AFFERMISSEMENT DU RÉGIME ARISTOCRATIQUE
de déclarer la guerre au nom de tous les cantons réformés (6 janvier 1656), et accusa Scbwitz d'avoir violé le traité de 1531. Aussitôt le général Rodolphe Werdmûller marcha sur Rapperswil avec 8,800 hommes; mais, pendant qu*il assiégeait sans utilité cette petite ville, il livrait à eux-mêmes les Bernois en présence de Tarmée ennemie. Les Bernois, surpris à Vilmergen, furent battus par les Lucernois (23 janvier). Les cantons neutres et les puissances étrangères négocièrent une trêve que les efforts du bourgmestre Wettstein, de Berne, convertirent eu une paix définitive (7 mars). Dans le traité, on eut égard à la position des cantons catholiques victorieux, et, pour des siècles, on sacrifia Tintérèt des confédérés à la souveraineté cantonale et à Tesprit séparatiste. Les droits de chaque canton devaient être respectés; chacun était libre d^agir selon sa volonté, à Tégard de ceux qui ne partageaient pas sa foi. L'indépendance des membres de la confédération suisse fut garantie comme Tavait été celle des membres de Tempire allemand en 1648 (1); aussi, dans la suite, TÉtat suisse présente Timage d'un corps paralysé et d'un organisme impuissant. Gomme les princes d'Allemagne, les divers gouvernements de la Suisse ne songeaient qu'à l'extension de leurs pouvoirs et de leurs droits.
Affermissement du régime aristocratique, — Dans les villes qui n'avaient pas de corps de métiers, l'aristocratie se fortifia dans la seconde moitié du xvii^' siècle. A Berne, Soleure et Fribourg, on supprima le droit de bourgeoisie; à Soleure, on ne voulait pas admettre plus de vingt-cinq familles régnantes. A Berne, les patriciens se disputaient les rangs et les titres; on y distinguait trois classes; les très-noblement puissants, les noblement
(i) Voir VHistoire ginéraU, p. 279
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puissants et les puissants. Ne pas se soumettre à ces formules, c'était se rendre coupable d'offenses. Les plus puissantes familles étaient celles de Steiger, Wattenwyl, Stiirler, Graffenried, etc., etc., qui occupaient le plus d'emplois. Même dans les villes de corps de métiers, certaines familles aspirèrent à s'élever lorsque ces villes eurent supprimé le droit de bourgeoisie. A Zurich, la plus importante de ces villes, les corps de métiers et la municipalité perdirent leur importance primitive. Le grand conseil n'était plus élu par les corps de métiers, mais par un comité tiré de celui-ci et qui était aussi une partie du conseil. A Schaffhouse et à Bâle, le conseil qui se recrutait lui-même dans le cercle d'un petit nombre de familles, possédait tout le pouvoir; et en 1666, les places les plus éminentes du conseil étaient entre les mains de la famille Burckhardt. Po\ir arriver au pouvoir, les familles usaient de toutes sortes d'intrigues et de corruptions, à tel point qu'aux élections, on eut recours au tirage au sort (à Schaffhouse, en 1689; à Berne, en 1720). Il n'était plus question de faire participer aux affaires politiques les populations des campagnes, qui étaient exclues aussi de toutes les fonctions publiques. Tous les baillis, les officiers, les capitaines, les secrétaires, les prêtres ou pasteurs étaient bourgeois d'une ville, et l'habitude du commandement donnait aux bourgeois le sentiment d'un rang plus élevé, comme s'ils étaient d'un autre rang que les campagnards que, cent cinquante ans auparavant, ils regardaient comme leurs égaux en droits et leurs chers alliés. Les charges de l'État, dans les cantons de villes, pesaient seulement sur les malheureuses campagnes; les citadins et les capitalistes n'en payaient pas un denier ; tandis que les biens des bourgeois se transmettaient sans frais, les moindres biens des campa-
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guards étaient soumis à des droits de mutation. Lés régents, les baillis, les' magistrats, les secrétaires, les prébendiers, etc., etc., s'enrichissaient par ladlme, les redevances, les rentes, et n'avaient eux-mêmes rien à payer. Jacques Graviseth, bourgeois de Liebegg, révéla sans ménagements Tesprit de Taristocratie en publiant, en 1658, la description de son voyage à travers la Suisse (Heutéha), c'est-à-dire Helvétie (1), et en critiquant, sous la forme d'un simple récit, les abiis existants. Il fait demander par l'un de ses compagnons de voyage comment la police est faite sur le territoire bernois. On lui raconte alors que la plupart des employés n'observaient pas les lois, laissant chasser presque tout le monde, pourvu qu'on leur fit des présents; que chaque bailli cherchait ses profits, selon le proverbe : « Fais de l'engrais pendant que tu es administrateur du pays )> ; que les administrateurs suisses étaient assez affamés en débutant dans leurs fonctions, et se donnaient du luxe aux dépens des sujets qui étaient forcés de payer. Dans les cantons intérieurs, les voyageurs remarquent la grande quantité de chaînes d'or qui attestent aussi un gouvernement aristocratique. Un guide leur raconte comment les baillis s'engraissaient dans leurs charges. A Berne, les voyageurs s'étonnent de l'air aristocratique qu'ils respirent; les conseillers et les bourgmestres y avaient plus de majesté qu'ailleurs, et les sujets, surtout les Vaudois, se courbaient plus profondément devant eux et leur donnaient des titres plus élevés. D'autres hommes éminents osèrent attaquer publiquement les abus de ce régime, surtout Autistes Werenfels à Bâle, et
(1) Pour échapper à une censure rigoureuse, il publia le livre en gardant l'anonyme, et changea les noms des personnes et des localités.
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Autistes Breittinger à Zurich. Daus diverses localités, le mécontentement éclata par des insurrections (comme à Schaffhouse en 1688, à Bàle en 1691, à Zurich en 1713) mais le succès n'en était que passager^
Courants opposés sous Vinftuenee des guerres de Louis XIV, roi de France. Le service miUiaire. — L'égoïsme, qui était là plaie du gouvernement intérieur, se faisait aussi sentir dans les relations extérieures, où chaque canton agissait selon son caprice : jamais la Suisse ne fut plus ignominieusement vendue! La monarchie française l'exploita pour ses desseins (1)* Malgré les sérieuses et patriotiques remontrances des bourgmestres Wettstein de Bâle et Waser de Zurich, les cantons réformés, même Zurich et Berne, renouvelèrent avec la Cour de Versailles Tancienne alliance qui fut jurée le 24 septembre 1663. La confédération s'engageait à laisser enrôler de 6,000 à 16,000 hommes, moyennant 3,000 francs par au pour chaque canton, la solde des hommes et certains avantages commerciaux. Louis XIV viola le contrat, d'une manière scandaleuse et pourtant les confédérés ne le déchirèrent pas, grâce aux présents et aux promesses trompeuses que fit l'ambassadeur français, Moulier, aux cantons catholiques trop faciles à gagner. Du reste, la confédération prit une attitude neutre dans les grandes guerres de Louis XIV comme dans la guerre de Trente ans. Mais elle ne remplit pas même sa tâche de défendre cette neutralité à main armée, et se borna à quelques mesures transitoires. Dans la première guerre (1666-1668), elle aurait dû protéger la Franche-Comté, qui était comprise dans la neutralité par tous les traités. Lorsque cette province fut en 1668 envahie par une
llj Voir VHistoire des Suisses de Strickler, t. II, p. 129 à 151.
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armée française dans laquelle se trouvaient même des troupes suisses, les cantons décidèrent que les mercenaires seraient rappelés et qu'il n*y aurait plus d'enrôlement pour la France. En même temps les cantons protestants firent la motion, présentée déjà pendant la guerre de Trente ans, pour la défense du pays. Le danger amena Tassentiment des cantons catholiques, et le système commun de défense prit une forme déterminée. On établit un conseil de guerre, composé de délégués de chaque canton, et une caisse de guerre, formée par les contributions des divers cantons; chacun devait fournir un contingent fixe à Tarmée de la confédération, que Ton porta à 40,000 hommes. Si Ton avait toujours exécuté ces conventions, on aurait réalisé un progrès important et préparé Tunité nationale ; mais la France réussit de nouveau à gagner les cantons et à les ébranler dans leurs résolutions. L'ambassadeur Moulier négocia avec chaque canton en particulier, et ainsi échoua la défense d'enrôlement; les cantons catholiques et les cantons réformés envoyèrent de nouveau leurs soldatsà Louis XÏV. Dans toutes ses autres guerres furent engagés des Suisses des deux confessions; dans la guerre du Palalinat (1688-1697), 30,000 Suisses combattirent avec un courage héroïque, digne d'une meilleure cause. Ce fut surtout à leur bravoure que le roi Louis dut ses brillantes victoires (1). Louvois ayant dit au chef des Suisses, Stuppa, qu'avec tout l'or que la France avait donné aux Suisses, on pourrait paver d'écus une route de Paris à Bâle, Stuppa lui répondit : « Gela est possible, mais avec tout le sang suisse qui a été versé à votre service, on pourrait remplir un canal allant de Bâle à Paris. »
(l) Vuilliemin, t. III, p. 269.
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Ainsi on ne pouvait plus songer à défendre la neutralité, car, au moment opportun, on manquait toujours d'union et de résolution. On laissa, sans opposition, Louis XIV s'emparer de la Franche-Comté dans la guerre contre la Hollande (1672-1679), et en 1681 de Strasbourg, l'ancienne alliée des confédérés. Cependant on stipula, dans la guerre du Palatinat, que les mercenaires suisses ne seraient pas dirigés par Louis contre l'Autriche et l'Espagne, et qu'ils seraient employés dans leur propre pays; mais l'ambassadeur français corrompit encore les hommes d'État suisses, qui consentirent à fermer les yeux. Le système de défense resta à l'état de projet bien intentionné, et ne put produire aucun résultat utile à l'union. Les cantons catholiques, excités par le pape, s'y opposaient comme à « une œuvre d'hérétiques ». Schwitz se plaignait de ce que les jeunes cantons commandaient aux plus anciens, et se sépara; ce canton fut bientôt suivi par les autres cantons catholiques (1676-1680). De leur côté, les cantons réformés conçurent contre la France des sentiments de vive antipathie, principalement depuis la guerre de Hollande. Les Zurichois et les Bernois ne dissimulèrent point leur indignation lorsque les généraux français leur ordonnèrent de marcher contre un Etat protestant et républicain. Le régiment bernois d'Erlach refusa de passer le Rhin; les capitaines Dachselhofer, de Berne, et Rahn, de Zurich, rompirent leur épée avec une noble colère et firent rentrer leurs soldats dans leurs foyers. Et quand Louis persécuta les protestants dans son royaume, les cantons réformés se tournèrent peu à peu du côté des puissances protestantes du Nord (la Hollande, l'Angleterre, la Prusse), surtout dans la guerre de succession d'Espagne (1700-1713) qui avait amené la coalition de ces puissances contre la France.