‹ Histoire du peuple suisseChapitre 60 sur 125 · GUERRE DES PAYSANS · texte numérisé non relu

GUERRE DES PAYSANS

elles avaient joui dès le commencement de grandes libertés, qui leur avaient été garanties par les confédérés, au moment de leur annexion ; il en était de même des possessions acquises par les villes. Ainsi Borne avait été forcée d'assurer au pays de Vaud, beaucoup de droits et de franchises ; de môme que Lucerne à Entlebucb, Sursee, Sempach, etc., etc. Quand ces droits. tombaient en désuétude ou qu'ils étaient méconnus, les campagnards en faisaient renouveler la déclaration à Zurich par les lettres de Waldraann (1489), et les lettres de Gappel (1531); à Berne, par celles de Cappel aussi. Instruits par la résistance et la vigilance du peuple, les gouvernements s'engagèrent dans une autre voie et cherchèrent à se concilier leurs sujets. Au commencement du xvie siècle, c'était la règle, à Zurich et à Berne, de demander l'avis du peuple et de le consulter dans les actes politiques importants (déclaration de guerre, conclusion de la paix, alliances, impôts, etc., etc.). Mais dans le cours du xvi® siècle s'accrédita l'idée du droit divin apanage et privilège des autorités qui tenaient l'épée à la place de Dieu, pour protéger et punir, et à qui l'obéissance était due par tous et toujours. L'exemple des monarques de cette époque fut contagieux ; saisis d'une espèce de vertige, ils déployaient avec éclat les pompes de leur souveraineté et se disaient les maîtres de leurs sujets comme représentants de Dieu sur la terre. Ils trouvèrent des imitateurs parmi les chefs républicains qui voulurent se mettre au-dessus du peuple , comme les rois travaillaient sans cesse à ruiner l'influence des états et des parlements (1). Cette tendance se manifesta surtout depuis la formation d'une (fiasse dirigeante dans

(1) Voir VHistoire générale, p. 279 et Î81 .

182 ÉPOQUE DB l'aristocratie {1600-1712)

les villes. Berne s'adressa pour la dernière fois aux campagnes en 1589, Zurich en 1620 et en 1640; à Zurich même quelques-uns pensaient (1614) qu'il était contraire aux prérogatives de la cité, de rendre compte à des populations conquises à prix d'argent. On employa toutes sortes de moyens pour enlever au peuple les droits et les libertés octroyées précédemment, ou à les faire tomber dans l'oubli; insensiblement, Zurich révoqua les lettres de Waldmann et de Gappel, et Berne laissa périr celles de Cappel et les franchises du pays de Vaud ; elle Interdit aussi toutes les réunions et conférences sans l'autorisation du gouvernement. Pendant que les gouvernants anéantissaient ainsi les privilèges des campagnes , ils cherchaient aussi à changer les habitudes et à confisquer les droits divers des habitants de toutes les parties du pays pour imposer à tous une égale dépendance. De plus, les villes s'efforçaient d'assurer leurs avantages pécuniaires par de nouvelles prétentions. Ce que Waldmann avait tenté fut complètement exécuté ; les villes s'approprièrent de nombreux monopoles (le sel et la poudre, l'exercice des industries) et gênaient, le commerce et le trafic, et notamment celui des bestiaux, des vins, par des octrois et des perceptions jusque-là inconnus ^l). Ces impôts exaspéraient les esprits encore plus que les ordonnances arbitraires. Déjà, à la fin du xv« siècle, on avait essayé d'en établir ; mais les sujets n'y étaient pas habitués et les considéraient comme une innovation illégale. Les paysans suisses se vantaient d'être, à bien des égards, plus heureux que ceux des autres pays ; depuis la réformation, il n'y avait presque plus de seiTage; beaucoup de propriétaires fonciers

(1) Dans leur irritation, les paysans appelaient Timpôt sur les bestiaux « Krottengeld ».

GUBRRB DBS PAYSANS 183

jouissaient d'un grand bien-être. Justement fiers de leur glorieux passé et de leur liberté républicaine, ils surveillaient attentivement les desseins des gouvernants et se plaignaient aussitôt qu'ils découvraient leurs empiétements, surtout quand il s'agissait de taxes nouvelles ; en 1570, les paysans lucernois marchèrent sur la ville pour s'opposer à une telle innovation; et en 1594, Bâle eut beaucoup de peine à réprimer une révolte de ses paysans; en 1599, ceux du lac de Zurich et du bailliage de Griining se soulevèrent à Toccasion d'une contribution de guerre. Ils n'admettaient pas les excuses des villes qui alléguaient les charges et dépenses extraordinaires que la guerre de Trente ans avait fait peser sur elles. En 1641, Berne ayant prélevé un impôt sur le revenu sans avoir consulté le pays, u:^.e insurrection éclata dans les environs de Thun et la vallée d'Emma, et, sans la médiation des cantons réformés, la guerre civile aurait pu se propager. Quelques années après, Kibourg, Wœdensweil et Knonau refusèrent de payer un impôt prélevé par Zurich ; s'appuyant sur les lettres de Waldmann et de Gappel , ils demandèrent le maintien de leurs franchises, à l'égal des citoyens des villes, et lorsqu'on les leur eut refusées, ils prirent les armes. Mais Zurich sut gagner le comté de Kibourg par des négociations, occupa militairement Waedenswil en 1646 et déclara aux habitants, qu'ils auraient tous mérité d'être exterminés sans grâce ni pitié. Sept chefs furent décapités, d'autres condamnés à des pénitences; on ies contraignit « à la grande douleur de beaucoup d'honnêtes patriotes » , comme nous le rapporte le bourgmestre Waser, de Zurich, à demander humblement larévocation des lettres de franchise. Ainsi, les paysans étaient vaincus dans leurs soulèvements isolés ; c'est pourquoi ils

184 ÉPOQUE DE l'aristocratie (1600-1712)

cherchaient roccasion de s'organiser en commun. Dans presque tous les pays de l'Europe, les classes inférieures étaient en fermentation ; partout elles s'efl'orçaient de secouer le joug de la tyrannie. En Angleterre, le peuple et le parlement s'insurgèrent avec succès contre la royauté (révolution anglaise); en France, le peuple et la noblesse s'unissaient contre le despotisme ministériel (la Fronde) ; en Catalogne et à Naples, le peuple se soulevait contre les impôts et l'absolutisme. Les libres paysans suisses ne pouvaient-ils pas espérer le succès d'une action commune? L'occasion s'en présenta à la fin de la guerre de Trente ans.

§ 49. Lutte et défaite des paysans. — Pendant la guerre de Trente ans, de nombreux réfugiés vinrent avec leurs richesses s'établir en -Suisse, demeurée presque entière en dehors du conflit. Ils firent naturellement renchérir les maisons, les terres et les denrées. Ce fut une ère de prospérité pour les paysans, qui virent leurs revenus plus que doublés. Les mercenaires aussi réalbsaient de grands bénéfices dans le service étranger. Mais, au retour de la paix, les émigrés rentrèrent dans leur patrie. Les prix des vivres et des terres baissaient chaque jannée et même chaque mois; le blé fut vendu à 11 batz, après en avoir valu 40; il n'y eut plus d'occasion de servir à l'étranger. La disette d'argent se fit partout sentir et, avec elle, le mécontentement. Les nouveaux règlements sur les mercenaires accrurent les embarras des paysans. La valeur de l'or et de l'argent s'était élevée à ce point, que le thaler valut bO batz au lieu de 40, tandis que celle des petites monnaies s'était abaissée. Les gouvernements de Berne, Fribourg et Soleure eurent l'idée de réduire les batz, pour qu'il y en eût réellement 30 par thaler. A la fin de la guerre, le thaler étant re-

Page 1