‹ Histoire du plébisciteChapitre 1 sur 4 · OF OXFORD · texte numérisé non relu

OF OXFORD

C'est pour les gens de bon sens que j'écris cette histoire; c'est mon histoire à moi, pendant la dure guerre que nous venons de traverser. Je Técris pour montrer à ceux qui nous suivront^ combien de mauvais sujets existent en ce monde, et combien il faut se méfier des belles paroles; car nous avons été trompés dans ce village, d'une façon abominable. Nous avons été trompés par- toute espèce de gens : par le sous-préfet, par le préfet et les ministres; par le curé, par les galettes du goufernement, par tous et par chacun.

Est-ce qu'on pourrait se figurer qu'il se trouve autant de gueux^sur la terrre? Non ! il faut l'avoir vu soi-même pour le croire. *

Enfin, nous avons payé; nous avons donné notre foin, notre paille, notre grain, notre farine^ notre bétail ; et ce n'était pas encore assez ! Finale-

ment on nous a donnés nous-mêmes; on nous a dit : « Vous n'êtes plus Français; vous êtes Prussiens!... Nous vous avons pris vos garçons, pour faire la guerre ; ils sont morts , ils sont prisonniers; maintenant, arrangez-vous comme vous voudrez avec Bismark, votre affaire ne nous regarde plus !»

Mais ces choses veulent être racontées clairement, et je vais commencer par le commencement, sans me mettre en colère.

Vous saurez d'abord que je suis meunier au village de Rôthalp, dans la vallée de Metting à Dossenheim, entre la Lorraine et TAlsace. C'est un grand et beau village de cent trente feux, auquel ne manquent ni son curé Daniel, ni son maître d'école Adam Fix, ni^des notables de toute sorte, charrons, forgerons, cordonniers, tailleurs, cabaretiers , brasseurs , marchands d'œufs , de beurre et de volailles; nous avons même deux juifs : Salomon Kâhn, colporteur, et David Hertz, marchand de bétail.

Cela vous montre dans quelle prospérité nous étions avant cette guerre; car plus un village est riche, plus il attire d'étrangers ; chacun y trouve à vivre et vient y travailler de son état. Nous n'avions pas même besoin d'aller chercher notre viande de boucherie en ville : David tuait de temps en temps une vache dans sa cour, et débitait tout ce qu'il nous en fallait pour les dimanches et jours de fête.

Moi^ Christian Wéber, je ne me suis jamais

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écarté de cette commune à plus de quarante lieues. Mon moulin me vient du grand-père Marcel Desjardins, un Français des environs de Metz, qui Ta bâti du temps de la guerre des Suédois, lorsque notre village n'était encore qu'une misérable bourgade. Je suis marié depuis vingthuit ans avec Catherine Amos, la fille de Tancien brigadier forestier; elle m'a apporté cent louis en dot; nous avons eu deux enfants, une fille, Grédel, et un garçon, Jacob, qui sont encore avec nous,

Vous saurez aussi que j'ai un cousin, Georges Wéber, parti voilà plus de trente ans dans les soldats de la marine, pour la Guadeloupe; il a même fait la guerre par là : c'est lui qui tapait sur un tambour, en avant du vaisseau la Boussole^ comme il me l'a dit cent fois, pendant que la flotte bombardait Saint- Jean-d'Ulloa; plus tard, il est devenu sergent; ensuite, il a navigué sur un bâtiment danois, qui faisait la pêche à la morue.

Georges pensait toujours à amasser de la fortune.

Vers 1850, il revint en France, et 5'établit fabricant d'allumettes dans la rue MoufFetard, de Paris ; et comme c'est un très-bel homme, grand, brun, hardi, les yeux vifs, il finit par épouser une riche veuve sans enfants» madame Marie- Anne Finck, qui tenait auberge dans ces environs. Ils gagnèrent de l'argent. Le cousin s'acheta du bien au pays, par le moyen de M. Fingado, notaire, auquel il envoyait exactement le prix de chaque pièce de terre; enfin, à la mort du vieux charpentier Joseph Briou , il se rendit adjudicataire

de sa maison, pour y demeurer avec sa femme, et tenir un cabaret sur la route de Mettîng.

Cela se passait Tan dernier, dans le temps du plébiscite. Le cousin Georges vint d'abord visiter sa maison, avant d'y conduire Marie-Anne.

Moi, j'étais maire; j'avais reçu l'ordre de M. le sous-préfet de faire les publications pour le plébiscite, et d'engager tous les honnêtes gens à voter ouîy s'ils voulaient conserver la paix; parce que tous les gueux allaient voter non, pour avoir la guerre.

C'est aussi ce que je fis , engageant tout le monde à venir sans faute, et envoyant le bangard^ porter les billets dt la préfecture, j^usque dans les dernières baraques de la montagne.

Le cousin Georges arriva la veille du plébiscite. Je le reçus très-bien, comme on reçoit un parent riche, qui n'a pas d'enfants. Il paraissait très-content de nous voir, et dîna chez nous de bonne humeur. Il avait, dans une petite malle en cuir, des habits, des souliers, des chemises, lout ce qu'il lui fallait, et ne manquait de rien.

Ce jour-là, tout alla très-bien; mais le lender main, entendant les publications du garde champêtre Martin Kopp, il se rendit à la brasserie Reibell, qui fourmillait de monde, et se mit à prêcher contre le plébiscite.

J'étais justement à la mairie, avec mon écharpe, à recevoir les billets, quand tout à coup l'adjoint

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