‹ Histoire du piano et de ses origines, influence de la facture sur le style des compositeurs et des virtuosesChapitre 24 sur 26 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

L'artiste, le imisicieii, le virtuose.

C'est une habitude généralement répandue, banale à force d'être usitée, que de désigner sous l'appellation générale d artistes, toutes les personnes qui se consacrent à l'étude d'une profession libérale, qui y vouent leur existence, soit par vocation, par amour de l'art, ou simplement par un choix raisonné, motivé souvent par des causes indépendantes de l'art luimême. Cette dénomination générale d'artistes s'applique, personne ne l'ignore, à des spécialités de nature très diverses, parfaitement distinctes les unes des autres. Mais, sans en spécialiser aucune, et sans nous éloigner du sens générique si inconsciemment employé, si légèrement accordé par le public à toute personne exerçant une profession se raccordant à un art quelconque : peinture, musique, statuaire, danse ou architecture, nous dirons que ce beau titre d'artiste, si facilement donné aux modestes praticiens qui font leurs études prélimi-

naires et gravissent seulement les premières marches du temple sacré, est un non-sens, une absurdité. Le noble titre d'artiste ne peut être conquis que par de longues et patientes études, et par la possession la plus complète des procédés qui font Ihabile praticien.

Le véritable artiste doit avoir l'Ame ouverte à tous les sentiments généreux et grands, il doit être doué d'une haute intelligence, d'une imagination ardenle, avoir le sentiment du vrai et du beau, être enfin assez sur de lui et de ses moyens d'exécution pour traduire avec exactitude et dans des données individuelles originales les pensées, les idées, les inventions créées par son cerveau. A ce titre-là, dirat-on, combien peu méritent le titre d'artistes! Qu'il me soit permis de répondre qu'il y a des astres de dilTérentes grandeurs, et que de tout temps il y a eu de grands et de petits maîtres. Et maintenant, sans généraliser la question, et en restant enfermé dans le cadre resteint de la musique, nous dirons qu'être musicien, virtuose, arliste, désigne des qualités parfaitement distinctes, très définies, et que ces trois dénominations ne sont nullement des synonymes. Les facultés multiples et privilégiées qu'exige le beau titre darlisle compositeur, sont le plus souvent indépendantes de la virtuosité, quoique à l'heure présente, d'assez nombreux compositeurs aient le privilège de réunir ces pré-

cieux avantages. Cet élément de popularité n'est nullement indispensable et a même manqué à plusieurs maîtres célèbres, sans que leur gloire d'artistes compositeurs ait eu à en souffrir. Haydn, Cherubini , Lesueur, Monsigny, Berton, Berlioz, Reber, F. David, n'étaient pas des virtuoses. Ce qui importe, c'est d'être musicien, d'écrire correctement et purement la langue des sons, de posséder parfaitement tout l'outillage du compositeur, enfin de ne pas être arrêté dans l'expansion des idées, entravé dans la mise en œuvre de ses inspirations, par un manque de science, de pratique et de possession des procédés. Celui qui veut mériter le nom de musicien et d'artiste, alors même que le don d'inspiration lui ferait défaut, doit savoir tout ce que la méthode et l'école peuvent enseigner. Le musicien, chanteur ou instrumentiste, qui n'a d'autre ambition que d acquérir une suprême virtuosité, visant uniquement la difficulté vaincue el l'effet à produire, n'est pas un artiste dans l'acception véritable et absolue du mot, si, quel que soit son degré" d'habileté, il se fie à sa seule intuition pour interpréter la pensée des maîtres. Le sentiment inné d un virtuose, en admettant même qu'il réponde parfois au caractère véritable, à l'expression juste du compositeur, reste tout à fait insuffisant pour avoir la certitude du bien dire et la conviction intime d'être dans le vrai.

On peut être un grand virtuose, mais on ne saurait se glorifier du beau titre d'artiste, si Ton n'est pas capable d'analyser dans son ensemble et dans ses détails les beautés de style d'une œuvre, sa facture, son ornementation, la couleur expressive de ses phrases. Apprécier est bien, mais comprendre est mieux.

Confier l'interprétation d'une composition musicale à un virtuose qui ne possède ni la science harmonique, ni l'esprit d'investigation et d'analyse de la phrase, ni les nuances variées, délicates ou tranchées des différents styles, équivaudrait, dans mon sentiment, à demander une traduction exacte, raisonnéc, idéale aussi, répondant au sens vrai des mots, à l'esprit et aux finesses de langage d'une littérature étrangère, à un écrivain illétré ne connaissant ni la valeur positive ni l'expression réelle des locutions employées, et ne sachant rien de la construction des phrases usuelles ou poétiques; pour tout dire, en un mot, à un audacieux ignorant, parlant para peu près et un dictionnaire à la main une langue dont la grammaire, la syntaxe et les étymologies lui seraient inconnues. A l'heure présente, il faut le reconnaître, le nombre des musiciens exclusivement virtuoses tend à diminuer, et l'art vocal luimême, encore attardé comparativement aux différentes écoles instrumentales, compte îi son avoir plusieurs maîtres excellents artistes, très

bons harmonistes et compositeurs de réelle valeur. Mais, proclamons-le hautement et avec une satisfaction non dissimulée, ce sont bien les pianistes et les organistes, les virtuoses du clavier, qui forment l'armée la plus nombreuse, la plus militante, des harmonistes, des accompagnateurs. C'est dans cette pépinière musicale que se recrutent la plupart des compositeurs.

Le piano si mal traité par les jaloux que fatigue son immense popularité, reste toujours l'instrument privilégié des grands maîtres dé l'art musical. Nulle bibliothèque instrumentale ne compte à son avoir un nombre aussi considérable de chefs-d'œuvre ; et cela se comprend ; l'épinette, le clavecin, le piano ont été pour la musique de chambre, pour la musique intime, des orchestres en miniature et sous la main. Telle est la cause indubitable de cette universelle popularité, et du grand nombre de musiciens illustres, de compositeurs de génie, qui ont plus spécialement écrit pour les instruments à clavier. Ce qui n'empêche pourtant les maîtres de l'archet de maugréer sans cesse contre le mauvais style, le manque de mesure, l'exagération, le goût faux et maniéré des •pianistes. Il en est certainement quelquesuns, vu la quantité innombrable des tourmenteurs du clavier ; mais s'il fallait admettre comme exactes et vraies les affirmations de nos insidieux confrères, si forts à la critique,

eux seuls auraient les traditions, l'esprit, le sentiment juste, la mesure précise, il suffirait pour cela do tenir l'archet, baguette magique renfermant tous les secrets de l'art du bien dire. A ce compte-là nos maîtres d'accompagnement eussent donné des leçons de goût et de style à Haydn, Mozart, Beethoven, Weber , Schubert , Mendelssohn , Onslow , Reber, etc., etc. J'avoue très humblement mais très sincèrement ne pas comprendre cette prétention à l'omniscience musicale fort contestable. Il me semblerait de mauvais goût et tout au moins ridicule de critiquer, même par insinuation, l'enseignement supérieur de mes chers collègues et amis Massart, Sauzay, Dancla, Maurin, Jacquart, Delsart, Garcin, etc., etc.; ces artistes éminents, de grand savoir et très expérimentés, trouveraient bien surprenant que des musiciens étrangers à leur enseignement spécial viennent contester le mouvement, le style, le caractère des sonates et des concertos enseignés par eux à leurs élèves, et ils auraient en cela parfaitement raison.

L'étude spéciale de la sonorité du piano et des différentes attaques du clavier, en un mot l'art d'accentuer, de nuancer, de phraser, en accordant aux notes qui représentent un sens mélodique le degré de force et d intérêt qu'elles doivent avoir suivant leur importance dans le discours musical, est un acheminement pro-

gressif vers le style. Cette étude minutieuse, patiente et raisonnée, conduit insensiblement les pianistes à la pratique exacte d'une bonne diction, si un maître intelligent guide le sentiment de l'élève en lui expliquant par l'analyse de la phrase le pourquoi des inflexions sonores : les notes initiales des formules et les diverses variétés d'accents mélodiques, r,ythmiques,modulatoires. En procédant ainsi, le professeur est certain d intéresser vivement l'élève, de développer en lai le goût d'une bonne interprétation et le sentiment juste et vrai de l'expression.

J'affirme même qu'une éducation musicale ainsi dirigée deviendra attrayante et permettra à l'élève d'apprécier plus en connaissance de cause le talent et le style des virtuoses qu'il aura l'occasion d'entendre. L'enseignement ainsi compris n'est plus un travail simplement mécanique, monotone et fastidieux, car il fait appel à l'intelligence, à la réflexion, à la sensibilité. Mais ce que nous demandons à de modestes amateurs, à plus forte raison nous l'exigeons des musiciens virtuoses que nous avons le désir d'apprécier et de juger comme de véritables artistes.

Aujourd'hui que tout le monde, riche ou pauvre , s'intéresse à la musique , il nous semble utile que personne n'ignore au prix de quels labeurs incessants, par quelles études approfondies un musicien de profession peut

acquérir le savoir et les qualités d'un artiste et en réclamer le titre. Je ne sais bien au juste si c'est Brillât Savarin, ce grand législateur du goût et de l'art culinaire, qui a formulé cet axiome, résultat d'une longue et patiente observation : « On devient pâtissier, mais on naît rôtisseur. » Cette vérité discutable est généralement admise dans le monde des gastronomes et des gourmets ; mais je ne crains pas d'affirmer, et aucun praticien sérieux ne me contredira, que, s'il est nécessaire d'employer plusieurs années pour devenir lecteur habile et bon théoricien, les études élémentaires parfaitement conduites sont insuffisantes pour faire l'éducation normale d'un véritable artiste, possédant la science complète de son art, et pouvant s'affirmer harmoniste, virtuose et compositeur à des titres distincts et spéciaux.

Il faut que la foule des amateurs qui demandent à la musique un passe-temps, une distraction agréable, sache bien que le talent acquis lentement reste souvent pour l'artiste un capital improductif, etcesse d'être une source fécondante pour son avenir, si une persévérance opiniâtre ne vient s'ajouter aux qualités spéciales et l'aider à surmonter les obstacles, à dompter toutes les résistances par une volonté patiente, énergique, que rien ne lasse, que rien ne rebute. Le musicien qui n'a pas une foi

vivace dans son art et n'est pas décidé à lutter jusqu'à Iheure du succès, ne lassera jamais de trace durable dans l'histoire de l'art.

On peut être très habile virtuose et rester médiocre musicien. La faculté de lire rapidement, exactement à première vue la note écrite, la phrase musicale, d'en saisir instantanément le caractère, l'esprit, le sentiment et d'en faire valoir les intentions délicates, est un don de nature assez rare. Mais on peut dans une certaine mesure suppléer à ces qualités innées par des études spéciales bien dirigées, par un travail journalier accompli dans des données particulières, formant l'éducation de l'oreille, aidant les yeux à percevoir vite les valeurs différentes, etc., etc.

Un pianiste bon musicien et qui veut mériter le titre d'artiste dans l'acception absolue du mot doit être lecteur intrépide, ferme sur la mesure et sur toutes les combinaisons rythmiques, avoir le sentiment de la tonalité et la science des modulations. Son oreille délicate et bien exercée doit toujours Taider à suppléer par des équivalents aux notes que les yeux n'ont pas eu le temps de classer. Il doit savoir accompagner, transposer et posséder imperturbablement sa théorie élémentaire et supérieure. S'il n'a pas le don de. composer, il doit au moins être bon harmoniste, contrepointiste et même être capable de tenir l'orgue et d'improviser. Un bon musicien, un artiste véritable doit accompagner la basse chif-

frée à première vue, lire couramment la partition et pouvoir écrire, dans le style voulu, clans Icsproportions et l'équilibre déterminés, un point d'orgue instrumental ou vocal, si les circonstances l'exigent. Il doit savoir simplifier un trait, supprimer les redites, pratiquer, s'il est nécessaire, d'adroites coupures. Enfin, homme de goût et de style, il importe qu'il possède les saines et pures traditions des maîtres de l'art vocal et instrumental et sache enseigner avec preuves à l'appui la manière dephraser et de bien dire. Virtuose même très ordinaire, le bon musicien, l'artiste, sera, je l'affirme, un très excellent professeur, s'il a toutefois la passion et la volonté de transmettre ce quil sait.

La virtuosité transcendante est une séduisante faculté, qui n'est dévolue qu'à un petit nombre de privilégiés et dont l'action irrésistible exerce sur la foule des amateurs, sur le public habituel des concerts, un prestige incomparable. Mais cet effet magnétique est bien plus sensible, bienautrement puissant, si à la virtuosité exceptionnelle s'ajoute l'art d'interpréter en musicien consommé, avec l'expression vraie et tout le brio possible, des œuvres de styles différents, de toutes les écoles, et de toutes les époques; ou bien encore si le virtuose, compositeur de haute valeur, soumet au jugement de ses auditeurs charmés, séduits par sa belle exécution, des œuvres originales, expressives, spécialement écrites pour faire valoir

soit les qualités sonores et chantantes de l'instrument, soit la merveilleuse habileté du pianiste. A vrai dire, nous n'accordons qu'une sympathie limitée et des encouragements relatifs aux pianistes virtuoses non musiciens, lecteurs médiocres, mauvais harmonistes Et pourtant ces exemples fâcheux se sont trop fréquemment ofTerts à nos observations, soit aux concerts, dans les soirées et même aux concours du Conservatoire national de musique, dans cette grande école que nous aimons de tout notre cœur, et que nous servons avec toute la chaleur d'âme dont nous sommes capables.

La double épreuve de l'exécution d'un morceau préparé et de la lecture d'un manuscrit à vue, offre quelquefois des compromis fâcheux et des jugements contradictoires, suivant le sentiment que des juges bienveillants désirent faire prévaloir. En toute sincérité, et je le dis pour être entendu, le morceau de lecture devient une arme à deux tranchants qui fait triompher l'élève qu'on désire favoriser, ou reste lettre morte, car alors une simple observation suffit : « Ce n'est pas un prix de lecture que nous avons à décerner, mais un prix d'exécution et de style ; l'élève que nous venons d'entendre lit habituellement bien, mais s'est troublé; » ou encore dans un autre sentiment, ce jugement nettement formulé : « Il est impossible de décerner le prix à un si pitoyable «lecteur ».

L'aiilrc verso de la médaille à double face se formule ainsi : l'élève déchiffre parfaitement, mais exécute très médiocrement; alors un juge sympathique, et il en est, préconise la thèse inverse : a L'exécution est très ordinaire, je l'avoue, mais quelle excellente lecture ! impossible de refuser à cet élève le prix qu'il mérite. » Ces petits mystères connus de tous, et qui ne sont un secret que pour les personnes étrangères au Conservatoire, prouvent 'qu'avec la plus grande bonne foi, l'influence d'un mot adroitement placé peut exercer une pression très regrettable, faire sombrer aujourd'hui ce qui triomphera demain. Je ne critique pas, mais je soumets aux membres du comité des études et à l'appréciation de notre illustre directeur, le sentiment maintes fois exprimé devant moi par les professeurs et les élèves. A quoi sert de bien lire puisqu'on n'en tient pas compte, ou l'opinion inverse : voilà un exécutant médiocre qui obtient le prix, grâce à son excellente lecture. Il me semblerait juste, équitable, de séparer franchement les deux épreuves : le prix d'exécution, plus sérieux, plus complet; le prix de lecture, comprenant la transposition et l'accompagnement à première vue d'un soliste. Ces réflexions, que j'ai entendu formuler à l'issue de nos concours de piano, ont dû arriver plus d'une fois aux oreilles de M. Ambroise Thomas, qui, se renfermant dans son rôle im-

passible de président du jmy, subit quelquefois, à conlre-cœur les exigences d'un règlement qu'il voudrait modifier. Bienveillant, mais juste avant tout, notre cher directeur laisse aux membres du jury leur libre arbitre absolu, il est bien rare qu'il manifeste un désir ou exprime une préférence. Equitable jusqu'à la rigueur, il laisse à chacun sa liberté d'appréciation. C'est là un mérite rare, une qualité précieuse que l'on ne saurait louer trop hautement. Admirablement secondé dans ses essais de réforme dans l'enseignement par notre habile et très actif secrétaire général, M. Emile Réty, notre directeur a pris l'initiative de nombreuses et importantes modifications; la plus notable de toutes est sans contredit celle qui a pour but de rendre les chanteurs bons musiciens, lecteurs à vue et théoriciens. Mais, puisque j'ai trouvé une petite échappée pour émettre ma pensée intime sur de légers abus qui tiennent à de vieux errements, je dois aussi affirmer les efforts constants d'A. Thomas pour élever le niveau des études et augmenter le savoir littéraire de nos élèves par la création de cours ayant trait à l'histoire dramatique et musicale. C'est sur sa demande expresse, que le nombre des professeurs d'harmonie et de composition a été porté à huit. C'est encore à son initiative que nous devons la création d'une classe spéciale de transposition et d'accompagnement de la basse chiffrée et des partitions.

Les conférences sur la littérature théâtrale sont faites par notre éloquent ami de Lapommeraye, et l'histoire de la liUérature musicale est racontée avec exemples chantés ou exécutés par notre savant confrère Bourgaud-Ducoudray ; enfin, des séances de musique concertante et orchestrale complètent cet admirable ensemble. Il importe de soutenir les efforts incessants du maître qui dirige notre école nationale de musique, si injustement attaquée par des critiques, qui, trèsinconsciemment, sefontlesporte-voix demusiciens jaloux et envieux, lesquels, du jour où, par l'influence de protections puissantes, ils auront forcé les portes du Conservatoire et s'y seront fait une situation à leur convenance, deviendront conservateurs et affirmeront que tout est pour le mieux. Le dévouement et l'émulation des professeurs est généralement au-dessus de tout éloge, et l'enseignement donné est assez apprécié, pour que de nombreux élèves des conservatoires étrangers ambitionnent l'honneur d'être admis dans nos classes. Américains, Allemands, Polonais, Russes, Espagnols, Italiens et Roumains, donnent bien un quart du nombre total de nos élèves. Il nous est donc permis de croire à la supériorité, sinon absolue dans toutes les branches de l'enseignement, au moins dans plusieurs spécialités que nous n'avons pas à énumérer. Laissons donc aux hommes de dénigrement systématique la

tâche facile mais ingrate de trouver toul mauvais. Ces pessimistes, s'ils sout réellement convaincus, sont plus à plaindre qu'à blâmer; par passion pour des progrès qui n'existent que dans leur imagination, ils voudraient tout détruire, faire table rase des traditions, et créer un nouveau phalanstère musical dont ils seraient naturellement les directeurs. En attendant ces heureuses innovations qui doivent transformer l'art, faire revivre l'âge d or, ils sapent notre grande école musicale et dramatique, oi^i s'élèvent pourtant chaque année de vaillants musiciens ; compositeurs, harmonistes, virtuoses et brillants interprètes de nos chefs-d'œuvre lyriques et dramatiques.

Oui, certainement, l'organisation du Conservatoire est perfectible et révisable dans une certaine mesure ; la critique éclairée, en nous montrant les erreurs commises, en nous disant la vérité, en nous aidant de ses conseils, peut nous préserver de fautes contre le goût, et doit être accueillie avec reconnaissance lorsqu'elle nous guide dans la voie de la vérité. ?sotre cher maître Ilalovy, dont la modestie égalait la grande science, se désintéressait des louanges, ayant le juste sentiment de sa valeur, mais mettait à profit la critique sage et honnête. Il pensait avec raison que des remarques judicieuses signalant les défauts peuvent préserver les maîtres de graves erreurs. Quant à la cri-

tique haineuse et de mauvaise foi comme celle dont l'accablait son coreligionnaire Azevedo, Halévy affirmait généreusement qu'elle ne faisait de tort qu'à son auteur. Il me souvient de cette phrase typique de l'illustre auteur de la Juive et de tant d'autres belles partitions écrite à la suite d'une série de violentes critiques, publiées par le journal la Réforme: «Ou mes œuvres sont viables , et elles survivront à la critique , ou elles ne sont que médiocres, et le dommage n'est pas bien grand si on les aide à tomber dans l'oubli. » Quelle leçon de sagesse etde stoïcisme pour nous, pauvres petits musiciens, qui avons ,répidermc si sensible et ne savons pas supporter les piqûres de frelons qui vont bourdonnant à nos oreilles ! Les artistes vraiment forls restent impassibles et ne font nulle attention à ces petits agacements d'amour propre froissé ; le grand art les console de la sottise des méchants, des ignorants et des envieux.

Un dernier mot maintenant sur la facture du piano et sur les soins que réclame sa conservation. La perfection absolue des pianos modernes serait la prolongation illimitée du son et la possibilité d'obtenir à volonté des effets de crescendo et de diminucndo, comme dans les instruments à archets ou à vent. Mais ce résultat que plusieurs mécaniciens ont vainement cherché à obtenir, serait, il faut le reconnaître,

une transformation tout aussi capitale pour la facture moderne, que la substitution du piano forte au clavecin. La réalisation do cet intéressant problème est-elle réellement possible? Les physiciens, plus encore que les mécaniciens, sauront nous le dire s'ils veulent sérieusement élucider cette question scientifique. Les inventions produites jusqu'à ce jour dans cet ordre d'idées, ne sont que d'ingénieux essais, des à peu près cherchant à tromper l'oreille et à faire illusion. Ainsi on a essayé de la double action du piano et d'un jeu d'orgue; le son produit par l'attaque du marteau, puis, cette première mise en vibration obtenue, le son continué par un unisson de l'orgue. Cet effet approximatif est loin d'être satisfaisant, car, malgré l'habileté de facture et l'ingéniosité du mécanisme, les deux timbres restent distincts et ne s'unifient pas dans un ensemble parfait. La répercussion très rapide de la même touche par des doigts différents ou par l'action d'un mécanisme très délicats, comme cela a été pratiqué il y a quelques années par les ingénieurs italiens Caldera et Monti, donne bien assez exactement le sentiment d'un son soutenu, augmentant ou diminuant d'intensité suivant la pression de la pédale, tant la répercussion est rapide et légère; mais, là encore, soit que l'action provienne de l'habileté du virtuose ou du fait mécanique, il faut reconnaître un procédé d'exécution charmant.

curieux, d'un effet agréable, mais nullement la solution du problème posé. Les tentatives faites jusqu'à présent, me semblent inspirées d'un principe faux, tendre à un but tout autre que celui visé. Ce phénomène de résonnance qui doit résoudre le problème des vibrations prolongées et de leur intensité, sera, croyonsnons si la réalisation n'est pas un rêve, une découverte du domaine des sciences physiques. La puissance sonore du piano, par l'attaque des cordes et leur mise en vibration au moyen de marteaux, nous paraît avoir atteint un degré de perfection qu'il nous paraît bien difficile de surpasser. Le progrès, le mieux possible, doit être cherché dans un autre ordre d'idées, la prolongation du son, non à l'aide d'un instrument auxiliaire d'une nature différente, mais par le fait d'un agent dont l'action substituée au marteau, aura la puissance d'accroître ou de diminuer l'intensité de vibration des cordes. Le piano quatuor du facteur Baudet est peut-être un terme moyen , s'il était pQssible, de concilier ces deux modes dillérents de faire résonner les cordes, le frappement, par le marteau et la continuité sonore par l'action de l'archet. Mais peutêtre vaut-il mieux encore conserver au piano son timbre particulier et ses vibrations limitées^ que de changer la nature de l'instrument, et en faire un orgue, moins la variété

des timbres. Le mieux est parfois, dit-on, l'ennemi du bien; conservons donc le piano avec ses imperfections relatives L'art musical moderne lui doit en grande partie ses rapides progrès, car c est grâce à son immense popularité que la connaissance des chefs-d'œuvre symphoniques et lyriques s'est propagée dans les masses, s'est infiltrée dans nos sens, et fait partie de notre éducation musicale.

Les soins que réclame la conservation d'un piano ne sont pas aussi minutieux que ceux dont on entoure les violons des grands luthiers. La première de toutes les précautions à prendre est d'éviter soigneusement l'action de l'humidité ou d'une température surchauffée. Toute variation sensible de froid ou de chaud a une action immédiate sur les cordes, et aussi sur la charpente du piano, sur la table d'harmonie. L'humidité extérieure ou la buée de chaleur qui se dégage dans les réunions nombreuses doivent inévitablement altérer les cordes, exercer une action préjudiciable sur le mécanisme délicat et minutieux du piano. Les courants d'air sont aussi très nuisibles, et il faut éviter de placer sous leur influence immédiate un instrument que Ton tient à préserver de tout accident produit par les variations atmosphériques. En un mot, le milieu dans lequel un piano doit conserver le plus longtemps ses qualités de durée

et de parfaite sonorité est iiue température égale et tempérée. Des accords réguliers, au moins mensuels, maintenant au même diapason, au même degré de tension les cordes, auront certaiuement l'avantage d'olîrir un piano tenant bien l'accord, et résistant à l'étude journalière. Pour maintenir au clavier et au mécanisme du piano une égalité, toujours la même dans toute l'étendue de l'échelle, il importe de ne pas fatiguer outre mesure les octaves du médium par des exercices limités à deux ou trois octaves, répercutant pendant plusieurs heures de suite les mêmes touches. Ce travail aride, ennuyeux s'il est accompli machinalement par les élèves, est pourtant inévitable, car c'est la clef du mécanisme ; mais, autant que possible, les professeurs et les élèves devront le répartir sur plusieurs octaves. Cette observation intéresse particulièrement les personnes qui, n'ayant à leur dispositon qu'un piano d'étude, veulent avoir sous la main un clavier d'un mécanisme égal, d'une sonorité bien homogène et dont le médium ne fasse pas disparate par sa clarté avec la partie grave ou aiguë du piano. Aussi maintenant a-t-on généralement pris l'habitude de réserver pour les exercices à notes fréquemment répétées, un piano ayant déjà rendu de bons services, mais dont on fait regarnir les marteaux, restaurer le mécanisme. Mais ce travail préliminaire d'indépendance accompli, on fera

sagement de revenir pour les études qui exigent le coloris musical, des nuances expressives et la diversité des accents, à un instrument olîrant les qualités sonores et la délicatesse de toucher désirables. Nous ferons encore observer aux jeunes pianistes qui veulent bien s'en rapporter à ma vieille expérience que les attaques violentes du clavier et l'usage fréquent des deux pédales discordent rapidement le piano. 11 suffit, pour apprécier l'exactitude de ce fait, de travailler quelques-unes des compositions modernes oia les indications de pédales nous semblent faites avec une trop grande libéralité. Mettre la pédale à chaque mesure pendant toute la durée d'un morceau me paraît un non-sens : c'est changer la sonorilé naturelle, la voix de l'instrument, et détruire un effet charmant par l'abus immodéré qu'en font les élèves , tout particulièrement ceux qui ont la prétention d'éblouir en nous assourdissant par un bruit inharmonieux. Et ce défaut presque général chez les pianistes ayant le désir de briller, de produire de l'effet, m'a souvent choqué chez des virtuoses dont j'admire le talent d'exécution, et qui, à mon avis, font acte de faux goût, en abusant ainsi d'une sonorité qui devrait n'être employée qu'avec une extrême discrétion.

Une épreuve redoutable pour le piano le mieux facturé est de l'abandonner aux assauts répétés de musiciens de bal qui, sans égard pour

la sensibilité du mécanisme, uniquement préoccupés do marquer fortement la mesure, d'entraîner les danseurs, malmènent rinstrument, frappent durement les liasses, altèrent la bonne harmonie et détruisent le velouté sonore qui en fait le charme. Il sufiira d'un petit nombre de séances employées de la sorte pour trans* former un piano au timbre mélodieux et chantant en un instrument à la voix stridente et criarde. La peau et le feutre qui garnissent les marteaux sont vite coupés par les attaques violentes souvent répétées, et alors c'est le bois qui frappe les cordes et leur donne une sonorité métallique. Il faut donc se bien garder d'employer comme orchestre de bal un piano que l'on désire consever docile à toutes les nuances. Je ne voudrais pas cependant formuler Fanathème contre les pianistes de soirées dansantes, j'en compte parmi mes élèves, habiles virtuoses, excellents musiciens, compositeurs de valeur. Mais pourquoi ne pas oser le dire, ce sont des exceptions très clairsemées.

Un danger dont il faut également préserver tout piano affectionné, c'est la prise de possession par des exécutants habitués aux puissants effets de sonorité, ayant toujours sous la main de grands pianos de concert et ne tenant pas assez compte des ménagements que réclament des instruments dun tempérament déli-

cat, incapables de répondre aux exigences d'une virtuosité trascendante.

Je préfère, je l'avoue, entendre ces grandes célébrités du clavier sur leurs pianos de concert que sur mes instruments d'Erard, Pleyel, Herz. Je parle seulement de quelques virtuoses qui passionnent le public par leur admirable exécution, mais qui traitent le piano en véritables conquérants habitués à tout soumettre à leurs caprices et voulant toujours être obéis.

Nous l'avons dit dans un précédent chapitre, les artistes vraiment habiles, sûrs de leurs moyens et de leurs effets, modilîent leur sonorité, quelquefois même leur style, suivant les milieux où ils se produisent. Nous complétons notre pensée en ajoutant qu'ils changent aussi leurs procédés d'exécution, la bravoure des attaques du clavier suivant la nature plus ou moins résistante des instruments, et en raison même de ce qu'on peut en obtenir comme ampleur sonore et voix chantante. C'est à l'artiste expérimenté à savoir pressentir à l'avance le terrain musical sur lequel il doit se mouvoir.

Une dernière recommandation. Il faut avoir bien soin, si l'on s'absente quelques mois et si on laisse le piano privé de l'affection de maîtres attentionnés, de le bien envelopper d'une couverture l'abritant parfaitement de lair extérieur, si les domestiques ouvrent les fenêtres pour aérer la pièce où il attend mélancoliquement et

silencieusement le retour de l'ami absent, de celui qui doit lui rendre l'àme et la vie. J'ai tout dit, je crois, et je termine cette longue étude sur le piano en souhaitant qu'elle ait ajouté quelques notions utiles aux connaissances déjà acquises.

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