LUTTB ET DÉFAITE DES PAYSANS
tombé à sa valeur ordinaire, et la valeur des petites monnaies ayant augmenté, les gouvernements se hâtèrent d'abaisser la valeur nominale de leurs petites pièces nouvelles, de sorte que le batz de Berne n'en valait plus qu'un demi, et celui de Soleure 3/4. Ce fut pour les paysans une perte sensible, car on ne leur avait pas laissé assez de temps pour l'échange. Les habitants d'Entlebuch agirent les premiers. Plusieurs fois déjà, ils avaient été en contestation avec leurs maîtres de Lu-* cerne ; ceux-ci s'étaient permis d'empiéter sur leurs franchises et leurs droits. Ils envoyèrent des délégués au gouvernement et demandèrent à être délivrés des récentes entraves mises à leur industrie et à leur com-^ merce. Mais ils furent peu écoutés. Un membre de la commission du conseil leur parla avec colère, leur disant qu'ils étaient des esprits inquiets, obstinés, qu'il fallait faire rentrer dans Tordre par la rigueur ; qu'ils ne seraient tranquilles que si l'on envoyait contre eux 400 à 500 soldats. Dans une seconde négociation, dans laquelle les habitants d'Entlebuch demandaient aussi l'abolition des poursuites pour dettes et la remise des intérêts, le magistrat leur opposa les droits du pouvoir institué par Dieu. Mais un courageux paysan s'écria: « Oui, vous êtes de Dieu quand vous êtes justes ; mais vous êtes du diable, quand vous êtes injustes. » Les négociations demeurant sans résultats, les gens d'Entlebuch commencèrent à s'armer de gourdins. En même temps, ils recherchèrent l'alliance des autres bailliages et les gagnèrent pour la plupart ; le 26 février 1653, les habitants de dix bailliages s'assemblèrent à Wolhusen.et se jurèrent mutuellement assistance. A cette réunion assistaient quelques paysans bernois, par lesquels la révolte fut portée sur le territoire de Berne et surtout dans leur
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voisinage, à Emmenthal où le jeune Nicolag Lenenberger excita les paysans à la résistance. Le 14 mars, les paysans de Berne et de Lucerne s'assemblèrent à' Lang* nau, exposèrent leurs griefs et encouragèrent TArgovie bernoise à se joindre à eux, sur quoi les paysans d'Argovie, de Soleure et de Bâle se soulevèrent aussi. C'est alors qu'on se servit pour la première fois des désignations qui étaient à la mode au xviii" siècle « les Doux » (partisans du gouvernement) et « les Durs » (adversaires du gouvernement). Mais ces premières insurrections furent bientôt réprimées. Lucerne, comme Zurich en 1489, demanda l'intervention des confédérés et, voyant les paysans marcher sur la ville, réunit les troupes des pays restés fidèles. Les paysans insurgés, trop faibles contre la ville fortifiée, dm*ent consentir à une suspension d'armes (18 mars), dans laquelle la ligue de Wolhusen fut déclarée nulle. Ils s'apaisèrent après avoir empêché l'occupation d'Aarau, par les troupes confédérées; les gouvernements de Bâle, Berne et Soleure se réconcilièrent avec les révoltés et diminuèrent les impôts ; mais la diète les excita de nouveau très-imprudemment, en appelant leurs griefs « des prétextes sans fondement, imaginés par des gens criblés de dettes », et en décidant qu'elle assisterait toutes les autorités officielles contre les campagnes, sans examiner si les paysans avaient tort ou raison de se soulever. Les gouvernements abusèrent ainsi de la convention de Stanz, par laquelle tous les États confédérés se devaient un mutuel secours contre leurs sujets rebelles, regardant cette convention comme une ligue des gouvernants contre les gouvernés. Cette conduite de la diète attisa le feu qui couvait sous les cendres. Presque partout les paysans, en réfléchissant plus mûrement, regrettaient
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de s'être laissé si facilement apaiser ; dans Eatlebucb, Chrétien Schibi, d'Escholzmatt, vieux soldat d'une force redoutable, encouragea les mécontents ; les gens d'Ëm-* menthal s'agitèrent de nouveau sous Lenenberger, ainsi que les paysans de Soleure et de Bâle. Ils conçurent le dessein de former une grande ligue du peuple, en opposition avec celle des seigneurs. Et le 23 avril 1653, les délégués des paysans de Lucerne, Berne, Soleure et Bâle s'assemblèrent à Summiswald et rédigèrent un contrat d'alliance, par lequel ils jurèrent de se défendre au prix de leurs biens et de leur sang, d'agir en commun et de contraindre le pouvoir d'abolir les nouveaux impôts. Nicolas Lenenberger fut élu arbitre malgré lui. Une autre assemblée populaire de ^,000 paysans à Hatwil (30 avril) confirma ce qui avait été décidé précédemment. Ce fut un grand mouvement, le premier mouvement populaire depuis les guerres d'indépendance. Dominés par le sentiment de la justice de leur cause et par l'indignation contre l'iniquité du nouveau système de gouvernement, les paysans s'élevèrent au-dessus des divergences religieuses, qui depuis plus de cent ans divisaient la confédération : catholiques et réformés se sentaient membres d'un même corps, comme autrefois les confédérés s'unirent contre Habsbourg ; le souvenir du serment du Riitli se réveillait dans leur cœur; trois hommes d'Entlebuch se présentaient comme les « trois Tell », à l'assemblée officielle de Schûpfheim. Enflammés par le patriotisme, tous remontaient à la légende de Guillaume Tell, comme à celle du paradis perdu. Les réclamations des paysans n'étaient pas exagérées ; quelques voix, il est vrai, demandaient une transformation générale, un changement de constitution ; mais la plupart ne désiraient que l'abolition des nouveaux impôts, le rétablis-
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sèment des anciens droits et des relations plus amicales entre le gouvernement et le peuple. Cependant, ils ne devaient pas même obtenir ce minimum. A la fin d'avril et au commencement de mai, la diète décida que Tinsurrection serait domptée par la force des armes, et tous les cantons appelèrent leurs contingents. Les paysans avaient gagné à leur cause les libres bailliages, et ils déployaient de tous côtés la plus grande activité ; ils s'assemblaient par troupes pour garder les routes et les passages. Leur chef Lenenbei^er, qui jouissait près d'eux d'une considération sans bornes, exerçait un pouvoir dictatorial, auquel on se soumettait volontiers. On voulait prendre Berne d'assaut ; mais Lenenberger retarda l'attaque par d'inexplicables temporisations, et pourtant Berne n'avait pas même fermé ses portes et se trouvait presque sans défense. Lenenberger entra en pourparler et conclut à Murifeld un traité de paix (1), par lequel les paysans étaient amnistiés à condition de payer 50,000 fr. et de renoncer à l'alliance d'Hutwil. Les paysans se résignèrent à lever le siège de Berne, sur l'ordre de Lenenberger [29 mai) ; mais ils ne consentirent pas à dissoudre la ligue qui, selon eux, ne contenait « rien d'injuste ». En acceptant une convention qui ne satisfaisait pas aux réclamations des siens, Lenenberger avait porté un coup mortel à sa propre autorité, et désormais il ne pouvait plus empêcher les violences de ses gens et leurs expéditions dans les cantons de Lucerne et d'Argovie. Mais Berne, d'avance résolue à ne pas respecter la paix, assembla de nouveaux renforts du pays de Vaud et du canton de Fribourg. Cependant l'armée de Zurich et des cantons de l'Est, n'ayant pas connaissance du traité de
(1) Les motifs de la conduite de Lenenberger sont restés inexplicables.
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Murifeld , s'avança vers MelUngen, sous la conduite du général Ck)nrad Werdmûller, gui avait occupé Waedenswil en 1646. Aussitôt les paysans bernois prirent les armes, et, conduits par Lenenberger, ils allèrent porter secours à Tarmée des insurgés commandée par Schibi en Argovie. Mais les troupes de Werdmûller, quoique inférieures en nombre, étaient mieux armées et mieux exercées ; et leur général connaissait, par un Zurichois, le plan de campagne des paysans. Ce fut dans ces conditions que se livra la bataille de Wohlenswil (3 juin), qui se termina par la défaite complète des paysans. Deux jours après, le général Zweier, d'Uri, fit essuyer ime défaite non moins décisive aux paysans lucernois près du pont de Gislikon; enfin, le 8 juin, le général bernois d'Erlach battit à Herzogenbucbsée le corps que Lenenberger avait reformé pour un nouveau combat. Les gouvernements victorieux établirent un tribunal criminel inflexible. Lenenberger et Schibi furent torturés et décapités, beaucoup de prisonniers furent mutilés et exécutés. Ainsi la cause des paysans, qui avait eu de si brillants débuts, échoua complètement parles divisions, les fautes et les trahisons, et fut abandonnée pendant un siècle et demi envii'on. Les combats pour la liberté eurent en Suisse le même sort que dans les autres pays du continent ; et, comme en Espagne et en France, l'absolutisme s'enracina plus profondément dans le sol de la Suisse.