Garde champêtre
Placiard arriva me dire d'un air d'indignation, que des misérables attaquaient Tordre ; qu'il s'en trouvait un à la brasserie du Cruchon d* Or ^ et que la moitié du village allait bien sûr l'assommer.
Je descendis aussitôt et je courus à la brasserie, où le cousin traitait tous les autres d'ânes, disant que le plébiscite était pour la guerre ; que l'Empereur, les ministres, les préfets, les généraux et les évêques trompaient le peuple ; et que ces gens, jouaient la comédie, pour nous piper notre argent.
Moi, dans Tallée, je l'entendais déjà qui criait ces choses d'une voix terrible, et je pensais : Le malheureux a bu !
Si Georges Wéber n'avait pas été mon cousin ; s'il n'avait pas été capable de déshériter un jour mes enfants, je l'aurais fait arrêter et conduire à Sarrebourg ; mais, en considération de cela, je résolus jd'étoufFer c^tte mauvaise affaire, et je dis à ceux qui remplissaient l'allée :
« Place, vous autres ! place ! »
Ces gens furieux, voyant l'écharpe, me firent place; et découvrant alors le cousin derrière une table, dans le coin à droite, je lui criai :
«Que penses-tu, cousin, de faire un scandale pareil ?» .
Il fut aussi troublé par la vue de l'écharpe, ayant servi dans là marine et sachant qu'un maire est tout ce qu'il y a de plus respectable ; qu'il a le droit de vous faire empoigner et conduire au violon d'abord; et puis, si l'on résiste, de vous
mener jusqu'à Sarrebourg et Nancy. C'est pourquoi il se calma tout de siiîte, car il n'avait pas bu du tout, comme je croyais, et disait ces choses sans fiel, sans colère, par conscience et affection de ses concitoyens.
Il me répondit donc très- bien :
«Monsieur le maire, surveillez vos élections! Prenez garde là-haut que des gueux, comme il s'en trouve partout, ne fourrent dans la boîte des poignées de oui à la place des «o«, pendant que , vous avez le dos tourné: cela s'est vu souvent !..• Et puis, ne vous inquiétez pas de moi. Dans les gazettes du gouvernement, il est dit que chacun sera libre de soutenir ses idées et de voter comme il lui plaira; si l'on me ferme la bouche, je protesterai dans les journaux. »
En entendant qu'il protesterait, pour éviter un plus grand scandale, je lui répondis:
« Dis ce que tu voudras! Qu'on ne. vienne pas soutenir que nous avons gêné les élections. Mais vous autres, vous savez bien ce que vous avez à faire.
— Oui, oui ! crièrent tous ceux de la salle et de l'allée, en levant leurs chapeaux; oui, monsieur le maire: nous n'écoutons rien; tout ce qu'on peut dire , ou rien du tout, c'est la même chose !
Et tous ensemble allèrent voter, en laissant Georges seul. ;
M. le curé Daniel, les voyant sortir, arriva de la cure se mettre à leur tètQ ; il avait prêché le ^
matin poux* le plébiscite, et Ton ne trouva pas un seul non dans la boîte.
Si le cousin n'avait pas eu la grande prairie audessous du moulin et les ^neilleurs arpents de la côte, il aurait été méprisé pour le restant de ses jours ; mais un homme riche,, qui vient encore d'acheter une maison, un verger, un jardin,* et de les payer comptant, peut dire tout ce qu'il veut; surtout quand les autres ne Técoutent pas, et font le contraire de ce qu'il leur conseille.
Enfin, voilà les élections. du plébiscite chez nous ! Et cela se passa de même dans tout notre canton : à Phalsbourg, qu'on avait rempli d'imprimés contre le plébiscite, en poussant l'audace jusqu'à surveiller le maire et la boîte, sur quinze cents électeurs, tant militaires que bourgeois, il n'y eut que trente-d^x non !
On voit que les choses marchaient bien, et que M. le sous-préfet devait être content de nous.
Il faut dire aussi que nous avions besoin d'un chemin vicinal pour aller à Hangeviller; qu'on nous avait promis deux cloches pour l'église, et la glandée pour nos cochons en automne ; et que nous savions que tous les villages qui votaient mal, n'obtenaient jamais rien; tandis que lesautres, moyennant leurs bons conseillers, qu'ils avaient nommés, soit à l'arrondissement, soit au département, pouvaient toujours ravoir un peu de l'argent du percepteur, pour les besoins de leur commune. M. le sous-préfet m'avait expliqué ces avantages, et naturellement un bon maire doit
prévenir ses administrés. C'est ce que je faisais : nos députés, nos conseillers généraux,, nos conseillers d'arrondissement étaient tous bons! Par ce moyen nous avions déjà gagné le droit aux feuilles mortes, et notre grand lavoir. Nous ne voulions que notre propre bien, et nous aimions mieux voir les autres villages payer les ministres, les sénateurs, les maréchaux, les évêques et les princes, que de les payer nous-mêmes ! Tout ce que le cousin Georges pouvait donc nous dire pour le bien de tous et Tintérêt de la nation ne nous entrait pas dans la tête.
Je me souviens que ce même jour du plébiscite, où Ton savait déjà que nous avions tous, bien voté, et que nous aurions nos deux cloches, avec le cjiemin vicinal; je me souviens que le cousin et moi nous eûmes le soir, après souper, une grande dispute, et que je l'aurais jeté dehors, si ce n'avait pas été lui. .
Nous prenions un petit verre de kirsch, en fumant nos pipes, le coude sur la table ; ma femme et Grédel étaient montées se coucher, lorsque tout à coup il me dit :
« Écoute, Christian, sauf le respect que je te dois, comme maire, vous êtes tous des innocents dans ce village ; et maintenaiit il est bien heureux que j'y vienne, pour qu'on y trouve au moins un homme raisonnable. »
Je voulais me fâcher, mais il me dit :
« Laisse-moi finir. Si vous aviez seulement passé deux ans à Paris, vous verriez clair. Mais à
cette heure, vous êtes comme une nichée de geais goulus et sans plumes : ils ouvrent le^.bec, en criant « Jacques ! » pour appeler la nourriture du ciel; ceux qui les entendent, grimpent sur Tarbre ; ils leur tordent le cou et les mettent au pot en riant. C'est votre position ! Vous avez confiance en vos ennemis; vous leur donnez le pouvoir de vous plumer à leur aise. Est-ce que si vous nommiez d'honnêtes gens du pays, comme députés, comme conseillers généraux, — au lieu de prendre ceux que la préfecture vous recommande, — est-ce que l'Empereur et les autres bons sujets d'en haut ne seraient pas forcés de vous laisser l'argent que le percepteur vous, enlève en trop? Est-ce que tout ce monde pourrait s'enrichir à vos dépens, faire des fortunes immenses en quelques années ? Est-ce qu'on verrait d'anciens paniers percés, — des gaillards auxquels on n'aurait pas confié deux liards avant le coup d'État^ — est-ce qu'on les verrait devenus millionnaires, rouler sur l'or, se faire trimballer en carrosse, eux^ leurs femmes, leurs enfants, leurs domestiques et leurs danseuses? Les préfets, les sous-préfets vous disent : « Continuez de bien voter... vous aurez ceci... "vous aurez cela!... » des choses que vous avez droit d'exiger, d'après les impositions que vous payez, et qu'on vous accorde comme des grâces : des chemins, tles lavoirs, des écoles, etc. Est-ce que vous ne les auriez pas, si l'argent qu'on vous prend, restait 4ans la çominune?... Qu'est-ce que l'Empereur
lo Histoire dji Plébiscite.
fait donc pour vous ? Il vous dépouille, et voilà tout ! Votre argent, il vous le montre avant chaque élection, comme on montre, un bâton de sucre d'orge aux enfants, pour les faire rire, et, après rélection, il le remet dans sa poche ; le tour qsX joué!
— Comment peut-il mettre cet argent dans sa poche? lui dis-je indigné; est-ce qu'on ne rend pas des comptes tous les ans à la Chambre > » Le cousin leva les épaules, et me répondit :
« Tu n'es pas malin, Christian; ça n'est pas difficile de faire des comptes à la Chambre : Tant de fusils Chassepot, qui n'existent pas !..^Tantde . munitions, dont personne n'a de nouvelles... Tant pour la caisse des retraites... Tant pour la caisse des remplaçants... Tant pour les changements d'uniforme... On change tous les ans, ça fait rouler le commerce et les pots-de-vin sur votre dos ! . . . Est-ce que les députés vont y voir ! Qui est-ce qui vérifie les budgets des ministres >... Les députés que le ministre de l'intérieur vous a présentés; que vous avez nommés, comme des imbéciles; et que l'Empereur abandonnerait aux premières élections, si ces messieurs faisaient seulement mine d'aller visiter les arsenaux et vérifier les caisses... Quelle farce-!... Tiens, hier, en passant à Phalsbourg, j'ai grimpé sur les remparts, et j'ai vu là des canons du temps d'Hérode, avec des affûts tout rongés par les vers, et repeints à neuf , pour cacher la pourriture. Ces canons- Jà, j'en suis sûr, sont refondu$ tous les trois
Histoire du Plébiscite» ij
OU quatre ans, — sur le papier, — avec votre argent! Ah! mon pauvre Christian, tu nés pas malin, ni les autres du village non plus; mais ceux que vous députez à Paris sont malins, trop malins ! »
Il se mit à rire, et j'aurais voulu l'envoyer au diable.
« Sais-tu ce qui vous manque^ dit-il ensuite, en bourrant et rallumant sa pipe, — car je ne lui répondais pas, étant trop ennuyé, — ce qui vous manque, ce n'est pas le bon sens, ce n'est pas rhonnêteté ; nous tous paysans, nous avons encore du bon sens et de Thonnêteté ; nous croyons encore à l'honnêteté des autres, ça prouve que nous en avons encore un peu ! Non, ce qui vous manque, c'est l'instruction. Vous avez demandé des cloches, et vous aurez des cloches ; mais vous avez pçur école une misérable baraque , et pour instituteur le vieux. Adam Fix, qui ne peut rien enseigner aux enfants, par la raison qu'il. ne sait rien luimême. Eh bien, si vous demandiez une véritable école, il n'y aurait pas d'argent dans la caisse. Il en reste pour les cloches ; mais pour un bon instituteur, une grande salle bien aérée, des bancs, des tables de sapin, des tablçaux, des ardoises, des cartes de géographie, des livres, il n'y en a pas ! Car si vous aviez de bonnes écoles, vos enfants sauraient lire, écrire, calculer ; ils sauraient bientôt éplucher les comptes des ministres; et voilà justement ce que Sa Majesté ne veut pas. Tu comprends, cousin, c'est pour cela que vous
n'avez pas d'école et que vous avez des cloches. »
Alors il cligna de l'œil .
« Et, sais-tu, fit-il au bout de quelqties instants, sais -tu combien coûtent toutes les écoles de France? Je ne parle pas des grandes écoles de médecine, de droit, de pharmacie, des collèges, des lycées, qui sont des écoles pour les jeunes gens riches, capables de s'entretenir eux-mêmes dans les grandes villes et de payer pension ; je parle des écoles pour le peuple, des écoles primaires, de celles où Ton apprend à lire et à écrire , les deux premières choses qu'un homme doit savoir, et qui le distinguent des sauvages qui se promènent tout nus dans les bois de l'Amérique. Eh bien, les' députés que le peuple luimême envoie défendre ses intérêts à Paris, et qui: doivent penser, — s'ils ne sont pas de véritables filous, — à remplir d'abord leur devoir envers lui ; ces députés n'ont jamais voté pour les écoles du peuple plus de 75 millions : l'Etat en donne dix pour sa part; les communes, les départements et les père et mère font le reste. Soixante-quinze millions pour instruire le peiiple, dans un grand pays comme le nôtre, c'est honteux; les Etats- Unis en dépensent six fois plus. Mais, en revanche, au budget de la guerre , nous payons près de 500 millions. Ce ne serait pas trop, si nous avions cinq cent mille hommes sous les armes, d'après le calcul qu'on a fait de ce que coûte un homme par jour; mais pour une armée de deux cent cinquante mille jîpmmea, c'est la qoitié dç trop. Où passent les
250 autres millions? S'ils servaient à bâtir des' écoles, à payer des instituteurs capables, adonner un asile aux ouvriers dans leur vieillesse, je n'aurais rien à dire ; mais pour faire sonner la poche de messieurs les sénateurs et les cloches de messieurs les curés, je trouve que c'est trop cher. »
Comme le cousin Georges m'ennuyait avec toutes ses raisons, j'avais envie d'aller me coucher, et je lui dis :
« Tout ça, cousin , c'est très-bien ; mais il se fait tard , et puis ça ne regarde pas le plébiscite. »
Je m'étais levé; il me posa la main sur le bras, et me dit :
<( Causons encore un peu ; laisse-mçi finir ma pipe. Tu dis que cela ne regarde pas le plébis* cite; mais ce plébiscite-là, cousin, est pour que ce beau commerce continue. Si la nation trouve que tout est bien ; qu'on lui laisse assez d'argent, > et que même on peut encore lui- en prendre ; que les ministres, les sénateurs et les princes ne sont pas encore assez gras et florissants ; que l'Empereur n'achète pas assez de propriétés à l'étranger, eh bien, elle va dire par ce plébiscite : « Allez !... «Continuez!... Nous sommes contents !...» Est-ce que cela te convient ?
— Oui! J'aime mieux ça que la guerre, lui dis-je. de mauvaise humeur ; l'Empire c'est la paix !... Je vote pour la paix! »
Alors, Georges lui-même se leva, en vidant sgi pipe au bpr4 de la tablç,.et ine dit î
14 Histoire du Pléhiscite,
u Christian, tu as raison, allons nous coucher. Je me repens d'avoir acheté la maison du vieux Briou. Décidément les gens de ce pays sont trop bornés. Tu me fais de la peine!
— Oh ! je n'ai pas besoin de te faire de la peine, lui dis-je en colère; je ne suis pas plus bête qu'un autre. *
— Comment! fit-il, toi, maire de Rôthalp, en rapport avec le sousj-préfet tous les joiirs, tu crois que ce plébiscite est pour affermir la paix?
— Mais oui.
— Comment, tu le crois > Allons donc ! Mais, est-ce que nous ne Tavons pas, là paix? Est-ce que nous avons besoin d'un plébiscite pour la conserver ? Est-ce que tu te figures que les Allemands donnent là-dedans? Nos paysans, à la bonne heure, on les trompe, on les endoctrine, à la cure, à la mairie, à la sous-préfecture ; mais pas un ouvrier de Paris n'est dupe de cette mauvaise comédie. Tous savent que l'Empereur et les ministres ont besoin de la guerre; que les généraux et les officiers supérieurs la veulent. La paix ^st bonne pour les commerçants, les industriels, les paysans; mais les officiers sont las de croupir dans les mêmes grades. On a déjà dégoûté les sous-officiers du métier, à force de fourrer dans l'armée des nobles, des jésuites, des cafards de toute sorte ; les troupes sont de mauvaise humeur, il leur faut de l'avancement, ou bien elles finiront par se fâcher, surtout en voyant les Prussiens prendre devant notre ne^ tout «ce (jui leur convient, sans
nous en demander la permission ..Tu ne comprends pas ça?Tiens, fit-il, j'ai sommeil,allons dormir !»
Ce soir-là, je vis que le cousin avait appris bien des choses à Paris, et qu'il en savait plus que moi sur la politique. Mais cela ne m'empêchait pas d'être indigné contre lui, car durant tout ce jour il né m'avait causé que du désagrément, et je me disais qu'il était impossible de vivre avec un être aussi brutal.
Ma femme, au haut de l'escalier, avait entendu notre dispute; malgré cela, comme nous montions, elle arriva toute riante et joyeuse au-devant de nous, tenant la chandelle et disant :
« Ah ! vous en avez raconté ce soir, vous devez en avoir as^z. Venez, cousin, que je vous mène à votre chambre ; tenez, la voilà ! Vous pouvez voir de votre fenêtre les bois au clair de la lune ; et voici votre lit, c'est le meilleur de la maison. Le bonnet de coton est sous l'oreiller.
— C'est bon, Catherine, merci, lui répondit Georges.
— Et dormez bien, fit-elle, en venant me retrouver* »
Cette Temme, pleine de bon sens, me dit alors, pendant que je me déshabillais :
« A quoi penses-tu donc, Christian, de contrarier le cousin? un homme si riche, et* qui peut nous faire tant de bien par la suite. Qu'est-ce que ça te fait, le plébiscite? Qu'est-ce que ça peut nous rapporter? Que le cousin dise tout ce qu'il voudra, tu dois toujours lui répondre amen !
i6 Histoire du Plébiscite,
Songe que sa femme a des parents, et qu'elle voudra tout attirer de son cô'té! Prends garde de te brouiller avec Georges ; la grande prairie au-dessous du moulin et le verger sur la côte ne se trouvent pas tous les jours dans le pas d'une yache. »
Je vis tout de suite qu'elle avait raison, et je résolus en moi-même de ne plus contrarier le cousin, qui pouvait nous valoir plus à lui seul que TEmpereur, les ministres, les sénateurs et toute la boutique ensemble; car chacun de ces gens-là ne pensait qu'à ses propres héritages, sans s'inquiéter de nous; et nous devions faire comme eux, puisqu'ils avaient si bien réussi à se dorer sur toutes les coutures, à s'engraisser et à vivre en joie dans ce monde, sans parler des promesses que les évêques leur faisaient pour l'autre.
Rêvant à cela, je me couchai tranquillement, et je m'endormis à la grâce de Dieu.
Le lendemain de bonne heure, Georges, mon fils Jacob et moi, après avoir cassé une croûte de pain et pris un verre de vin sur le pouce, nous attelâmes nos deux voitures, pour aller chercher la femme et les meubles du cousin à Jl^utzelbourg, au chemin de fer.
Avant d'^rrivçr au pays, Georges avait donné
l'ordre de reblanchir et de peindre sa maison du haut en bas; il avait fait mettre des planchers neufs et remplacer les vieux bardeaux par des tuiles. Maintenant la peinture avait séché; les portes et les fenêtres restaient ouvertes jour et nuit; on ne pouvait rien prendre dans la maison^puisqu'elle était vide. Le cousin voyant ces choses en bon état, venait d'écrire à sa femme qu'elle pouvait amener leurs meubles de là-bas.
Nous partîmes donc vers six heures du matin ; sur la route, les gens de Hangeviller, de Metting, de Véchem, et ceux qui se rendaient au marché de la ville, chantaient et criaient :
« Viye l'Empereur! »
Partout on avait voté oui^ pour la paix. C'était une tromperie comme personne n'en a vu de pareille; à la manière dont le ministre de l'intérieur, Chevandier de Valdrôme, les préfets et les gazettes du gouvernement nous avaient expliqué le plébiscite, tout le monde avait cru voter la paix.
Le cousin Georges, entendant cela, disait :
« O pauvres paysans, que je vous plains d être si bêtes! Que je vous plains de croire ce que vous racontent ces filous! »
C'est ainsi qu'il appelait. le gouvernement de l'Empereur, et naturellement j'en étais indigné; mais les recommandations de Catherine me rêvenaient à l'esprit, et je pensais :
« Tais-toi, Christian, ne di^rien; cela vaudra mieux. »
Enfin, sur toute la route nous vîmes le même
i8 Histoire du Plébiscite,
spectacle ; les soldats du 84®, en garnison à Phalsbourg, avaient rair heureux comme des gens qui viennent de gagner le gros lot à la loterie ; leur colonel avait dit à ses hommes, que ceux qui ne voteraient pas oui^ seraient indignes de s'appeler des Français. Tous avaient voté oui! Un bon^ soldât ne connaît que sa consigne.
Ayant donc passé devant la porte de France, nous descendîmes aux Baraques et puis à Lutzelbourg. Le train de Paris venait de quitter la station ; on entendait encore son sifflet soùs le tunnel de Saveme.
La femme du cousin, que je ne connaissais pas encore, se tenait près des bagages, derrière la gare. En voyant arriver Georges, elle s'écria toute joyeuse ;
« Ah! c'est toi!... Et' voici les cousins !.•• »
Elle nous embrassa de bien bon cœur, nous regardant tout étonnée, peut-être à cause de nos blouses et de nos* grands feutres noirs. Mais, non! ce ne devait pas être cela, car Marie-Anne Finck était native de Wasselonne, en Alsace, et les Alsaciens ont toujours eu la blouse et le grand chapeau, depuis que je me souviens. Seulement cette grande femme sèche, avec ses yeux bruns, vive et agissante comme la poudre, après avoir passé trente ans à Paris, «ayant d'abord été cuisinière chez Krautheimer, dans un endroit qui s'appelle barrière» de Montmartre, et puis dans cinq ou six auberges de la grande ville, pouvait bien s'étonner un peu de voir des gens simples
comme nous autres, et sans doute cela lui faisait aussi plaisir.
Voilà ce que je pense.
(( Les voitures sont là, ma femme, disait Georges tout réjoui. Nous allons charger le plus que nous pourrons de meubles sur la grande, et le reste sur la petite. Tu t'assoiras devant. — Tiens, regarde là-haut, c'est le château de Lutzelbourg; et cette jolie maisonnette en bois, près d'ici, toute couverte de vigne vierge, c'est un chalet, le chalet du père HofFmann-Forty, le distillateur d'eau de noyaux; tu connais Teau de noyaux de Phalsbourg !»
Il lui montrait tout.
Ensuite, nous commençâmes à charger. Le grand Yéri, qui prend les billets à la barrière et qui porte les paquets à l'omnibus de M. André, vint aussi nous prêter un coup de main. Et les deux voitures étant chargées vers midi, la cousine assise devant la première, sur une botte de paille, nous repartîmes tranquillement pour le village, où nous arrivâmes sur les trois heures.
Mais une chose me revient, que je ne veux pas oublier. Comme nous sortions de Lutzelbourg, une grande voiture de houille descendait de la côte; son conducteur, un garçon de seize à dixsept ans, tenait sts chevaux par la bride; et sur la porte de la dernière maison, un petit enfant assis à terre , regardait passer nos voitures : il était hors du chemin, ne pouvait gêner personne et restait là tout paisible, quand le garçon lui
20 Histoire di^ Plébiscite,
donna, sans aucune raison, un coup de fouet, quî le fît pleurer à chaude^ larmes.
La cousine avait vu cela,
« Pourquoi donc ce garçon a-t-il frappé Tenfant? dit-elle.
— Ça, répondit Qeorges, c'est un conducteur de houille; il vient de Sarrebruck, c'est un Prussien; il a frappé Tenfant, parce que c'.est un Français! »
Alors la cousine voulut descendre, pour courir sur le Prussien ; elle l'appelait : « Grand lâche ! fainéant ! mauvais gueux ! Viens donc me frapper, moi ! » Et le gOJ'Çon serait aussi venu l'arranger, si nous n'avions pas été là pour le recevoir; mais il se méfiait de nous, et fouettait ses chevaux ;à tour de bras, se dépêchant de passer le pont et tournant la tête de notre côté, dans la crainte d'être suivi.
Je pensais en ce temps que le cousin Georges avait eu tort de dire que ce garçon en voulait aux Français, parce qu'il était Prussien; mais j'ai reconnu plus tard qu'il avait raison, et que les Allemands nous en. voulaient depuis des années sans nous le montrer, comme de véritables sournois, attendant une bonne occasion de nous le faire sentir.
« C'est encore à notre brave homme que nous devons cela! disait Georges; les Allemands se figurent que nous l'avons nommé empereur, pour recommencer les mauvais coups de son oncle ; et maintenant ils regardent notre plébiscite comme
une déclaration de guerre. La joie de nos préfets et de nos sou s -préfets prouve qu'ils n'ont pas tout à fait tort.
— Oui, criait sa femme; mais de battre un enfant, c'est lâche !
— Bah! n'y pensons plus, dit Geoi;ges, nous en verrons peut-être de bien pires, et que nous aurons méritées par notre bêtise... Dieu veuille que je me trompé ! »
C'est en causant de la sorte, que nous arrivâmes au village.
Ma femme avait préparé le dîner; on s'embrassa, on fit connaissance, et puis on s'assit à table, on mangea de bon appétit. La cousine Marie-Anne était gaie, elle avait déjà vu leur maison en passant, et le jardin derrière, avec ses rangées de groseilliers et de pruniers en fleur.
Les deux voitures, que nous avions dételées, attendaient devant leur porté; on apercevait, par nos fenêtres, les gens du village qui tournaient autour, regardantes caisses, tâtant la literie, et causant entre eux de cette quantité de meubles et d'effets, comme d'une affaire qui les aurait regardés.
Ils se disaient sans doute que notre cousin Georges Wéber .et sa femme étaient des gens riches, qui méritaient la considération de tout le pays; et moi-même, avant d'avoir vu ces grandes caisses, je n'aurais jamais cru qu'ils possédaient tant de choses en propre.
Cela montrait que ma femme avait bien fait de me prévenir d'avoir des égards pour le cousin ; elle en avait aussi prévenu notre fille Grédel; et quant à Jacob, c'est un garçon rempli de bon sens, qui réfléchit à tout, et qui n'a pas besoin qu'on lui.dise ce qu'il faut faire.
Mais ce qui nous étonna bien autrement, ce fut de voir arriveç sur les trois heures et demie, deux autres grandes voitures du côté de Véchem et d'entendre le cousin s'écrier :
« Voici mon vin de Barr !»
Avant de venir à Rôthalp, il était allé luimême à Barr, en Alsace, goûter de tous les crus et faire ses marchés.
« Allons, Christian, dit-il en se levant, nous n'avons pas de temps à perdre pour décharger tout cela jusqu'au soir. Prends tes pinces et ton marteau; tu dois avoir aussi des cordes et une échelle pour descendre les tonneaux à la cave. «
Jacob courut chercher ce qu'il fallait.
Nous sortîmes tous ensemble, ma femme, ma fille, le cousin, tout le monde; Frantz, mon garçon, resta seul au moulin; et l'on se mit à déclouer les caisses, à porter les meubles dans la maison : des commodes, des armoires, des bois de lit, et des quantités d'assiettes, de plats, de soupières, etc., qu'on portait tout de suite à la cuisine.
Le cousin commandait :
« Posez ça dans ce coin! Mettez ça dans l'autre !»
Les voisins aussi nous aidaient, par curiosité. Tout allait rondement,
Et là-dessus les voitures de Barr arrivèrent. II fallut* les faire attendre. Nos femmes avaient déjà monté les lits et placé le linge dans les armoires. '
Vers sept heures, tout étant en ordre dans la maison, on pensait pouvoir se reposer jusqu'au lendemain; mais Georges nous dit, en retroussant ses manches :
«Maintenant, camarades, voici legi*os ouvrage; moi, je ne m'endors jamais sur le rôti. Que les hommes de bonne volonté m'aident à décharger les tonneaux, car les voituriers veulent retourner en ville, et je leur donne raison. »
Aussitôt la cave fut ouverte, Téchelle posée à la première voiture, la lanterne allumée ; et jusqu'à onze heures, on ne fit que décharger le vin, rouler les tonneaux, les descendre avec mes cordes et les mettre en place.
Je n'ai jamais vu travailler comme ce jour-là.
Seulement après onze heures, le cousin Georges, voyant tout arrangé comme il le voulait, parut content; il mit la première fbnne en perce, remplit un broc de vin, et dit :
« Que les travailleurs arrivent ; nous allons boire un. bon coup, et puis nous irons nous coucher! »
On referma la cave, on se rafraîchit dans la grande salle; et, tous, les uns après les autres, en ayant assez, allèrent dormir *ehez eux, sur le coup de minuits
Tou^^le village s'étonnait de voir comme ces Parisiens travaillaient; on ne parlait plus que d'eux : — Tantôt le cousin avait acheté les fumiers de la gendarmerie; tantôt il avait fait marché pour drainer ses terres basses en autoitine ; et puis il bâtissait une étable, une buanderie derrière sa maison, une distillerie au fond de sa . cour ; il agrandissait encore ses caves, déjà les plus belles du pays... Fallait-il qu'il eût de l'argent!
S'il n'avait pas payé comptant l'architecte, l'ouvrier, le maçon, on aurait cru qu'il se ruinait. Maïs il n'avait jamais besoin de deux liards, et son notaire lui faisait toujours bonne mine, le saluant de loin et l'appelant « mon cher monsieur Wéber » .
Une seule chose ennuyait Georges : toyt de suite en arrivant, il avait demandé à la préfecture, la permission d'ouvrir son cabaret : i^ oA la pomme de pin, » Il avait même écrit trois lettres à Sarrebourg et ne recevait aucune réponse. Matin et soir, en me voyant passer avec mes voitures de grains et de farine, il me criait par la fenêtre :
« Hé ! Christian ! arrive un peu ! »
Et ne me parlait* que de cela ; même il venait m'ennuyer à la mairie, pour mettre lîia signature et le cachet sur ses lettres, avec des attestations de bonnes vie et mœurs, et l'on ne répondait rien du tout. *
Un soir que j'étais à signer le registre des actes dressés dans la semaine par le maître d'école, il entre comme à l'ordinaire et me dit :
a Encore rien ?
— Non, cousin, 'je ne sais pas ce que cela signifie.
— Bon, dit-il, en s'asseyant à la place du secrétaire, donne-moi du papier, que j'écrive encore une fois, et puis nous verrons. »
Il était pâle de colère et se mit à écrire, en lisant tout haut :
« (( Monsieur le sous-préfet,
« Je vous ai demandé l'autorisation d'ouvrir un cabaret à Rôthalp. J'ai même eu l'honneur de vous écrire trois lettres sur ce chapitre, et vous ne m'avez pas répondu. Répondez-moi : oui ou non ! Quand on paye les gens , et qu'on les paye bien, ils doivent remplir leur service.
(t Monsieur le sous-préfet, j*ai l'honneur de vous
saluer.
» Georges Wéber,
« Ancien sergent d'infanterie de marine. »
En écoutant cette lettre, les cheveux m'en dressaient sur la tête.
« Cousin, n'envoie pas cela, lui dis-je, le souspréfet serait capable de te faire arrêter.
— Bah ! fit-il, vous autres paysans, vous avex Tair de regarder ces messieurs comme de petits bon Dieu; ils vivent pourtant de notre argent, c'est nous qui les payons ; ils sont nos employés et rien de plus. Voyons, Christian, veux-tu mettre ton cachet là-dessus? »
Alors, malgré tout ce que pourrait dire ma femme, je lui répondis :
« Georges , au nom du ciel ! ne me demande pas çà... Je serais sûr de perdre ma place.
— Quelle place ? Ta place de maire, dit-il, bh Ton reçoit les ordres d'un sous-préfet, qui reçoit les ordres d'un préfet, qui reçoit les ordres d'un ministre qui fait tout ce que veut notre honnête homme! J'aimerais mieux être hardier, que d'avoir une place pareille. »
* Le maître d'école, qui se trouvait là, tombait des nues, ses bras pendaient ju^qu'iau bas de sa chaise, et il regardait le cousin en ouvrant de grands yeux, comme on regarde un fou dangereux.
Moi, j'étais aussi sur les épines d'entendre prononcer des paroles semblables dans la mairie , et je finis par lui dire que j'aimerais mieux aller moi-même àSarrebourg, demander la permission, que de mettre le cachet sur sa lettre.
« Alors nous irons ensemble, » fit-il.
Mais je vis bien que s'il parlait de cette façon à M. le sous-préfet, il nous ferait empoigner tous les deux, et je lui dis que j'irais tout seul, parce que cela me gênerait.
(( Eh bien ! c'est bon, je veux bien, dit-il ; mais tii me raconteras tout ce que le sous-préfet t'aura répondu. »
Il déchira sa lettre et nous sortîmes ensemble.
Je n'ai jamais passé de plus mauvaise nuit que celle-là. Ma femme me répétait que notre «ousiti
Georges passait avant le sous-préfet et TEmpereur, qui se moquaient de nous; que l'Empereur avait aussi des cousins qui voulaient hériter de lui, et que chacun devait tenir à ses héritages.
Le lendemain, quand je partis pour Sarrebourg, tout s'embrouillait dans ma tête, et je pensais que le cousin et sa femme auraient bien fait de rester à Paris,, plutôt que de venir nous troubler tous, lorsque nous étions si ^tranquilles ; quand chacun payait ses impositions et ses contributions ; que chacun votait comme on voulait à la sous-préfecture; qu'on n'entendait jamais une parole plus haute que l'autre au cabaret ; qu'on assistait régulièrement à la^ messe et aux vêpres ; que les gendarme» n'avaient qu'à passer une fois par semaine au village, pour maintenir tout en ordre; et que moi, Christian Wéber, j'étais considéré, respecté; que lorsque j'avais dit un mot, tous les honnêtes gens disaient:
« C'est la vérité !... M. le maire pense comme ça! »
Oui, toutes ces choses et beaucoup d'autres me passaient par l'esprit, et je maudissais le cousin en moi-même.
Voilà comme nous étions dans tout le pays!
Je ne sais pas encore aujourd'hui par quel moyen les autres nous avaient rendus si bêtes. Enfin, nous l'avons payé cher, et cela doit profiter à nos enfants.
A Sarrebourg, il fallut attendre jusqu'à deux heures, pour voir M. le sous-préfet, qui déjeu-
naif avec MM. les conseillers d'arrondissement, en l'honneur du plébiscite. Cinq ou six maires des environs attendaient comme moi ; nous voyions passer dans Tallée les grands plats de poisson et de gibier, malgré la fermeture de la chasse et de la pêche, et puis les paniers de vin, et nous entendions nos conseillers rire : « Ha! ha! ha! » Ils s'amusaient joliment.
A la fixi, M. le sous-préfet sortit; il avait bien déjeuné.
({ Ah! c'est vous, messieurs, dit-il; entrez... entrez un instant au bureau^ »
Et nous restâmes encore un bon quart d'heure au bureau. M. le sous-préfet vint alors se débarrasser des maires, qui demandaient différentes choses pour leurs villages. Il avait l'air joyeux et accordait tout; finalement, les autres étant expédiés, il me dit :
« Ah! monsieur le maire, je sais pourquoi vous êtes venu : vous venez me demander pour le nommé Georges Wéber, Tautorisation d'ouvrir un cabaret à Rôthalp. Eh bien, c'est impossible! Ce Georges Wéber est un républicain ; il a déjà fait de l'opposition au plébiscite : vous auriez dû m'en prévenir, et vous l'avez ménagé, parce qu'il est votre cousin. On donne des autorisations de tenir cabaret, à des gens sérieux, dévoués à Sa Majesté l'Empereur, et qui surveillent leurs pratiques ; mais on n'en donne jamais à des gens qu'il faut surveiller eu x-mêmes.Vous devez savoir cela.»
Aussitôt je compris que mon adjoint, Pla-
cîard, nous avait dénoncés! Cet être plat, sec, ne faisait que rédiger pétition sur pétition, pour demander des places, des pensions, des bureaux de tabac, des décorations pour lui et son honnête famille, parlant sans cesse de ses services, de son dévouement à la dynastie et de ses titres ; ses titres étaient les dénonciations qu il envoyait à la sous-préfecture, et, pour dire la vérité, dans ce temps-là c'étaient les meilleurs. *
L'indignation me prit, mais je ne dis rien, et j'ajoutai seulement quelques mots en faveur du cousin Georges, assurant M. le sous-préfet qu'on avait menti sur son compte, qu'il ne fallait pas tout croire, etc. Lui bÎLillait dans sa main; et comme les conseillers d'arrondissement riaient au jardin de la sous-préfecture, il se leva et me dit très-ipoliment :
(( Monsieur le maire, vous connaissez ma réponse. D'ailleurs, vous avez déjà trois cabarets dans votre village, quatre ce serait trop. »
Il était inutile, après cela, .de rester ; je le saluai donc, ce qui lui fit plaisir, et je retournai tranquillement à Rôthalp .
Le même soir, j'allai raconter à Georgies, mot à mot, la réponse de M. le sous-préfet. Au lieu de se fâcher, comme j'aurais cru, le cousin m'écoûta paisiblement ; sa femme seule criait contre la mauvaise race ; elle ne respectait pas les souspréfets dans ses propos ; mais Georges , qui fumait tranquillement sa pipe, après souper, prit la chose très-})ien ;
« Écqute, Christian, me dit-il, d'abord, Je te remercie pour ce dérangement. Toijt ce que tu me racontes, je le savais d'avance, mais je ne suis pas fâché d'en être sûr. J'aurais pourtant souhaité que ce monsieur eût reçu ma lettre. A cette heure puisqu'on me refuse l'autorisation de vendre quelques verres de vin en détail, je vendrai du vin en gros. J'ai déjà ma provision de vin blanc; pas plus tard que demain je vais à Nancy ; j'achète une petite voiture et un boa cheval; de là, je me rends à Thiaucourt, et je fais mes provisions de vin rouge. Après ça je me promène à droite, à gauche dans le pays, et je place mon vin par deux, trois, six hectolitres, seldh la solvabilité dos gens; au lieu d'avoir un cabaret, j'en aurai vingt. Il me faut du mouvement. Avec mon auberge, Marie- Anne aurait été forcéede faire encore de la cuisine; elle eh a bien assez !
- — Oh! oui, dit-elle, depuis trente ans^ j'en ai fait des plats de choucroute et de saucisses, chez Krautheimer, à Montmartre, et chez Auber, dans le Cloître Saint-Benoît.
— Justement, dit Georges, maintenant tu n'en feras plus ; tii surveilleras nos récoltes : la rentrée des foins, des fruits, des pommes de terre; nous toucherons nos rentes, et moi j'irai courir avec mon petit cheval, de village en village; M. le sous-préfet saura que Georges Wéber peut se passer de lui !»
En écoutant cela, j'appris qu'ils avaient encore dçs rentes par-desç^s Iç m^chç, et je pensai qwe
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HUtoire du Plébiscite, , «ji
le cousin avait raison de se moquer de tous les sous-préfets du monde*
Il me reconduisit j usque dehors, en me serrant la main, et je me dis en moi-même, que c'était une véritable abomination de refuser la permission d'ouvrir un cabaret à des gens de bien, quand on donnait cette permission à des Nicolas Ritter et à des André Kreps, que leurs propres femmes appelaient leurs meilleures pratiques; parce qu'ils tombaient sous la table tous les soirs et qu'il fallait les porter au lit.
D'un autre côté, je reconnus que cela valait mieux pour moi, car si les gendarmes avaient trouvé Georges en contravention, il aurait fallu verbaliser, et me brouiller avec le cousin. De cette manière tout était bien, le commerce en gros ne regardant, que les rats de cave.
Tout ce que Georges m'avait dit, il le fit le lendemain. A six heures il gagnait déjà le chemin de fer; et cinq ou six jours après, il revenait de Nancy sur son propre char-à-bancs, attelé d'un, bon cheval de cinq à six ans, dans toute sa force. Le char^à-bancs était neuf; on pouvait y boucler un petit soufflet par le mauvais temps; et Ton pouvait l'enlever, pour conduire le vin ou rame-» ner les tonneaux vides, quand c'était nécessaire.
Le vin de Thiaucourt suivait; Georges le mit tout de suite en cave, après avoir payé la facture et réglé le compte du voiturier. — .- J'étais là !
Quant à savoir combien d'hectolitres il avaif alors à U maison, ce serait difiicile, à moins d'ou^
3a Histoire du Plébiscite.
vrir ses livres; mais pas un marchand de vin des environs, et oiême de la ville, n'aurait pu se vanter d'avoir une cave montée comme la sienne, en bonnes qualités de vin, à tous les prix, rouge et blanc, d'Alsace et de Lorraine.
Vers ce temps, il me fit venir avec mon fils Jacob, pour dresser la liste des gens solvables. Il écrivait, en nous demandant :
(( Combien peut-on donner à celui-ci?
— Tant,
— Combien à celui-là ?
— Tant. »
Dans une après-midi, nous avions passé tous les aubergistes et les cabaretiers en revue, de Droulingen aux Quatre- Vents, des Quatre- Vents à Dabo. Jacob et moi nous connaissionsr ce qu'ils valaient jusqu'au centime, car celui qui paye bien sa farine, paye bien son vin, et ceux qui se font tirer l'oreille par le meunier, ne se pressent pas d'ouvrir leur bourse à d'autres.
Ainsi s'arrangeait le cousin.
Il prit un garçon du pays, le fils du tonnelier Gros, pour conduire, et lui-même se chargea de vendre. :
Depuis ce moment, on voyait tous les matins Georges traverser Rôthalp au trot, et son garçon passer avec des chargements.
Le cousin avait aussi l'idée de distiller en hiver; il achetait toutes les vieilles futailles de^ rencontre, pour serrer les fruits qu'il espérait
pbtenir ^ bon marçhç swr la fin de T^utomne; il
faisait une grande provision de bois. Tous ceux du pays n'avaient qu'à le regarder faire, pour apprendre- quelque chose; nmis chez nous, les gens se croient plus malins que leurs voisins, et cela ne les rend pas plus riches.
Enfin, comme on voit, le commerce de Georges "SNéh^T prenait «une bonne tournure. Tous les jours en revenant de sa tournée, soit à Saverne, soit à Phalsbourg, il arrêtait sa voiture devant la porte, et venait me trouver au moulin, en me criant :
« Hé! bonsoir, Christian, comment ça va-t-il aujourd'hui? »
Nous entrions derrière, dans la' chambre, à cause du bruit et de la poussière, et nous causions du prix des grains, du bétail, du fourrage, et de tout ce qui peut intéresser des gens de notre position.
Ce qui Tétonnait le pius, c était la quantité d'Allemands que Ton rencontrait dans la montagne et en plaine.
-« Je ne vois que ça, disait-il : des bûcherons, des garçons brasseurs, des tonneliers, des charbonniers, des photographes, des entrepreneurs. Je parie, Christian, que ton garçon. Frantz est aussi un Allemand ?
— Oui, il est du grand- duché de Bade.
— Comment cela se fait-il? disait Georges; qu'est-ce que cela signifie?
— Ce sont de bons ouvriers; et puis, ils se louent, à moitié prix.
— Et les nôtres, qu'est*-ce qu'ils deviennent?
— Ah! tu comprends, cousin, ça les regarde.
— je comprends, disait-il, que nous filons un mauvais coton. A Paris déjà, cette quantité d'Allemands : balayeurs, garçons de magasin, tailleurs d'habits, cordonniers, traîneurs de charrettes, teneurs de livres, professeurs de toute sorte, m'étonnaiént ; et, depuis Sadowa, cela redouble... Plus ils ont gagné de terrain, plus leurs regards s'-étendent. ailleurs. Quel avantage avons-nous d'être Fi-ançais, de payer chaque année des contributions plus fortes, d'envoyer nos enfants tirer à la conscription et faire leur congé ; de supporter toutes les charges de l'État, tous les ennuis des préfets, des sous-préfets, des commissaires de police et les vexations des simples mouchards, si ces gens-là, qui ne supportent rien du tout, ont les mên^^s avantages que nous, et même de plus grands, puisqu'on renvoie les nôtres, pour les placer, et qu'ils font baisser, par leur grand nombre, le prix de la main-d'œuvre? Cela profite aux fabricants, aux entrepreneurs, aux bourgeois, mais la grande masse en devient misérable. Je n'y comprends rien. Il faut que nos braves gens de là-haut perdent la XtXQ\ si cela continue, les travailleurs ne tiendront plus à la patrie, qui se moque d'eux; et ces Allemands, qu'on favorise et qui nous exècrent, nous mettront tout doucement à la porte de chez nous. »
Ainsi parlait le cousin, et je n'avais rien à lui répondre.
Mais en ce temps j'éprouvai de grands ennuis, et quoique cette affaire me regarde seul, il faut que je vous en parle.
Depuis l'arrivée 4e Georges, ma fille Grédel, au lieu de surveiller nos affaires, comme autrefois, de laver le linge, de traire les vaches, etc.^ était toute la sainte journée chez Marie-Anne. Jacob s'en plaignait, et disait :
(( Qu'est-ce qu'elle fait donc là-bas? Il faudra bientôt que je prépare la lessive, que j'étende le linge sur les haies et que je batte le beurre. Est-ce que jGrédel ne pourrait pas faire son ouvrage? Est-ce qu'elle nous prend pour ses domestiques? »
Il avait bien raison, mais Grédel ne s'est jamais gênée; elle n'a jamais eu de considération que pour elle-même. Là-bas elle était avec la femme de Georges, qui lui parlait du matin au soir de Paris, des grandes places, des marchés, du prix des œufs et de la viande, de ce que l'on payait à la barrière, de ceci, de cela; de la cuisine, qu'estce que je.sais moi?
Marie- Anne aimait sa société ; mais cela m'arrangeait d'autant moins, que Grédel avait depuis quelque temps un amoureux au village, et que dans ces cas -là, le meilleur est toujours de garder sa fille à la maison et d'avoir l^œîl sur elle.
C'était un simple commis des carrières de Vilsberg, un ancien sergent de canonniers, Jean- Baptiste Werner, qui osait se permettre de jeter les yeux sur notre fille. Nous n'avions rien à dire
contre ce garçon, c'était un grand bel homme, sec^ les yeux hardis, les moustaches brunes, et qui faisait très-bien 5on service à la carrière du père Heitz; mais il ne gagnait que ses trois francs par jour, et Ton pense bien que la fille de Christian Wéber n'était pas faite pour un garçon qui ne gagne que ses trois francs; non, cela ne pouvait' pas aller!
Malgré cela, j'avais vu bien des fois ce Jean- Baptiste Werner, le matin quand il allait à Tou^ vrage, son mètre sous le bras, s'arrêter près de récluse, — comme pour regarder les canard§etles oies qui se baignaient dans la vanne, ou les poules qui se promenaient autour du coq, sur le fumier,— et en même temps Grédel, qui se peignait les cheveux lentement à sa fenêtre, devant le petit miroir. J'avais aussi vu qu'ils se disaient bonjour de loin, et que ce commis-là devenait tout pâle en apercevant notre fille; et même, j'avais été forcé de . prévenir Grédel d'aller se peigner ailleurs, ou de fermer sa fenêtre quand l'autre passait.
Voilà simplement la chose !
Ce garçon m'ennuyait. Ma femme était aussi sur ses gardes.
Vous devez comprendre maintenant pourquoi j'aurais mieux aimé voir notre fille chez nous que chez le cousin ; mais il était difficile de lui défendre d'aller là ; Georges et sa femme auraient pu se fâcher, et cela nous mettait dans l'embarras.
Par bonheur, en ce même temps, le fils aîné du
père Heitz, le maître de la carrière, demanda Grédel en mariage.
Depuis longtemps M. Matliias Heitz fils venait les dimanches, de Vilsberg, à la brasserie du Cruchon-d'Or^ s'amuser avec Jacob, comme lorsqu'on a des projets sur une famille. C était un beau garçon, bien nourri, les joues et les oreilles rouges, et toujours bien habillé, avec des gilets en velours et des breloques à sa montre ; enfin, un garçon comme une fille de bon sens peut s'en souhaiter un pour mari.
Il avait aussi du bien; c'était l'aîné de cinq enfants; j'estimais- que sa part pourrait bien monter de quinze à vingt mille livres, après la mort des parents.
Eh bien ! ce garçon-là demanda Grédel en mariage, et tout de suite Jacob, ma femme et moi nous fumes d'accord pour consentir.
Ma femme pensa seulement qu'il fallait aussi consulter le cousin Georges et Marie- Anne. Grédel était -justement chez eux quand j'y allai avec Catherine; et 'voilà qu'en - entendailt parler de cela, elle se mit à fondre en larmes, et à dire qu elle aimerait mieux mourir,- que de se marier avec Mathias Heitz. Vous pensez si nous étions indignés. Ma femme voulait lui donner des soufflets ; mais le cousin se fâcha, et dit qu'on ne doit* jamais forcer une fille à se marier malgré elle', parce que cela fait de mauvais ménages. Ensuite il nous'conduisit dans l'allée, en disant qu'il se chargeait lui-même de voir cette affaire ;
-*>to«WMft^ta.
qu'il fallait prendre des informations, et dire au garçon qu'on lur demandait un mois de réflexion.
Nous ne pouvions pas lui refuser cela. Grédel né voulait plus revenir chez nous ; la cousine nous pria de ne pas la tourmenter ; il fallut bien faire ce qu'ils voulaient, et c'est encpre un des plus grands-énnuis que j'aie eus dans ma vie; je pen-r sais :
« Maintenant , tu ne peux plus donner ta lîlle à qui tu veux ; c'est une véritable abomination! »
Je m'en voulais à moi-même d'écouter le cousin; mais tout cela n'empêcha pas Grédel de rester che^ euk toute une semaine; de sorte, qu'il fallut engager une femme de journée, et que Jacdb criait que Grédel n'avait pu lui faire de plus grand affront, que de refuser son meilleur taniarade, un garçon riche, qui payait hardiment dix, quinze et vingt chopes à la 'société , pans tournçr la main.
Il n*en parla pourtant jamais au cousin Georges, qu'il respectait à-cause de l'héritage, et dont les paroles brusques le confondaient.
A la fin, ma femme trouva que Grédel restait trop longtemps hors de chez nous; les gens du village auraient fini par en causer.; j'allai donc Voir Georges un soir, pour lui demander ce qu'il avait appris suf le fils de Heitic.
C'était apfès souper. Grédel, en me voyant entrer, sortit tout de suite dans là cuisine, et le cousin me dit franchement :
« Écoute, Christian, •voici la chose en deux mots : Grédel en aime un autre.
— Qui ça?
— Jean-Baptiste Werner.
— Le commis du père Hei tz, le fils du forestier Werner, qui n'a jamais eu que des pommes de terre à manger, c'est celui-là qu'elle' aime ! Qu'il arrive, le gueux... qu'il vienne me la demander; je le jette en bas de l'escalier! Et Grédel me donne un pareil chagrin!... Ah! je n'aurais jamais cru cela d'elle... »
J'avais envie de pleurer.
« Voyons, me dit le cousin, il faut être raisonnable...
— Raisonnable!... mais elle mérite que je lui torde le cou ! »
J'entrais en fureur; j'aurais voulu la tenir; heureusement elle était allée au jardin, et Georges me retenait; il me força de me rasseoir, et me dit :
« Qu'est-ce que ce Mathias Heitz? Un gros benêt qui ne sait rien, que jouer aux cartes et boi-re des chopes. On l'a mis au collège de Phalsbourg, chez M. Perrot, comme tous les garçons de gens aisés du pays; il est resté trois ans dans la même classe ; maintenant il fait le monsieur, il se promène en char-à-bancs avec des. gilets à fleurs et des breloques ; , il serait incapable de gagner deux liards, et le vieux voudrait s'en débarrasser en le mariant. J'ai pris mes informations : il a peut-être quinze à vingt mille francs
à prétendre un jour; mais qu'est-ce que quinze mille francs pour un imbécile ? Il les mangera, il les boira; il en a déjà peut-être avalé la moitié!... Et s'il vient des enfants, qu'est-ce que quinze, et même vingt mille francs à partager entre cinq ou-six? Dans le temps, quand les filles recevaient un trousseau pour dot, et que l'aîné des garçons succédait au père, tout marchait encore ; il ne fallait pas grand talent pour[continuer un commerce bien établi, ou suivre un métier de père en fils ; mais aujourd'hui l'esprit et le bon sens prissent d'abord. Le grand-père Heitz était un liomme laborieux; il a gagné de l'argent; soo fils Mathias n'a pas ajouté un liard à son bien; et le petit-fils n'a pas un grain de bon sens...
— Et l'autre?... l'autre n'a rien du tout...
— L'autre, Jean-Baptiste Werner, est un brave garçon qui fait son service che? Heitz; c'est lui qui sait tout, qui mène tout^ qui reçoit les commandes, qui s'arrange* pour le \oîturage, pour les expéditions par le chemin de fer. Heitz met l'argent en poche, et Werner a tout le travail, faute d'une petite avance pour s'établir luimême. Il a fait un congé; j'ai vu ses états de service^ en Afrique, au Mexique; ils sont excellents : à ta place, je lui donnerais Grédel.
— Jamais ! criai-je en tapant sur la table ; j'aimerais mieux la jeter à l'eau! »
La moitié des verres étaient à terre, en mor-
ceaux, mais le cousin ne se fâcha pas.
Histoire du Plébiscite. ^j
« EAx bien, Christian, dit-il, tu as tort... Réfléchis !... Grédel va rester ici. Je réponds d'elle... Tu ne peux Temmener en ce moment; vous seriez capables de la maltraiter, et puis, vous vous en repentiriez...
— Qu'elle reste tant qu elle voudra, lui dis-je en prenant mon chapeau; qu'elle ne reparaisse plus devant mes yeux!»
Et je. sortis.
Jamais je n'avais eu de colère ni de chagrin pareils; à la maison, je n'osai même pas raconter ce que j'avais appris; mais Jacob s'en doutait, et comme le lendemain Werner s'arrêtait devant le moulin, il lui montra la fourche en criant :
(( Arrive!... »
L'autre fit semblant de ne pas l'entendre et continua son chemin.
11 fallut pourtant à la fin tout dire à ma femme qui parut d'abord indignéee; mais elle se consola vite, et me dit :
« Eh bien, puisque Grédel ne veut pas du fils Mathias, nous garderons nos cent louis, et nous n'aurons pas besoin non plus de louer une nouvelle servante ; j'aime autant cela, car on ne peut pas se fier aux étrangers dans une maison.
— Oui; mais, comment déclarer à Mathias Heitz que Grédel refuse son garçon?
— Oh! ne t'inquiète pas, Christian, dit-elle, laisse -moi faire; ne nous brouillons pas avec le cousin Georges, voilà le principal. Je dirai que Grédel est encore trop jeune pour ^e marier; c'est
ce qu'on dit toujours, et les autres n'ont rien à répondre. » •
Catherine me tranquillisa de la sorte.
Mais cette affaire me trottait toujours dans la tête, quand il arriva des choses extraordinaires, auxquelles nous étions loin de nous attendre, et qui devaient nous faire pousser des cheveux gris, comme à beaucoup d'autres.
Un matin, M. le secrétaire du sous-préfèt m'écrivit de venir à Sarrebourg. De temps en temps nous recevions Tordre, comme les juges de paix, d' aller, raqon ter à la sous-préfecture ce qui se passait chez nous.
Je me dis aussitôt, en recevant cette lettre, qu'il allait être question de notre dernier comice agricole, qui Vavait pas encore délivré tous les prix remportés par les oies et les poules quelques semaines avant. ,
Les gazettes de Paris parlaient bien depuis trois ou quatre jours d'un prince de Hohenzollern, qui venait d'être nommé roi d'Espagne, mais qu'est-ce que cela pouvait nous faire, à nous autres de Rôthâlp, d'iUingen, de Droulingen, de Henridorf , d'apprendre que le roi d'Espagne s'appelait HohenzoUern ou autrement?
Dans mon idée, ce ne devait nas* être de cette
Histoire du Pléhiscitâ, 43
a(Faire-là que M. le sous-préfet voul-ait me parler, mais de Tancien ou d'un nouveau comice; ou de quelque chose qui nous regardait particulièrement. L'idée du chemin vicinal et des cloches me venait aussi; c'était peut-être pour cela qu'on me faisait venir.
Enfin, je prends mon bâton et je pars pour Sarrebourg.
En arrivant là-bas, je vis la grande rue pleine de maires, de commissaires et de juges de paix. L'hôtel de la mère Adler et toutes les auberges du voisinage n'avaient plus de place.
Je me dis alors que, bien sûr, nous allions apprendre du nouveau, comme par exemple, une fête dans le genre du passage de Leurs Majestés l'Impératrice et le Prince Impérial, quatre- ans avant, à Nancy, pour célébrer la réunion de la Lorraine à la France. Là-desl.us je vais à la sauspréfecture, où se trouvaient déjà plusieurs maires des environs, qui causaient à la porte. Ils parlaient du prix des grains, de la cherté du fourrage; on les appelait les uns après les autres.
Au bout d'une demi-heure mon tour arrive; on appelle M. Christian Wéber, et j'entre en tirant mon chapeau.
M. le sous-préfet et son secrétaire, la plume sur l'oreille, étaient là; le secrétaire se met à tailler sa plume, et M. le sous-préfet me demande ce qui se passe au pays. 1
« Au pays? monsieur le sous-préfet, rien du tout. Nous avons une granit sécheresse ; depuis
SIX semaines il n'est pas tombé d'eau; les pommes de terre sont petites et...
— Ce n'est pas cela, monsieur le maire; qu estce qu'on pense du prince de Hohenzollern et de la couronne d'Espagne? »
En entendant cela, je me grattai la tignasse, en me disant :
« Qu'est-ce que tu vas répondre maintenant?
Qu'est-ce que tu dois dire? »
M. le sous-préfet alors me demanda :
« Quel est l'esprit de votre population? »
L'esprit de notre population ! Conwnent sortir delà?
« Voyez-vous, monsieur le sous-préfet, lui dis-je, dans nos villages les gens n'ont pas beaucoup d'esprit; ils ne lisent pas les gazettes...
— Enfin, qu'est-ce qu'on pense de la guerre?
— Quelle guerre?
— Mais si nous avions la guerj*e avec les Allemands, est-ce que les gens seraient contents? ))
Je commençais seulement à comprendre un peu,, et je dis :
(( Vous savez, monsieur le sous-préfet, que nous avons voté le plébiscite, pour avoir la paix, parce que tout le monde aime le commerce et la tranquillité chez nous; on ne demande que du travail, et... *
— Bon... bon... c'est clair, fit-il, nous voulons tous la paix : Sa Majesté l'Empereur, Sa Majesté l'Impératrice, tout le monde aime la paix... Mais
si on nous attaque ; si le comte de Bismark, le roi de Prusse nous attaquent?...
— Alors, monsieur le sous-préfet, on sera bien forcé de se défendre comme on pourra, par tous les moyens, avec des fourches, ^vec des bâtons...
— Mettez ça,, monsieur le secrétaire, écrivez ça. C'est bien, monsieur le maire... J'en étais sûr d'avance, dit M. le sous-préfet en me donnant la main, vous êtes un brave homme. »
J'en avais les larmes aux yeux. Il me recon-duisit jusqu'à la porte, en me disant :
(( Vous avez un excellent esprit; dites cela chez vous, à vos populations. Dites-leur que nous voulons la paix, que nous ne pensons qu'à la paix; que Sa Majesté et Leurs Excellences les ministres ne veulent que la paix; mais que la France ne peut supporter les injures d'une puisssance ambitieuse. Communiquez votre ardeur au village de Rôthalp... C'est bien!... c'est très-bien!... Au revoir, monsieur le maire, au revoir! »
Je sortis tout étonné, un autre maire entra, et je pensai :
« Comment,, ce Bismark veut nous attaquer...
Ah ! le gueux ! »
Mais je ne savais pas encore ni pourquoi, ni comment.
Je me rendis à l'hôtel de la mère Adler, demander du pain, du fromage et une chopine de vin blanc, selon mon habitude avant de partir. Et là, j'entendis ces messieurs }^s employés : contrôleurs, percepteurs, juges, recçveurs, réunis dans
la grande salle, qui racontaient que les Prussiens voulaient nous envahir; qu'ils avaient déjà pris la moitié de T Allemagne ; et qu'ils voulaient maintenant nous mettre TEspagne sur le dos, pour enlever le jeste, comme ils avaient mis ritalie sur lé dos des Autrichien? avant Sadowa.
Tous les maires qui se trouvaient là disaient la
même chose; ils avaient tous répondu qu'on se
défendrait, si Ton nous attaquait, car les Lorrains
•et les Alsaciens n'ont jamais été les derniers pour
se défendre, chacun sait cela.
J'écoutais toujours; finalement, ayant payé ma consommation, je sortis pour retourner à la maison.
J'étais déjà hors de Sarrebourg, et je marchais depuis une bonne demi-heure dans la poussière, rêvant à toutes ces choses, lorsque j'entendis une voiture galoper derrière moi; je me retourne : c'était le cousin Georges, sur son char-à-bancs, ce qui me fit bien plaisir.
« Tiens, c'est toi, cousin? dit -il en s*arrêtant.
— Oui, j'arrive de Sarrebourg, et je ne suis pas fâché de te rencontrer, car il fait terriblement chaud.
— Eh bien, monte, dit-il en riant. 11 paraît que vous avez eu grande féunion aujourd'hui; j'ai vu les auberges'pleines de maires. »
J'étais monté, je venais de m'asseoir, et^la voiture recommençait à trotter.
« Oui, lui dis-je, et c'est une drôle de chose,
Histoire du Plébiscite, jn
tu ne devinerais jamais pourquoi nous sommes allés chez le sous-préfet >
— Pourquoi? »
Alors je lui racontai tout en détail, m'indignant contre ce gueux de Bismark, qui voulait nous envahir, et qui venait d'inventer son Hohenzollern, pour nous pousser à bout.
Georges m'écoutait. A la fin, il me dit :
« Mon pauvre Christian, le sous-préfet a eu raison de Rappeler un brave homme; et tous ces autres maires que j'ai vus là-bas, avec leurs nez rouges, sont aussi de braves gens ; mais veux-tu savoir ce que je pense de tout ça?
— Qu'est-ce que tu penses, Georges?
— Eh bien, je pense qu'on vous mène comme des ânes, par le licou. Ce sous-préfet va faire son rapport au préfet, le! préfet au ministre, et le ministre à TEmpereur. Ils savent tous que l'Empereur souhaite la guerre, parce qu'il en a besoin pour sa dynastie...
, w* Comment ! il en a besoin, Georges ?
— Sans doute, malgré tout ce qu'on a fait, quarante-cinq mille soldats ont voté contre le plébiscite; l'armée tourne contre la dynastie; il n'y a plus d'avancement; les médailles, les croix, les grades ont été donnés en masse dans les commencements ; maintenant tout est arrêté : les sousofficiers en bas n'espèrent plus passer, parce qu'on remplit l'armée de nobles, de jésuites qui sortent des écoles de la sainte congrégation; on ne voit plus à l'Annuaire que des de\ l^ea. soldats, qui
viennent du peuple, commencent à comprendre qu'on veut les remettre sous Téteignoir, ils sont de mauvaise humeur. Mais la guerre peut tout raccommoder; il faut quelques batailles, pour donner du jour aux mécontents; il faut une victoire, pour écraser les républicains, car les républicains s'enhardissent, ils relèvent la tête... Après une victoire, on pourra les envoyer par milliers à Lambessa et à Cayenne, comme ati 2 décembre.
En même temps les jésuites seront mis à la têle des écoles ; on rétablira le p^pe ; on défera l'Italie et l'Allemagne, et la dynastie sera raffermie pour vingt ans. Tous les vingt ans, on recommencera, et la dynastie jettera de -bonnes racines ; mais il faut la guerre !
— Mon Dieu, c'est pourtant Bismark qui commence, lui dis-je, c'est lui qui nous cherche une querelle d'Allemand.
— Bismark, répondit le' cousin, sait tout ce qui se passe chez nous, et les derniers ouvriers de Paris le savent aussi; mais vous autres, vous ne savez rien; vous ne parlez que de vos pommes de terre, de vos choux: vous ne pensez qu'à cela. On vous tient dans Tignorance ; on veut que vous soyez en quelque sorte le fumier de l'Empire, l'engrais de la dynastie. Bismark sait que notre honnête homme a besoin de la guerre, pour retremper l'armée et fermer la bouche à ceux qui parlent d'économie, de liberté, d'honnêteté et de justice; il sait que jamais la Prusse ne sera plus forte qu'aijjourd'hui : elle a gagné les trois quarts de XMk^
magne ; tous les Allemands marcheront avec elle, pour combattre la France ; ils peuvent mettre plus d*un million d'hommes sur pied dans l'espace de quinze jours, et seront trois ou quatre contre un ; quand on est quatre contre un, on n'a pas besoin de génie, la guerre va -toute seule, on est sûr d'écraser l'ennemi.
— Mais l'Empereur doit savoir cela aussi bien que toi, Georges, lui dis- je, il veut donc la paix?
— Non! il compte sur ses mitrailleuses. Et puis, ' il veut sa dynastie, et le reste il s'en moque, répondit le cousin. Pour avoir sa dynastie, il a prêté serment devant Dieu et devant les ^lommes à la République, et puis il a marché sur son serment et sur la République. Il a fait périr des milliers d'honnêtes gens, qui défendaient les lois contre lui ; il a enrichi des milliers de filous, qui le soutenaient; il a gâté toute la jeunesse, par l'exemple de la fortune des bandits et du malheur des gens de bien; il a rabaissé tout ce qui est respectable; il a relevé tout ce qui mérite le dégoût et le mépris. Tous ceux qui se sont approchés de cet homme ont été pourris jusqu'à la moelle des os... Toi, Christian, tu ne peux pas comprendre ces abominations, c'est tout simple; mais les plus grands coquins de ce pays, les plus mauvais drôles d'entre vos paysans, ne pourraient pas même se faire une idée de la scélératesse de V honnête homme: ce sont des saints auprès de lui ! {\i^ti qu'à le voir, Iç çopur 4l4n yriii Français
^o Histoire du Plébiscite,
frémit ; pour sa dynastie, il nous vendrait et nous sacrifierait tous jusqu'au dernier. »
Georges, en parlant, était devenu tout pâle; je voyais qu'il pensait dans le fond du cœur ce qu'il me disait. Heureusement, nous étions seuls sur la route, loin de tout village, personne ne pouvait nous entendre.
« Mais ce HohenzoUern, lui dis-je au bout de quelques instants, ce Léopold de HohenzoUern est pourtant cause de tout ce qui se passe.
— Non, dit Georges ; s-'il nous arrive malheur, Vhonnête homme seul en sera cause. Si tu lisais seulement un journal, tu saurais que les Espagnols voulaient pour roi Montpensier, un^fils de Louis-Philippe; cela ne pouvait que nous faire du bien; Montpensier serait devenu naturellement rallié de la France ; mais cela faisait du tort à ladynastie : Vhonnête homme a menacé TEspagne ! Alors les Espagnols ont nommé ce prince prussien, à la place de Montpensier, un prince qui ne serait pas seul, et qu'un million d'Allemands pourraient soutenir au besoin ; ils l'ont nommé pour vexer notre monsieur; c'est tout simple, ils n'avaient pas à demander son avis. Est-ce que la France a consulté quelqu'un, est-ce qu'elle s'est inquiétée de l'Espagne, de l'Angleterre, de l'Allemagne, lorsqu'elle a proclamé la République, ou quand elle a nommé Louis, Bonaparte empereur ? Est-ce qu'il a le droit de mettre son nez dans leurs affaires? Non! c'est ennuyeux pour pous, mais le$ Espagnols ont eu raison; ils n'ont
pas à s'inquiéter de faire plaisir à notre brave homme et à sa belle famille! Maintenant, arrive ce qui pourra ! Moi , je ne compte plus sur la paix.
« Les Allemands de tous les côtés se retirent du pays; ils retournent à leurs régiments; Tordre est venu, et ils obéissent: c'est un mauvais signe. Dans tous les villages que je viens de traverser et sur toutes les routes, j'ai rencontré de ces gaillards, leur paquet sur l'épaule; ils s'en vont ! »
Voilà ce que me dit ^e cousin, et je pensais que c'était pourtant un peu trop fort; mais en arrivant à la maison , la première chose que me dit ma femme, ce fut :
(( Tu sais que Frantz s'en va?
■— Notre garçon ?
— Oui, il demande son compte.
— Ah ! bon !... Eh bien, qu'il vienne derrière, nous causerons. »
J'étais bien surpris, et je le fis entrer dans ma chambre, au fond du moulin, où j'ai mes papiers et mes livres; il avait déjà son sac de peau de vache bouclé sur le dos.
« Comment ! tu t'en vas , Frantz > Est-ce que tu as quelque chose contre nous?
— Non, ça n'est pas ça, monsieur Wéber; il faut que je parte, j'ai Tordre de rejoindre mon régiment.
— Tu es donc soldat?
— Oui, dans la landwçhr, Nou$ sommçs tous soldats en Allemagne.
^ j^a Histoire du Pléhiscite,
— Mats si tu voulais rester ici, qui est-ce qui pourrait venir te chercher ?
■• — Ce n'est pas possible, monsieur Wéber ; on me jugerait chez nous comme déserteur; je ne pourrais plus rentrer à la maison, et Ton me prendrait tout mon bien ; mes frère et sœur hériteraient de tout.
— Ah ! c'est différent. Maintenant, je comprends... Tiens, voici ton certificat.»
Je lui avais écrit un bon certificat, car c'était un vrai travailleur. Je lui payai son dû, jusqu'aux centimes, et lui souhaitai bon voyage. »
Le cousin Georges avait raison : ces Allemands partaient tous, et l'on n'aurait jamais cru que nous €n avions tant au pays ; les uns se faisaient passer pour des Suisses, les autres pour des Luxem-, bourgeois;, d'autres étaient établis, et l'on ne se serait jamais douté qu'ils devaient encore deux ou trois ans de service chez eux. Cela causait des disr putes ; ceux qu'ils avaient remplacés, et qui leur en voulaient, tombaient dessus. La gendarmerie battait la montagne, et nos affaires prenaient une vilaine tournure.
J'avais beau dire à la mairie que l'Empereur voulait la paix, comme les gazettes de la préfecture ne parlaient que de l'affront qu'on nous faisait, de l'ambition de la Prusse, de la revanche de Sadowa, des peuples catholiques qui allaient se déclarer en masse pour nous, de toutes les puissances, qui nous donnaient raison, l'enthousiasme pour la guerre augmentait de jour en jour, et
Histoire du Pléhiscite.' 5)
principalement celui des roulants, des chaudronniers, des gagne-petit, de tous ces bons sujets qui sortent de prison et qui cherchent de l'ouvrage, sans jamais en trouver nulle part ! Mais ils trouvent des murs à grimper, des portes à enfoncer, des armoires à vider... Toute cette race-là criait que l'honneur de la France était de faire la guerre aux Allenaands.
Et puis, les bonnes gazettes de Paris, payées par le gouvernement, comme nousTavons su plus tard, continuaient d'arriver et de se répandre pour rien, disant que notre ambassadeur Benedetti était allé voir le roi de Prusse aux eaux d'Ems, pour le prier de ne pas nous précipiter dans les horreurs de la guerre, et que Frédéric-Guillaume avait répondu que tout cela ne le regardait pas ; que son cousin Léopold de Hohenzollern l'avait seulement consulté par égards, comme le chef de la famille, et qu'il était trop bon parent, pour l'engager à refuser une pareille aubaine, qui lui tombait du ciel.
C'est alors que l'indignation des gazettes éclata contre les Allemands: il fallait absolument les mettre à la raison! Figurez-vous la position d'un maire qui, deux mois avant, avait fait voter le plébiscite à tout son village, en promettant la paix, et qui voyait clairement qu'on s'était servi de lui comme d'un imbécile, pour tromper son monde*
Je n'osais plus regarder le cousin en face, car il m'avait prévenu de la chose, et je savais alors
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à quoi m'eû tenir sur les honnêtes gens du gouvernement.
Les affaires allaient si mal, qiie la guerre semblait déclarée, quand on apprit un beau matin que Hohenzollern venait de donner sa démission de roi d'Espagne. Ah ! pour le coup, nous étions hors de la nasse; nous pouvions respirer un peu! — ^Ce jour-là, le cousin lui-même riait ; il vint au moulin et me dit:'
« C est l'Empereur qui doit avoir le nez long ! Et ses ministres, et ses aides de camp, qui veulent tous le bâton de maréchal!... La chose allait si bien! Il va falloir attendre une autre occasion pour recommencer. Doivent-ils être vexés! »
Nous riions tous les deux.
Plus de vingt-cinq notables du pays vinrent ce jour-là me serrer la main à la mairie. Oh pensait que Son Excellence M. Emile Ollivier ne pourrait jamais raccommoder cette guerre, et que la paix resterait malgré lui, malgré le ministre des affaires étrangères, malgré l'Empereur, ^ malgré le général Lebœuf, qui disait au Sénat que nous étions prêts, cinq fois prêts, et qu'il ne nous manquerait pas un bouton de guêtre pendant toute la campagne.
On glorifiait Hohenzollern d'avoir eu du bon sens pour tout le monde; et comme les réserves étaient déjà rappelées , plus d'un jeune homme était aussi bien content de rester dans sa famille.
Enfin on croyait l'affaire dans le sac, quand notre hrave homme et son honnête ministre nous
apprirent qu'on avait tort de se réjouir trop tôt.
Tout à coup le bruit courut que Frédéric-Guillaume avait mis notre ambassadeur à la porte, en disant contre Thonneur de Sa Majesté Napoléon III, quelque chose de tellement fort, que personne n'osait le répéter.
Il paraît que Sa Majesté Napoléon III, voyant que le roi de Prusse avait retiré son autorisation au prince de HohenzoUern d'accepter la couronne d'Espagne , ne s'était plus contenté de cela; et qu^il avait donné l'ordre à notre ambassadeur de demander à Frédéric-Guillaume de renoncer encore à toutes les couronnes que les Espagnols pourraient lui offrir par la suite des temps, pour lui ou pour sa famille ; et que ce roi, qui n'est pas toujours de bonne humeur, avait dit quelque chose de très-fort sur le compte de Y honnête homme.
Ce jour-là, j'étais à la mairie, vers onze heures, je venais de célébrer le mariage d'André Fixe avec la fille Haan, la noce était partie pour l'église, et j'allais aussi sortir, lorsque le facteur Michel entre, et jette le Petit Moniteur sur la table. — Alors je me rassois dans mon fauteuil, et je lis la grande bataille, au Corps législatif, de Thiers, Jules Favre, Glais-Bizoin et plusieurs autres, contre les ministres^ pour défendre la paix.
C'était magnifique!... Mais cela n'avait pas empêché la majorité, — nommée pour faire tout ce que voulait l'Empereur, — de déclarer la guerre aux Prussiens, à cause de ce que Frédéric-Guillaume avait dit.
Qu'est-ce qu'il pouvait donc avoir dit? Son Excellence Emile OUivier n'a jamais osé le répéter. Le cousin Georges prétendait qu'il avait dit quelque chose de juste, et que c'était naturellement le pire ; mais on sait aujourd'hui, par les rapports de notre ambassadeur, que le roi de Prusse n'avait rien dit du tout, et que l'indignation de M.. OUivier était yne abominable comédie, pour tromper la Chambre et lui faire voter la guerre.
Enlin, voilàle commencement de nos malheurs ; et, pour ma part, je trouve que ce n'est pas gai. Non ! après avoir supporté tant de misères, ce n'est pas gai de penser qu'on les doit à M. Emile OUivier, à M. Lebœuf, à M. de Gramont, à M. Bonaparte et à d'autres hommes pareils, qui vivent aujourd'hui tranquillement dans leurs châteaux, en Italie, en Suisse, en Angleterre, pendant que tant de malheureux ont eu les os cassés, ont été ruinés de fond en comble, ont perdu leur père, leurs enfants, leurs amis, et nous autres Alsaciens et Lorrains, notre patrie!
Le lendemain de cette déclaration, le cousin Georges, qui ne voyait jamais les choses en beau, partit pour Belfort. Il avait commandé du vin à Dijon , et voulait l'arrêter en route. — Nous
Histoire du Plébiscite, jy
étions au Z2 juillet, Georges ne revint que cinq jours après, le zj^ ayant eu des peines extraordinaires pour arriver à temps.
Pendant ces cinq jours, j'en avais aussi vu de dures ! Les ordres m'arrivaient d'heure en heure de presser le départ cjes réserves , des congés renouvelables et des gardes mobiles; la gendarmerie n'avait plus de jrepos. Les gazettes du gouvernement parlaient de l'enthousiasme des populations pour la guerre ; c'était à vous faire lever les épaules! Figurez-vous donc des garçons assis tranquillement chez eux, en pensant : « Dans cinq ou six mois, je serai libéré du service; je pourrai me marier, m'établir^ gagner de l'argent! » et qui, sans rime ni raison, prennent de l'enthousiasme pour aller assommer des gens qu'ils ne connaissent pas, et risquer leur peau contre eux... Est-ce que des idées pareilles ont l'ombre du bon sens?
Et fcs Allemands!.., Est-ce qu'on va nous faire croire aussi qu'ils sont venus pbur leur plaisir, tous ces milliers d'employés, de commerçants, de fabricants, de bons bourgeois, qui vivaient paisiblement dans leurs villes et leurs villages? Est-ce qu'on nous soutiendra qu'ils sont venus se ranger devant nos canons, pour leur satisfaction particulière, avec un officier derrière eux, le pistolet à la main, pour leur tirer dans le dos s'ils reculaient? Est-ce qu'on croit que cela les amusait? Allons donc! Son Excellence M. le ministre Ollivier est seul parti pour la guerre, comme il
l'avait dit : « d'un cœur léger! » Il était sûr tfen revenir, lui; il n'avait pas grand'chose à craindre ! Il se porte bien , il a fait fortune en peu de temps!... Mais les garçons de nos environif, Mathias Heitz, mon fils Jacob et des centaines d'autres, n^étaient pas si pressés; ils auraient bien mieux aimé rester dans leurs villages. Plus tard ce fut autre cjjose; quand on se batlait pour la patrie, alors^oui! un grand nombre se mirent en route par devoir et sans être appelés, pendant que monsieur Ollivier et ses amis, se cachaient Dieu sait où!... Mais dans ce. moment-là, quand on pouvait éviter encore tous nos malheurs, d'aller se faire hacher pour un tas d'intrigants et de comédiens que Ton commençait à connaître, c'est faux !
Lorsque nous avons vu Jacob en blouse, son paquet sous le bras, entrer au moulin, et me dire :
« Allons, mon père, je pars!... Il ne faudrapas oublier tle lever l'écluse dans u.rie deniiheure, parce que Teau sera montée. »
Quand il me dit cela^ je vous réponds que mon cœur grelottait; les cris de la mère dans la chambre derrière, me faisaient dresser les che-veux. J'aurais voulu répondre quelque chojse, encourager le garçon; mais ma langue ne pouvait pas se remuer; et si j'avais tenu son excellence Ollivier, ou son respectable maître par la gorge dans un coin, ils auraient fait une drôle de figure : je les aurais étranglés netl
Enfin Jacob s'en alla.
Tous les garçons de Sarrebourg, de Château- Salins et de nos environs, à quinze ou seize cents, étaient à Phalsbourg, pour remplacer le 84', qui, d'un moment à l'autre, s'attendait à partir, en se plaignant de son colonel, parce qu'il ne réclamait pas la première place pour son régiment. Les officiers avaient peur d'arriver trop tard; ceux-là voulaient de l'avancement, des croix, des médailles; c'était leur métier de se battre!
Ce que j'ai dit sur l'enthousiasme est vrai; c'est vrai pour les Allemands et pour les^ Français : ils n'avaient pas l'idée de s'exterminer les uns les autres : Bismark et notre honnête homme ont seuls tout fait; c'est sur eux que retombe le sang versé.
Notre cousin Georges revint de Belfort le 27 au soir. Je crois le voir encore entrer dans notre petite chambre, à la nuit; Grédel était rentrée la veille, et nous soupîons, la lampe de ferblanc sur la table. De ma place, à droite, par la fenêtre, je pouvais surveiller l'écluse.
Georges arrive :
« Ah! te voilà de retour, cousin; est-ce que ton affaire a bien marché?
— Oui, je n'ai pas à me plaindre, dit-il en prenant une chaise, je suis arrivé juste à temps pour arrùîdr mon chargement; mais j'ai eu de la chance... il m'en a fallu ! — Dieu du ciel ! quand j'y pense, quel encombrement depuis Belfort jus-
6o Histoire du Plébiscite.
qu'à Strasbourg : les troupes, les recrues, les canons, les chevaux, les munitions, les caisses de biscuit, tout pêle-mêle, arrive en chemin de fer. On ne s'y reconnaît plus. On demande des ordres partout; les fils du télégraphe ne vont plus pour les particuliers; les intendants ne savent pas où trouver leurs dépôts; les colonels cherchent leurs régiments, les généraux leurs brigades et leurs divisions. On demande du sel, du sucre, du café, du lard, de la viande, des brides pour les chevaux, et Ton reçoit des cartes de la mer Baltique, pour faire campagne dans les Vosges! — Mon Dieu... Seigneur Dieu, criait le cousin en levant les mains, est-ce possible? Faut-il que nous en soyons arrivés là, nous... nous... les descendants des hommes de 92 !... C'est maintenant qu'on va voir ce qu'il en coûte de se laisser gouverner par des filous ! Je t'en préviens, Christian, tout va manquer; nous n'aurons peut-être pas seulement de fusils dans les arsenaux, malgré les centaines de millions qu'on a votés pour en avoir. Tu verras..* tu verras I... »
Il s'était mis à marcher de long en large, tout pâle; et nous, sur nos chaises, nous le regardions aller et venir, la bouche ouverte, tournant la tête à droite et à gauche. Il s'indignait de plus en plus et disait :
« Voilà le génie de V honnête homme,». C'est lui qui mène tout, c'est noire général en chef* Un capitaine d'artillerie en retraite, avec lequel j'ai fait route de Schlestadt à Strasbourg, m'a dit
Histoire du Plébiscite» 6i
que par suite de la mauvaise organisation de nos forces, nous ne pourrions pas mettre plus de deux cent mille hommes en ligne sur notre frontière, du Luxembourg à la Suisse; et que les Allemands, mieux organisés et préparés de longue date, pouvaient nous opposer dans huit jours, cinq à six cent mille hommes. Ils seront donc* plus de deux contre un pour commencer, et nous écraseront malgré la bravoure de nos soldats. Ce vieil officier, rempli de bon sens et qui a voyagé en Allemagne, m*a dit aussi que les canons des Prussiens tirent plus vite et portent plus loin * que les nôtres , ce qui permettra aux Allemands de démonter nos batteries et nos mitrailleuses, sans avoir de mal de leur côté. . . Il paraît que notre grand homme • n'a pas songé à tout cela!...
Alors Georges se mit à rire ; et comme nous ne disions rien, il continua :
« Et les autres , les Prussiens , les Bavarois , les Badois, les Wurtembergeois, le Courrier du Bas-- Rhin crie q.u 'ils arrivent par régiments et par divisions, de Francfort et de Munich à Rastadt, avec des canons, des munitions et des vivres en masse ; que tout le pays en est couvert de Carlsruhe à Baden ; qu'ils ont fait sauter le pont de Kehl , pour nous empêcher de les tourner ; et qu'il n'y a pas assez de troupes à Wissembourg...-Mais à quoi sert de crier? Notre général en chef en sait plus que le Courrier du Bas-B^hin; c'est un gaillard ferré, qui ne reçoit pas de conseils; il faut
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62 Histoire ,du Plébiscita,
avoir bien de l'audace, pour oser se permettre de lui donner un avis. »
Et tout à coup $'arrêtant de marcher :
. c( Christian, me dit le cousin, je suis venu pour te donner un conseil.
— Lequel?
— C'est, de cacher tout ce que tu peux avoir en argent, car d'après ce que j'ai vu là-bas, dans quelques jours les Allemands seront en Alsace. »
Représentez -vous ma surprise en entendant cela. Georges n'était pas un de ces hommes qui plaisantent sur les affaires sérieuses; ce n'était pas non plus xm être craintif; au contraire , on aurait été bien loin pour en trouver un plus courageux; aussi figurez-vous l'épouvante de ma femme et de Qrédel. •
« Comment , Georges , lui dis-je , tu crois que c'est possible ?
— Écoute, fit-il, quand d'un côté on ne voit que dés êtres nuls, sans jugement, sans prudence et sans ordre; et qu'on voit de l'autre, des gens qui, depuis cinquante ans se préparent à nous porter un mauvais coup, tout est possible. Oui, je le crois, d'ici quinze jours les Allemands seront en Alsace. Nos montagnes vont les arrêter; les forts de Bitche, de la Petite-Pierre, de Phalsbourg, ,de Lichtenberg; les abatis et les retranchements que l'on va faire dans les défilés; les embuscades de toute sorte que l'on dressera, les ponts et les tunnels du chemin de fer, qu on fera sauter^ tout cela ks empêchera
d'aller plus loin, pendant trois mois, quatre mois, jusqu'en hiver; mais en attendant, ils enverront par ici des reconnaissances, des uhlans, des hussards, des bandits de toute espèce, qui happeront tout, qui pilleront tout: le blé, le foin, la paille, la farine, le lard, le bétail et principalement l'argent. C'est sur notre dos qu'on fera la guerre, et c'est nous autres Alsaciens et Lorrains qui payerons les frais. Je connais ça !... J'ai débarqué sur bien des côtes ; aussi , crois-moi, cache tout; je vais en faire autant, et s'il nous arrive malheur, au moins ce ne sera pas notre faute. Je n'ai pas voulu me coucher sans t'ayertir. Bonsoir, Christian ; bonsoir tout le monde !»
Il sortit, et nous restâmes là quelques instants à nous regarder les uns les autres.
Ma femme et Grédel voulaient tout cacher le même soir. Grédel, depuis qu'elle avait son Jean- Baptiste Werner en tête, ne pensait plus^qu'à sa dot; elle savait que nous avions environ cent louis en pièces de cent sous, dans une corbeille au fond de l'armoire, elle disait:
« C'est ma dot ! »
Et cela l'inquiétait plus que tout le reste. Elle devenait même hardie Qt voulait tenir les clefs; mais sa mère n'est pas une femme qui se laisse conduire ; elle lui criait à chaque instant :
« Prends garde, Grédel, prends garde ! »
Elle la regardait de travers, et j'étais toujours forcé de venir mettre le holà eotre elles, car Catherine n'a pas trop de patience.
Ainsi tous les ennuis venaient ensemble.
Moi, malgré ce que Georges- venait de me dire, je n'avais pas peur. Les Allemands n'étaient qu'à seize lieues de nous, c'est vrai, mais ils avaient d'abord à passer le Rhin; ensuite nous savions qu'à Niederbronn les gens se plaignaient des troupes cantonnées dans les villages ; cela montrait que les soldats ne manquaient pas^; et puis, Mac-Mahon était à Strasbourg; les turcos, les zouaves et les chasseurs d'Afrique arrivaient.
Enfin, je dis à ma femme que rien ne pressait; que le cousin détestait l'Empereur depuis longtemps; mais que fout ça ne signifiait pas grand'chose, et qu'il fallait d'abord voir soi-même; que j'irais au marché de Saverne, et que si les affaires me paraissaient mauvaises, alors je vendrais tout notre blé et' toute notre farine, ce qui ferait bien encore cent louis , que nous enterrerions tout de suite avec le reste.
Ma femme reprit courage.
Si je n'avais pas eu beaucoup à moudre pour les boulangers de la ville, je serais allé le lendemain à Saverne; j'aurais vu ce qui se passait. Malheureusement, depuis que Frantz et Jacob étaient partis, le moulin me restait sur les bras, et j'avais à peine le temps de me retourner.
Jacob m'ennuyait aussi beaucoup, en me demandant de l'argent parle facteur Michel. Ce Michel me racontait qu'on n'avait pas encore fait l'appel des mobiles, qui se promenaient de cabaret en cabaret, par troupes, pour tuer le temps ; qu'ils
n'avaient pas reçu de fusils; qu'ils n- étaient pas« logés à la caserne, et qu'ils ne recevaient pas un liard pour leur nourriture.
Ce désordre abominable me dégoûtait : je pensais qu'un empereur qui fait venir les jeunes gens dans le temps des récoltes, doit au moins les nourrir et ne pas les laisser à la charge de leurs parents. Cela ne m'empêchait pas d'envoyer de l'argent à Jacob; je ne pouvais pas le laisser souffrir la faim; mais c'était bien ennuyeux de l'en-* tretenir là de. mon argent, à se promener les mains dans les poches, pendant que moi, à mon âge, j'étais forcé de porter les sacs au grenier, de les redescendre, de les charger tout seul, et de surveiller encore le moulin ; car on ne pouvait plus trouver personne , et le vieux garçon meunier Donadieu, avec ses deux hernies, était le seul qui m'aidait.
Qu'on se représente après cela notre embarras, nos inquiétudes et nos fatigues !
Les autres, au village, n'avaient pas l'air plus gai; les vieux et les vieilles jie pensaient qu'à leurs fils enfermes dans la ville; et la grande sécheresse continuant toujours, on ne comptait plus sur rien. La petite vérole s'était aussi déclarée. On ne pouvait plus vendre, ni rien recevoir par le chemin de fer; les planches, les madriers,' les bois en grume et les pierres de taille restaient devant les scieries et les carrières. Le sous-préfet continuait de m'ennuyer, pour rechercher trois ou quatre gueux qui ne se présentaient pas; çt
tout cela fit que je ne pus pas aller à Saverne dans cette semaine.
Alors on apprit que l'Empereur, à la fin des .fins, venait de quitter Paris, pour se mettre à la tête de ses armées; et quatre ou cinq jours après arriva la nouvelle de sa grande victoire de Sarrebruck, où les mitrailleuses fkuchaient les Prussiens, où le petit prince ramassait des balles, « ce qui faisait pleurer les vieux* soldats d'attendrissement !» '
En apprenant cela, les gens étaient comme fous de joie, et de tous les côtés on criait : « Vive l'Empereur! » M. le curé prêchait l'extermination des Prussiens hérétiques; la racaille voulait tomber sur les luthériens.
Jamais on n'avait rien vu de pareil.
Ce jour même, vers le soir, comme je venais d'arrêter mon moulin, tout à coup j'entendis au loin, du côté de la route, le çri :
« Aux armes, citoyens ! Formes vos baUilions ! »
La poussière de la route montait jusqu'au ciel. C'était le 84** qui partait de Phalsbourg; il allait à Metz. lies gens qui travaillaient dans les champs, dirent en rentrant à la nuit, que les pauvres soldats, avec leur gros sac sur les épaules, ne pouvaient presque plus avancer, à cause de la chaleur; qu'on leur donnait de l'eaude-vie et du vin à toutes les portes de Metting, çt qu'ils disaient ; •
« Adieu!... Vivez bien!... »
Et que les officiers aussi serraient la main de tout le monde, pendant que les gens leur criaient:
« Courage!... Vive TEmpereur!... »
Oui, cette victoire de Sarrebruck avait tout changé dans nos villages ; Tamour de la guerre revenait; on aime toujours la guerre quand elle nous . profite, et qu'on peut s'étendre chez les autres.
Cette nuit-là, vers neuf heures, j'allai prévenir le cousin de retenir sa langue, car après cette grande victoire, un seul mot contre la dynastie pouvait le faire .aller très-loin. Il était seul avec sa femme et me dit :
a Merci, Christian! J'ai vu la dépêche; on a fait tuer quelques braves garçons, pour montrer le jeune prince à l'armée. Ce pauvre petit être a ramassé des balles sur le champ de bataille : c'est 'héritier de l'oncle, du terrible capitaine d'Iénal et d' Austerlitz ! On n'a perdu qu'un officier. Un officier, ce n'est pas grand'chose; mais si l'héritier de la dynastie avait eu la plus petite égratignùre, les gazettes auraient pleuré de grosses larmes, et ce serait notre devoir de tomber en faiblesse.
— Tâche seulement ^e te taire, lui dis-je en regardant si les fenêtres étaient bien fermées; prends garde, Georges; au nom du ciel, méfietoi de Placiard et des gendarmes !
— Oui, fit-il, les ennemis de la dynastie courent en çç i^ofl^icnt de plus grands dangers que le
petit prince. Si les victoires vont leur train, ils risquent d'être joliment épluchés; je le sais bien, cousin, aussi je te remercie d être venu m'avertir. »
C'est tout ce qu'il me dit, et je rentrai bien pensif à la maison.
Le lendemain, jeudi, jour de marché, je conduisis mes deux premières voitures de farine à Saverne et je les vendis un b6n prix.
Ce jour-là, je vis le grand mouvement des chemins de fer, dont nous avait parlé Georges : le passage des mitrailleuses, des canons, des caisses de biscuit, et l'enthousiasme des gens pour verser du vin à nos soldats.
C'était une véritable foire dans la grande rue : depuis le château jusqu'à la gare, on aurait dit la fête des petits pains blancs et. des cervelas; mais les turcos, avec leurs vestes bleues, leurs culottes de toile et leurs calottes rouges, passaient avant tous les autres; tout le monde voulait les gober-
Je n'avais jamais vu de ces gens-là : leur peau jaune, leurs grosses lèvres, leurs yeux blancs m'étonnaient ; et je me disais en les voyant allonger leurs grandes jambes maigres, le fusil sur J'épaule, que les Allemands ne seraient pas à la noce avec eux; leurs officiers aussi, le sabre à la ceinture et la barbe en pointe, avaient l'air de fameux soldats.
A toutes les portes d'auberge, quelques chasseurs d'Afrique avaient attaché leurs petits chç-
vaux, tous pareils et bien faits, comme des cerfs. On ne leur refusait rien. De tous les côtés, dans les cabarets, il était aussi question d'ambulances, de collectes pour les blessés. — Enfin , voyant cela, les idées de Georges me paraissaient de plus en plus contraires au bon sens, et j'étais en quelque sorte sûr que nous allions tout enfoncer.
Vers deux heures, ayant dîné à Tauberge du Bœuf y je repris le chemin de Rôthalp, par Phalsbourg, pour voir Jacob en passant.
Comme je montais la côte, quelque chose brillait de temps en temps sur la hauteur, à travers les bois. Et voilà que tout à coup des centaines de cuirassiers débouchent sur la route, au tournant de la fontaine d'Alsace; ils arrivaient lentement, deux à deux; leurs casques et leurs cuirasses jetaient des éclairs à, tous les arbres, et le bruit de leurs pas roulait comme le bourdonnement de l'eau d'une grande rivière.
Alors je rangeai ma voiture sur le côté, regardant défiler ces hommes solides, et comme endormis, la tête penchée et les moustaches pendantes, avec leurs gros chevaux carrés, le sac de toile sur la cuisse et le sabre sonnant contre la botte.
Ils défilèrent ainsi peAdant une bonne demiheure; ils s'étendaient, ils s'étendaient jusqu'à la Schlittenbach; je croyais que cela ne finirait plus.
Ce n'étaient pourtant que deux régiments; deux autres campaient sur les glacis de Phalsbourg, où j'arrivai vers les cinq heures de l'après-midi. Ils enfonçaient leurs piquets à coups de hache dans le
gazon; ils allumaient du feu; les chevaux hennissaient; et les gens de la ville, hommes, femmes, enfants, autour d'eux, regardaient.
Moi je passai mon chemin, songeant à la force d'une armée pareille, et plaignant d avance les malheureux Allemands qu'elle allait rencontrer.
En entrant par la porte d'Allemagne, je vis les officiers qui cherchaient des logements. Les gardes mobiles, en blouse, montaient la garde ; on leur avait donné des fusils le matin; et la veille au soir, M. le sous-préfet de Sarrebourg était venu lui-même nommer les officiers de la garde nationale. — C'^st ce que j'appris à la brasserie Vacheron, où je m'étais arrêté, laissant ma voiture dehors, dans le coin de l'auberge des Trois^ Pigeons.
Tout le monde parlait de notre victoire de Sarrebriick, principalement ces cuirassiers, qui vidaient des chopes en quantité, pour rabattre la poussière de la route. Ils avaient Tair tout contents et disaient que la grande guerre recommençait; qu'on allait avoir besoin* de grosse cavalerie. C'était un plaisir de les voir, avec leurs ^oreilles rouges, et de les entendre se réjouir de rencontrer bientôt l'ennemi.
Au milieu de ce fourmillement de monde,
des servantes qui couraient, des bourgeois qui entraient et sortaient, — j'aurais bien voulu voir Jacob, mais où le rencontrer? A la fin, je reconnus un garçon du village, Nicolas Meisse, le fils du tourneur, notre voisin, qui se chargea tout de
suite de le trouver. Il sortit, et, Un quart d'heure après environ, Jacob arriva.
Le pauvre garçon voulut m'embrasser; moi j'avais les larmes aux yeux.
« Eh bien, assieds-toi, lui dis-je. Çâ va bien!
— J'aimerais mieux être à la maison, dit-il.
— Oui! mais ça n'est pas possible maintenant, il faut prendre patience. »
J'invitai aussi le fils Meisse à prendre une chope avec nous; et tous les deux se plaignirent de ce qu'on avait nommé lieutenant Mathias Heitz, qui n'en savait pas plus qu'eux sur l'exercice, et qui s'était fait faire tout de suite un costume d'officier chez le tailleur Kuhn, avec des galons jusque sur les épaules,
Mathias était pourtant un ami de Jacob, mais k justice est la justice !
Cette nouvelle m'indigna : pourquoi Mathias devait-il être officier? Il n'avait jamais rien étudié dans son collège; il n^aurait pas été capable de gagner deux liards, tandis que notre Jacob était un bon garçon meunier.
C'était abominable !
Malgré cela, je ne dis rien, et je demandai seii-* lement si Jean-Baptiste Werner, engagé depuis quelques jours dans l'artillerie de la garde natio^ ttale, était aussi officier.
\lors ils me répondirent en colèl*e que Jeaii- Baptiste Werner, malgré Ses Campagnes d'Afrique et du Mexique, était simple canonnier dan^ la batterie de Mairet; derrière la poudrière. Ceux
/a Histoire du Plébiscite,
qui ne savaient rien, passaient officiers, et, ceux qui connaissaient la guerre, comme Mairet et Werner, étaient soldats, ou tout au plus sergents.
Tout cela me fit voir que le cousin Georges avait raison de dire qu'on nous conduisait comme des bêtes, et que les chefs manquaient de bon sens.
En regardant aller et venir tout ce monde, le temps se passait.
Vers huit heures, comme nous avions faim, et que je tenais à ne quitter mon garçon que le plus tard possible, je fis servir une bonne salade de cervelas, que nous mangeâmes ensemble, le cœur un peu gros, mais pourtant de bon appétit. Et quelques instants après, dans le moment où les cuirassiers sortaient pour aller camper dehors, et que leurs officiers, bien lourds et fatigués, allaient aussi se reposer dans leurs logements, voilà que des coups de trompette partent sur la place d'armes, et que nous entendons x:rier:
« A cheval !... A cheval !... »
Aussitôt tout est en l'air; il venait d'arriver une dépêche. Les ofiîciers mettent leur casque, attachent leur sabre, et sortent en courant par la porte d'Allemagne. La mine des gens était toute changée; chacun se demandait :
« Qu'est-ce que cela veut dire ! »
En même temps, le sergent de ville entre; il avait vu ma voiture, et cria :
« Que les étrangers sortent; on va fermer les portes de la ville! »
Je n'eus que le temps d'embrasser mon gar^
çon, de serrer la main de Nicolas Meisse, et de partir en. galopant vers la porte de France. On levait le pont quand je sortis. Cinq minutes après, je courais sur la grande route blanche au clair de lune, du côté dé Metting. Dehors, sur le glacis, je ne voyais plus une âme; les deux régiments de cuirassiers étaient en route poiir Saverne.
J'arrivai tard à la maison. Tout le monde dormait au village^ et personne ne se doutait de ce qui nous attendait dans cette semaine.
Pendant toute la route, je n'avais fait que songer aux cuirassiers ; cet ordre de partir tout de suite me paraissait louche, il devait s'être passé quelque chose de mauvais. Et comme sur le coup de onze heures je mettais les chevaux à Técurie, après avoir poussé la^oiture sous le hangar, l'idée me vint qu'il était temps de cacher notre argent. Je rapportais seize cents livres de Saverne, et cette grosse bourse en cuir, dans ma poche, fut peutêtre cause de mon idée. Je me rappelai tout à coup ce que le cousin Georges m'avait dit sur les uhlans et les autres gueux de cette espèce, et j'eus comme froid dans le dos.
Étant donc monté tout doucement, j'éveillai ma femme :
« Lève-toi, Catherine.
— Qu'est-ce que c'est?
— Lève-toi; il est temps de cacher notre argent.
— Mais qu'est-ce qui se passe?
— Rien... Sois tranquille...' Ne fais pas de bruit... Grédel dort. Tu prendras la corbeille, tu mettras dedans t^ bague de noces et tes Bbucles d'oreilles ; tout ce que nous avons. Tu m'entends! Moi, je descends vider la grande fosse; nous enterrerons tout au fond. »
Alors, sans rien dire, elle se leva.
Je descendis au moulin, j'ouvris doucement la porte de derrière et j'écoutai : riçn ne bougeait au village, on aurait entendu trotter* un chat. Le moulin était arrêté et l'eau assez haute ; je levai l'écluse, elle se mit à galoper en bouillonnant dans le ravin ; mais nos voisins étaient habitués à ce bruit, même en dormant, et tout resta dans l'ordre.
Ensuite, "je rentrai; et j'étais en train de vider dans un coin le petit coffre en chêne où je mets mes outils : les pinces, le marteau, le serre-vis et les clous, lorsque ma femme, en savates, se mit à descendre l'escalier ; elle tenait la corbeille sous son bras et portait la lanterne allumée. Je la soufflai bien vite, en pensant :
« PeUt-on être aussi bête ! m
En bas, je demandai à Catherine si tout était dans le panier.
« Oui. ,
— Bon!... Moi je rapporte de Saverne seize
cents livres ; le blé et la farine se sont bien vendus. '^)
J'avais mis du son dans le coffre. Nous rangeâmes tout en ordre au fond, et puis j'attachai le cadenas, et nous sortîmes, après avoir bien regardé si rien ne bougeait aux environs.
La vanne était déjà presque vide, il n'y restait plus qu'un ou deux pieds d'eau. Je débarrassai les quelques pierres devant, qui fermaient encore la rigole, ensuite je descendis avec la pioche et la pelle jusque sous l'écluse, où je commençai à faire un bon trou; l'eau me gênait, mais elle avait son écoulement tout de même.
Catherine en haut restait en faction ; quelquelois elle criait tout bas :
(c Chut! »
Alors nous écoutions; mais ce n'était rien : — le cri d'un chat, le frémissement des feuilles, — et je me remettais à piocher. Si quelqu'un avait eu le malheur de nous surprendre, j'aurais*été capable de faire un mauvais coup; heureusement personne n'arriva ; et vers les deux heures du matiti, le trou était profond de trois à quatre pieds. J'y descendis le coffre et le posai bien à plat, en tassant d'abord dessus avec mes gros souliers, de la terre, et puis des cailloux, et puis de grosses pierrers, enfin du sable; la vase devait venir toute seule, il n'en manque jamais dans la fosse d'un moulin.
Après cela je ressortis, couvert de boue, comme on pense ; je refermai bien l'écluse, et l'eau se mit
'j6 Histoire du Plébiscite,
à remonter. Vers trois heures, au petit jour, la vanne était déjà presque pleine, j'aurais pu recommencer à moudre, et personne ne se serait jamais douté que dans cette grande fosse tournoyante, à neuf pieds sous l'eau et trois pieds dans la terre, était un coffre carré, en bois de chêne, avec des agrafes en fer, un bon cadenas, et plus de quatre mille livres dedans; non, je riais en moi-même, et je pensais :
« Que les gueux arrivent!,.. »
Et Catherine aussi était bien contente.
Mais sur les quatre heures, au moment où j'allais remonter pour dormir, voilà que Grédel descend toute pâle, en criant :
« Où QSt l'argent? »
Elle avait vu l'armoire ouverte et la place de la corbeille vide. Jamais elle n'avait eu d'épouvante pareille; en pensant que sa dot était envolée, ses cheveux touffus se dressaient sur sa tête; elle était blancKe comme un linge.
« Sois tranquille, lui dis-je, l'argent est dans un bon endroit.
— Où?
— 11 est bien* caché. . .
-^Où? »
Elle avait Tair de vouloir me prendre au collet, et sa mère lui dit :
« Ça ne te regarde pas. »
Alors elle devint comme furieuse, et dit que si nous venions à mourir, elle ne saurait pas où trouver sa dot. -
Cette dispute m'ennuyait; je lui dis :
« Nous ne mourrons pas!... Au contraire, nous vivrons longtemps, pour vous empêcher d'hériter, toi et ton Jean-Baptiste. »
Et là-dessus j'allai me coucher, laissant la mère et Grédel s'arranger ensemble.
Tout ce que je peux dire, c'est que les filles, lorsqu'elles se sont mis quelque chose dans la tête, deviennent trop hardies envers leurs parents, et que toutes les bonnes instructions qu'elles ont reçues ne servent plus à rien. Dieu merci, je n'avais pas de reproches à me faire sur ce chapitre, ni la mère non plus : Grédel avait reçu quatre fois plus de coups que Jacob, parce qu'elle les méritait à cause de son envie de tout garder, de tout mettre dans son armoire et de dire :
« C'est à moi!... »
Oui, elle en avait reçu; mais une fille de vingt ans ne peut plus être battue; ça n'est pas à cet âge qu'on peut corriger les filles, ef voilà justement le malheur : ça devrait être toujours.
Enfin, que voulez-vous y faire?
Elle retourna toute la maison et le moulin de fond en comble; elle visita le jardin, et sa mère lui disait :
« Tu vois^ nous avons choisi un bon endroit!
Puisque tu ne trouves rien, les uhlans ne trouveront rien non plus. »
Je me rappelle qu'au moment de monter pour dormir, ce jour-là, le 5 août, au matin, Catherine et moi nous avions vu le cousin Georges,
sur son char-à-bancs, descendre la vallée de Dossenheim; et nous pensions qu'il était de bonne heure en route. Le village s'éveillait, d'autres gens aussi allaient à l'ouvrage. Moi, je me couchai, et sur les huit heures ma femme vint m'éveiller, pour me prévenir que le facteur Michel était là.
Je descendis, et je \îs Michel debout dans la salle, avec son sac de cuir sous le bras. Il était tout pensif, et me dit que les plus mauvais bruits couraient partout; que l'on parlait d'un grand combat du côté de Wissembourg, où nous au-r rions été défaits; que plusieurs soutenaient que nous avions perdu jusqu^à dix mille hommes, et les Allemands dix-sept mille: mais que rien n'était sûr, parce qu'on ne savait pas d'où ces * bruits venaient! Seulement, que M. le commandant de place Taillant, avait fait publier en ville, le matin, que tous les habitants devaient se pourvoir de vivres pour six semaines, et naturellement une publication pareille donnait à réfléchir. On se disait:.
«Est-ce que nous aurions à craindre un siège? Est-ce que nous serions revenus au temps de la grande débâcle du premier empereur? Est-ce que ça devrait toujours finir de la même manière? »
Ma femme, Grédel et moi , nous écoutions Michel, les lèvres serrées, sansC l'interroger.
« Et vous, Michel, lui dis-je-quand il eut fini, qu'est-ce que vous pensea de tout cela?
— Moi, monsieur le maire, dit-il, je suis un pauvre facteur qui a besoin de sa place; si Ion m'ôtait mes cinq cents livres par an, qu'est-ce que je deviendrais, avec ma femme et mes enfants? »
Alors je compris qu'il pensait que nos affaires n'allaient pas bien.
Il me remit une lettre de M. le sous-préfet, — c'est la dernière!... — qui me disait de surveillei les faux bruits ; que les fausses nouvelles, devaient être punies sévèrement, par ordre de notre préfet.
Ah! tout ce que nous aurions pu souhaiter, c'est que les nouvelles eussent été fausses ! Mais en ce temps-là, tout ce qui ne plaisait pas aux sous-préfets, aux préfets, aux ministres, à l'empereur, était faux; et tout ce qui leur plaisait, tout ce qui les aidait à tromper les gens était vrai.
Enfin, n'en parlons plus; quand on y songe, cela dégoûte.
Michel partit; et tput ce jour-là on voyait une sorte de mouvement au village : des allées, des venues; des femmes qui épiaient; des gens qui allaient au bois avec leur sac, la pioche sur l'épaule ; des écuries qu'on vidait ; enfin un grand mouvement, avec des mines extraordinaires ; et j'ai toujours pensé qu'en ce moment même, chacun était en train de cacher, d'enterrer ce qu'il pouvait avoir.
Moi, je me repentais de n'avoir pas commencé à vendre mon grain plus tôt, quand le cou «in m'avait prévenu, huit jours avant; mais les tra-
8o Histoire du Plébiscite,
vaux de la mairie m'en avaient empêché : il faut bien que les honneurs se payent ! J'avais encore au moins quatre voitures de grains au grenieif; maintenant où les mettre? Et le bétail, et les meubles, la literie, les provisions de toute sorte? Dieu du ciel, ces jours-là ne sortiront pas de l'esprit des gens de sitôt, ces jours d'inquiétude, où chacun attendait, écoutait et se disait :
« Nous sommes comme Poiseau sur la branche ! . . Nous avons travaillé, peiné, sué, épargné depuis cinquante ans, pour amasser un peu de bien ; est-ce que demain nous aurons encore quelque chose?... Et la semaine prochaine, dans un mois, ne seronsnous pas morts de faim? Et dans ces temps de doute, pourrons-nous, seulement emprunter deux . liards sur nos terres, sur notre maison? Qui voudra nous prêter? Et tout cela pour qui? pour des gueux qui nous ont trompés ! »
Ah ! s'il y a quelque chose là-haut, comme tout honnête homme l'espère, ces êtres abominables auront un terrible compte à rendre; tant de malheureur, hommes, femmes, enfants les attendent; ils sont là, pour leur demander compte de tout ce qu'ils ont souffert. Oui, je le crois!... Mais eux, ils ne croient à rien... Il existe pourtant de fameux bandits sur la terre!... •
Toute cette journée se passa de la sorte, dans le trouble et l'inquiétude. On ne savait rien , on interrogeait les gens qui revenaient de Dossenheim, de Neuwiller ou de plus loin, mais ils ne répondaient pas et criaient seulement ;
Histoire du Plébiscite, 8i
a Préparez-vous... les autres s'avancent!... » .
Et puis, mon imbécile d'adjoint, Placiard, qui depuis quinze ans ne faisait que demander des bureaux de tabac, des bureaux de poste, de Tavancement pour ses fils , pour son gendre et pour lui-même, cette espèce de mendiant, qui passait sa vie à dresser des pétitions , entrait au moulin et disait :
(c Monsieur le maire, tout va bien... ça marche!... on les attire en plaine; ils donnent dans le panneau. Demain, nous apprendrons qu'ils sont tous exterminés ! »
Et les conseillers municipaux, Arnold, Frantz- Sépel, Baptiste Dida, le marchand de bois, venaient à la file, disant qu'il fallait exterminer les ennemis; qu'il fallait mettre le feu dans la forêt de Haguenau, pour les rôtir.
Ainsi de suite !
Chacun avait son plan. Dieu du ciel que les hommes sont bêtes!...
Mais le pire , c'est quaiid ma femme, ayant appris par Michel les publications de la ville, mQUta dans notre chambre au lard, pour envoyer quelques provisions à Jacob , et qu'elle s'aperçut que nos deux plus beaux jambons manquaient, avec une bajoue et des saucisses fumées depuis six semaines. !
C'est alors qu'il aurait fallu la voir descendre, criant que la maison était pleine de voleurs; qu'on no- pouvait plus se fier à personne; et Grédel crier plus haut qu''elle, que bien
8a Histoire du Plébiscite»
sûr Frantz, ce gueux de Badois, avait tait le
coup.
Malheureusement la mère avait visité la chambre au lard deux jours après le départ de Frantz; elle avait vu que tout était encore en place, et sa colère redoublait.
Grédel dit alors que peut-être Jacob, avant de partir, avait mis les jambons dans son sac, avec le reste ; mais la mère criait :
« Ce n'est pas vrai, je l'aurais vu! Jacob n'a jamais rien pris, sans le demander... Cest un brave garçon!...»
Le bruit du moulin n'était rien auprès de ses cris; j'aurais voulu me sauver.
Vers sept heures du soir, le cousin repassa sur son char-à-bancs ; il revenait d'Alsace, et je courus aussitôt chez lui pour apprendre du nouveau. Georges, dans la grande salle, ôtait ses bottes et mettait sa blouse quand j'entrai.
« Ah! c'est toi, Christian, dit-il; est-ce que votre argent est caché?
— Oui.
— A la bonne heure!... Je viens d'en apprendre de belles à Bouxviller! Nos affaires vont bien!... Nous avons de fameux généraux!... Ah ! oui , ça commence drôlement ; et si cela continue, nous sommes dans de beaux draps. »
Sa femme Marie-Anne rentrait de la cuisine ; elle posa sur la table un gigot, du pain et du vin. Georges s'assit, et tout en mangeant, il nous raconta qu'on avait placé deux régiments de ligne,
un régiment de turcos , un bataillon de chasseurs à pied, un régiment de chasseurs à cheval et un de hussards, avec seize pièces de canon , en tout sept à huit mille hommes , en avant de Wissembourg; et qu'ils étaient là tranquillement campés, se baignant dans la Lauter et lavant leur linge, en face d'environ cinquante mille Allemands, cachés dans les bois, sans parler de quatre-vingt m-ille autres sur leur droite, qui n'attendaient qu'une bonne occasion de passer le Rhin. On les mettait en quelque sorte dans la gueule du loup, qui n'avait qu'à serrer les dents pour les happer. Aussi cela n'avait pas manqué !
Les Allemands avaient surpris notre petit corps d'armée la veille au matin; un combat acharné s'était livré dans les vignes, autour de Wissembourg; les nôtres manquaient d'artillerie. Les turcof, les chasseurs et la ligne s'étaient défendus un contre six comme de vrais lions ; ils avaient même pris d'abord huit canons; mais les Allemands arrivant toujours en plus grandes masses, avaient fini par tout hacher. Ils avaient bombardé Wïssembourg et mis le feu dans la ville ; quelques-uns des nôtres seulement avaient pu se retirer dans les forêts de Bitche, en remontant la Wisse. On pariait d'un général tué, de villages en ruines.
C'est à Bouxvîller que le 'cousin avait appris ces malheurs, des chasseurs à cheval étant arrivés le soir même. On parlait aussi de déserteurs, comme si des soldats en déroute, sans connais-
sance d'un pays de bois et de montagnes, allant devant eux pour échapper à Tennemi, devaient passer pour des déserteurs !
C'est encore une des grandes abominations que nous avons vues depuis. Bien des gens sans cœur aimaient mieux crier que ces pauvres soldats avaient déserté, que de leur donner du pain et du vin ; c'était plus commode et moins cher !
(( Maintenant, dit Georges , toute l'armée de Strasbourg et celle de rintérieur, qui devraient être en ordre, bien reposées et bien pourvues de tout, à Haguenau , mais dont la queue traîne encore en chemin de fer, jusque derrière Lunéville, tout cela court là-bas, pour arrêter l'invasion. Quatorze régiments de cavalerie, principalement des cuirassiers et des chasseurs, se réunissent à Brumath. On s'attend à quelque chose. MaciMahon est déjà sur les hauteurs de ReichshpfFen, avec le commandant du génie Mohl , de Haguenau, et d'autres officiers d'état-major, pour choisir ses positions. A mesure que Içs troupes arrivent, elles s'étendent en avant de Niederbronn. — C'est ce que racontaient à l'auberge de la Tourelle, quand j'ai quitté Bouxviller, vers trois heures, des gens qui se sauvaient avec femmes et enfants, leurs lits et leurs autres effets sur des voitures. Ils voulaient gagner la Petite-Pierre; mais en apprenant que le fort est occupé par une simple compagnie, ils ont pris la route de Strasbourg. Je crois qu'ils ont eu raison, une grande ville comme Strasbourg a toujours plus de ressources qu'une
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bicoque, où Ton vient de planter des palissades pour embusquer cinquante hommes. »
Voilà ce que le cousin Georges avait appris le jour même.
En récoutant parler, Tidée me prit de courir au moulin, de charger autant que je pourrais de mon blé sur mes deux voitures, et de le conduire tout de suite à Phalsbourg. Mais le cousin me dit que les portes de la place seraient fermées ; qu'il fendrait attendre dehors jusqu'à l'ouverture des barrières, et que nous devions espérer qu'il serait encore temps le lendemain.
Dans sa manière de voir, la grande bataille ne devait passe livrer avant deux ou trois jours, parce qu'une grande partie des Allemands avaient encore à passer le fleuve, et qu'on s'y opposerait sans doute. Il est vrai que les cinquante mille hommes qui s'étaient rendus maîtres de Wissembourg pouvaient descendre sur la Sauer; mais alors, nous serions presque à forces égales, et les Allemands avaient intérêt à se mettre trois contre un.
Georges avait entendu des officiers débattre la chose à l'auberge, devant tous les assistants, et croyait d'après cela que nos troupes, qui s'étendaient vers Metz, par Bitche et Sarreguemines, sous les ordres du général de Failly, auraient le temps d'arriver et de soutenir Mac-Mahon.
Je le croyais aussi; cela tombait sous le bon sens.
Nous causâmes de ces misères jusque vers neuf heures.
Ma femme et Grédel étaient venues se disputer chez la cousine, qui leur disait :
. « Mon Dieu, tâchez donc d'être un peu raisonnables!... Qu'est-ce que vous font deux ou trois jambons, Catherine? Peut-être bientôt serez-vous contente de savoir qu'ils ont profité à Jacob, au lieu de les voir manger sous vos yeux par des uhlans. »
On pense bien que ma femme n'entrait pas dans ces idées. Mais à dix heures, la cousine Marie- Anne, toute pensive, nous ayant dit. que son homme était fatigué et qu'il avait besoin de repos, nous sortîmes, après nous être souhaité le bonsoir, et nous retournâmes à la maison.
Cette nuit-là, si ma femme ne s'était pas éveillée de temps en temps pour me dire que nous étions volés, qu'on nous prenait tout, et que nous serions ruinés à la fin du compte, j'aurais très-bien dormi; mais elle ne finit pas de m'ennuyer; et je voyais qu'elle soupçonnait Grédel d'avoir donné les jambons à Michel, pour Jean-Baptiste Werner, sans oser pourtant me le dire.
Le lendemain, tout était calme au village; chacun avait caché ses affaires. On ne craignait plus qu'une chose : c'était une sortie de Phalsbourg, pour emmener notre bétail.
Tous les enfants étaient en sentinelle sur la côte de Wéchem, et si la garnison de la ville avait bougé, les bestiaux auraient été sous bois en dix minutes.
Mais, rien ne bougea; tous les soldats de ligne
étaient partis, et le commandant de place Taillant, ne pouvait pas envoyer les garçons de nos villages, enlever le bétail de leurs parents.
Ainsi, toute cette journée du samedi 6 août, fut bien tranquille dans la montagne.
Vers midi, quelques bûcherons du Krappenfelz vinrent raconter qu'on entendait le canon sur les hauteurs du Fâlberg, du côté de T Alsace; mais on ne les croyait pas, on se disait :
« Ce sont des inventions pour effrayer le monde! »
Cat beaucoup de gens ont du plaisir à faire peur aux autres.
Tout resta donc paisible jusque vers dix heures de la nuit.
Il faisait très- chaud; j'étais assis sur le banc, devant mon moulin, en bras de chemise, rêvant à tous nos ennuis. De temps en temps un gros nuage couvrait la lune, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps, et l'on souhaitait la pluie. Grédel lavait la cuisine; ma femme montait et descendait, -visitant les armoires, pour voir si l'on . n'avait pas encore volé autre chose que des jambons; dans le village les volets se fermaient l'un après l'autre, et j'allais monter me coucher, quand une sorte de bruit s'éleva sous bois et me fit écouter : c'était un roulement sourd; quelque chose galopait là-bas, des voitures roulaient, un coup de vent passait dans la montage; qu'est-ce que je pouvais savoir?
Ma femme et Grédel venaient de sortir, elles
écoutaient aussi. Dans le même moment, à l'autre bout du village, commençait une dispute qui nous empêcha d'entendre plus longtemps ce bruit, et je dis à Catherine :
« Les ivrognes de la brasserie du Cruchon-d'Or lecommencent leurs cris tous les soirs; il faudra pourtant que cela cesse, car c'est une honte pour la commune. »
Mais je finissais à peine de parler, qu'une foule de gens débouchaient de la rue en face du moulin, criant :
« Un déserteur!... un déserteur!... »
Et la voix de mon adjoint Placiard s'élevait sur toutes les autres, disant :
« Prenez garde au cheval ! . . . prenez garde qu'il ne réchappe!... »
Un grand cuirassier marchait lentement au milieu de tout ce monde. Chacun voulait le tenir, l'un par le bras, l'autre par le collet; il ne résistait pas ; et son cheval suivait en boitant, la tête basse; le bangard* le tenait par la bride.
Placiard, en me voyant, s'écria :
(( Monsieur le maire, je vous amène un déserteur, un de ceux qui se sont sauvés à Wissembourg, et qui courent maintenant le pays, pour se goberger avec les paysans. Il est encore gris, je l'ai empoigné moi-même. »
Tous les autres, hommes et femmes, criaient :
« Il faut l'enfermer dans une grange... Il faut