comprimées, elle donna à cette rude population les bienfaits d'une civilisation raffinée. Ils y furent reçtis avec avidité ; et de même qu'en Gaule, lès arts, les sciences, Tindustrie y firent des progi*èS rapides fet presque merveilleux. Ce ne fut que vers le iv« siècle que le christianisme y panit et déjà le pays était transfermé; H ce h'est pas dans le court Intervalle qui sépare lèfe premières prédications chrétiennes de l'invasion des baAares du Nord que purent se produite dès faits de nature à établir les heUréux résultats de la religion nou-
velle. Le torrent venu du Nord renversa, en Helvétie, tout ce qu'il y put détruire, et ne lui épargna pas la sanglante confusion qui couvrit alors l'Europe. A diverses reprises, le pays passa, au moins en partie, sous la domination de nos rois. Nos destinées furent ainsi passagèrement mêlées. Le régime de la féodalité les divisa tout à fait. Mais tandis qu'en France la royauté, née des ruines amoncelées sous le fer des barbares, engagea et soutint pendant plusieurs siècles contre le pouvoir menaçant des grands vassaux une lutte dont elle sortit victorieuse, la Suisse combattit par son peuple et pour son peuple, et ce fut par lui et pour lui qu'elle triompha de toutes les oppressions. Dans son immense effort, elle eut non-seulement à briser le joug de ses tout-puissants seigneurs les Zaehringen, les Kibourg, les Habsbourg, les Toggenbourg, etc., et celui non moins lourd des princes ecclésiastiques qui s'étaient emparés de l'autorité séculière, mais encore à entrer en lice avec plusieurs monarchies formidables auxquelles elle n'avait à opposer que des forces inégales, décuplées, il est vrai, par le courage indomptable de ses héroïques enfants. Les immortelles journées de Morgarten, de Sempach, de Naefels, de Saint-Jacques, de Granson, de Morat, de Nancy, prouvèrent et. nous apprennent encore aujourd'hui ce que peut l'inébranlable résolution de sacrifier sa vie à la défense de sa patrie et de son droit. Elles sont la source pure d'une gloire dont l'éclat rayonne jusqu'à nous. Elles sont bien plus : elles sont un sublime enseignement de civisme, de courage, de désintéressement, se transmettant à travers les âges et rappelant à ceux qui seraient tentés de l'oublier, que rien n'est impossible à une nation qui a pour elle la justice et la ferme volonté de tout sacrifier à son triomphe.
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Ici, cependant, je suis contraint de le confesser, la conscience des historiens modernes nous inflige une cruelle obligation, celle d'être vrais au détriment de nos croyances les plus chères et les plus vénérées. Qui, jusqu'à ces derniers temps, en effet, pouvait entendre sans émotion prononcer les grands noms de Winckelried et des trois illustres conjurés, Walter Furst, Melchthal, Stauffacher? Qui pouvait aborder à la terre sainte du Griitli, gravir le sentier escarpé, fouler de son pied indigne l'herbe de la prairie, boire aux trois fontaines mystérieuses sorties, suivant la légende, spontanément des flancs delà montagne lorsque les trois libérateurs, la main levée vers le ciel, jurèrent d'affranchir leur patrie, et ne pas sentir son cœur gonflé, ses yeux humides, à la pensée que, dans ce cadre étroit et sublime, dans ce lieu à la fois enchanteur et tragique, s'était accompli l'un des actes les plus décisifs pour le salut de la liberté humaine ! Ëh bien ! à entendre messieurs les érudits, cet enthousiasme, cet attendrissement, ce pieux hommage de nos cœurs s'adressaient à*xme chimère et nous ressemblions à ces dévots naïfs prosternés devant le cheveu de la Vierge que n'a jamais vu le moine qui le montre, ou croyant se faire ouvrir la porte du ciel en baisant un ossement ramassé au coin d'un carrefour et canonisé sans façon au moyen de riches étoffes et de diamants de contrebande. Ici, c'était la tradition qui jouait le rôle de ces ornements trompeurs, c'était elle qui usurpait la place de l'histoire et substituait l'illusion à la vérité. Guillaume Tell, luimôme, ce type de l'audace, de la force, du patriotisme ; Tell, l'ange vengeur de la Suisse, le nouveau David abat-
Xtt HISTOIRE Dit PnVttE SUISSE
tant Goliath et purgeant la terre d'un abominable tyran ; Tell, l'âme du peuple, son modèle, son amour; Tell, dont l'image est partout reproduite sur les monuments publics, dans les chaumières, dans les palais; Tell, dont la poésie, la peinture, la sculpture ont Immortalisé la vertu civique ; Tell, qui se présente à l'admiration et à la réconnaissance de la postérité, escorté non-seulement de tout un peuple qui lui doit son indépendance et surtout renseignement toujours vivant de son dévouement généreux et de sa mâle simplicité, mais eucore de tous les génies dé l*huffianité associés pour Célébrer sa gloire; Tell, n*éât qu'un triste pastiche emprunté aux récits ossiâniques, aux ballades danoises et peut-être aux rêveries hindoues! Voilà ce qu'on nous annonce gravement. Les docteurs allemands oUt été les premiers à s'enorgueillir de cette précieuse découverte, et Ils ont la satisfaction d'entendre, d'un bout du ihonde à l'autre, répéter eœ cathedra la bonne nouvelle scientifique, ie leur demande là permission dé ne pas être dans lés rangs de ceux qui s'en réjouissent Quelque méritoire qu'elle soit, leur œuvre â trop d'analogie avec celle des hommes prudents qui cherchent partout le feu pour le couvrir de cendres. La flamme divine qui embrase le cœur d'une nation, lui vlnt-éllé de ses traditions^ doit échapper â ces correctes précautions. J'espère, du reste, qu'elle leur résistera et que l'eiégèée historique n*aura pas son jour de réparation où ses consciencieux ministres Viendraient au nom dés principes et de la rigoureuse exactitude scientifique renverser de leurs piédestaux les statues de l'héroïque justicier de Geâslèri Il me semble d'ailleurs que le doute est permis, même en accordant à la critique lés droits et lés l*espects qui lui sont dus. Elle s'appuie principalement sur le silence des chroniques loèâles pdtir contester réxlstènce despér-
mîftOÊùciîio« Xf
âonnageâ et des faits (|ue là foi populaire et tine opitiidti unanime avaient jUdqU'iel placée au-^deâdua de toute con* troverâei Un tel argument ne conduit pa^à la certitude, il B'arrète à la probabilité. Assurément, tout ce qui est écrit dans les chroniques est digne d'attention, et doit étre^ sauf contrôle^ présumé vrai. Il arrive cependant, et assez souvent, qu'après examen « le fait avancé par elle est reconnu inexacte Mais, si la plupart du temps il est bon d'admettre ce qui est affirmé et de rejeter ce qui est nié, pétition adopter la règle contraire et dire que tout ce qui n'est pas dans les chroniques est purement ima^ ginaire ? L'ftijustice et l'absurdité d'une telle assertion me diBt)ensent de la discuter. Si je voulais l'entreprendre^ je n'aurais pas besoin de recourir aux époques d'ignorance, de luttes violentes, de tyrannie et de révoltes qui non font remonter à six cents années en arrière. On comprend, pour de tels temps, les difficultés nombreuses qui e'opposent à la constatation régulière de certains événements» tnéme des plus éclatants. Je voudrais ne pas bouger de chea nous, si je puis employer cette expression familière^ c'est-à-dire de la période dans laquelle nous sommes pas»* sagèrement en scène. On ne peut pas dire que la clarté y fait défaut et que les informations y sont ménagées.
Et Cependant, combien de circonstances capitales sont tenues dans Tombre? Combien d'incidents demeurent absolument secrets qui autoriseraient, s'ils étaient CoUi^ nus, des jugements sur les hommes et sur les choses fort différents de ceux que les chroniqueurs officiels dictent au public? Qui oserait dire qu'Un fait est faux parce qU'il n'a pas été raconté? Et si, de nos jours, Un pareil Critérium ne peut mener qu'à l'erreur, pourquoi S'en eonten ter quand il s'agit des annales héroïques du xir» siècle?
Mais je vais plus loin : en retournant coiitre lés âdvé^
saires de la tradition les armes avec lesquelles ils prétendent la détruire, il est aisé de démontrer victorieusement rinanité de Fargument tiré du silence des chroniques, considéré comme preuve historique. Si, en effet, les chroniques n'ont pas rapporté les exploits de Tell, elles n'ont pas davantage mentionné le mouvement extraordinaire qu'ils ont déterminé et qui ont poussé la Suisse entière à lui rendre des honneurs presque divins. Le témoignage de cette admiration passionnée vaudrait bien à lui seul des centaines de pages d'un manuscrit enseveli sous la poussière d'une gothique bibliothèque. Il est, dans tous les cas, plus commode à trouver. Il suffît de mettre les pieds dans le plus humble village helvétique et d'ouvrir les yeux. Partout on y est frappé des représentations plus ou moins grossières qu'a multipliées le culte naïf d'une nation enthousiaste qui croit n'avoir jamais assez fait pour perpétuer le souvenir de l'héroïsme d'un de ses grands hommes les plus chers à son cœur. Que sont ces témoignages si ce n'est l'histoire vivante, aussi probante que les écrits des chroniqueurs et qui ne peut être effacée par leur silence? Peut-on raisonnablement admettre que tout un peuple ait été la dupe d'une mystification et se soit incliné, frémissant d'admiration et de gratitude, devant un mythe nébuleux né des légendes Scandinaves ou asiatiques? et si la multitude avait pu jamais subir la séduction d'une si étrange erreur, comprendrait-on que ses magistrats, ses prêtres, ses doc-
teurs l'eussent partagée et propagée ? Il faudrait cependant aller jusque-là, car, encore une fois, c'est avec l'assentiment, le concours et les deniers de tous que les monuments commémoratifs de la gloire de Tell ont été élevés. On a voulu attribuer à la muse de Schiller le retentissement de sa renommée. Mais on oublie que plus
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de deux siècles avant l'œuvre sublime du poôte, le nom de Tell était dans toutes les bouches, son image dans tous les carrefours ; qu'il était le mot d'ordre de toutes les fêtes civiques et se trouvait déjà inséparablement lié à la mémoire de la délivrance du pays. D'ailleurs, il ne s'agit point ici d'un symbole idéal, enveloppant de son auréole toutes les fantaisies de l'imagination et toutes les fables merveilleuses créées par l'exaltation patriotique. Que ces réflexions puissent s'appliquer à certains détails des récits transmis par la tradition, rien de mieux. On fait grand bruit de ce que les chants danois reproduisent l'épisode de la pomme placée sur la tête de l'enfant. Ceci est l'accessoire. Mais le fond des choses est attesté par les act^s indiscutables des citoyens qui ont entendu l'établir et en transmettre le souvenir. TelVs Kapeîk ne s'est pas construite seule, pas plus que l'oratoire du défilé de Kûssnacht, et l'une et l'autre racontent éloquemment ce que les chroniqueurs paraissent avoir omis. Au moins auraient-ils dû rapporter l'érection de ces monuments qui n'a pas eu lieu sans délibération des conseils, sans cérémonies populaires, sans règlement des dépenses. J'en dirai autant des curieuses peintures des vieux ponts de Lucerne qui, grâce à l'intelligence des administrateurs municipaux n'ont pas été détruites, lorsque ces antiques voies de communication ont disparu devant les quais magnifiques construits aux bords du lac. Chose étonnante! Par ces temps de dévotion épigraphique où le plus humble caillou arraché aux fouilles faites en Egypte, en Grèce, ou aux BatignoUes devient l'objet des études les plus sérieuses, quelquefois des débats les plus acharnés de la part des savants, pourvu qu'un fragment d'inscription mutilée en recouvre les parois, on ne se contente pas de dédaigner les monu-
XVm HISTOIRE DU PSUFLB SUISSE
maats^ I00 plus clair», on les renie, p& lag attribue au hasard pu à l'erreur, et, pour ne pas coutrister Tombre vénérable des chroniqueurs décrétés d'iufailUbilité, ou suppose que la Suisse, à laquelle ou ne refuse pas le bon sens, a tenu à se ridiculiser devant le monde en choisissant son principal héros dans le pays des songes*
J'espère n'être pas seul à protester contre cette con^ olusion i beaucoup penseront comme moi qu'il est témé^ raire et dangereux de porter la main sur les traditions nationales; car cette main, fût**elle dirigée par la science, peut devenir une main sacrilège. Les traditions d'un peuple forment son patrimoine commun et le plus inestimable de tous : celui que les ver» et la rouille ne cûa* sument point et que les voleurs^ mêmes couronnés, ne dérobint point. Elles sont la source pure des sentiments élevés, l'oiv gueil légitime de chacun et de tous, le lien qui unit l'âme des ancêtres à celle des contemporains. Elles font la poésie, la consolation et l'espoir; gardons-les avec un soin jaloux, elles nous rendront en force morale et en nobles plaisirs plus encore que nous ne leur donnerons en respect et en amour.
Voilà Oê que je me permettrais de dire à mes compa-^ triotes s'il s'agissait de notre histoire. Vis- à- vis des Suisses, je n'ai d'autre autorité que celle d'une amitié qui a commencé avec ma plus tendre jeunesse et quf l'expérience et l'Age n'ont fait que fortilSer. Elle me commande, en ce cas délicat, la discrétion et la eon* fiance. Il ne m'appartient pas de leur donner un conseil ;
pi^s b^oin Q% qu'ils sauront adopter le parti le plus sagfi. Il3 0e rçtrancbero^t rieu é^ leurs tradlUon^i pas m^e, dût eu frémir dliidiguatiou la pudeur érudite des doçteim d'ïieidelbdrg et de Berliu, le baiu i^m lequel riusoleut officier allemaud reçoit de la robuste main de répoux outragé le châtiment qui lui est dû, pas même la pomme, percée par la flèche sur la tète de Tenfant ; pas même le supplice du vieux Melchthal auquel le gouverneur allemand fait arracher les yeux parce qu'il n'a pas voulu livrer ses bœufs de labour. Loin d'éloigner ces tragiques peintures des regards de leurs concitoyens et de leurs enfants, ils y ajouteront la chaude lumière du talent et du patriotisme de celui qui les reproduira. Ils diront que si les chroniques n'ont pas mentionné ces faits, les monuments et les souvenirs publics les consacrent; que quelques-uns peuvent avoir été dramatisés par l'imagination populaire, mais que dans leur ensemble ils sont mille fois au-dessous de la vérité ; et que si les chroniqueurs avaient pu dresser, par le menu, le lamen- VdihVd inventaire de tous les actes d'inique violence, de brutale débauche, de révoltante tyrannie, qu'ont endurés les pajrsans suisses du xm^ et du xiv« siècle, chacune des pages de ce monstrueux catalogue ruissellerait de sang et de larmes, et l*on s'étonnerait que les victimes de ces abus aient supporté si longtemps de telles douleurs avant de se lever pour Infliger à leurs barbares oppresseurs le châtiment qu'ils méritaient.
Qui peut, d'ailleurs, répondre de l'avenir? Nul ne connaît ses mystères, il réserve des surprises inattendues aux doctrinaires les plus Intrépides, et j'ai le ferme es- ÎK>ir qu*à force de chercher, nos neveux, qui sauront s'y prendre encore mieux que nous, finiront par découvrir
le récit authentique et dûment légalisé de la vie glorieuse et des hauts faits de Guillaume Tell. Alors le héros suisse sera restitué à sa patrie avec ses papiers historiques en règle, et les érudits pourront sans scrupules, sans remords, célébrer la fête solennelle qui scellera l'union, cette fois indestructible, de la science, de la tradition et du patriotisme.
Au surplus, s'il est possible de contester au poétique gazon du Grûtli l'honneur d'avoir été le théâtre du serment des trois libérateurs, et de transporter cette scène grandiose dans une maison moins ignorée de Brunnen, le dévouement des citoyens qui conspirèrent pour jeter les fondements d-e la sainte alliance, n'en est nullement diminué. Il n'en demeure pas moins magnanime, et ce n'est plus seulement par des monuments de pierre ou de marbre qu'il est raconté au monde ; c'est par la suite et Tenchalnement des événements extraordinaires qui se succèdent, toujours marqués au coin du caractère propre de la nation : la passion pour la liberté, la constance, le courage, la tendance des différents groupes de la population à se liguer entre eux, tout en conservant leur mutuelle indépendance. Ces traits originaux se manifestent au plus haut degré dans la période si intéressante de la Réformation et lui donnent ime particulière originalité. Sans doute la réforme est produite en Suisse par les mêmes causes qu'en Allemagne et en France, mais elle s'y révèle, elle y vit, elle y combat dans des conditions tout autres, et de nos jours même, on re-
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coaaait par les résultats qu'elle a obtenus, la trace profonde des éléments moraux sur lesquels elle s'est appuyée. Tandis qu'elle rencontrait en Allemagne une sorte de régime féodal bâtard, aggravé plutôt qu'adouci par le morcellement du despotisme éparpillé entre les mains des princes de race ou d'élection ; en France, l'influence souveraine d'une royauté frivole et capricieuse, plus éloignée, par son penchant naturel, du pape que de Luther, mais plus disposée encore à livrer toute vérité hostile à son pouvoir en holocauste au mensonge qui servait ses desseins, elle était précédée en Suisse par le libre esprit d'une confédération de petits États démocratiques qui n'entendaient supporter d'autre joug que le leur, et qui, dans leur omnipotence républicaine s'attribuaient une compétence exclusive sur toutes choses civiles et religieuses. Ce qui ne veut pas dire que la réforme ait eu, en Suisse, moins de difficultés à vaincre, moins de dangers à braver. Loin de là; mais ces difficultés et ces dangers furent d'une nature toute spéciale et provoquèrent des, luttes qui ne ressemblent pas à celles engagées dans les autres pays. Au commencement du XVI* siècle, l'Helvétie entière était profondément attachée à la religion catholique, soumise aveuglément à l'autorité de Rome et défendue contre toute atteinte aux dogmes par un arsenal dé lois sanguinaires. Toutefois, les exigences croissantes de la cour pontificale, les vices scandaleux de la plupart des membres du clergé, le fanatisme et la rapacité des corporations monastiques inquiétaient les consciences délicates et jetaient dans le peuple des ferments d'agitation et de sourds mécontentements. On peut juger de la grandeur du mal par ce témoignage d'un contemparain, l'un des prélats les plus vénérés de l'Église : « Au lieu de former la jeunesse par
« la science et la sainteté de la vie (1), les prêtres élèvent « des oiseaux et des chiens; au lieu de livres, ils ont des (( enfants; ils s'associent avec les buveurs dans les caba- « rets et se livrent à Tivrognerie. »
L'insolence des délégués du Vatican dressant partout leurs tréteaux pour y étaler leur cynique trafic des indulgences, mit le comble aux ressentiments publics. Les protestations et les plaintes se multiplièrent et lorsque quelques hommes courageux s*en firent les interprètes, leur enseignement fut accueilli avec avidité. Mais en Suisse, pas plus qu'en Allemagne et en France, ce vaste mouvement ne présenta le caractère d'un soulèvement séditieux ou d'une révolution politique et sociale dirigée par des ambitieux dans des vues de succès humain. Il fut l'œuvre de la science, de la foi, du désintéressement. Tous ceux qui s'y dévouèrent sortaient des rangs des plus fougueux adorateurs de la papauté ; et ce ne fut qu'après les plus cruelles angoisses de conscience qu'ils reconnurent leur erreur. Tous aussi s'étaient, par un immense labeur, initiés aux trésors des antiquités latine» grecque et hébraïque, et avaient été conduits par elles aux Saintes Écritures qui devinrent pour eux une véritable révélation. En les opposant à la scholastlque et au romanisme, ils découvrirent peu à peu la fausseté des doctrines et des pratiques que les prêtres avaient subs* tituées à l'Évangile, et ils eurent la généreuse hardiesse de prêcher ouvertement la parole du Christ. Ainsi menacé et sommé au nom de son principe même de revenir à l'Église des apôtres, le papisme réagit avec furie et les persécutions dont il fut l'instigateur dépas-
(1) Pro Hbris sibi Uberos comparant, pro studio, concubinas amant 'Triheim^ Inst, vitx sacerdotalis^ pa^e 765).
Le jeu de mots sur libros et liberos, livres et enfants ne peut être traduit en frs^nçait.
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sèrent trop souvent en atrocités celles que souffrirent les premiers chrétiens. Le paganisme n*avait pas imaginé la sainte inquisition, il n'a pas de tragédie comparable à la Saint-Barthélémy, et les bûchers qui, en France, en Espagne, en Italie, en Hollande, en Allemagne et en Suisse, consumèrent pendant près de deux siècles tant de savoir , de noblesse, de vertu, ont dévoré plus de saintes victimes que les odieuses et barbares folies du Batelexu* couronné qui s'enivrait à longs traits du sang des martyrs et des applaudissements serviles de la multitude. Les supplices furent moins nombreux en Suisse que partout ailleurs, précisément parce que, malgré ses violences, la démocratie y fut toujours une protection. Mais la lutte y fut plus opiniâtre, et ceux qui la soutinrent, durent montrer à la fois plus d*esprit de conduite et plus de ténacité. La nature même du gouvernement les mêla forcément aux affaires publiques sur lesquelles l'oppression de Rome avait une si funeste influence. Le plus célèbre de tous, celui qui dans sa glorieuse personnalité résume Tapostolat de la réformation suisse, Zwingli, nommé, en 1519, curé et prédicateur à Zurich, exerça réellement, pendant les vingt^eux années que dura sa mission évangélique, une sorte de pouvoir souverain d'autant plus auguste, que, dépouillé de toute sanction officielle, il n'avait d'autre source et d'autre moyen d'action que l'ascendant de son génie et de sa foi. L'histoire offre peu d'exemples pareils de la puissance de la force morale et des résultats inouïs qu'il lui est donné d'obtenir. Lorsque, incertain encore de la voie qui devait le conduire à la vérité, la cherchant avec un coeur pur, inaccessible aux séductions comme à la crainte, le savant pasteur d'Einsiedeln obéit à la voix de Dieu qui l'appelait à enseigner l'une des cités les plus
importantes de la confédération, tout autour de lui^ tout en lui-même était trouble, anxiété, aspiration ardente et inquiète vers un état meilleur. Chacun souffrait des abus monstrueux qui semblaient liés intimement à la religion; chacun voulait les réprimer, au nom et dans Tintérôt de la religion elle-même. Mais nul n'apercevait le moyen de les séparer et Ton se sentait placé entre ces deux abîmes sans fond que creusaient également sous les pas de l'humanité ou l'avilissante soumission aux exigences despotiques de Rome, ou la destruction de la foi parle renversement d'une théocratie qui ne voulait rien changer à ses pratiques. Cette alternative, horrible pour des âmes chrétiennes, et les combats intérieurs qu'elle y soulevait ne furent point du reste particuliers à la Suisse et à Zwingli. On les retrouve chez les autres nations et chez les autres réformateurs. Et ces derniers, sans avoir communiqué entre eux, guidés par le même courant, demandèrent à la même inspiration la solution de ces terribles difficultés. La Bible les sauva de l'irrésolution poignante dans laquelle ils étaient tombés et le Nouveau Testament surtout fit jaillir à leurs yeux la lumière qui éclaira devant leurs pas le rude et périlleux chemin où ils allaient s'engager. Toutefois, ils n'en virent du premier regard ni l'étendue ni le terme. Ce ne fut que successivement, d'épreuves en épreuves, et pour ainsi dire de découvertes en découvertes, qu'ils allèrent jusqu'au bout de leur œuvre. En paraissant dans sa chaire à Zurich, Zwingli se borna à y annoncer l'Évangile. Cette seule hardiesse souleva contre lui les tempêtes papistes, et la guerre fut allumée. L'arène ouverte, on y vit descendre, d'un côté les champions de la parole de Christ, condamnant la doctrine du mérite des œuvres sans la loi et plaçant au contraire la justification en Dieu qui,
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par la foi, la communique aux œuvres ; de l'autre, les défenseurs obstinés du rachat de Thomme par le rigoureux accomplissement des préceptes extérieurs, par Tintercession de la Vierge et des Saints, convenablement honorés et gratifiés, par Taveugle soumission aux arrêts -du pontife romain élevé au rang de demi-dieu comme vicaire de Jésus-Christ. Tel fut le début de cette grande querelle. Les thèses, les disputes publiques, les écrits passionnés se succédaient. Chaque parti se proclamait vainqueur ; en réalité, l'avantage était aux réformateurs. Les conseils autorisaient leur libre prédication, en dépit de la rage et des menaces séditieuses des légats et des moines. La violence de ses ennemis ne permit pas à Zwingli et à ses adhérents de s'arrêter à cette première étape. L'enthousiasme de la plus grande partie de la population ne le soutenait pas moins énergiquement. Ce fut aux applaudissements de tous que dans de solennelles conférences il confondit les vendeurs d'indulgences représentés en Suisse par un religieux arrogant nommé Samson, dont l'impudence avait dépassé toutes les bornes. Puis il en vint à la défense d'user de certains aliments à certains jours, à la discipline, aux vœux monastiques, à l'adoration des Saints et des images, et sa victoire ne fut pas moins éclatante. Enfin, ses thèses s'attaquèrent à l'autorité usurpée par la cour romaine en violation formelle des préceptes de l'Évangile, au sacerdoce tout entier et aux dogmes inventés par le Vatican pour assurer sa domination. Remontant ainsi pas à pas la route sur laquelle la politique avait remplacé par ses institutions d'erreur et de tyrannie, la vérité et la liberté de l'Évangile, il sapait tour à tour, par l'évidence de ses démonstrations, ces malfaisantes innovations et rétablissait la religion du Christ dans sa majestueuse et féconde
simplicité. Mais Dieu seul peut savoir ce que Taccomplis- .sement de cette tâche exigea d'esprit de sacrifice et d'indomptable volonté. L'histoire de cette époque si tourmentée et si curieuse ne saurait nous en donner qu'une faible idée ; cependant elle nous montre dans ses saisissantes péripéties le perpétuel et suprême combat auquel les réformateurs furent condamnés. Craindre pour la vie, incessamment menacée par la violence et la perfidie, n'était rien. Avant la lutte, ils l'avaient remise à celui dont ils étaient les instruments. Mais ce qui aurait ébranlé de moins forts qu'eux, ce qui arrachait quelquefois des larmes amères à Zwingli lui-même lorsque, dans ses nuits d'insomnie, il méditait entre sa Bible et son épée, c'était l'inconsistance et la mobilité de l'opinion, la facilité avec laquelle certaines âmes se laissaient ramener aux superstitions [qu'elles venaient de détester; c'étaient les hésitations et les défaillances des magistrats ; c'étaient aussi les excès et les folies des niveleurs qui voulaient faire de la réforme une œuvre de destruction sociale; c'était enfin et surtout le fantôme de la guerre civile, appelant à lui l'intervention étrangère, fantôme lugubre sans cesse debout, et précipitant les uns contre les autres ces vaillants montagnards, ces héroïques citadins qui, pour être divisés sur les questions religieuses, n'en étaient pas moins des frères étroitement unis par l'amour de la commune patrie !
Ces redoutables prévisions n'étaient que trop fondées , et l'angoisse de ces cœurs aussi patriotes qu'évangéliques en était le sombre et véridique pressentiment. Zwingli ne pouvait condamner Rome sans condamner en même temps le système des capitulations et des pensions qu'elle avait introduit en Suisse. Depuis longtemps déjà les citoyens les plus éclairés et les plus généreux
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rayaient dénoncé comme une humiliation et un danger pour les mœurs publiques. La diète, saisie du débat, ne rayait pas résolu. Elle redoutait l'opposition des cantons forestiers, justement fiers d'ayoir été le berceau de la liberté helvétique, et la résistance de Lucerne dont la puissance était d'un grand poids. Le service militaire rendu à l'étranger plaisait particulièrement à ces âpres populations dont il flattait les instincts belliqueux, et l'argent qu'il procurait à leur pays les trompait sur les pertes réelles que la dépense d'hommes et la corruption née de la licence des camps leur occasionnaient. L'appât des pensions assurées aux États et aux chefs de troupes était encore plus direct. On comprend dès lors les embarras de la diète. Zwingli ne pouvait pas les éprouver. Au nom du Christ, il stigmatisa ce commerce du sangetcréa ainsi àla réformation d'implacables hostilités. Vainement avait-il fait proclamer la liberté religieuse et ne cessait-il de répéter que la force de l'Évangile était dans la persuasion et la tolérance; vainement aussi s'était-il associé, au moins par son silence, à la rigoureuse répression des anabaptistes, frappés du reste comme malfaiteurs, et non comme hérétiques. Rome avait juré de l'anéantir et avec lui la doctrine nouvelle. Encouragée par la France et l'Autriche, elle parvint sans peine à soulever les passions des petits cantons, et un choc devint inévitable. Zwingli l'attendit sans faiblir, et Zurich, électrisé par ses vaillantes paroles, se leva en armes pour la défense de sa foi. Malheureusement l'esprit de décision de ses magistrats et l'habileté stratégique de ses capitaines ne furent point au niveau de leur courage. Ils avaient tout fait pour conjurer une lutte fratricide. L'action devenue inévitable, ils hésitèrent et leurs fautes entraînèrent la sanglante défaite de Gappel dans
XXVm HISTOIRE DU PEUPLE SUISSE
laquelle, après des prodiges de valeur, les troupes de Zuricli furent forcées d'abandonner le champ de bataille. Par une fortune digne de sa grande âme, Tapôtre de la réformation y resta et y mourut. Constamment au plus fort du danger, exhortant son troupeau, pansant les blessés, bénissant les mourants, combattant avec tous, il demeura jusqu'à la fin le modèle des pasteui's et des héros. Son cœur se déchirait à la vue du carnage; il le raffermissait par la prière, et lorsqu'à son tour épuisé, couvert de sang, atteint plusieurs fois mortellement, témoin navré du désastre de ses frères, il ne put plus se tenir debout, il se fit coucher sous un poirier et, les yeux fixés au ciel, il invoqua une dernière fois le Très- Haut pour le salut de son peuple et le triomphe définitif de la vérité. Les soldats victorieux qui poursuivaient les fuyards, rinsultaient et lui présentaient des images en le pressant de les adorer. Il leur répondait avec douceur et leur souhaitait la lumière de l'Évangile. Enfin, un homme d'armes parut, enivré par la bataille et, le reconnaissant, lui plongea son épée dans la gorge. C'était un bon catholique, un pensionnaire du Vatican, le capitaine Fockinger, d'Unterwald (1).
Ainsi devait finir un grand homme, frappé par la foudre qu'il avait intrépidement bravée, victime de la
(1) Le champ de bataille de Cappel a peu changé depuis le 11 octobre 1531. Nous y avons reconnu, en le visitant cette année presque tous le& accidents de terrain minutieusement décrits dans la belle histoire de la Ré formation au seizième siècle de M. Merlk d'Aubigné, et nous avons pu suivre avec son dramatique récit les émouvantes péripéties de cette sanglante journée. Le poirier funèbre existe encore au bord de la route qui part de Zug pour franchir l'Albis. En 1837, le gouvernement de Zurich a fait enclore d*une haie vive le terrain sur lequel Tarbre est planté; un bloc de granit brut, coupé en une tranche de trois mètres de hauteur sur moins d*un mètre de largeur, s'élève au lieu même où Tillustre victixâe rendit le dernier soupir; chacune de ses dtux faces porte
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guerre qu'il avait toujours détestée (1), ayant tout donné à sa patrie et à sa religion, et versant pour elles jusqu'à la dernière goutte de son généreux sang, lâchement exécuté par un stipendié de Rome, ils est la digne personnification du sacrifice à la science, à la foi, à la liberté ;
une inscription, Tune en latin, I*autre en allemand. Voici la reproduction textuelle de la première et la traduction de la seconde :