LES PREMIÈRES LIGUES
de Kibourg; ainsi se liguèrent Fribourgot Morat, Berne et Lucerne. Les Schwitzois, imitant les villes, s'unirent par des traités aux habitants d'Uri et d'Unterwald, et même à Lucerne et Zurich en 1245. Ce fut la première alliance entre les villes et les campagnes, et le prélude de la Confédération. Les cantons forestiers prirent courageusement les- armes, et le comte de Habsboui^ se voyant obligé d'établir un poste militaire, fit bâtir le château de Neu -Habsbourg , sur le lac. Mais les baillis institués par le comte et les orgueilleux vassaux de sa maison furent chassés et leurs châteaux forts détruits. En vain Rodolphe II de Habsbourg implora le secours du pape Innocent II, qui menaçait Schwitz, Sarnen et Lucerne de ban et d'interdit en 1247; la guerre des quatre cantons dura encore plusieurs années et ne se termina qu'au grand interrègne qui apaisa la [haine des partis. En revanche, pendant ce long interrègne, le droit du plus fort dominait dans toutes les contrées qui étaient infestées par des brigands sans frein.. La noblesse fit de nouveau valoir ses prétentions sur les villes. Dans la Suisse occidentale, Hartmann de Eibourg voulut étendre ses Etats et s'emparer de ceux de Tempire ; mais Berne, Morat et Hasle trouvèrent un puissant défenseur dans son compétiteur, le vaillant comte de Savoie, Pierre II, qui, par des héritages, des marchés et des conquêtes, avait acquis successivement tous les comtés du pays de Vaud. Zurich eut à soufiFrir des barons de Regensberg (1) qui possédaient une ligne de forteresses autour du lac ; «elle fit alliance avec Rodolphe III de Habsboui^ et détruisit les châteaux de ses ennemis. Les villes protégées par l'empire devinrent alors presque entièrement libres,
(1) Les comtes de Regensberg prétendaient au comté de Kibourg dont Rodolphe avait hérité en 1264.
parce que Tempire n avait pas un chef universellement reconnu. Les châteaux impériaux de Lindenhof, à Zurich, et de Nidegg, à Berne, furent livrés à la destruction (1). D'autres villes combattirent pour leur indépendance ; Winterthur rasa la citadelle des comtes de Kibourg, Lucerne le château de Tannenherg appartenant à un suzerain ecclésiastique ; et Zug livra bataille à la noblesse. Dans les cantons forestiers, la liberté fit aussi des progrès; les habitants de Steinen achetèrent leur indépendance des comtes de Habsbourg (1269), et Schwitz marcha sur les traces d'Uri. Dans ces temps troublés, les lettres trouvaient encore de fidèles interprètes. La poésie chevaleresque florîssait en Suisse; les châteaux des guerriers de Thui^ovie, d'Argovie et de Zurich (depuis Klingenberg, Toggenbourg, Wart, Regensberg, Sax, Montfort) et même les murs de Zurich (Jean Hadlaub) résonnaient des doux chants des troubadours qu'un chevalier de Zurich a recueillis. A Zurich, un célèbre poète et musicien, Conrad de Mure, dirigeait l'école de chant (1260).
§ 17. Puissance menaçante de Rodolphe de Habsbourg, ET LIQUE PERPÉTUELLE DES CANTONS FORESTIERS.
— Au moment où la puissance de la maison de Habsbourg menaçait de s'écrouler, parut à sa tète un homme qui consacra toute sa vie à son affermissement : ce fut Rodolphe H de Habsbourg (de la branche aînée). Par son habileté à tirer profit de diverses occasions, par les encouragements qu'il donna à quelques communes [comme Zurich, Bâle et Winterthur) et aussi par la force brutale de la conquête, il acquit au-delà du Rhin un pouvoir presque égal à celui des Zœhringen. Après l'extinction de la branche masculine des Kibourg, il étendit à toutes leurs possessions les droits qu'il tenait de sa mère, sur une
(1) G. de Wyss.
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seule partie de leur territoire et, sans égard pour les propriétés de la maison de Savoie, il fit la guerre à Pierre II et, par la paix de Morat, en 1207, il acquit la souveraineté de Eibourg. Il se tourna ensuite contre Tévèque de Bâle, à Toccasion de terres contestées en Alsace, et, en 1273, il ajouta à ses domaines les biens de la branche cadette des Habsboui^-Laufenbourg. Dans la même année il fut élu empereur d'Allemagne. Mais son ambition n'était pas encore satisfaite ; il se servit de la dignité royale pour affermir et étendre la puissance de sa maison, s'efforçant de marcher sur les traces des Zsehringen et de rétablir le royaume de Bourgogne. Il passa TAar avec une formidable armée et assiégea Berne qui, de concert avec la Savoie et les seigneurs bourguignons, s'opposait à ses projets.
Les Bernois résistèrent vigoureusement et ne cédèrent que lorsque rindiscipline d'une légion eut amené une sanglante défaite à Schooshalde, en 1289. Par des maiv chés et des intrigues, Rodolphe (1) conquit peu à peu Fribourg, Neufchàtel, Lenzbourg, Einsiedeln, Pfseffers, SsBckingen, Glaris, Urseren, ainsi que le comté de Laax en Rhétie ; le couvent de Saint-Gall, dont il convoitait les riches possessions, fut aussi menacé. Par ces acquisitions, il se fit des ennemis dans beaucoup de villes qu'il accabla d'impôts. Il reconnut la liberté d'Uri ■; mais sa double qualité de roi et de prétendant au comté remplissait ce canton de crainte. La situation de Schwitz fut des plus cruelles ; l'empereur ne reconnut pas leur lettre de franchise de 1240, il revendiqua au contraire rigoureusement les droits de sa maison, et il établit juges sur
(1) Les recherches historiques ont démontré que Rodolphe n*étiit pas le prince bienveillant, humain, a£fable que nous représentent les traditions populaires, mais un ambitieux qui, dans sa soif de conquêtes, n*avait égard qu*à son propre intérêt.
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les vallées des vassaux de Habsbourg. Il acheta Luceme. Toute la Suisse semblait être destinée à devenir la proie du despote, car il s'en fallait de peu que tout le pays entre les Alpes, le Rhin et le Jura ne fût une principauté des Habsbou]^. Mais Rodolphe mourut subitement le 15 juillet 1291, et Tonpeutse ûgurer la joie des villes, des communes et des seigneurs suisses, délivrés de Foppression. Les espérances de liberté renaissaient, et les citoyens qui s'y livraient avec ardeur, se préparaient à entrer vaillamment dans la voie ouverte par leurs pères, sous Frédéric II, lors du grand interrègne. Il se forma contre les Habsbourg des ligues, dans la Suisse orientale, à rinstigation de Févèque de Constance, et dans la Suisse occidentale, à l'instigation de la maison de Savoie ; et quinze jours après la mort de Rodolphe, le !•' août 1291, les trois cantons d'Uri, de Schwitz et de Nidwalden renouvelèrent à Brunnen leur ancienne alliance par laquelle ils se jurèrent assistance dans le danger. Ils voulaient rétablir les institutions qui subsistaient avant Rodolphe, ne reconnaître pour juges des vallées que des citoyens, et punir en commun les perturbateurs de la paix ; en outre chaque individu s'engageait à servir fidèlement ses chefs (1). Cette première alliance perpétuelle est devenue la base de la Confédération. Ce n'était pas im acte révolutionnaire, car il n'était pas dirigé contre l'empereur et l'empire : comme d'autres ligues contemporaines, il n'avait d'autre but que d'assurer aux alliés, par des efforts communs, la protection que la puissance impériale ne pouvait leur donner. Ce n'étaient pas, comme en Italie et en Allemagne, des villes opulentes qui se liguaient, mais de simples campagnards qui compre-
(1) Schiller a représenté fidèlement cette scène dans Guillaume Tell (acte II, scène ii).