‹ Histoire du piano et de ses origines, influence de la facture sur le style des compositeurs et des virtuosesChapitre 25 sur 26 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

L'histoire de la musique, et plus spécialement celle de la facture des orgues, des clavecins et du piano, compte une nombreuse phalange d'artisans de génie, de maîtres célèbres, compositeurs et virtuoses, dont la double action a exercé une influence puissante sur la marche progressive de l'art et qui nous a ainsi conduit au degré de perfection relative que nous pouvons affirmer à l'époque présente. Nommer quelques-uns de ces noms glorieux en assignant à chacun sa part effective dans cette grande œuvre collective , tel a été le plan de cet ouvrage et le but que nous nous sommes proposé : écrire un précis historique et chronologique des orgues pour arriver graduellement au piano en remontant à ses grands ancêtres. Avons-nous réussi à intéresser nos lecteurs? Ce petit livre, oii les détails biographiques et les événements qui ont marqué les progrès réalisés sont fidèlement relatés, apporte-t-il quelques indications nouvelles , quelques enseignements utiles? Nous osons l'espérer. Mais

nous comptons sur la très grande bienveillance de nos lecteurs pour nous pardonnai* si parfois nous avons faibli clans notre laborieuse tâche, fort au-dessus, nous l'avouons, de notre modeste savoir. Fais ce que dois, advienne que pourra, telle a été ma devise favorite, et je me suis toujours efforcé de la mettre en œuvre dans ma vie de labeur et de luttes. Un fait à constater, c'est que ce grand Paris si décrié, mais au fond si envié, exerce une attraction irrésistible sur les artistes étrangers. Dans notre air ambiant, ils se transforment en peu de temps, et pour qui sait voir, il y a de très curieuses observations à noter. Et que d exemples nombreux nous pourrions citer de ce grand charme, de cette séduction de l'esprit parisien sur les artistes voyageurs, venus à Paris dans l'intention d'y passer quelques semaines, et s'y fixant pour toujours. Nommons au hasard Grétry, Cherubini , Spontini, Paer, Rossini, Viotti, Meyerbeer, Chopin, Ileller, Ed. Woiff, H. Kruger, Rosenhain. Oui, Paris, la ville oi^i affluent les plus belles intelligences, où les hommes de génie viennent recevoir la consécration de leur renommée, est actuellement la Rome de la renaissance, le foyer des plus nobles vertus et des vices immondes, le flambeau de l'humanité daus ses aspirations sublimes et dans ses folies abjectes ; mais j)ar-dessus tout, Paris est une ville charitable et généreuse.

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Si la plupart des maîtres célèbres des xvi*, xvii% xviii° et xix^ siècles ont choisi de préférence, pour leurs études musicales et aussi pour traduire leurs pensées, les instruments à clavier : orgues, épinettes, clavecins et pianos ; s'ils ont enrichi nos bibliothèques d'innombrables pièces de tous les styles, de tous les genres, composées spécialement pour ces instruments , ce n'est pas , nous l'affirmons , par caprice irraisonné et par amour de la virtuosité, pour faire montre d'une brillante exécution, mais parce que le clavier, par la simultanéité des sons et sa docilité à obéir à la volonté du compositeur, leur permettait de mieux exprimer leurs inspirations musicales, enrichies des harmonies que leur révélait l'imagination.

Avec les grands maîtres Frescobaldi, Froberger, Séb. Bach, liaendel, D. Scarlatti, le style scolastique fugué était le plus en honneur, ce qui n'empêchait certaines échappées dans les inventions fleuries, ornementées, pièces de danse et imitatives, où l'invention mélodique commençait à se faire jour, à rompre avec les entraves canoniques. Dans la seconde moitié du xvHi'' siècle, avec Emm. Bach, Clementi, Hulmandel, Dussek, le style lié fut appliqué au piano, le nouvel instrument qui devait détrôner le clavecin. Haydn, Mozart, Beethoven ont élevé le style du piano jusqu'à la symphonie de chambre, en élargissant le cadre de la sonate.

Weber a fait plus encore, il Ta dramatisé en lui donnant des accents, des récits, un coloris chaud et mouvementé. Hummel, Moscheles, plus virtuoses que symphonistes, ont modifié très sensiblement la forme des traits. Mendelssohn, Chopin et Schumann ont poétisé l'idée musicale.

Mes lecteurs ont pu constater au courant de ces études chronologiques de l'histoire des orgues, du clavecin et du piano, qu'en exquissant brièvement la vie militante des compositeurs et des virtuoses qui par leurs travaux didactiques, par leurs œuvres d'imagination ou leur mode d'exécution ont fait progresser l'art musical, j'ai en même temps mis en lumière la part réelle d'influence qui revient aux facteurs dans les modifications que les maîtres ont apportées dans leur style suivant les perfectionnements réalisés. C'est grâce aux travaux persévérants, aux inventions ingénieuses, à l'accroissement de sonorité, au timbre chantant obtenu, à la légèreté du clavier, à la sensibilité expressive de la touche, à l'étendue donnée à l'échelle musicale, que les compositeurs et les virtuoses ayant sous la main des instruments à la voix sonore, expressive, ont pu créer une école chantante, colorée, dont Mendelssohn, Ciiopin, Schumann, Ileller, Henselt nous ont donné de si admirables modèles dans leurs nocturnes, dans leurs romances

sans paroles et leurs pièces caractéristiques. La diversité d'accents, les types variés d'accompagnements harmonieux, légers ou brillants encadrant la pensée mélodique sans l'éteindre, n'eussent pu se produire avec la sonorité restreinte ; sans vibrations prolongées des anciens petitspianos carrés à cinq octaves et demie, et même à six octaves. Les facteurs ont dû s'ingénier à créer des plans agrandis, à changer la longueur des cordes et la qualité du métal, à trouver une meilleure résonnance à la table d'harmonie, à modifier le calibre des marteaux, à perfectionner le mécanisme du clavier et des échappements. Il a fallu plus d'un demi-siècle pour réaliser tous ces progrès.

De 1800 à 1860 date l'immense essor qu'a pris en France et aussi en Europe la fabrication des pianos : à ce point qu'il a été sérieusement question de frapper d'un impôt spécial cette industrie artistique pour créer une nouvelle source de revenu, disent les économistes, endiguer l'envahissement du piano et du courant musical, disent les politiques sérieux ! les matières premières étant déjà soumises aux droits d'importation, bois et fer, provenant du nord et des colonies, c'eût été, ce me semble, faire une double application du rendement de l'impôt, et gêner dans son expansion une industrie prospère pour de minces résultats financiers; les impôts sur le luxe et les œuvres artistiques sont

très préjudiciables à rindiistric , et n'ont pas l'avantage de procurer à l'Etat une forte augmentation de revenu. A partir de 1830, le nombre des facteurs s'est accru chaque année d'une manière notable Les ouvriers intelligents, laborieux, économes, ayant de l'initiative, ont, dans le principe, fabriqué chez eux, les jours fériés ou aux heures laissées libres par l'atelier. C est ainsi que plusieurs chefs de maisons importantes de la facture moderne ont commencé, et je ne parle pas seulement des ouvriers facteurs : le grand industriel Cail, que j'ai beaucoup couuu, était ouvrier chaudronnier, et M. Lemercier, le chef si honorable de l'importante maison de lithochromie artistique, était, à vingt ans, ouvrier vannier. L'intelligence, le travail et l'ordre, voilà les grands moteurs du succès, qu'il s'agisse d'art ou d'industrie. Bord, Aucher, Ga- \ault, Tliiboust, Blondel, Montai, Tesserau, etc., ont été de modestes ouvriers et dirigent aujourd'hui des factures de premier ordre, par le nombre d'ouvriers employés et la perfection des instruments fabriqués. Dans ce grand mouvement industriel, Dijon, Toulouse, Bordeaux, ]\[arseille ont vu surgir des factures nouvelles produisant de très bons pianos médaillés aux expositions régionales et internationales.

MM. Martin, à Toulouse; Mangeot, à Dijon ; lîoisselot, à Marseille, ont soutenu avec grand honneur et succès les épreuves de nos grandes

Expositions universelles, soit par la perfection de leurs instruments, soit par leurs inventions ingénieuses. Il m'est resté en mémoire un etîet de pédale proposé par Boisselot, n'embrassant qu'une partie du piano, laissant vibrer librement les notes saillantes de Iharmonie, et conservant en même temps la sonorité normale à la partie du piano qui n'avait pas à prolonger, le son. Les maisons Pape, Pedzol, Blanchet, Soutletot, Mercier ont eu des années de grande prospérité et leurs périodes de popularité. Comme nous l'avons déjà dit à son heure, le très ingénieux facteur Pape s'était attaché à donner aux pianos des formes autres que celles généralement adoptées. Il a successivement enfermé la caisse sonore, la table d harmonie dans des meubles de salon ou de cabinet de travail. Ces pianos avaient la forme de bureaux, de guéridons, de consoles, de bibliothèques.

Ces essais très remarquables au point de vue de l'invention de plans nouveaux et de difticultés vaincues ne sont pas entrés dans la fabrication usuelle et ont ruiné l'ouvrier de génie. Les pianos droits, obliques, petit et grand format, ont pris la place des pianos carrés à pieds effilés,* avec quatre ou cinq pédales, puis des grands pianos carrés à l'X qui ont longtemps soutenu lacomparaison pour la puissance sonore et la perfection du mécanisme avec les pianos à queue, reproduisant sous un modèle agrandi,

le type extérieur des clavecins. Mais les grands pianos carrés tenant trop de place dans nos installations modernes, la fabrication des ;om«mos^ pianos droits à cordes perpendiculaires et pianos à cordes obliques, transversalement inclinées, s'est popularisée, et fait complètement disparaître la fabrication des pianos carrés à cordes horizontales.

Les pianos droits pouvant s'établir à des prix relativement modestes permettant de livrer au public de bons instruments sonores et résistants sans lui imposer une trop forte dépense, l'étude du piano s'est démocratisée, et par lui, le goût de la musique a progressé d'une manière sensible Tous les perfectionnements de mécanisme, légèreté de clavier, sonorité prolongée, voix expressive et chantante obtenue pour les pianos à queue petit et grand modèle, les facteurs habiles et soucieux du succès, les ont appliqués aux pianos à cordes droites et obliques. Mais la puissance sonore et la résistance aux attaques énergiques, reste toujours à l'avantage des pianos à queue, dont la voix, tour à tour moelleuse ou éclatante, se prête si merveilleusement aux nuances les plus délicates comme aux plus stridentes, et dont le clavier souple, malléable, présente tout juste cette délicate résistance qui permet aux doigts d'apprécier le degré de pression qu'ils doivent exercer pour varier à l'infini toutes les nuances de sonorité. Je

reviens encore une fois à 1830, époque féconde et productive, n'en déplaise aux critiques et aux détracteurs des hommes et des actes de cette période émue, active de notre histoire Les écrivains, les artistes, les poètes, disons même les hommes politiques, les rêveurs de socialisme, avaient la chaleur d'Ame, la foi, les aspirations généreuses, humanitaires qui nous font défaut à l'heure présente. Mais, sans plus m'attarder à faire l'éloge de cette génération en partie disparue, j'opposerai aux critiques des pianistes de 1830 les frères Ilerz, Kalkbrenner, Boëly, Lislz, C.-V. Alkan, Chopin, Hiller, Bertini, Lacombe, Ileller, Mendelssolin, Konsky, Prudent, Doelher, Thalberg, Ravina, LitolfT, Goria, etc., et bien d'autres qui ont produit des œuvres spéciales pour le piano d'une valeur incontestable dans des genres très différents : style classique et romantique, car ces deux courants existaient très accusés en musique comme en littérature.

Berlioz , Félicien David , Turbri , Monpou en étaient l'expression comme Listz et Chopin. Du milieu de cette production de caractères divers se dégageaient de belles et chaleureuses aspirations vers un idéal nouveau. La fièvre généreuse de la liberté, de la fraternité, semblait avoir donné une vie nouvelle, une sorte de renaissance aux arts et à la littérature. Les œuvres musicales spéciales au piano qui datent

de cette époque sont bien certainement d'inégales valeurs; les airs variés, les fantaisies de tout genre, la musique de chambre, les sonates et les concertos, n'ont pas l'importance harmonique et la grande envergure des œuvres de Saint-Saëns et de Rubinstein, etc. , etc. , et il s'est accompli depuis 1 850 une grande transformation de st3'le dans la musique instrumentale; mais il est de toute justice de reconnaître que les compositeurs et les virtuoses de 1830, ont à leur époque créé un nombre considérable de traits nouveaux, de combinaisons sonores, ingénieuses, originales, et que ces artistes doivent sans déshonneur pour ceux de l'époque présente, occuper une place très honorable dans l'histoire du piano.

Malgré les progrès immenses réalisés par les nombreux facteurs français et étrangers de 1800 à 1830, on peut affirmer que depuis cette époque jusqu'à l'heure présente, la série des perfectionnements efTectués par les maisons Erard, Pleyel, llcrz , Wollfel, Chiquering, Stenwé, Broadwod, est plus considérable encore à tons les points de vue. Facilité, souplesse, résistance du clavier, puissante sonorité se prêtant à toutes les nuances d'accents expressifs, par la diversité des attaques, et je ne fais qu'indiquer sommairement ce que j'ai déjà précisé avec détails. Le piano, conlident discret des inspirations des maîtres, souvent interrogé par eux lorsqu'ils

cherchent les contours élégants à donner à leurs mélodies, des moyens pratiques pour innover leurs harmonies, est un instrument précieux, un ami rare, qui ne parle que sollicité et mis en demeure d'exprimer le sentiment que nous lui demandons. Mais souvent aussi, son immense popularité lui ouvrant toutes les portes , il devient un voisin énervant, importun, fatigant à Texcès ; s'il est aux mains de jeunes commençants, très méritants dans leur persistance à répéter les mêmes exercices, ou s'il est tourmenté par d'entêtées tapoleuses de fausses notes. C'est là le revers de la médaille, qui fait prendre le piano et les pianistes en aversion. Tout en recommandant aux élèves désireux de progresser d'étudier régulièrement la partie aride mais indispensable du mécanisme, nous les engageons vivement à amortir le son en plaçant le piano d'étude sur dépais lapis.

Les multiples et belles qualités expressives et brillantes que possède aujourd'hui la facture française nous permettent d'affirmer que les pianos modernes, ceux du moins qui réunissent les perfectionnements nombreux que nous avons plusieurs fois énumérés , sont bien les instruments par excellence pour reproduire les effets de l'orchestre, pour concerter ou briller comme instruments soli. Le piano moderne possède une sonorité soutenue et prolongée, non certainement égale à celle des instruments

à vent ou à archet, mais sa voix est assez timbrée, assez puissante même pour exprimer les nombreuses variétés d'accents dans toute l'étendue de l'échelle musicale. L'orgue étant excepté, le piano reste souverain dans le vaste domaine de l'harmonie. Toutes les combinaisons sonores lui sont familières, et il se prête avec un rare bonheur à la diversité des rythmes et des timbres qui donnent tant de relief aux pièces caractéristiques, aux compositions pittoresques et imagées. Tous les goûts et toutes les antipathies étant dans le tempérament humain, on peut ne pas admirer la nature et détester le piano; les hommes de grand esprit ne sont pas exempts de ces petites infirmités. Th. Gautier, Lamartine et Alph. Karr ont eu pour la musique une répulsion qu'ils n'ont jamais cherché à dissimuler. Mais qu'il me soit permis de le dire avec tout le respect et l'admiration qu'ils m'inspirent, ces chers grands hommes, ces poètes non musiciens ont été affligés d'une infirmité : il leur a manqué un sens ; leur sensibilité organique est imparfaite, leur système nerveux n"est pas complet, et les conduits invisibles, impalpables, mystérieux qui servent d'intermédiaire entre l'oreille musicale et l'àmc ont été atrophiés.

Nous l'avons dit plusieurs fois et nous insistons encore sur ce fait, que les grands virtuoses et les compositeurs qui sont en même temps

exécutants se distinguent non seulement par le style et le caractère de leurs œuvres, mais encore par la manière de phraser, par une sonorité individuelle, qui tient non seulement aux enseignements reçus, mais plus particulièrement encore au tempérament, à la sensibilité native, à l'organisme. Les natures rêveuses, poétiques, charmeresses ont une sonorité très différente de celle que tirent naturellement du piano les virtuoses doués d'un caractère énergique, ardent, inclinant aux effets fortement accusés, aux contrastes heurtés. Mais ces tendances innées de sentiments très opposés peuvent se modifier par Fétude, par le goût bien dirigé et par l'esprit d'analyse. Les artistes d'un réel talent savent réunir la douceur à l'énergie, les accents tendres à ceux plus fermes décidés des marches héroïques. Il n'y a rien d'absolu daus nos appréciations de la sonorité particulière aux maîtres de la virtuosité. Les disciples participent indiscutablement des qualités de leurs professeurs, et ils subissent le double agissement de l'organisme et de l'enseignement reçus. Il y a certainement une méthode et un art particulier dans la manière de produireleson, de lui donner une couleur et un timbre : à cette méthode s'ajoutent non seulement la manière d'attaquer la touche, mais encore l'iniluence particulière de la nature même de la main. Hummel et Moschelcs tiraient du piano une sonorité plus

profonde, plus harmonieuse que celle produite parKalkbrenner, et Chopin obtenait des timbres d'une suavité exquise, d'une fluidité sonore qui lui était toute personnelle. Certes, la facture des instruments choisis était pour beaucoup dans cette voix chantante, expressive qu'il savait si bien faire valoir, mais la sensibilité native et la transmission de sentiment communiqué au clavier par le tact délicat de l'artiste étaient les causes déterminantes, comme aussi le merveilleux emploi de la p '■dale : ce qui, chez d'autres virtuoses produisait la fatigue et l'énervement, devenait par lui un charme, une séduction.

L'histoire spéciale du piano se trouve intimement liée à l'existence des maîtres : compositeurs, virtuoses et professeurs qui, par leurs œuvres d'imagiuation, ou par leurs ouvrages didactiques et techniques, ont fait l'éducation et formé le goût de l'immense clientèle d'amateurs qui s'intéressent aux études musicales. Il faut donc inscrire aux archives de l'art, qui ont trait au piano et ont puissamment aidé à populariser cet instrument le plus musical de tous, les noms de Louis Adam, Boieldieu, Pradher, Herold, Zimmermann, IL IIerz,qui,né à Vienne, a fait son éducation spéciale à Paris sous la direction de Pradher et de Reicha, Lemoine, Bertini, Le Couppey, Slamaty, Mathias, Delaborde, A la liste de ces professeurs célèbres, tous français, il faut aussi ajouter les noms de

nos compositeurs virtuoses qui, par leurs œuvres et leur exécution expressive, brillante et colorée, ont su faire aimer la sonorité tempérée du piano. Nommons en premier Ch.-V. Alkan, ce grand artiste que Thorreur du bruit et de la réclame a fait vivre un peu en mysantlirope, mais que tous les musiciens capables de l'apprécier, estiment être un tempérament génial. L. Lacombe, compositeur et virtuose de grand style, mes vaillants camarades de classe, Prudent et Ravina, qui, par le charme et le brio de leurs compositions, par leur virtuosité sympathique ont eux aussi, popularisé l'étude du piano. Nommons encore Goria, Lefébure, Rhein, Fessy, Philipot, Ein. Dejazet, F. Godefroid, Lavignac, Lack, compositeurs de musique à effet, brillante et non difficile. A l'heure présente, citons Planté, Delaborde, Ritter, Thurner, Delioux, Colomer, PfeitTer, Diemer, Fissot, Duvernoy, compositeurs et virtuoses de premier ordre ; enfin je nomme comme étant le premier par ordre de mérite, Saint-Saëns.

Je commettrais un acte de suprême injustice si j'omettais d'ajouter à tous ces noms de compositeurs virtuoses la liste plus modeste, mais non moins méritante de nos collègues des classes de piano du deuxième degré : M. Anthiome, second prix de Rome, auteur d'une méthode de piano dédiée à notre directeur, et M. Em. Decombes, premier prix de piano de la classe de

mon ancien collègue, M. Laurent. M. Decombe, professeur très apprécié, publie aussi des classiques qui rivalisent de succès avec les éditions doigtées et annotées que mon ami le Couppeyet moi avons entrepris il y a près de vingt-cinq ans. Nommons aussi nos très habiles collègues, T^jmes j7^^^ Rety, Cliené et Tarpet.

La prétention de laisser au second plan les artistes femmes qui, par leur virtuosité, par leur grand mérite et par l'élévation de leur style, ont conquis la célébrité, ne doit pas nous faire oublier l'influence très grande que des artistes comme M""" de Montgeroult, Farrenc, Pleyel, Matmann ont eu sur le goût par leur enseignement. M"" Schumann, Massart, Zarvady, de Malleville, Montigny-Remaury, peuvent aussi revendiquer une part très belle dans les progrès réalisés. M""'^ Minter, EssipofT, et M'"'^ Silberberg , Poitevin, Kleber, Carrier -Relieuse, Turpin , Moll, Rlum, Schillio, continuent les traditions^ suivent les exemples donnés , et exécutent avec une rare perfection les concertos de Mozart, \Ycber, Rectboven ou ceux de Schumann, Rubinslein, Listz et Saint- Saëns. La virtuosité moderne est tout autre que celle qui nous charmait il y a cinquante ans. Nos instruments sont plus parfaits, et les pianistes ont une instruction musicale et une technie supérieures à celle de leurs aînés, dont le style était, du reste, parfaite en harmonie avec les compositions de l'époque.

Il était facile autrefois, avec les concertos composés sur le modèle de ceux de Dussek, Hummel, Field, Ries, Moscheles, Ilerz, Kalkbrenner, de choisir un morceau de concours, en raccordant pour Fiinité de ton, le troisième solo au premier; mais, avec la coupe nouvelle des concertos symphoniqucs, avec la nature des traits qui accompagnent le chant réservé pour plus d'effet aux dilférents timbres de l'orchestre, ce mode d'arrangement et de sélection devient très difficile, sinon impossible. Et ce travail de raccords et de mozaïste , même habilement accompli brise souvent l'équilibre de l'œuvre, les coupures deviennent de véritables mutilations. Revenons encore aux maîtres allemands de l'école moderne. Par leur génie national et par leurs qualités spéciales de compositeurs et de virtuoses, ils marquent une étape progressive et une modification sensible de style, en partie due au perfectionnement des instruments. F. Schubert et Robert Schumann occupent une place à part. Ces deux grands artistes de tempérament dissemblable ont été très contestés de leur vivant et même après leur mort.

Ces vaillants maîtres, morts en plein combat de la vie, dans le rayonnement et l'épanouissement de leurs belles créations, sont définitivement classés au nombre des musiciens de génie qui ont apporté des éléments nouveaux, personnels, dans le domaine des inventions musicales.

Des modifications tout aussi appréciables et une transformation tout aussi importante peuvent être facilement constatées dans la contexture des traits chantants ou brillants créés parles maîtres du piano, imitant en cela, comme en beaucoup d'autres points, les exemples donnés par leurs devanciers les clavecinistes. Ils ont inventé un nombre considérable de formules nouvelles spécialement appliquées à l'étendue acquise par le piano moderne. La virtuosité sensiblement modifiée dans ses modes d'expression, a tracé des voies nouvelles, trouvé des effets inconnus que ne pouvaient produire des instruments à courtes vibrations, d'une é:helle limitée. Il suffira, pour se convaincre de cette évolution importante dans l'exécution, de jeter les yeux sur les recueils de traits classés par ordre chronologique et publiés par Ch. Czerny, sous le titre d'Etudes des études, ou Recueil de passages doit/ tés, ou bien encore le Solfège des doigts, de Cramer; Y Encyclopédie du jnaniste, de mon maître Zimmermann, et les Grandes méthodes, de L. Adam, Ch. Czerny, Hummel, II. Bertini, qui renferment tout un dictionnaire de traits dont le principe sonore est autre que celui adopté par les maîtres du clavecin. La disposition fréquemment choisie par les compositeurs modernes du piano, d'un chant exprimé et accompagné par la même main , faisant saillir la mélodie en la soutenant par des dessins liarmo-

niques servant d'accompagnement, ne pouvait nullement trouver son application au clavecin, dont la sonorité grêle était insuffisante pour accentuer la partie mélodique. Cramer et Duneck ont été les premiers à user de ce procédé. La configuration des traits, la manière de disposer la sonorité, d'orchestrer au piano se sont donc modifiées et transformées progressivement en raison de la plus grande étendue du clavieret de la puissance vibratoire des cordes. C est ainsi que l'on a vu se produire les harpèges et les accords brisés développés sous des formes rapides et brillantes, les traits en doubles notes, les accords puissauts se répercutant sur une étendue de près de huit octaves.

Les pianos modernes peuvent traduire toutes les nuances, et ils possèdent une grande variété de timbres par la diversité des attaques du clavier, qui n'attend que la pression de doigts intelligents , exercés , pour vibrer en gerbes d'accords harmonieux ou stridents, éclater en gammes rapides, en harpèges brillants. Le piano, ce grand vulgarisateur de la musique, s'est installé dans toutes les demeures somptueuses ou modestes; il prend une part active à toutes les fêtes de famille, soit qu'on demande à la musique une agréable et joyeuse distraction, un passe-temps aimable, soit encore qu'amateurs et virtuoses recherchent par lui des impressions d'un ordre plus élevé. Le piano est devenu le

compagnon indispensable de toutes les réunions où s'agitent toujours, à un moment donné, les questions artistiques pour lesquelles se passionnent chaque jour davantage la société que n'absorbe pas la politique. Nul instrument n'a plus contribué que le piano à répandre le goût de la musique, à en faciliter l'étude. C'est par la réduction au piano des œuvres vocales et orchestrales que se popularisent les compositions dramatiques et symphoniques des grands maîtres. Par ses sonorités suaves ou puissanLes, moelleuses ou brillantes, par ses contrastes de douceur et de force, par ses harmonies soutenues et nourries, par la possibilité de reproduire les différents rythmes et dessins d'orchestre, le piano est devenu expressif, coloré, et, n'en déplaise à ses détracteurs, qui ne sont que quelques unités chagrines, le piano moderne, grâce aux perfectionnements incessants apportés à la facture, est aux mains des grands virtuoses un instrument chantant, à la voix émue, persuasive, d'une sonorité séduisante par ses effets variés et ses nuances infinies.

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