‹ Histoire du peuple suisseChapitre 3 sur 125 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Ce monument simple et Thommage qu*il consacre sont dignes de la mémoire du réformateur; ils rappellent sa grande âme, sans mêler à son souvenir la moindre allusion à Todieux fanatisme de ses ennemis qui condamnèrent son cadavre comme hérétique et le livrèrent aux flammes après Tavoir dépecé. Il faut féliciter les magistrats de Zurich d'avoir écarté Timage de ces hideux excès, elle n'aurait pas diminué la gloire du martyr, mais elle pouvait perpétuer des haines qu*il est sage d'amortir par le silence et l'oubli.

(1) Il ne cessait de répéter dans sa chaire : « Les chrétiens doif vent combattre, non avec le glaive et Tarquebuse, mais avec les « souffrances et la croix. »

il eut la gloire de le couronner par le martyre. La Suisse peut placer sa mémoire à côté de celle de son Guillaume Tell : si elle doit à celui-ci son indépendance politique, elle doit à Zwingll son indépendance religieuse.

Sa mort tragique ne pouvait, en efilet, que déterminer le succès de sa cause en y mettant le sceau d'un héroïsme destiné à enflammer toutes les imaginations. Loin de se laisser abattre, Zurich leva une nouvelle armée, reprit Toffensive et contraignit les catholiques à conclure une paix qui, tout en imposant aux vaincus des déclarations humiliantes, réservait les droits de chacune des communions. Berne, Neufchâtel et Bâle avaient adopté la réformation. Plus tard, Genève et Lausanne suivirent leur exemple. De nombreux réfugiés français, au premier rang desquels il faut nommer le pieux et bouillant Guillaume Farel, travaillèrent à cette œuvre avec une infatigable intrépidité. Le génie de Calvin lui donna le solide fondement d'une forte constitution, devenue la charte du protestantisme européen. Ainsi, la Suisse romande et une grande partie de la Suisse allemande secouèrent le joug de Rome. Les cantons qui refusèrent de s'associer à cette émancipation, obéirent à des impulsions de nature très-diverse. Ils se laissèrent dominer par les glorieux souvenirs de leurs ancêtres et craignirent d'affaiblir leurs traditions en les soumettant au contrôle de Tétude. Us cédèrent aussi à Tinfluence des grands Etats qui continuèrent pendant plus de deux siècles encore à payer chèrement le service des mercenaires qu'ils y soudoyaient. Mais, malgré les dissensions trop fréquentes qu'amena la divergence des croyances et

INTRODUCTION XXXI

du culte, le priacipe de la confédération, vivifié par Télément républicain et démocratique» demeura au-dessus de toutes les querelles et finit par les apaiser. Je ne veux pas, môme par une courte analyse, résumer ici son développement et rappeler les difficultés qu'il eut à vaincre. Les xviie et xvin» siècles furent pour la Suisse une époque de reconstitution intérieure dans laquelle l'Europe intervint plus par ses intrigues que par ses armes. Cependant, les longues guerres qui en modifièrent si profondément Tassiette, eurent toujours leur contre-coup au dehors, et la confédération eut souvent besoin de toute sa prudence pour échapper aux exigences de ses trop puissants voisins. Elle ouvrit avec joie ses portes aux généreux proscrits, fuyant devant Timpitoyable persécution que le fanatisme religieux avait décrétée par la bouche souveraine du catholique Louis XIV. Elle recruta ainsi des savants» des artistes, des philosophes, des industriels qui la payèrent laidement de son hospitalité en ajoutant leur contingent de lumières, d'activité et de vertus aux forces vives de la nation. Un peu plus tard, nos penseurs, nos écrivains, nos politiques pénétrèrent chez elle, sans pourtant quitter la France dont leur génie préparait la transfiguration. Aiors, les deux peuples tendent réellement à s'unir par réchange et la fusion des idées et des sentiments. L'auteur du Contrat social appartenait à Tun et à l'autre. Le mouvement irrésistible d'où sortait notre liers ébranlait les vieilles aristocraties helvétiques. Et tout annonçait la révision d'un état de choses devenu incompatible avec les légitimes revendications des citoyens affranchis de leurs antiques entraves. Le despotisme et l'esprit de conquête de Napoléon I«' faillirent arrêter cette salutaire rénovation. Elle ne put efficacement se produire que lorsque la liberté française, garantie par de

sages et fermes institutions, fit comprendre à nos voisins qu'ils n'avaient plus à redouter ni notre ambition, ni notre réaction.

C'est ainsi que, jusqu'à nos jours, la suite et Tenchaînement des faits prouvent le lien d'intime solidarité qui rapproche les destinées de la France et celles de la Suisse. L'avenir, j'en ai la conviction, complétera la démonstration en établissant, sous l'égide de la philosophie, seule souveraine, l'union de plus en plus étroite des intérêts et le respect de plus en plus scrupuleux des droits. Le suffrage universel, devenant la source unique du pouvoir, et substitué aux révoltes violentes, plus tard au fléau barbare et honteux de la guerre, la liberté absolue d'examen remplaçant la tyrannie odieuse des dogmes officiellement imposés, me paraissent les deux formules des procédés pratiques de cette transformation. Je les trouve acceptées chez les deux peuples et j'y vois pour eux une raison de plus de s'appuyer l'un sur l'autre et d^apprendre par une connaissance mutuelle de leur passé à bannir toute injuste défiance et à s'unir plus sincèrement. Cette pensée m'a inspiré le désir de publier en France une bonne histoire élémentaire de la Suisse. Mais comme les plus estimées sont écrites en langue allemande, dont mon ignorance me dérobe les trésors, ma bien chère femme qui, en sa qualité d'Alsacienne a le double bonheur d'être deux fois Française et de* parler l'idiome de Gœthe et de Kant, et qui d'ailleurs est associée à tous mes sentiments, a bien voulu consacrer ses veilles à l'exécution de notre commun projet. Nous

INTRODUCTION XXXII

devions chercher Touvrage le mieux fait et le plus populaire, en même temps le plus substantiel; nous en avons demandé Tindication à M. Téditeur Schulthess, de Zurich, que je suis heureux de remercier, en passant, de sa parfaite obligeance. C'est sur son conseil que la traduction de ÏHistoire de la Suisse de M. le docteur Dœnd- Uker a été faite, c'est avec la caution de son expérience et de son savoir que nous prenons la liberté de Toffrir au public.

Du reste, le lecteur appréciera facilement par luimême sou incontestable mérite. L'auteur n'est pas seulement Tun des savants les plus distingués de la Suisse, il a consacré sa vie à Tétude des annales de son pays et, en les écrivant, il a obéi à deux inspirations également élevées : la passion de la vérité et l'amour de la patrie. Il le dit lui-même avec une noble simplicité, dans une préface, qui peut être citée comme un modèle de concision et de logique. Il s'est proposé pour but de suivre et de préciser, dans leurs vicissitudes si diverses et à travers les âges successifs où ils se déroulent, les événements qui ont fait l'unité du peuple suisse, tout en consacrant l'indépendance et l'originalité de chacun des groupes qui le composent. On ne peut définir plus nettement la physionomie particulière d'une nation, ni tracer d'une main plus judicieuse le cadre de son histoire. Mais l'auteur ne se contente pas de rédiger le programme, il le remplit avec une consciencieuse fidélité. Conformément à la méthode des historiens modernes, il éclaire les faits par le tableau des mœurs, des croyances, des arts, du commerce et de l'agriculture. Il s'efforce de faire revivre avec leurs caractères, leurs préjugés, leurs faiblesses et leurs qualités morales, les personnages qu'il met en scène. Sobre, nerveux et rapide

son récit toujours simple et lucide reproduit avec une précieuse exactitude renchalnement des époquee et les causes des incidents principaux qui les signalent plus spécialement à Tobservation et à la critique. Un tableau chronologique, bien conçu, facilite l'étude et permet au lecteur de revenir sur ses pas ou d'aller en avant sans effort ni perte de temps. Ces conditions nous ont paru les meilleures pour un livre d'enseignement. J'ose espérer qu'elles profiteront à la traduction aussi bien qu'elles l'ont fait au texte original.

Je la présente donc avec confiance à mes compatriotes, et je souhaite vivement qu'elle puisse obtenir l'honneur d'un accueil favorable dans nos établissements d'éducation. Mais ce n'est pas seulement à eux que nous l'adressons. Nous avons également songé à nos Français de la Suisse romande parmi lesquels il s'en peut rencontrer d'aussi déshérités que le modeste auteur de cette introduction et, comme lui, aveugles-nés devant la lueur qui jaillit d'un livre écrit en langue allemande. Il leur sera peut-être utile qu'une Française ait travaillé pour eux. Et nous ne leur demandons, en échange du plaisir que lui a causé cette peine prise un peu à leur intention, qu'un sentiment sympathique en faveur de notre République qui ne menacera jamais leur indépendance.

Nous croyons d'ailleurs compléter ainsi l'œuvre libérale de M. le docteur Dcendllker. L'enseignement qu'il a donné à la Suisse va pouvoir se répandre en France. Et, quant à moi, je considère comme une rare bonne fortune l'honneur d'y attacher indirectement mon nom en l'unissant à celui de ma compagne bien-almée. Je ne tais par là que lui rendre une partie de ce que je lui dois, car, en stricte justice, son nom devrait être à côté du mien pour tous les travaux auxquels, depuis quatre

INTRODUCTION XXXV

années, elle s'est fidèlement associée, et pour lesquels j*ai trouvé dans son esprit et son cœur le guide le plus sûr.

Seelisberg, au-dessus duGrtitli, canton dTri,

Le 16 septembre 1878.

Jules Favrr.

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