I. chambre où se trouve le poêle
2^a ' Histoire du Plébiscite,
de nous appeler : « Canailles... Misérables!... )> il nous appelait : u Ses bons Allemands... ses chers frères d'Alsace et de Lorraine ! » nous annonçant toutes les prospérités du monde, dès que nous aurions le bonheur de vivre sous les vieilles lois de la mère patrie.
Il était déjà question de renvoyer tous les maîtres d'école français, et l'on commençait à comprendre Tabominable négligence de nos gouvernements, sur le chapitre de l'instruction publique : La moitié de nos malheureux paysans ne savaient pas un mot de français; depuis deux cents ans, on les laissait croupir dans Tignorance.
Aujourd'hui, les Allemands ont mis la main sur eux, et leur enseignjent que les Français sont les ennemis de leur sang ; qu'ils les ont tenus en servitude pour les exploiter, pour vivre à leurs dépens, et se couvrir de leur corps en cas 'de danger. Qui est-ce qui viendra leur dire le contraire ? Est-ce que toutes les apparences ne sont pas contre nous? Et si les Allemands donnent aux paysans l'instruction que tous nos gouvernements leur ont refusée, ces gens n'auront-ils pas toutes sortes de raisons pour s'attacher à leur nouvelle patrie?
Que cela serve de leçon à la nation, et qu'on sache bien que l'amour de la patrie ne repose que sur la connaissance de ses bienfaits , dont le premier est l'instruction gratuite de tous les enfants •
Histoire du Pléhiscice, 351
Les Allemands ayant changé de manière d'être avec nous, 'et cherchant à nous gagner^ logeaient dans nos maisons. C'étaient des landwehr, qui ne pensaient qu'à leur femme et à leurs enfants, souhaitant la* fin de la guerre, et craignant Tapparition des francs-tireurs.
On annonçait l'arrivée de Garibaldî avec ses deux fils, et souvent Georges, montrant de la porte les cimes du Donon et du Schnéeberg déjà couvertes de neiges, me disait : ,
<( On se bat là-haut !... Ah ! Christian, si nous étions jeunes, quel beau coup nous pourrions faire danf les défilés de nos montagnes ! )>
Notre plus grand chagrin était de savoir que 'la famine régnait en ville, en même temps que la petite vérole. Plus de trois cents malades, sur quinze cents habitants, encombraient le collège, où. Ton avait établi l'hôpital . Le sel, la viande, le tabac manquaient. Les parlementaires, qui ne faisaient qu'aller et venir sur la route de Lutzelbourg, nous rapportaient que la place, ne pouvait plus tenir longtemps.
On avait parlé d'amener les gros canons de Strasbourg et de Metz, après la reddition de ces deux places; mais je me souviens que le hauptmann logeant chez M. le <:uré Daniel, déclarait que cela n'en valait plus la peine; qu'un nouveau bombardement coûterait trois millions à Sa Majesté le roi Guillaume, et qu'il valait mieux laisser ces gens mourir tout doucement de leur belle mort, comme une lampe s'éteint faute d'huile.
2^2 Histoire au Plébiscite,
Ce hauptmann, en disant cela, prenait des airs d'humanité, répétant sans cesse qu'il était bon d'épargner le sang humain et de ménager les munitions.
Que devenait Jacob au milieu de cette misère ? Et Jean -Baptiste Werner? Je suis bien forcé d'en parler aussi, car Dieu sait quelle fureur possédait Grédel, en pensant qu'il pouvait souffrir de la faim : ce n'était plus un être humain; c'était une espèce de folle qui ne se connaissait plus, et qui m'a souvent forcé d'admirer la patience de nos landwehr. Quand l'un ou l'autre voulait lui demander quelque chose, elle lui montrait la porte en criant :
« Sortez d'ici, ce n'est pas votre place ! »
Elle leur souhaitait même ouvertement d'être tous massacrés; et puis elle disait d'un air moqueur :
« Allez donc attaquer la ville !... Allez donc livrer un assaut !... Vous n'osez pas... vous tenez à votre peau ; voiis aimez mieux affamer le monde, bombarder les femmes et les enfants, brûler les maisons des pauvres malheureux, en vous cachant derrière vos tas de terre ! . . . Il faut pourtant être de fameux lâches, pour s'y prendre de cette façon. Si les nôtres étaient dehors, et vous dans la place, ils auraient déjà grimpé dix fois aux murs; mais vous avez pe^ir de vous faire enfoncer les cotes ; vous êtes des gens prudents. »
Eux, assis devxant la porte, la tête baissée, ne lui répondaient pas, et continuaient de fumer sans avoir l'air de l'entendre.
Un jour pourtant, ces gens si paisibles se montrèrent vraiment indignés, non pas contre Grédél, ni contre nous, mais contre leurs propres chefs. ' C'était quelque temps après la prise de Metz, il feisait froid. Nos landwehr, en revenant de monter leur garde, se tenaient serrés autour du poêle; dehors tombaient les premières neiges. Et comme ils étaient ainsi, ne songeant qu'à bien manger et bien boire, leur trompette sonne tout à coup, en prolongeant ses beuglements dans les échos.
L'ordre arrivait à Tins tant de mettre le sac, de prendre le fusil et de partir pour Orléans !
C'eS;t alors qu'il aurait fallu voir la figure de ces gens s'allonger, et les entendre crier qu'ils étaient landwehr, et qu'on ne pouvait pas les faire sortir des provinces allemandes. Je crois que cinquante hommes de la place leur auraient fait mettre bas les armes, et qu'ils se seraient tous rendus, pour rester au pays.
Mais le capitaine Flœgel, avec son nez rouge . et sa grosse voix, étant venu leur crier :
« En route ! »
Il fallut bien obéir.
Les voilà donc tous rangés devant notre moulin, à trois ou quatre cents, et puis forcés d'emboîter le pas et de remonter la côte vers Mittelbronn, tandis que les habitants du village, à leurs fenêtres, criaient :
« Quel bon débarras ! »
On pensait aussi que Phalsbourg allait être
débloqué, la moitié du village préparait des paniers, des sacs, tout ce qu'il fallait, pour porter des vivres à nos garçons. Grédel, qui ne se gênait plus, avait sa corbeille à part. Enfin, c'était un grand remue-ménage.
Mais d'où pouvait venir cet ordre de départ? Qu'est-ce que cela signifiait ?
J'étais sur notre porte, rêvant à cela, quand la cousine Marie^Anne arrive, en me gisant tout bas :
« Nous avons gagné une grande bataille ; tous ceux de Metz filent du côté de la Loire.
— D'où savez-vous cela, cousine >
— D^un Anglais descendu chez nous hier soir.
— Et dans quel^ endroit s'est livrée cette bataille ?
— Attendez, fit-elle; à Coulmiers, près d'Orléans.* Les Allemands sont en pleine déroute ; leurs officiers entrent dans les mairies et se rendent avec leurs soldats, pour ne pas être massacrés. »
Je n'en demandai pas davantage, et je courus chez le cousin Georges, bien curieux de voir cet • Anglais et d'entendre ce qu^il pouvait dire.
Comme j'entrais, le cousin était assis à table avec cet étranger; ils venaient de déjeuner ensemble et paraissaient de bonne humeur, Marie- Anne me suivait.'
* « Voici mon cousin, Tancien maire du village,,» dit Georges en me voyant ouvrir la porte.
Aussitôt l'Anglais se retourna. C'était un homme d'environ trente-cinq ans, sec, maigre, le nez re-
courbé, les yeux bruns, très-vifs, sans barbe ni moustaches , et la taille serrée dans une longue capote grise.
« Ah ! bien, fit-il en parlant du nez, et les dents serrées, comme les gens de ce pays. — Monsieur était maire ?
— Oui, monsieur,
— Et vous avez rrfîisé d'afficher les proclamations dii gpuverneur Bismark-Bolhen ?
— Oui, monsieur.
— Très-bien, très-bien. »
Je m'assis; et, sans autre explication, cet Anglais se mit à m'adresser huit ou dix questions de suite, sur les réquisitions,' sur les pillages, sur le nombre de voitures et de chevaux emmenés à rintérieur; combien il en était rentré depuis Tinvasion; combien restaient encore en France; sur ce que nous pensions des Allemands ; si nous pourrions nous accorder avec eux; si nous n'aimerions pas mieux être Français, ou devenir neutres, comme les Suisses?
Il avait toutes ces questions dans la tête, et moi j'y répondais^ sans réfléchir que c'était bien singulier d'interroger les gens de cette manière.
Georges, lui, riait; et quand ce fut fini :
« Eh bien, mylord, dit-il, maintenant vous avez de quoi faire votre article. »
L'Anglais sourit et dit :
« Oui, ça marchera ! »
Nous bûmes un bon verre de vin ensemble, que le cousin était allé chercher quelque part.
« Ce vin est bon, dit l'Anglais ; les Prussiens ne vous ont pas tout pris ?
— Non, ils n'ont pas tout découvert; nous avons encore quelques bons coins.
— Ah! oui, c'est ça... Je comprends ! »
Georges voulait aussi l'interroger, mais l'Anglais ne répondait pas aussi vite que nous; il réfléchissait chaque fois, avant de dire oui ou non.
Ce n'est pas de lui que le cousin avait appris les dernières nouvelles, mais d'un paquet de journaux qu'il avait laissés la veille au soir sur la table, en allant se coucher, des journaux anglais, que Georges s'était dépêché de lire jusqu'à minuit, car il avait appris cette langue dans ses voyages, et l'autre ne s'en doutait pas.
Outre la bataille de Coulmiers, il avait appris là bien d'autres choses , * comme l'organisation d'une armée dans le Nord, par le général Bourbaki; la marche des Allemands sur Dijon; la belle protestation de Gambetta, contre ceux qui l'accusaient de rejeter nos malheurs sur l'armée et non sur ses chefs ; et surtout la déclaration du prince GortschakofF : « que Pempereur de Russie ne reconnaissait plus le traité qui lui défendait d'avoir plus d'un certain nombre de gros vaisseaux dans la mer Noire. »
L'Anglais avait fait des croix rouges le long de cet article; et Georges me dit plus tard que ces croix rouges signifiaient : affaire grave !
Le cheval de l'Anglais se reposait à l'écurie ;
nous sortîmes ensemble pour le voir; c'était un grand alezan qui devait courir comme un cerf.
Si je vous rapporte ces détiails, c'est que nous avons vu depuis beaucoup d'autres Anglais, des hommes et des femmes, tous très-curieux, et qui nous adressaient des questions de la même manière que celui-ci, soit pour faire des articles, soit pour s'instruire eux-mêmes.
Georges m'assurait que les faiseurs d'articles de ce pays tenaient à gagner honorablement leur argent; qu'ils allaient à des centaines de lieues pour remonter aux sources des nouvelles, et qu'ils auraient cru voler leurs compatriotes en leur racontant des inventions, chose du reste qui se découvrirait bien vite et leur ôterait toute considération en Angleterre.
Je le crois, et je souhaite pour la France des chercheurs de nouvelles comme ceux-là. Au lieu d'avoir des gazettes remplies de longs raisonnements, qui" vous passent devant l'esprit comme des nuages, et dont personne n'est capable de tirer le moindre profit, on aurait des choses claires, positives, qui nous aideraient à gagner le bon sens et les connaissances, dont nous avons tous le plus grand besoin.
Nous pensions donc être débarrassés des landwehr, lorsqu'ils revinrent, ayant reçu contreordre, ce qui nous parut un mauvais signe..
Georges, qui venait de reconduire -son Anglais jusqu'à Sarrebourg, entra chez nous et s'assit derrière le poêle, tout rêveur. Il ne m'avait jamais
paru plus triste ; et comme je lui demandais s'il avait appris quelque chose de mauvais.
« Non, dit-il, je ne sais rien de neuf; mais ce qui se passe montre assez que l'armée allemande de Metz est arrivée à temps, pour empêcher nos troupes de débloquer Paris^ après la. victoire de Coulmièrs. »
Et tout à coup sa fureur éclata contre les Dumouriez et les Pichegru sans génie, qui vendaient la patrie pour servir les intérêts d'une dynastie de faussaires !
« Encore huit ou quinze jours, criait-il, et nous étions sauvés ! »
Il tapait sur la table et paraissait prêt à fondre en larmes..
Tout à coup il sortit, ne pouvant plus se contenir, et nous le vîmes traverser le grand pré derrière, au clair de lune, puis rentrer dans sa maison.
C'était à la fin du mois de novembre ; le froid augmentait, le verglas s'étendait sur les prés, et le givre chaque matin couvrait les arbres.
Nous avions des corvées au village, non-seulement pour faire notre bois, mais aussi pour aller couper et fendre celui des landwehr. Je payais le père OfFran, qui me remplaçait; c'était encore une dépense * de plus, et l'on ' voyait venir' le moment où nous serions tous ruinés de fond en comble.
Naturellement les landwehr, vexés d'avoir été siffles par tout le village, ne nous ménageaient
plus ; sans les ordres supérieurs, ils nous auraient étranglés sur place; et chaque fois qu'ils pou^ vâient nous annoncer quelque malheur, ils arrivaient en riant, tapant leurs crosses sur le plan- -cher, et criant :
« Eh bien, encore une dégelée!... Encore une débâcle ! ... Il faut évacuer Orléans ! ... Il faut abandonner Champigny! Ça va bien... ça marche!... — Allons, vous autres, est-ce que la soupe est prête? Dépêchons-nous ! Ça vous ouvre Tappétit, d'apprendre de bonnes nouvelles!
— Tachez de vous taire, tas de gueux, leur criait Grédel; nous ne croyons rien de tous vos mensonges. >)
Alors ils riaient et disaient :
({ Vous n'avez pas besoin de nous croire, pourvu que nous vous mettions dans le sac ; quand vous y serez, vous le croirez bien. Alors, gare ! Si vous bougez, nous vous taperons au mur, comme un vieux chat galeux dont on veut se défaire. Ah! vous riiez, vous siffliez en nous voyant partir!... Mais il en viendra d'autres... Vous nous regretterez, mademoiselle Grédel, vous nous regretterez un jour; vous crierez : « Ah! si nous avions encore nos bons landwehr! » mais il ne sera plus temps. »
Ce qui m'étonne, c'est que Grédel n'ait jamais eu l'idée de les empoisonner; heureusement ce n'était pas la saison des champignons rouges, et puis nous étions forcés de faire notre soupe dans la même marmite qu'eux ; sans cela ces gens pru-
dents se seraient méfiés, et nous auraient forcés 4e goûter de leur viande, comme ils l'ont fait aux Quatre- Vents , aux Baraques-du-Bois-de- Chênes, et dans plusieurs autres endroits.
Du reste, ils resserraient leurs postes de plus en plus autour de la ville; sur tous les chemins aboutissant aux avancées, ils avaient des canons, où Ton veillait jour et nuit; ils réglaient leur tir le jour, avec des piquets et des entailles dans la terre , pour pouvoir en changer la direction et balayer les routes et les sentiers, même dans la nuit noire, en cas d'attaque.
La neige tombait alors en masse ; tout le pays en était couvert; souvent à minuit, une heure, deux heures du matin, la fusillade commençait; on. criait dans la rue :
« Une sortie!... Une sortie!...'»
Et tous ceux du village qui gardaient encore leur bétail à la maison, paf ordre du nouveau maire Placiard étaient tenus de le chasser au loin dans les champs, pour empêcher les Français, s'ils arrivaient jusqu'à nous, de le trouver à rétable.
Ah! ce gueux de Placiard; ce fameux soutien de Tempire, en a-t-il commis des abominations! s'est-il donné de la peine, pour s'attirer Testime des Prussiens!
Et dire que des bandits pareils finissent quelquefois leur existence dans un bon lit!
Vers la fin 'de novembre , il nous arriva quelque chose d'extraordinaire, que je veux vous raconter.
Depuis les premières neiges, nos landwher avaient construit sur la côte en arrière de leurs canons, de grandes huttes de terre, ouvertes au midi, et fermées contre le vent du nord. Ils faisaient là-dessous de bons feux, et relevaient d'heUré en heure leurs sentinelles.
Ils avaient aussi reçu de leur pays de grandes caisses pleines d'habillements chauds, de couvertures et de manteaux, de chemises et de bas en laine ; ils appelaient cela : « Des dons d'amour! » Le capitaine Flœgel en faisait la distribution à ses hommes, comme il lui convenait.
Or, une nuit que les landwher logés chez nous étaient de garde, vers onze heures , sachant qu'ils ne reviendraient que le lendemain, je descendis fermer la porte de derrière, sur les champs, La lune était couchée, mais la neige brillait au ^loin, traversée par les ombres noires des arbres; et ^ comme j'allais fermer, qu'est-ce que je vois derrière le grand poirier de mon verger, à gauphe? Un homme... un turco, avec sa petite calotte rouge sur la nuque, sa veste bleue couvçrte de
galons^ sa ceiûture et ses guêtres. Il était là, penché pour écouter, la crosse de son fusil à terre; ses yeux brillaient comme ceux d'un chat.
Il entendit la porte crier, et se retourna vivement.
Moi, content de revoir un des nôtres, je sentais mon cœur galoper; et regardant de tous les côtés, de crainte des voisins, je lui fis signe de venir.
Tout dormait au village, les fenêtres étaient éteintes.
Il descendit en quatre ou cinq pas, sautant par dessus les haies, et entra dans le moulin.
Aussitôt je refermai la porte et je lui dis :
« Bon français! »
Il me serra la main dans l'ombre, et se laissa conduire derrière, dans la chambre où ma femme et Grédel veillaient encore.
Figurez-vous leur surprise !
« Voici quelqu'un de la ville, leur dis-je ; c'est un vrai turco; nous allons avoir des nouvelles. »
En même temps nous vîmes que la baïonnette du turco était rouge jusqu'au bas, et que même le sang avait coulé sur le canon; mais nous ne dîmes rien.
Ce turco était un très-bel homme, brun, avec une petite barbe frisée, des yeux noirs et des dents blanches, comme on représente les apôtres. Je n'ai jamais vu de plus bel homme.
Il n'était pas fâché de sentir un bon feu; et Grédel lui ayant fait place, il s'assit, en remerciant de la tête, et répétant :
« Bon français! ^
Je lui demandai s'il avait faim et s'il mangerait bien quelque chose; il dit que oui, et ma femme alla tout de suite prendre à la cuisine une grosse écuelle de soupe, préparée pour les landwher, et dont il se régala ; elle lui servit aussi un bon morceau de bœuf, mais au lieu de le manger il le mit dans son sac, en nous demandant du sel et du tabac, que Grédel se dépêcha d'aller lui chercher.
Il parlait comme ces gens parlent, en nous tutoyant, et. même il voulut embrasser la main de Grédel. Elle devint toute rouge, et lui demanda sans gêne devant nous, s'il connaissait Jean- Baptiste Werner, canonnier dans la batterie de Maire t?
« Jean-Baptiste, fit-il! Bastion n? 3, ancien canonnier d'Afrique... Oui... je le connais... bon garçon... brave français!...
— Il n'est pas blessé?
— Non! "
— Pas malade?
— Non !»
Alors Grédel se mit à pleurer dans son tablier; et lia mère demanda au turco s'il connaissait Jacob Wébei^, de la 3°® compagnie de la mobile; mais le turco ne connaissait pas notre Jacob ; il nous dit seulement que la mobile avait perdu très-peu de monde, ce qui nous rassura, nia femme et moi. Ensuite, il nous raconta qu'un capitaine de la garde mobile, un nommé Cerfber, envoyé en
parlementaire à Lutzelbourg , avait profité de cela pour déserter ; et que le général allemand ne voulant pas le recevoir prisonnier, tant sa conduite lui paraissait dégoûtante, le misérable était parti pour l'Allemagne . Cette nouvelle ne m'étonna pas; je connaissais ce Cerfber, .il était maire de Niederwiller, à quatre lieues de chez nous, et plus Bonapartiste que Bonaparte.
Grédel était sortie, pendant que le turco nous racontait ces choses ; elle revint au bout de quelques minutes avec une masse de provisions. Elle avait pris tout mon tabac, et pria le turco de remporter pour Jean -Baptiste et Jacob. Elle n'osa pourtant pas dire devant moi que c'était pour Jean-Baptiste seul, non, c'aurait été trop fort, mais elle dit « pour les deux! » Le turco promit de faire la comiïiission, alors Grédel lui donna différentes choses pour lui, mais il voulut surtout du sel, et nous en avions heureusement de quoi remplir son sac.
Ma femme faisait sentinelle dans Fallée ; grâce à Dieu rien ne bougea durant une heure, où ce turco ' nous répondit comme il pouvait, à tout ce que nous lui demandiotis.
Nous comprîmes quer beaucoup de gens étaient malades en ville, que plusieurs sortes de provisions, entre autres la viande, le sel et le tabac manquaient absolument, et qu'on s'ennuyait beaucoup d'être enfermés^, sans avoir de nouvelles du dehors.
Vers une heure après minuit, le vent s'étant
levé secouait la porte, et nous croyions toujours entendre les landwehr revenir; le turco s'en aperçut et nous fit signe qu'il allait repartir.
Nous aurions bien désiré le garder, mais le danger était trop grand. Il reprit donc son fusil, et voulut aussi baiser la main de ma femme,' à la manière des bohémiens de notre pays. Ensuite, en montrant son sac, il dit :
« Pour Jacob et Jean-Baptiste ! »
Je le . reconduisis dans le verger. Il faisait un temps affreux, toute la neige était en Tair, roulée en tourbillons par le vent; mais il connaissait son chemin et courut d'abord en se courbant, jusqu'à la grande haie à gauche. Un instant après, je ne. le voyais plus. J'écoutai longtemps : les feui des landwehr brillaient sur la colline, audessus de Wéchem; leurs sentinelles s'appelaient et se répondaient dans la nuit noire; pas un coup de fusil ne partit.
Je rentrai. Ma femme et Grédel paraissaient bien heureuses et nous allâmes nous coucher.
Le lendemain, nous apprîmes que deux landwehr avaient été tués, Tun près de l'allée des Dames, entre la ville et les Quatre -Vents, et l'autre, au fond de Fiquet : deux pères de famille ! Les malheureux s'étaient laissé surprendre.
Quelle misère que la guerre ! Les Allemands ont perdu plus de monde que nous, mais il faudrait être des barbares pour s'en réjouir.
Et maintenant, si l'on me demande ce que je
pense des turcos, contre lesquels les Allemands ont tant crié, je répondrai que ce sont des hommes honnêtes et braves : Jacob et Jean-Baptiste ont reçu tout ce que nous leur avions envoyé. La parole de ce turc© valait mieux que celle du lieutenant et du feld-weibel qui m'avaient promis de me payer mon vin.
Sans doute il se trouve parmi les turcos quelques maiivais gueux ; mais la plupart sont honnêtes et remplis de religion ; ceux qui les ont connus^ soit à Phalsbourg, soit ailleurs, les estiment comme de véritables gens d'honneur. Ils n*ont rien pris, rien volé à personne ; ils n'ont pas insulté une seule femme. S'ils avaient fait campagne de Tautre côté du Rhin, ils auraient tordu le cou des poules et des canards, tous* les soldats font la même chose en pays ennemi; les landwehr ne s'en privaient pas chez nous ! mais ridée ne leur serait jamais venue de se faire suivre par àes bandes de juifs, comme les Allemands , pour leur vendre en bloc le linge, les meubles, les horloges, tout ce qu'ils trouvaient dans les maisons des particuliers .
Enfin ce fut une véritable consolation pour nous d'avoir vu ce turco ; et durant plusieurs jours, lorsque nous. étions seuls, ma femme et Grédel ne parlaient pas d'autre chose ; mais ensuite •les pensées tristes reprirent le dessus.
On ne se fera jamais une idée du chagrin, de la désolation qui vous gagnent, lorsque les jours et les semaines se suivent au milieu des ennemis, .
sans que le moindre mot vous arrive de Tintérieur. Alors on sent combien la. patrie vous tient au cœur. Les Allemands croient nous en détacher, en nous empêchant d'apprendre ce qui s'y passe, ils se trompent : moins on en parle, plus on y pense; et votre indignation, votre dégoût, votre haine contre l'injustice, contre la force et la violence augmente toujours. Ceux qui vous ont tant fait souffrir, on ne petit plus les voir sans horreur; et le te^ps n'y change rien , au contraire il rend notre plaie toujours plus profonde ; une malédiction s'ajoute à l'autre, et l'on ne demande plus que l'occasion d'en finir ou de se venger.
D'ailleurs ces choses tombent sous le bon sens, les Alsaciens et les Lorrains sont deux peuples braves, et toutes les belles paroles du monde ne leur feront pas oublier comment on les a traités, après les avoir surpris sans armes ; ils se regarderaient comme des lâches de ne pas espérer leur revanche. C'est moi, Christian Wéber, qui le dis, et pas un honnête homme ne pourra m'en blâmer; les misérables seuls acceptent l'injustice comme une chose définitive; et nous avons toujours au-dessus de nous. Dieu, qui nous défend de croire que le meurtre, l'incendie et le vol peuvent et doivent l'emporter sur le bon droit et la bonne conscience.
Revenons à notre histoire.
Le cousin Georges avait vu dans les journaux de l'Anglais, que V Indépendance belge et le journal de Genève se tiraient au double et au triple
depuis la guerre, parce qu'ils remplaçaient tous les autres journaux qu'on recevait autrefois de Paris, et sans perdre de temps, il avait écrit à Bruxelles pour ^'abonner.
Les huit premiers jours, n'ayant pas reçu de réponse, il avait mis l'argent en billets prussiens, dans une seconde lettre, car alors nous n'avions plus que des thaï ers prussiens en papier; c*est avec cela que les landwehr payaient tout ce qu'on n'était pas forcé de leur donner pour rien.
Ce papier ne nous inspirait pas grande confiance, mais on jpouvait toujours essayelr.
Le journal arriva. C'était le premier qu'on eût reçu chez nous depuis trois niois, et chacun doit comprendre avec quelle joie Georges vint m'annoncer cette bonne nouvelle.
Tous les soirs, depuis ce jour, j'allais entendre lire la gazette chez le cousin. — Nous n'y comprenions plus rien ; à chaque ligne nous rencontrions des noms nouveaux : Chanzy commandait en chef l'armée de la Loire, Faidherbe l'armée du Nord; et ces deux hommes, presque sans autres soldats que des mobiles et des volontaires, tenaient la campagne; ils remportaient même des avantages sur l'ennemi, bien supérieur en nombre, tandis que les -maréchaux de l'empire s'étaient fait battre et annuler en trois semaines, avec nos meilleures troupes. — Cela montre bien que les généraux comptent pour moitié dans les victoires.
De tous les anciens il ne restait que Bourbaki.
Quant à Garibaldi, nous le connaissions, et
nous savions, par les inquiétudes de nos landwehr, qu'il s'approchait de nos montagnes, vers Belfort; c'était Tespérance du pays; tous nos garçons allaient le rejoindre.
Nous apprîmes aussi que le gouvernement était partagé entre Tours et Paris ; que Gambetta portait tout le fardeau de la défense^ comme ministre de la guerre ; qu'il était de tous les côtés à la fois, pour encourager ceux qui perdaient confiance ; qu'il avait établi la principale école d'instruction de nos jeunes soldats à Toulouse, et que les Prussiens continuaient leurs horreurs dans les pays envahis, avec un nouvel acharnement : qu'un parti de francs-tireurs ayant surpris à Nemours quelques uhlans, une colonne d'Allemands avait cerné la ville le lendemain, et mis le feu dans les rues, au son de la musique, en forçant les membres du comité de défense d'assister à
' cette abomination ; — que M. ^de Bismark avait mis la main sur de bons bourgeois de l'intérieur,
-pour lui répondre des prises que nos bâtiments faisaient à cinq cents lieues de là, dans la mer du Nord; — que Riccioti Garibaldi ayant battu les Prussiens à Chatillon-sur-Seine , ces misérables avaient livré la ville innocente au pillage, et frajSpé sur elle une contribution d'un million ; — que de braves gens du duché de Bade, des particuliers, passaient le Rhin avec leurs chevaux et leurs charrettes, pour vçnir piller l'Alsace, et cela sans danger, puisque les villages et les villes étaient occupés par leurs troupes. — Enfin une foule de
choses de même genre, qui montraient clairement que pour les Prussiens, la guerre est un moyen de s'enrichir, de happer le bien des habitants inofFensifs.
A Saint-Quentin, un de leurs chefs, le colonel de Kahlden, prévenait les habitants que si par malheur un coup de fusil était tiré sur un soldat allemand, six habitants seraient fusillés ^ et que chaque individu soupçonné, serait puni de mort !
Partout, ces grands philosoph-es et ces bons chrétiens pillaient et brûlaient sans pitié les villes, les bourgs et les villages qui osaient se défendre !
Cela faisait dire à Georges que ces êtres 'ne s'élèvent pas encore au-dessus des animaux de proie, et que l'instruction leur sert comme les colliers à pointes de fer qu'on met aux chiens de combat.
Nous apprîmes aussi la capitulation de Thionville, après un bombardement horrible, où les Prussiens avaient refusé de' laisser sortir les femmes et les enfants ; — les premières rencontres de Faidherbe dans le Nord avec ManteufFel, et les batailles de Chanzy contre Frédéric-Charles, près d'Orléans.
Malgré l'infériorité du nombre et l'inexpérience des troupes , nous avions souvenf le dessus.
Ces nouvelles nous avaient rendu l'espérance. Malheureusement, le coup terrible pour nous était venu : Phalsbourg, réduit par la famine, allait se rendre après quatre mois de résistance.
Oh ! ma vieille ville de Phalsbourg, quelle tristesse nous entr'a dans le cœur, quand, le soir du p décembre, nous entendîmes tes gros canons partir l'un après Tautre, comme pour appeler la France à ton secours!... Oh! que nous avons souffert alors, et que nous avons pleuré!...
« Maintenant, disait Georges, c^est fini!... Ils appellent la France, notre chère France, qui ne peut pas venir!... Cest comme un navire en détresse, la nuit, au milieu de la mer... il lâche ses bordées pour appeler, au secours... et personne ne Tentend. . , Il faut descendre dans l'abîme!... ^)
Oh ! ma vieille ville, où nous allions au marché, où nous voyions nos soldats, nos pantalons rouges, nos joyeux Français, nous ne reverrons donc plus derrière tes remparts que de lourds Allemands et de grossiers Prussiens ! C'est donc fini... la même terre ne porte plus les mêmes enfants, et ceux qu'on n'a jamais connus disent :
« C'est nous qui te gardons... c'est nous qui sommes tes maîtres! »
Est-ce possible? Non ! tu redeviendras française, vieille forteresse de Vauban, « pépinière de braves! » comme t'appelait le premier Bonaparfe. Laisse grandir nos enfants, ils chasseront de tes murs ces lourdauds, qui prétendent te germaniser.
Mais que notre cœur a saigné ce jour-là, et comme chacun de son côté s'en est allé bien vite au fond des maisons, en murmurant :
« Oh ! ma pauvre ville, nous ne pouvons pas te secourir; mais s*il ne te fallait que notre vie, nous te la donnerions ! )>
Oui, c'est ce que j'ai vu, ce que j'ai senti de plus affreux en ce monde ; et la pensée de revoir Jacob ne pouvait me consoler; et Grédei elle-même, toute pale, écoutait et comptait les coups de seconde en seconde, et puis elle pleurait et disait ;
« C'est fini! »
Le lendemain, toutes les routes étaient couvertes d'officiers allemands filant au galop vers la place; le bruit courait qu'on entrerait le soir même. Chacun préparait quelques provisions pour son fils, pour des parents et des amis, qu'on tremblait de ne plus revoir.
C'est le matin du 11 décembre qu'on put se mettre en chemin ; les sentinelles postées à Véchem avaient ordre de laisser passer les piétons.
Phalsbourg, avec ses quinze cents mobiles et ses soixante artilleurs ne capitulait pas; il ne livrait pas ses fusils, ses canons, ses munitions et jusqu'à ses aigles, comme Bazaine à Metz!... Le commandant Taillant n'avait pas dit à ses hommes : « Évitons surtout, pour la réputation de cette armée, les actes d'indiscipline, comme la destruction d'armes et de matériel y puisque, d'après les usages militaires, places et armements doivent faire retour à la France, lorsque la paix est signée. » Non! il avait au contraire ordonné de détruire tout ce qui pouvait servir à l'ennemi : de noyer les poudres, de briser les fusils, d'en-
clouer les canons, de brûler la literie des casernes; et toutes ces choses faites, il avait envoyé dire au général allemand :
« Je n'ai plus rien à manger !... Demain j'ouvrirai les portes!,.. Faites de moi ce qu'il vous plaira. »
Et les Allemands couraient; les uns riant, les autres étonnés, regardant ces murs qu'ils avaient sans combattre, car ils ont eu presque to,utes les villes sans combattre ; ils ont bombardé les pauvres habitants, au lieu d'attaquer les remparts; ils ont affamé les* populations; ils peuvent se vanter d'avoir brûlé plus de villes et de villages dans cette seule campagne, et tué plus de femmes et d'enfants, que tous les autres peuples dans toutes les guerres de l'Europe depuis la Révolution.
Ce sont du reste des gens très-religieux, trèsattachés aux doctrines de l'Évangile et qui chantent des cantiques à la louange du Seigneur, avec attendrissement. Leur Empereur surtout, après chaque bombardement et chaque boucherie, quand les femmes, les enfants, les vieillards pleurent autour de leurs maisons détruites par les obus, et que sur les champs de bataille couverts de morts, s'élèvent les gémissements de milliers de malheureux, les membres brisés, les poitrines ouvertes et déchirées ! . . . Alors ce vieillard lève ses mains sanglantes vers le ciel, et remercie Dieu de lui avoir permis de commettre toutes ces abominations; il lui parle comme à son complice ! . , .
Barbare! tu apprendras un jour qu'aux yeux de rÉternel, Thypocrisie ajoute encore à la grandeur des crimes.
Le II décembre donc, de bon matin, ma femme, Grédel* le cousin Georges, Marie-Anne et moi, ayant fermé nos. maisons, nous partîmes, emportant chacun notre petit paquet sous le bras, pour aller embrasser nos enfants et nos amis, s'ils vivaient encore.
La neige fondait,^ une brume épaisse couvrait le pays, et nous marchions à la file, en silence, voyant pour la première fois les batteries allemandes en avant de Wéchem, celles de la fermé du GerbershofF et de l'Arbre- Vert.
Quelle désolation!... Tout était abattu dans les environs de la place : plus de glorîettes, plus de jardins, plus de vergers, plus rien que le grand plateau nu, couvert de neige, avec ses ravins dépouillés, les coups de boulets aux remparts, les embrasures démplies.
Une foule d'autres gens des villages voisins, nous précédaient et nous suivaient : de pauvres vieux, des femmes, quelques enfants; on marchait sans faire attention les uns aux autres; chacun songeait au sort des siens, qu'il allait apprendre avant une heure.
Ainsi nous arrivâmes à la porte de France; elle était ouverte et sans garde. Et à peine entrés, voilà que les décombres commencent :
les maisons en ruine, les rues démolie^.!... Ici reste encore une fenêtre... là, dans l'air, une
cheminée... plus loin, les marches d'une porte. — De tous les côtés les obus avaient laissé leurs traces. •
Dieu du ciel, faut-il que nous ayons vu cette destruction!.. C'est pourtant vrai... Nous Tavons tpus vue, ce n'est pas un rêve!
Il faisait bien froid. Les gens de la ville, pâles et maigres, nous regardaient venir; on se reconnaissait, on s'approchait, on se serrait la main :
« Eh bien?
— Eh bien, faisait-on à voix basse, au milieu de la rue encombrée de poutres noires, vous ayez beaucoup souffert?
— Oh! oui!... »
Et cela suffisait ; on n'avait pas besoin d'en dire plus; on allait plus loin. A chaque coin de rue recommençait un nouveau spectacle d'horreur.
Ce que nons cherchions, Catherine et moi, c'était Jacob ; et Grédel, elle, sans doute, cherchait Jean- Baptiste.
Nous voyions passer nos pauvres mobiles, à peine reconnaissables. Par le froid terrible qu'il avait fait, les malheureux n'avaient eu que leur blouse et leur pantalon de toile du mois d'août! Beaucoup auraient pu s'échapper et gagner leurs villages, car les portes restaient ouvertes depuis, la veille; mais personne n'y songeait, on ne croyait pas que les mobiles seraient traités comme les soldats.
Sur la place, devant l'église défoncée et pleine de ses propres ruines, nous entendîmes dire pour
la première fois que la garnison était prisonnière de guerre.
Les cafés Vacheron, Mayer et Hoffmann, criblés d'obus, fourmillaient d'officiers.
Nous regardions, ne sachant à qui nous adresser pour trouver Jacob, quand un grand cri part derrière nous ; je me retourne et je vois Grédel dans les bras de Jean-Baptiste Werner! Alors je ne dis rien, ni la mère non plus. Puisqu'elle le voulait, eh bien, à la grâce de Dieu, ça la regardait encore plus que nous.
Jean-Baptiste, après le premier moment, parut embarrassé de nous voir; il s'approcha tout pâle; et comme nous ne disions rien, Georges lui donnant la main, s'écria :
« Jean-Baptiste, je sais que vous vous êtes bien comporté pendant ce siège; nous l'avons tous appris avec plaisir; n'est-ce pas, Christian? n'est-ce pas Catherine? »
Qu'est-ce que nous pouvions répondre?
Je dis que oui! Et la mère, les larmes aux yeux, s'écria :
« Jean-Baptiste, est-ce que Jacob n'est pas blessé ?
— Non, madame Wéber, dit-il. Nous avons toujours été bien ensemble. Il n'a rien. Je cours le chercher. Entrez seulement quelque part.
— Nous allons au café Hoffmann, dit- elle.
Tâchez de le trouver, Jean-Baptiste. »
Et comme.il se retournait vers la mairie :
«Tenez, le voilà! dit-il. C'est lui. qui vient
là-bas, au coin de la pharmacie de Rèbe. »
En même temps il se mit à crier :
« Jacob? »
Et notre garçon accourut, traversant la place.
Une minute après nous étions dans les bras l'un de l'autre.
Il avait une grosse capote de soldat, avec des pantalons de toile; ses joues étaient tombées; il nous regardait en bégayant :
« Ah! c'est vous!... vous n'êtes pas morts!... »
Il semblait comme abasourdi; et la mère, le retenant, murmurait.
« C^est lui ! »
Elle ne le lâcliaît pas et s'essuyait les yeux avec son tablier.
Grédel et Jean-Baptiste nous suivaient, bras dessus bras dessous, avec Georges et Marie Anne. Nous entrâmes ensemble au café Hoffmann ; nous nous assîmes autour d'une table dans la salle à gauche et Georges fit servir le café, car on sentait le besoin de se réchauffer.
Personne de nous n'avait envie de parler; on était troublé; on se donnait la main en se regardant;
Les jeunes officiers de la mobile causaient entre eux dans la salle voisine; nous les entendions dire que pas un ne signerait l'engagement de ne pas servir durant la campagne; qu'ils partiraient tous comme prisonniers de guerre, et qu'ils n'accepteraient pas d'autre sort que celui de leurs hommes.
Cette idée de voir encore partir notre pauvre
Jacob, nous creva le cœur, et la mère se mit à sangloter tous bas, la figure sur la table.
Jacob aurait bien voulu revenir avec nous au moulin, je le voyais à sa mine, mais il n'était pas officier, on ne lui demandait pas sa signature !... et puis, malgré tout, en écoutant ces braves jeunes gens, qui sacrifiaient leur liberté pour remplir un devoir, moi-même j*auraîs dit non ! Il faut que chacun soit un homme !
Werner causait avec le cousin, ils parlaient à voix basse, ayant sans doute des choses secrètes à se dire. Je vis Georges lui glisser quelque chose dans la main. Qu'est-ce que cela pouvait être ? Je n'en sais rien ; mais tout à coup Jean-Baptiste se levant et embrassant Grédel sans gêne, devant nous, dit qu'il était de service; qu'il ne lious reverrait pas de sitôt, puisqu'après l'appel commencerait le .défilé, de sorte qu'il fallait se dire adieu tout de suite.
Il me tendit les deux mains, et à ma femme aussi, et puis à Marie -Anne, ensuite il sortit avec Georges et Grédel, nous laissant là bien étonnés.
Jacob et Marie- Anne restaient seuls avec nous ; deux minutes après, Grédel et le cousin rentrèrent. Grédel avait les yeux rouges, elle s'assit sans rien dire à côté de Marie- Anne, et nous vîmes qu'elle n'avait plus son panier de provisions.
Le mouvement devenait toujours plus grand sur la place. Les tambours battaient le rappel, les officiers de la mobile sortaient. L'idée me
Vint de demander à Jacob ce qu'était devenu Mathias Heitz; il me répondit que le pauvre diable avait fini par tomber malade, à force de peur. Grédel ne tourna pas seulement la tête : elle n'en voulait pas! Et moi, naturellement, en apprenant cela, j'aurais mieux aimé donner ma fille au garçon de notre hardier, qu'à Mathias !
On commençait alors la revue sous les grands arbres de la place, et Jacob s'y rendit comme ses camarades.
On ne verra jamais de spectacle plus triste que celui de nos pauvres garçons, d'une cinquantaine de turcos et de quelques zouaves, restant de Frœschwiller, tous plus déguenillés et minables les uns que les autres. Ils n'avaient plus d'armes, les ayant brisées avant d'ouvrir les portes.
Tout à coup Jacob accourut, en jious criant qu'ils étaient consignés dans leur caserne, et qu'ils partiraient le lendemain avant midi. »
Lui-même alots se mit à pleurer. La mère et moi, sans rien dire, nous lui remîmes nos paquets, où nous avions serré trois bonnes chemises de toile, une paire de souliers presque neufs, des bas de laine et un pantalon de drap solide. J'avais sur mes épaules le manteau de voyage, je le lui donnai. Ensuite je lui glissai dans la poche un petit paquet de thalers, et Georges lui donna deux louis. — Après ça, les larmes et les cris des femmes recommencèrent; il &llut promettre, de revenir le lendemain !
La garnison défilait dans la rue ; Jacob sortit
28o Histoire du Plébiscite,
se remettre dans les rangs et disparut avec* les* autres, près de la caserne.
Quant à Jean-Baptiste Werner, nous ne le vîmes plus.
Les officiers allemands allaient et venaient déjà dans toute la ville, pour donner des ordres et distribuer leurs troupes chez les bourgeois. II était midi; nous retournâmes au village, plus tristes et désolés qu'avant.
Maintenant nous savions que Jacob était sauvé,, mais qu'on allait l'emmener, Dieu sait où, dans le fond de l'Allemagne.
Ma femme arriva toute malade à la maison; le temps humide , les inquiétudes , le chagrin avaient fini par l'abattre; elle se mit au lit avec des frissons, et ne put retourner le lendemain en ville, ni-Grédel non plus, qui la soignait.
J'y. allai seul.
L'ordre • était venu de faire partir les prisonniers pour Lutzelbourg; en arrivant au coin de la place, près de la pharmacie de Rèbe, je les vis déjà tous en rang, deux à deux, qui commençaient à marcher sur la route. Les habitants avaient fermé leurs volets, pour ne pas assister à cette humiliation, car des Hessois, l'arme au bras, les escortaient ; nos pauvres garçons s'avançaient entre eux, la tête penchée.
Je fis halte au coin du pharmacien et j'attendis, -ne pouvant découvrir Jacob au milieu de cette foule. Tout à coup je le reconnus, et je lui criai :
« Jacob ! »
Histoire du Plébiscite. 28.f
Il voulut se jeter dans mes bras, mais les Hessois me repoussèrent. Nous nous mîmes tous les deux à fondre en larmes. Je continuais de marcher auprès de l'escorte, lui criant :
« Courage!... écris -nous... ta mère est un peu malade... elle n'a pas pu venir... mais ce ne sera rien !
Il ne répondait pas. Et beaucoup d'autres, devant et derrière, avaient aussi leurs parents qui les suivaient.
Nous voulions les accompagner jusqu'à Lutzelbourg; mais, à la porte, les Prussiens avaient posté des sentinelles, qui nous arrêtèrent, en croisant la baïonnette. Elles ne nous permirent pas même de serrer la main de nos enfants !
De tous les côtés on entendait crier :
« Adieu, Jean !... »
a Adieu, Pierre!... »
Et les autres qui répondaient :
c( Adieu, mon père !... »
« Adieu, ma mère !.. . »
Et puis les gémissements, les sanglots...
Ah ! le plébiscite, le plébiscite ! . . .
Il me fallut rester là près d'une heure; enfin on me permit de passer. Je repris le chemin de la maison, le cœur déchiré; je ne voyais, je n'entendais plus rien que le cri : « Adieu!.., Adieu !... » de toute cette foule; et je pensais que les hommes étaient faits pour se rendre misérables les uns les autres; que l'Éternel n'aurait
jamais dû les mettre au monde ; que pour quelle.
ques jours de bonheur, acquis par un bien pénible, travail, on avait des années' de misère sans fin; et que les peuples, par leur bêtise, leur paresse, leur méchanceté, leur confiance dans les plus gprands bandits,^ méritaient tout cela.
Oui, j'aurais souhaité l'inondation de toute la terre; cela m'aurait moins fait, de voir monter les eaux, du fond de l'Alsace, et couvrir nos montagnes, que d'être courbé sous le. joug des Allemands.
C'est ainsi que j'arrivai chez nous.
Je me gardai bien de raconter à ma femme, ce qui m'était arrivé ; je lui dis au contraire que j'avais serré Jacob dans mes bras, pour elle etpour nous tous ; qu'il était plein de courage, et u'il nous écrirait bientôt.
En ce temps nous fûmes enfin débarrassés de nos landwehr, qui prirent garnison à Phaisbourg, et dont une partie fiit envoyée à l'intérieur. Ils s'indignaient et disaient que s'ils avaient su qu'on les mènerait plus loin, -le blocus aitrait traîné plus longtemps ; que les bœufs, les vaches et le pain seraient entrés bien des fois, malgré les chefs, et que c'était une véritable infamie de les exposer à de nouveaux dangers, lorsque chacun
d'eux avait déjà fait sa part de la campagne.
Ils n'avaient guère d'enthousiasme, mais ils emboîtaient le pas tout de même, et furent dirigés, les uns sur Belfort, Its autres sur Paris.
Nous apprîmes, par V Indépendance belge ^ qu'ils en avaient terriblement plus à supporter autour de Belfort que chez nous ; que la garnison faisait des sorties et les repoussait à plusieurs lieues ; que leurs corps pourrissaient par tas, derrière les haies, couverts de neige et de boue ; que le commandant Denfert leur travaillait les côtes ! et même à chaque instant, des gens venant d'Alsace, nous disaient qu'un tel et un tel de ces pauvres diables, que nous avions connus, venaient d'être hachés par un boulet, estropiés par un éclat d'obus ou tués par nos mobiles à coups de baïonnettes. On ne pouvait s'empêcher de les plaindre, car ils avaient tous des cinq et six enfants, dont ils parlaient sans cesse, et naturellement, le père mort, la couvée était perdue.
Et tout cela pour la gloire du roi de Prusse, de Bismark, de M. de Moltke, et de quelques autres héros pareils, dont pas un n'a laissé sa peau dans les hasards de la guerre.
On ne peut s'empêcher de lever les épaules et de rire en soi-même, lorsqu'on voit ces Allemands, avec toute leur instruction, êti:e plus bêtes que nous. Ils ont gagné! ceux qui restent, bien entendu ; car ceux qui sont enterrés et ceux qui ont perdu bras et jambes, n'ont pas gagné grand'chose, et ne peuvent pas se réjouir du succès de
TafFaire ; ils ont gagné quoi ?*la haine de gens qui les aimaient; ils ont gagné d'être forcés de se battre, chaque fois que leurs seigneurs et maîtres le voudront ; ils ont gagné de dire que l'Alsace et la Lorraine sont allemandes, ce qui ne leur rapporte absolument rien ; et puis' ils ont gagné Tenvie d'une foule de peuples et la méfiance de beaucoup d'autres, qui finiront par s'entendre et leur tomber sur le casaquin en masse, et par leur appliquer l'incendie, les bombardements et les massacres, dont ils ont donné l'exemple.
Voilà ce que les paysans, les ouvriers et les bourgeois allemands ont gagné; et quant aux chefs ilis ont gagné les uns un titre, les autres une pension, une épaulette; les autres la satisfaction de se dire : Je suis le grand un tel !.. . Je suis Guillaume, empereur d'Allemagne ; on m'a mis une couronne sur la tête à Versailles, pendant que des milliers de mes sujets mordaient la poussière!...
Hélas ! tout cela n'empêchera pas ces gens de mourir, et de passer, dans cent ans d'ici, pour les derniers barbares ; on écrira leurs- noms sur la liste des autres fléaux du même genre et tout sera dit.
Mais à quoi bon raisonner avec des philosophes de cette espèce? Ils verront, par la suite des temps, ce que je leur dis; alors ils comprendront!...
Continuons notre histoire.
On se battait donc avec fureur autour de Belfort ; nos hommes ne s'endormaient pas dans les casemates; ils occupaient des forts au loin
de la place ; leur sortie de Bourcoîgne, et leur massacre des Bavarois à la Haute-Perche, faisaient du bruit en Alsace.
Nous apprenions aussi, par V Indépendance, les combats de Chanzy à Vendôme, contre Tarmée de Mecklembourg ; le combat du général Crêmer, à Nuits, contre l'armée de Van Werder; la retraite de Manteuffel vers Amiens, apTrès avoir accablé Rouen de contributions forcées ; l'attaque à la baïonnette des villages autour de Poiit-Noyelles, où Faidherbe avait bousculé Tennemi ; et surtout la grande mesure de Gambetta, qui venait enfin de dissoudre les conseils généraux nommés par les préfets de Tempire, et de les remplacer par des commissions départementales vraiment républicaines.
C'est ce que le cousin Georges approuvait le plus. Les décrets de notre préfet prussien, Henckel de Donnermarck, frappailt d'une amende terrible les pères et mères des jeunes gens partis pour rejoindre les armées françaises, et imposant à la Lorraine-, déjà ruinée par l'invasion, une contribution de sept cent mille livres « pour compenser les pertes subies par. la marine marchande allemande; » ces décrets de Schinderhannes, qui nous arrachaient pourtant le pain de la bouche, ne venaient qu'en deuxième ligne !
Ensuite il p;assait à la campagne de Chanzy, car pouvait -on rien voir de plus grand que cette lutte d'une armée jeune, inexpérimentée, à peine organisée, contre des forces doubles, commandées
par les premiers généraujc prussiens, victorieux à Wœrth, à Sedan, à Metz, de toutes les vieilles bandes impériales !
Georges admirait surtout la belle protestation de Chanzy, signalant au monde la férocité des Allemands, et relevant avec fierté les mensonges de leurs généraux, qui s'attribuaient toujours la victoire :
« Le général en chef porte à la connaissance de Tarmée la protestation ci-après, qu'il adresse par parlementaire au commandant des troupes prussiennes à Vendôme, sûr d'avance que chacun partagera son indignation et son désir de venger de telles injures :
« Au commandant prussien j à Vendôme,
« J'apprends que des violences inqualifiables ont été exercées par des troupes sous vos ordres, sur la population inoiFensive de Saint-Calais. Malgré nos bons traitements pour vos malades et vos blessés, vos officiers ont exigé de l'argent et ordonné le pillage. C'est un abus de la force qui pèsera sur vos consciences et que le patriotisme de nos populations saura supporter; mais ce que je ne puis adçiettre, c'est que vous ajoutiez à cela l'injure, alors que vous savez qu'elle est gratuite.
« Vous avez prétendu que nous étions les vaincus; cela est faux. Nous vous avons battus et tenus en échec depuis le 4 de ce mois. Vous avez osé traiter de lâches, des gens qui ne peuvent vous répondre, prétendant qu'ils subissaient la vo\onté
du gouvernement de la défense nationale, qui les oblige à résister, alors qu'ils voulaient la paix et que vous la leur offriez. Je proteste, avec le droit que me donne de vous parler ainsi, la résistaiice de la France entière, et celle que l'armée vous oppose, et que vous n'avez pu vaincre jusqu'à ce jour. Cette communication a pour but d'affirmer de nouveau ce que cette résistance vous a déjà appris. Nous lutterons avec la consbience du droit et la volonté de triompher, quels que soient les sacrifices qui nous restent à faire ; nous lutterons à outrance, sans trêve ni meçci, parce qu'il s'agit aujourd'hui de combattre, non plus des^ennemis loyaux, mais des hordes de dévastateurs,'qui ne veulent que la ruine et la honte d'une nation, qui prétend, elle, conserver son honneur, son indépendance et son rang; à la générosité avec laquelle nous traitons vos prisonniers et vos blessés, vous répondez par l'insolence, l'incendie et le pillage. Je proteste avec indignation, au nom de l'humanité et du droit des gens que vous foulez aux pieds. »
(( Le présent ordre sera lu aux troupes à trois appels consécutifs.
(( Au quartier général, au Mans, le 26 décembre 1870.
(( Le général en chef^
« Chanzy. )>
Voilà • des paroles d'honnête homme et de patriote, qui vous faisaient relever la tête.
a88 Histoire du Plébiscite.
Et comme Manteuffel suivait le même système que Frédéric-Charles et Mecklembourg, de nous rabaisser pour s'élever, et de se donner des succès à bon marché, le général Faidherbe était aussi forcé de rabattre un peu son orgueil, après l'affaire de Pont-Noyelles :
« L'armée française n'a laissé aux mains de Tennemi que quelques marins, qui se sont laissé surprendre dans le village de Daours. Elle a conservé ses positions, et a vainement attendu l'ennemi jusqu'au lendemain, deux heures de l'après-midi.» C'était clair, et .l'on voyait de quel côté se trouvait la bonne foi.
Ainsi,, après avoir opposé un million d'hommes à trois cent mille conscrits, ces gens étaient encore forcée de mentir, pour ne pas décourager leur monde.
Naturellement, ils devaient l'emporter à la longue; la France n'avait pas eu le .temps de se préparer, de s'armer, ni de se remettre, après les honteuses capitulations de Vhonnête hommCy et de son ami Bazaine; mais tout cela ne l'empêchait pas de résister terriblement, et les Prussiens, en fin de compte, avaient aussi besoin de la paix, et la souhaitaient peut-être encore plus que nous. Ce qui le prouve, ce sont les milliers de pétitions allemandes demandant au roi Guillaume le bombardement de Paris.
D'honnêtes Allemands, des pères de famille, dçs gens religieux, tranquillement assis au fond de leurs comptoirs, à Hambourg, à Cologne, à
Berlin, dans toutes les villes et les villages d'Allemagne, mangeant et buvant bien, se chauffant le gras des jambes devant leur feu, pendant ce rigoureux hiver, criaient au nom du Seigneur dont ils chantaient la louange, vers la Noël, de bombarder Paris , de tuer et de brûler des pères et des mères de famille comme eux, réduits à la famine dans leurs maisons !
Voilà ce qu'on n'a jamais vu que chez le peuple allemand !
Nous avons aussi assiégé des villes en Allemagne, mais on ne pétitionnait pas en France, sous la République, ni sous TEmpire, pour demander à nos soldats de faire plus de mal que la vraie guerre, la guerre des braves n'en commande. Et depuis, quand il a fallut bombarder des remparts pour ouvrir la brèche , on prévenait les gens inoffensifs de s'éloigner à l'intérieur, s'ils ne voulaient pas courir le risque des boulets perdus; et l'on donnait aux vieillards, aux femmes, aux enfants, l'autorisation de sortir, ce que les Prussiens n'ont pas fait.
Ah ! le peuple français, sans être aussi pieux, aussi savant, aussi sage que le bon peuple ailemandj a pourtant un autre cœur et d'autres entrailles; il a moins l'Évangile sur les lèvres, mais il l'a dans le fond de l'âme. Il n'est pas hypocrite ; et c'est pour cela que nous. Alsaciens et Lorrains, nous aimons mieux être Français, que d'appartenir au bon peuple allemand et de lui ressembler ; ce sont là des indignités sans exemple :
« Bombardez!... Bombardez!... Brûlez au nom du ciel... Au nom du Christ, mettez le feu partout, avec des bombes à pétrole!... Vous êtes trop bon roi... Vos scrupules font voir trop de faiblesse pour cette Babylone... Bombardez vite!... Les bombardements nous ont mieux réussi que tout le reste... Sire, tout votre bon et fidèle peuple allemand vous le demande : Bombardez tout... qu'il n'en reste rien!... »
Oh! canailles!... Oh"! scélérats!...
Si vous avez tant fait les saints et les modestes pendant cinquante ans; si vous avez tant parlé d'amitié, de fraternité, d'alliance des peuples, c'est que vous ne vous croyiez pas les plus forts ; maintenant que vous croyez l'être, vous bombardez pieusement les femmes, les vieillards et les enfants au nom du Sauveur! Tenez, c'est tout simplement dégoûtant.
Chaque fois que le cousin Georges lisait de ces pétitions d'assassins, il sautait sur sa chaise, et criait :
(( Maintenant je sais à quoi m'en tenir sur les dévots de toutes les religions. Ceux-ci n'auraient pas besoin de faire les hyppcrites, leur religion ne les y force pas; eh bien, ils font les jésuites par goût, mieux que les nôtres par état; qu'ils soient maudits et méprisés de tous les siècles ! »
Ensuite il s'étendait avec attendrissement sur le bon accueil que les pauvres Parisiens réservaient aux Allemands, depuis quarante et des années : des gens qui venaient chercher fortune
chez nous, sans sou ni maille, maigres, humbles, décharnés, avec un petit paquet de vieilles hardes sous le bras, demandant crédit dans la propre gargotte de Georges et de Marie -Anne, pour un bouillon, pour un peu de viande et un demi-setier de yn.
On les recevait bien, oh les encourageait, on leur cherchait une place; chacun s'empressait de les renseigner, de leur expliquer ce qu'ils ne savaient pas; bientôt ils devenaient gras et fleuris; ils "prenaient de Taplomb ; ils obtenaient, à force de servilitç, la confiance du premier commis de la maison, qui leur montrait la marche des affaires; et puis, un beau matin on apprenait que le premier commis était renvoyé, que TAUemand occupait sa place : il Avait eu un patit entretien secret avec le patron ; il lui avait proposé de faire son ouvrage à moitié prix, et les patrons aiment toujours ayoir de bons travailleurs, bien humbles, bien soumis, et surtout à bon marché.
Georges avait vu cela cinquante fois !
On ne s'en indignait pas; on se disait :
(( Le pauvre diable est bien forcé de gagner sa vie. L'autre est Français, il se replacera facilement ailleurs.»
Et voilà comme les Allemands se glissaient tout doucement dcftis le nid de ceux qui les avaient bien reçus, et qui leur avaient appris leur métier.
Quelques vieux commis se fâchaient, mais on leur donnait toujours tort; on défendait « ce bon
2Q2 Histoire du Plébiscite.
Allemand » ! il ne s'était mêlé de rien ; tout s'était passé simplement et naturellement.
Et des vingt, des trente, des quarante et cinquante mille Allemands venaient et prospéraient ainsi à Paris. — Et puis ils obtenaient un congé, pour aller faire un tour chez eux, mop|rer leur nouvelle graisse et leurs breloques.
Si c'étaient des professeurs de langues ou des correspondants de gazettes, ils ne manquaient pas de s'indigner, là -bas, contre la corruption des mœurs de la nouvelle Babylone ! Des gaillards à longue capote et lunettes d'argent ou d'or, qui avaient scandalisé jusqu'à leur portier, en ame-r nant des princesses de Mabife et d'ailleurs tous les soirs; chantant, buvant comme des trous, ébranlant toute la maison, empêchant les voisins de dormir, amenant aussi d'autres confrères du même acabit et menant des existences abominables.
Mais c'est la mode en Allemagne de crier contre la nouvelle Babylone; ça flatte l'envie secrète des Allemands, et puis ça pose son homme comme un personnage sérieux, grave, un homme de poids, digne de toute considération, et qui peut aspirer, si sa place de Paris est solide, à la main de la fille du herr rector ou du herr doctor^ car ils sont tous docteurs en quelque chose dans ce pays. Il était parti misérable comme les pierres^, il aurait été maître d'école ou petit commis à deux ou trois cents thalérs'toute sa vie dans la vieille Allemagne; il pesait lourdement à monsieur son père chargé d'une douzaine d'enfants; il s'est engxaissé, em-
plumé,, instruit à Paris, et le voilà qui ne fait que s'indigner contre les femmes de cette ville, contre la race dégénérée qui lui a donné son pain de chaque jour et qui Ta tiré de la crasse, au lieu de le chasser à coups de bottes.
Dans le temps, cet Allemand était républicain, socialiste, communiste, etc. Il s'était sauvé de Cologne ou d'ailleurs, à la suite des événements de 48. Rien ne lui paraissait assez net, assez fort, assez avancé dans nos opinions. Il parlait de ses sacrifices à la République universelle, de sa campagne terrible du pays de Bade contre les Prussiens, de la perte de sa place, de ses biens J On pensait :
« Qu'il a souffert!... Ah! les Allemands sont les premiers démocrates du monde. »
Aujourd'hui le même monsieur est le plus fidèle serviteur deSa Majesté Guillaume, roi de Prusse, empereur d'Allemagne; il parle sans doute,' à Berlin, des sacrifices qu'il a faits à la noble cause allemande, des combats qu'il a soutenus dans les brasseries, au milieu des chopes, — qu'il avalait par douzaines ! — pour réclamer la vieille Alsace, où se trouvent les racines de la langue germanique. Il s'indigne contre la Babylone moderne ; il est à la tête des premières pétitions, demandant que Babylone soit brûlée, qu'il n'en reste que de la cendre, qu'on détruise cette race impie; et comme ilarendu, pendant son séjour en France, des services de police à Bismark, il est à peu près sûr d'obtenir une place dans l'Alsace- Lorraine,
OÙ tous ces anciens mouchards allemands vont s'abattre, pour nous germaniser. »
Ainsi parlait Georges avec indignation, et Marie-Anne disait, en Técoutant :
« Ah! que c'est vrai!... Ah! que ces gens nous ont trompés!... Encore, s'ils avaient payé leurs dettes, mais les trois quarts un beau matin, lorsque leur compte était un peu fort, levaient le pied et Ton n'entendait plus parler d'eux. Je n'ai jamais eu confiance que dans les balayeurs et les bottiers allemands ; ils avaient au moins un établissement, une place fixe ; mais quant aux professeurs, aux correspondants de journaux, aux inventeurs, aux coureurs de bibliothèques, ils nous ont joué trop de mauvais tours, et puis ils étaient trop arrogants : la haine et l'envie de notre race les possédaient, j)
Depuis le départ des landwehr, nous pouvions causer plus librement, ces sournois n'étant plus là pour nous écouter, et nous en profitions avec plaisir.
Paris, comme nous le voyions dans V Indépendance^ faisait des sorties. Les gardes mobiles et les gardes nationaux s'exerçaient et devenaient plus capables de résister. Nos marins, dans les forts, étaient admirables. Mais les Allemands se fortifiaient de jour en jour ; ils avaient amené des canons tellement énormes, — qu'on appelait canons Krupp, — que les chemins de fer ne pouvaient les porter, que les tunnels n'étaient pas assez hauts pour les laisser passer, que les ponts
Histoire au FUbiscite. 295
s'enfonçaient sous leur poids ; et cela montre bien que si le bombardement n'avait' pas encore commencé, malgré les pétitions innombrables des bons QâllemandSy ce n'était pas faute de bonne volonté de Sa Majesté Guillaume, de M. deMoltke, et de Bismark. Non! ijs avaient beaucoup de peine à «'établir ; nos forts et les sorties les gênaient !
Enfin, ils purent commencer, avec la grâce de Dieu, vers la fin de décembre, par bombarder quelques forts; et puis le Seigneur leur permit aussi d'arriver sur les maisons, sur les hôpitaux, sur les églises et les musées.
Georges et Marie-Anne connaissaient tous ces endroits, et ces destructions leur faisaient pousser des cris d'horreur. Moi, ma femme et Grédel, nous n'y comprenions rien, n'ayant jamais vu Paris, et ne nous en faisant pas même une idée.
Les journaux allemands les connaissaient aussi, car, jour par jour, ils racontaient que c'était un bien grand malheur d'être forcés de bombarder de si riches bibliothèques, de si belles galeries de tableaux, de si magnifiques monuments, des jardins si bien pcrurvus de plantes et de collections rares ; que cela leur crevait le cœur ; qu'ils ne se consoleraient jamais d'en être réduits à cette extrémité, par la mauvaise volonté de ceux qui défendaient leur biens, leurs maisons, leurs femmes,leurs enfants, contre toute espèce de justice. Ils plaignaient les Français de manquer de bon sens ; ils disaient que leurs cerveaux se desséchaient, qu'ils
tombaient en enfance , et d'autres farces pareilles!
Mais chaque fois qu'on leur tuait du monde, la fureur les reprenait ; les Allemands sont sacrés ! de tuer des Allemands, — qui sont d'une race supérieure, — c'est un grand crime. Les Français, les Suisses, les Danois, les Hollandais, les Belges, les Polonais, les Hongrois et même les Russes, sont faits pour être mangés, l'un après l'autre, par les Allemands.
J'ai entendu ça de mes propres oreilles! Oui, les 'Russes aussi ne peuvent pas se passer des Allemands ; leur industrie , leur commerce , leurs sciences viennent des Allemands ; ce sont aussi des êtres d'une race inférieure ; le fameux GortschakofF n'est pas digne d'essuyer les bottes de M. de Bismark ; et Fempereur de Russie est bien heureux d'être le parent par alliance de Sa Majesté Guillaume ; c'est une grande gloire pour lui !
Le haiiptmann Flœgel répétait cela -souvent ; d'ailleurs tous les Allemands le disent aujourd'hui ; on n'a qu'à les écouter, ils sont trop forts maintenant pour cacher leur ambition! Et c'est un grand honneur gu'ils veulent bien nous faire, à nous Alsaciens et Lorrains, de nous reconnaître pour des cousins et de nous happer par tendresse. Nous étions d'une race supérieure « dans cette France dégénérée » ; mais nous allons redevenir des petits garçons dans le noble peuple allemand; nous sommes les derniers venus en Allemagne; il
nous faudra du temps pour acquérir les vertus allemandes et recevoir les coups de pied d'un hobereau sans sourciller... Que voulez-vous? on ne réforme pas le bas peuple en un jour.
Les Prussiens nous avaient annoncé que Paris se rendrait après huit jours de bombardement; mais comme les Parisiens tenaient ferme; comme des convois de blessés innombrables passaient à Saverne; comme le général Faidherbe venait de remporter dans le Nord, la victoire de Bapaume, où les Prussiens nous avaient abandonné le champ de bataille, couvert de leurs morts et de leurs blessés; comme les habitants de Paris ne faisaient au général Trochu qu'un seul reproche, celui de ne pas les conduire au combat, et qu'ils poussaient tous le cri de « Vaincre ou mourir » ; comme Chanzy, repoussé sur le Mans, battait en retraite avec ordre; et qu'au milieu des grandes neiges du mois de janvier et du froid le plus rigoureux, Bourbaki s'avançait pourtant sur Belfort, et que Garibaldi, avec ses francs-tireurs, ne perdait pas courage ; comme les Allemands s'épuisaient, et qu'il ne faut qu'une heure, une minute pour voir tourner la chance contre soi; que si Faidherbe avait remporté sa victoire plus près de Paris, une grande sortie aurait eu lieu, et que tout pouvait changer; pour ces raisons et bien d'autres encore, je pense, tout à coup on se mit à parler d'humanité, de douceur, de paix, de convocation d'une Assemblée à Bordeaux, où les vrais représentants de la nation arrangeraient
tout, et mettraient.de Tordre dans notre malheureuse France. •
Aussitôt que ces bruits commencèrent, Georges dit que l'Alsace et la Lorraine allemande venaient d'être sacrifiées; que les égoïstes de notre pays avaient fini par s'entendre avec les Allemands; que toutes nos défaites n'avaient pu nous abattre; que les Prussiens étaient plus contents que nous d'obtenir la paix; qu'ils en avaient aussi besoin; qu'il ne leur restait plus de réserves à jeter dans la balance; que Telithousiasme et le courage de Gambetta allaient gagner même les plus lâches, et qu'alors les Allemands se voyaient perdus, parce qu'un. peuple qui se lève en entier, et qui maintenant, dans un bon tiers de nos provinces, avait des armes et des munitions , qu'un tel peuple écrase à la longue tout ce qui lui résiste.
Moi, je ne disais rien. Encore aujourd'hui, je ne sais pas ce qui pouvait arriver ; quand le cousin Georges parlait, j'étais de son avis; et puis seul, vpyant cette masse de prisonniers que Bonaparte et Bazaine avaient livrés d'un seul coup; toutes nos armes rendues à Metz et à Strasbourg ; nos forteresses tombées l'une après l'autre; la mauvaise volonté de tous les anciens fonctionnaires de l'Empire, dont les trois quarts conservaient leurs places, je pensais bien que nous pouvions faire aux Allemands une guerre beaucoup plus dangereuse que la première; que nous pouvions leur tuer bien plus de mon4e encore et les détruire aux trois quarts, en même temps que nous,
mais si Ton m'avait dit de choisir, j'aurais été bien embarrassé.
Naturellement, si les Prussiens avaient été battus à rintérieur, avant de quitter notre pays ils auraient mis le feu dans tous les villages. C'est ce que j'ai moi-même entendu répéter plusieurs fois par un hauptmann de Phalsbourg; il disait :
« Faites des vœux pour nous! car malheur à vous si nous étions repoussés!... Tout ce que vous avez souffert jusqu'à présent n'est que de la plaisanterie..* Nous ne laisserions pas pierre sur pierre en Alsace et en Lorraine... Ce serait notre intérêt pour la défense... Ainsi, priez... priez le Seigneur Dieu pour nos armées... Si nous étions forcés de reculer, vous seriez bien à plaindre ! i)
Ces paroles, je crois encore les entendre.
Tout cela ne m'aurait rien fait; j'aurais sacrifié la maison, le moulin, tout, si nous avions, été sûrs de remporter fi'nalement la victoire et de rester Français;' mais j'étais dans le doute, A force de supporter des misères, l'homme finit par perdre, non pas le courage, mais la confiance, et c'est le plus grand malheur; la confiance fait les trois quarts de nos forces.
Ve'rs ce temps, nous reçûmes aussi la première lettre de Jacob, il était à Rastadt ; et je n'ai pas besoin de vous dire quel soulagement ce fut pour la mère, de penser qu'elle pouvait aller voir notre fils dans un seul jour.
Voici cette lettre, que je copie :
« Mon cher père et ma chère mère,
« Je ne suis pas encore mort, Dieu merci, et je voudrais bien avoir de vos nouvelles, si c'était possible. Vous saurez qu'en arrivant à Lutzelbourg, on nous a chargés sur le chemin de fer, dans les wagons des bestiaux. Nous étions trente ou quarante ensemble, et pas trop à notre aise pour nous asseoir, puisqu'il n'y avait pas de bancs, ni pour prendre Tair, puisqu'il n'y avait qu'une petite ouverture de chaque côté. Ceux qui voulaient respirer ou demander à boire trouvaient la baïonnette devant leur nez, et Ton empêchait les âmes charitables de nous donner un verre d'eau. Nous sommes restés comme cela plus de vingt heures, debout, sans pouvoir seulement nous baisser un peu. Beaucoup se trouvaient mal; et quant à moi, les jambes m'entraient tellement dans les côtes, que je ne pouvais plus reprendre hdeine, et que je pensais avec les camarades qu'on avait entrepris de nous exterminer d'une nouvelle manière.
« Pendant la nuit, nous avons traversé le Rhin, et puis le chemin de fer, a continué de rouler, en remontant de l'autre côté, jusqu'à Rastadt.Les derniers wagons, où j'étais, sont restés, et les autres sont partis, pour aller plus loin en Allemagne. On nous a mis d'abord dans des casemates, sous les remparts; des espèces de voûtes humides et froides, où beaucoup d'autres, arrivés avant nous, étaient en train de mourir comme des mouches. La paille
pourrissait et les gens aussi. Les médecins de la ville et des régiments badois avaient peur de vpir la maladie gagner les environs, et depuis huit jours on a fait sortir ceux qui pouvaieut encore marcher; on les a mis dans de grandes baraques en planches, couvertes de papier goudronné, où nous avons reçu chacun une nouvelle botte de paille. C'est là que nous vivons, assis à terre. On joue aux cartes , on fume des pipes, et les Badois montent leurs factions autour de nous. La baraque où je suis, grande trois fois comme Tancienne halle dé Phalsbourg, est entre deux bastions de la ville; et si par malheur l'idée venait à quelques-uns de se révolter, on nous criblerait d'obus et de mitraille, de sqrte que, dans dix minutes, il ne resterait plus un seul d'entre nous. Nous le savons bien, et cela calme notre indignation contre les Badois, qui nous traitent comme des animaux. Nous recevons à manger deux fois par jour, un peu de soupe aux haricots, ou bien au millet, avec un tout petit morceau de viande, gros comme le doigt, juste ce qu'il faut pour nous empêcher de mourir. Après un blocus comme le nôtre, il faudrait autre chose pour nous refaire ; aussi nous avons des nez qui sortent de la tête, comme des becs de corbeaux; nos joues rentrent de plus en plus, et sans les canons braqués sur notre baraque, nous nous serions révoltés dix fois.
« J'espère pourtant que j'en reviendrai ; le manteau du père me réchauffe, et puis lés louis
du- cousin Georges me font aussi du bien. Avec de Targent, on a de tout, seulement il faut payer cinq fois plus que cela ne vaut, car ces Badois sont pire.s que les juifs ; ils veulent tous faire fortune en peu de temps sur les malheureux prisonniers.
« Je ménage mon argent. Au lieu de fumer des pipes, j'aime mieux acheter de temps en temps un peu de viande, ou bien une chopine de vin, pour me fortifier Testomac; c'est bien meilleur pour la santé, et puis ça fait aussi plus de plaisir, quand on a bon appétit. L'appétit ne me manque jamais ; ceux qui perdent l'appétit attrapent le typhus; je n'attraperai jamais le typhus! Mais s'il plaît à Dieu que je retourne à Rôthalp, je veux, le premier jour, faire un grand repas avec des choses solides, comme du jambon, du pâté de veau et du vin rouge. J'inviterai aussi mes camarades, car c'est terrible d'avoir faim ! Et maintenant, pour vous dire la vérité, je me repens de n'avoir pas donné quelquefois deux sous à un pauvre, qui me demandait l'aumône en hiver, en disant qu'il n'avait pas mangé; je vois ce que c'est, et je me repens!
« Si vous en rencontrez un dans cet état, mon père ou ma mère, faites-le entrer, donnez -lui du pain; qu'il se réchauffe et qu'il reçoive encore deux ou trois sous en partant; figurez-vous que vous le faites pour votre fils, et que cela me portera bonheur.
(( La mère pourrait peut-être venir me voir ;
on ne laisse pas approcher de nous beaucoup de
monde; il faut une permission du commandant
de Rastadt. Ces Badois et ces Bavarois, qu'on
disait si bons catholiques, nous traitent aussi
durement que les luthériens. Je me rappelle
maintenant que le cousin Georges disait que
tout cela n'était que de la comédie; il avait bien
raison. Au lieu de tant prêcher sur notre Seigneur
Jésus-Christ et de chanter ses louanges, on ferait
bien mieux de suivre son exemple.
« Enfin, que la mère essaye! Peut-être que
le commandant aura bien dîné, qu'il sera de
bonne humeur et qu'il lui donnera la permission
-de venir dans la baraque ! C'est ce que je souhaite.
Et, pour finir, je vous embrasse tous cent fois, le
père, la mère, Grédel, le cousin Georges et la
cousine.
« Votre fils,
« Jacob WÉBER.
« J'ai oublié de vous' dire que plusieurs de notre bataillon se sont échappés de Phalsbourg, avant et après l'appel des prisonniers; dans 'le nombre est Jean-Baptiste Werner. On dit qu'ils sont allés rejoindre Garibaldi; je voudrais bien hXYQ avec eux. Les Allemands nous disent que s'ils se laissent reprendre, on les fusillera sans miséricorde; oui, mais ils ne se laisseront pas reprendre, surtout Jean -Baptiste! Si nous en avions seulement deux cent mille comme lui , les Badois . ne nous ennuieraient plus longtemps avec leur
soupe aux haricots et leurs canons pleins de mitraille.
« Rastadt, le 6 janvier 1871. »
Depuis ce moment, ma femme ne pensait plus qu'à revoir Jacob ; elle fit son paquet ; elle mit dans le panier différentes provisions, et deux jours après elle était en route pour Rastadt.
Je né la gênai pas, pensant bien qu'elle n'au^ rait plus de rçpos avant d'avoir embrassé notre garçon.
Grédel , elle , était bien tranquille , sachant Jean-Baptiste Werrier avec Garibaldi. Je crois même qu'elle en avait reçu des nouvelles ; mais elle ne nous mdhtrait aucune de ses lettres, et s'était remise à me parler de sa dot, disant que la mère avait reçu cent louis, et qu'elle devait en avoir autant. Elle voulait savoir où se trouvait caché notre argent, et je lui disais :
^(( Cherche ! . . . Si tu le trouves , il . est à toi. ï)
Les filles qui veulent se marier sont pourtant dé terribles égoïstes ; pourvu qu'elles aient celui qui leur plaît, la maison, la fa;nille, le pays, tout le reste leur est égal. Toutes ne sont pas comme cela, mais au moins la bonne moitié.
A force d'être ennuyé par Grédel, je ne souhaitais plus que de voir revenir son Jean-Baptiste, de les marier ensemble et de lui compter son argent. • '
Mais d'autres affaires plus graves attirèrent
alors les yeux de toute TAlsace et de toute la France.
On a reproché depuis à Gambetta d'avoir envoyé l'armée de Bourbaki, pour venir nous secourir, en débloquant Belfort. On a dit que toutes les forces de Mecklembourg et du prince Frédéric- Charles avaient pu tomber sur Chanzy et Taccabler d'un coup ; que nos deux armées du centre auraient dû se soutenir l'une Tautre. C'est possible. Je crois même que Gambetta a commis une grande faute, en divisant nos forces ; mais il faut pourtant reconnaître que si l'hiver n'avait pas été contre nous, si le froid n'avait pas redoublé dans ce moment, empêchant Bourbaki d'avancer avec ses -canons et ses munitions aussi vite qu'il aurait fallu, pour empêcher de Werder de se fortifier et de recevoir des renforts, l'Alsace aurait été délivrée, et que nous aurions même pu attaquer les Allemands chez eux, par le grand-duché de Bade. Combien de gens se seraient alors soulevés d'un coup ; et que de fois Georges et moi, voyant ce mouvement, ne nous sommes-nous pas dit :
« S'ils arrivent seulement jusqu'à Mutzig, nous serons en route ! »
Oui, à la guerre tout ne réussit pas, et quand on a contre soi, non-seulement l'ennemi, mais le froid, les glaces, la neige, les mauvais chemins, pendant que les autres ont les chemin* de fer, qu'on leur a laissé prendre bêtement au commencement de la campagne, et qu'ils reçoivent sans fatigues et sans dangers, troupes, vivres.
306 Histoire du Pléhis cite,
munitions, tout ce qu'il leur faut; alors si les bonnes idées sont perdues, ce n'est pas aux derniers venus, mais aux premiers qu'il faut s'en prendre.
Sans les grandes nei^^es qui encombrèrent les routes, Bourbaki aurait surpris de Werder. Les Allemands s'en doutaient, car tout à coup les réquisitions recommencèrent ; des landwehr, cette fois venus de Metz et conduits par des officiers à lunettes, se mirent à passer dans lios villages; ce sont les derniers que nous ayons vus; ils arrivaient du fond de la Prusse. Moi-même je les ai entendus dire qu'ils avaient été trois jours et trois nuits en chemin de fer ; et maintenant ils continuaient leur route vers Belfort, à marches forcées, parce que d'autres troupes, arrivant de Paris, encombraient la voie de Lyon.
Georges ne pouvait pas comprendre comment il venait du monde de Paris, et disait :
« Ces gens-là mentent ! Si les troupes du siège s'en allaient, les Parisiens sortiraient et se mettraient à leurs trousses. »
En même temps nous apprenions que les Allemands évacuaient Dijon, Gray, Vesoul, où les francs-tireurs de Garibaldi les remplaçaient aussitôt; que de Werder faisait de grands travaux en arrière de Belfort ; l'affaire devenait sérieuse, les dernières forces de l'Allemagne entraient en jeu.
Alors aussi V Indépendance ne parlait plus que de paix, de convocation d'une assemblée nationale à Bordeaux;^; les journaux anglais recom-
mjençaient à s'attendrir sur notre sort, comme ils avaient fait au commencement de la guerre , disant qu'après la première bataille, Sa Majesté la reine se mettrait entre nous. Je crois bien que si les Français avaient été vainqueurs, les Anglais auraient crié :
« Halte!... c'est assez!... Le sang humain a déjà trop coulé !... »
Mais comme nous étions vaincus. Sa Majesté la reine n'est pas venue nous séparer; elle a trouvé sans doute que tout allait très-bien pour son gendre, le bon Fritz, et que le Seigneur Dieu marchait dans le bon chemin.
Toute cette comédie de journaux recommençait donc; et si le coup de Bourbaki avait réussi, les grands cris, les belles phrases et les attendrissements sur notre pauvre humanité, sur la civilisation et les droits internationaux auraient redoublé, pour nous empêcher dq pousser trop loin nos avantages.
Malheureusement la chance fut encore une fois contre nous. Quand je dis la chance, il faut s'entendre : les Allemands, qui n'avaient plus de forces -à tirer de leur pays , en avaient encore autour de Paris, dont ils pouvaient disposer sans crainte ; 'bn ne les inquiétait pas trcp de ce côté, comme nous l'avons appris plus tard.
Si le général Trochu avait écouté les Parisiens, qui demandaient à se battre, ManteufFel n'aurait pas pu retirer du siège te •a* corps d'armée; pour écraser Bourbaki, à cent lieues de là, ni le gêné-
3o8 Histoire du Plébiscite,
rai Van Gœben des masses de troupes pour tomber sur Faidherbe dans le Nord, ni d'autres. encore n'auraient pu se joindre à Frédéric-Charles, pour accabler Chanzy. C'est clair!...
Enfin, la France n'a pas péri tout de même ; mais elle a été bien malheureuse !
C'était au temps des plus grands froids. Bourbaki se rapprochait de Belfort; il enlevait Esprels et Villersexel à la bayonnette; puis toute l'Alsace apprenait avec bonheur qu'il arrivait à Montbéliard, Sar-le-Château, Vyans, Comte-Henaut et Chusey, reprenant tout ce pays de bonnes gens, encore plus malheureux que nous, car ils ne savaient pas un mot d'allemand, et la mauvaise race leur en voulait d'autant plus.
La confiance nous revefiait. Georges et moi, tous les soirs au coin du feu, nous parlions de ces affaires, en relisant le journal trois et quatre fois, pour tâcher d'y trouver encore du nouveau.
Ma femme était revenue de Rastadt, indignée contre les Badois, n'ayant pu voir Jacob, ni même lui faire tenir les provisions qu'elle avait emportées. Elle avait seulement vu de loin les Baraques en planches, avec feurs quatre rangées de sentinelles, les palissades et les fossés qui les entouraient. Grédel, Marie-Anne et elle, ne parlaient plus que des pauvres prisonniers, faisant vœu d'aller en pèlerinage à Marienthal, si Jacob revenait sain et sauf.
La fatigue, l'ennui,' la cherté des vivres, la crainte de manquer, si la guerre continuait, tout
cela nous donnait terriblement à réfléchir, et pourtant on espérait toujours, quand Vindépendance nous apporta le rapport du général Chanzy sur les combats de Montfort, de Champagne, de Parigné-l'Évéque, et d'autres endroits, où nos colonnes, accablées par les cent quatre-vingt mille hommes, de Frédéric-Charles et du duc de Mecklembourg, avaient été forcées de reculer jusque dans leurs dernière^ positions, autour du Man-s.
Ce soir-là, comme nous partions sur le coup de dix heures, Georges nous dit :
« Ecoutez, je ne crois pas beaucoup aux pèlerinages, quoique plusieurs de mes anciens camarades de la Boussole aient eu pleine confiance en la vierge de Bon-Secours; je n'ai jamais fait de vœux, cela n'entre pas dans mes idées; mais je promets de boire deux bouteilles de bon vin avec Christian, en Thonneur de la République, et d'en faire distribuer une à chaque pauvre du village, si nous gagnons la grande bataille de demain, car elle sera livrée demain; d'après ce que raconte Chanzy, * notre iirmée est serrée de près, elle est sur ses positions définitives, et le grand coup sera porté. — Bonsoir.
— Bonne nuit, Georges et Marie- Anne. »
Nous sortîmes au clair de lune, le chemin étincelait de givre; c'était le 15 janvier 1871.
Le lendemain, V Indépendance ne vint pas, ni le surlendemain; elle manquait souvent, et nous venait par trois et quatre numéros à la fois. De nouveaux bruits s'étaient répandus ; on parlait de
3IO Histoire du Plébiscite,
la perte d'une bataille, les lajidwehr à Phalsbourg se réjouissaient et buvaient du vin de Champagne.
Le 1 8, vers deux heures de l'après-midi, le piéton Michel arriva. J'attendais chez le cousin. Nous allions et venions, fumant des pipes et regardant aux fenêtres.
Michel était encore dans l'allée, que Georges ouvrait déjà la porte, en criant :
*« Eh bien? .
— Les voici, monsieur Wéber. »
Le cousin s'assit près du secrétaire :
« Nous allons voir ! » fit-il tout pâle.
Mais au lieu de commencer par le premier numéro, il ouvrit le second et lut bas ce rapport où Chanzy raconte que tout allait bien la veille, et que, par l'épouvante qiii tout à coup avait saisi des mobilisés de la Bretagne, une partie de l'armée s'était mise en déroute, sans que ni lui, ni le vicè-amiral Jauréguiberry pussent l'empêcher ni l'arrêter; de sorte que les Prussiens étaient arrivés pêle-mêle avec les nôtres dans la malheureuse ville du Mans, et avaient fait là beaucoup de prisonniers.
Je voyais la figure du cousin changer de seconde en seconde; à la fin il jeta le journal sur la table, et dit :
« Tout est perdu !»
C'est comme s'il m'avait enfoncé un couteau dans le cœur.
Je pris pourtant aussi le journal, et je le lus jusqu'au bout. Chanzy ne perdait pas l'espoir de
reformer son armée à Laval, et Gambetta courait le rejoindre, pour Taider de son courage.
« Tiens, dit Georges, en se promenant de long en large dans la chambre, regarde! »
Placiard passait, bras dessus bras dessous avec un officier de landwehr, suivi de quelques hommes; ils faisaient des réquisitions, et entrèrent dans la maison voisine.
« Voilà le plébiscite en chair et en os. — Le gueux travaille maintenant pour Sa Majesté impériale Guillaume P', car les Allemands ont leur empereur, comme nous avions le nôtre; ils vont apprendre ce que coûte la gloire; chacun son tour!... Plus tard, quand on leur serrera le licou, les pauvres gens regarderont de tous les côtés, pour voir si la France ne se révolte pas; mais la France sera bien tranquille, eux-mêmes auront rivé ses chaînes!... et leurs maîtres serreront, serreront toujours le licou :
« Hue! Méchel!^ Attention... Tête droite, tête gauche!... Ah! gredin, tu fais la grimace... Je vais t'apprendre que la force prime le droit, ea Allemagne comme ailleurs, puisque tu ne le sais pas encore... Vlan!... Comment trouves-tu ça, Méchel f Ah ! tu croyais avoir gagné des batailles pour la patrie allemande, pour la liberté allemande, imbécile!... Apprends que c'est pour te remettre sous le joug, comme après 181 5 ; pour te montrer la différence qui existe entre le noble
X. Sobriquet du peuple allemand; il correspond à notre Jacques Bonhomme.
hobereau allemand 'et la brute de ton espèce ! Hue!... »
Georges criait et disait :
« Faut-il être malheureux d'avoir été inondés comme nous, du jour au lendemain, par six cent mille Allemands; d'avoir été surpris, sans fusils, sans munitions , sans ordres , sans chefs , sans rien!... Ah! les députés de la majorité repoussaient le service obligatoire ; ils craignaient d'ar- . mer la nation ; ils ne voulaient pas risquer la peau de leurs fils ; le peuple seul devait se battre, pour défendre leurs pensions, leurs châteaux, leurs propriétés de toutes sortes; misérables égoïstes!... ils sont cause de notre ruine ; on devrait afficher leurs noms dans toutes les communes, pour apprendre à nos enfants à les maudire ! »
Son caractère s'aigrissait, et ce n'était pas étonnant, nous n'apprenions plus que de nouveaux revers : d'abord la reddition de Péronne, au moment où Faidherbe allait la délivrer, et la retraite de notre armée du Nord sur Lille et riambrai, devant les forces écrasantes de Van
Gœben, venues en partie de Paris; ensuite la grande attaque de Bourbaki, de Montbéliard au mont Vaudois, qu'il avait recommencée trois jours de suite, les 15,16, 17 janvier, sans réussir, à cause .des renforts que de Werder avait reçus, et du mauvais état des chemins, défoncés par la pluie et les neiges; enfin l'arrivée de ManteufFel, avec ses soixante mille hommes, venant aussi de Paris, pour lui couper la retraite. .
Alors nous comprîmes que ks landwehr avaient eu raison de nous dire qu'il leur arrivait des renforts de Paris, et Georges, qui se connaissait à ces choses mieux que moi, perdit la grande confiance qu'il avait en Trochu :
« Ou bien, disait-il, les Parisiens sont des lâches, qui ne veulent pas se battre, et c'est ce que je ne crois pas, car je les connais ; ou bien celui qui les commande manque d'audace.
Jusqu'à présent on a vu des armées de secours envoyées à ceux qui soutenaient un siège; aujourd'hui nous voyons ceux qui font le siège d'une ville, plus forte qu'eux en hommes, en armes, en munitions, détacher des armées entièj^s pour venir écraser nos troupes de province; ce n'est pas croyable. Les Parisiens- demandent à faire des sorties, j'en suis sûr, surtout maintenant que la famine est venue... Eh bien, si l'on en faisait, les Allemands auraient^^besoin de tout leur monde là-bas, et ne pourraient pas venir accabler ici nos armées déjà trop faibles. »
Qu'on dise ce qu'onvoudra, je crois que Georges avait raison!
La seule chose qui nous fit un peu de plaisir, vers la fin de ce terrible mois de janvier, ce fut d'apprendre que les francs-tireurs avaient fait sauter le pont de Fontenay, sur le chemin de fer, entre Nancy et Toul. Mais notre joie ne dura pas longtemps : trois ou quatre jours après, des affiches posées à la porte de la mairie, nous annonçaient que les|Allemands avaient brûlé le village
de Fontenay de fond en comble, pour punir les habitants de n'avoir pas dénoncé les francstireurs ; et que nous tous Lorrains, nous étions condamnés, en raison de ce crime, à payer une contribution extraordinaire de dix millions à Sa Majesté l'empereur d'Allemagne !
En même temps, comme les ouvriers français refusaient de travailler pour rétablir ce pont, le préfet prussien de la Meurthe écrivait au maire de Nancy :
« Si demain, mardi 24 janvier, à midi, cinq cents ouvriers des chantiers de la ville ne se trouvent pas à la gare, les surveillants d'abord et un certain nombre d'ouvriers ensuite seront saisis et fusillés sur place. »
Ce préfet s'appelait Renard, « comte Renard » ,
Je dis ces choses, pour qu'on s'en souvienne quand le moment sera venu.
Mais tout cela n'était encore rien, auprès de ce qui nous attendait.
Un matin , les Prussiens m'avaient donné quelques sacs de grain à moudre; je ne pouvais refuser die travailler pour eux, car "ils m'auraient accablé de coups, et peut-être remmené du côté de Metz.
J'avais longtemps parlé de neige, de glace, de la baisse des eaux de ma vanne, malheureusement le temps s'était mis à la pluie,, la neige fondait, la vanne était pleine, et le 2 ou le 3 février, je ne sais plus au juste, à cause du trouble que me causa cette affaire, j'empilais les sacs dans mon moulin; le père Offran. m'aidait et Catherine
aussi. Grédel en haut, après avoir balayé la maison et fait le feu dans la cuisine, s'habillait. Il pouvaitêtre huit heures du matin, quand, regardant par hasard dans la rue, où Teau clapotait de toutes les gouttières, je vis Georges et Marie- Anne qui venaient.
Le cousin allongeait ses grandes jambes; sa femme courait derrière lui; plus loin, un landwehf arrivait aussi; les gens balayaient devant leurs portes, sans s'inquiéter d'éclabousser le monde.
Georges, en approchant du moulin, me cria :
« Tu sais ce qui se passe?
— Non ! quoi ?
— Eh bien, un armistice est conclu pour vingt et un jours; les forts de Paris sont rendus; les Prussiens peuvent brûler la ville, quand il lei;ir plaira; ils peuvent envoyer toutes Leurs troupes et leurs canons contre Bourbaki, car l'armistice ne s'étend pas aux opérations de TEst. »
Georges était pâle, sa voix tremblait. Grédel, au haut de Tescalier, écoutait en- se tortillant vite les cheveux sur la nuque,
« Tiens, regarde, Christian, me dit le cousin, qui tenait un journal, lis-mpi ça!... Toutes les troupes de Bourbaki et de Garibaldi sont livrées par cet armistice... ManteufFel, arrivé de Paris avec soixante mille hommes, occupe déjà leur ligne de retraite; les malheureux entre Werder et lui n'ont plus qu'à se rendre. Tous ceux qui se sont sauvés de Metz, de Strasbourg ou d'ail-
3i6 Histoire du Plébiscite,
leurs, pour reprendre du service, seront fusillés; nos pauvres mobiles de Phalsbourg sont dans ce nombre; pas un n'en réchappera. »
Pendant que le cousin parlait, Grédel était 4escendue sans même prendre la peine de mettre ses savates; elle se penchait derrière lui, pâle comme une morte, essayant de lire par-dessus son épaule, et tout à coup elle lui arracha la Cassette. Georges aurait bien voulu n'avoir rien dit, mais il était trop tard !
Grédel, après avoir lu, les dents serrées, se mit à courir comme une folle, en poussant des cris épouvantables :
« Oh! les gueux!... Oh! mon pajivre Jeaji- Baptiste !... Oh ! les brigands !... Oh ! mon pauvre Jean-Baptiste !... »
Elle avait Tair de chercher quelque chose pour se battre. Et comme nous restions là, tout bouleversés de ses cris, et que je lui disais :
« Grédel, au nom du ciel, ne fais pas un pareil scandale ;. les gens vont t'entendre jusqu'au bout du village !...».
Elle me répondit furieuse :
« Taisez-vous!... Vous êtes cause de tout!.,.
— Moi ? lui dis-je indigné.
— Oui, vous ! fit-elle en me lançant un coup d'œil terrible. Vous!... avec votre plébiscite; en trompant les gens, en leur "promettant la paix !... Vous mériteriez d'être avec Bazaine et les autres.
— Oh ! Grédel, Grédel, lui dis-je, épouvanté de l'entendre et de la voir; Grédel, oses-tu parler
ainsi à ton père? Tu sais bien que les gueux m'ont trompé moi-même!... »
Et ma femme criait :
« Seigneur Dieu, cette fille nous fera tous mourir. »
Elle s'était assise sur Fescalier. Marie-Anne, les mains jointes, disait :
(( Il faut lui pardonner... la malheureuse perd Tesprit !... »
Jamais je n'avais eu d'humiliation pareille : être traité de cette façon par ma propre fille !... Mais Grédel ne respectait plus rien ; et le cousin Georges ayant voulu lui faire aussi des représentations, elle lui cria* :
<( Vous!... Vous!... un vieux soldat!... vous n'êtes pas honteux de rester ici à lire des gazettes, au lieu d'aller vous battre!... Les landwehr sont aussi vieux que vous, avec leurs cheveux gris et leurs lunettes ; ils ne font pas de discours , ils ' marchent tous... C'est pour ça que nous sommes battus !... »
A la fin l'indignation me prit ; et. je cherchais mon nerf de bœuf derrière la porte, pour tomber sur elle, quand par malheur un landwehr entra, demandant si la farine était prête. Grédel le vit à peine, qu'elle poussa un cri tellement sauvage, que les cheveux m'en dressent encore sur la tête, et dans la même seconde elle empoigna la hachette; Georges eut juste le temps de l'attraper par le chignon , mais la hachette
était déjà partie, en sifflant dans l'air, et s'en-
3i8 Histoire du Plébiscite,
fonçait à trois bons pouces dans le montant de la ^ porte.
Le landwehr, un vieux, avec de gros yeux, avait vu le fer briller près de son oreille ; il avait entendu ce sifflement; et comme Grédel se débattait contre Georges, en criant :
« Ah ! le gueux, je l'ai manqué !... »
Il se mit à courir de toutes ses forces, remontant le village ; moi, je courus sur l'écluse, croyant qu'il allait chez Jie maire, mais il se sauva beaucoup plus loin, et descendit la route du côté de Wéchem.
Alors Grédel comprit pourtant qu'elle venait de faire un mauvais coup; elle monta dans sa chambre, mit ses souliers, prit son panier, entra dans la cuisine chercher du pain et un couteau, et puis elle sortit, courant sur Tautre pente de la montagne, pour gagner le Krapenfelz, où se trouvait encore notre vache, avec celles de plusieurs autres, sous la garde du vieux hardier.
« Voilà une vilaine affaire, dit Georges en me regardant; le landwehr va te dénoncer, ce soir les gendarmes prussiens seront ici. Ah ! mon pauvre Christian , je ne sais pas d'où cette iîlle t'est venue; il faut que dans nos anciens, toutes les femmes n'aient pas été comme ta pauvre mère, ni comme la grand'mère Mathurine.
— Que voulez- vous, disait Marie -Anne, elle aime son Jean-Baptiste. »
Et je pensais :
« Plût à Dieu qu'il Teût déjà!... Ce n'est pas
moi qui leur refuserai maintenant la permission de se marier, non! s'ils étaient seulement déjà ensemble !» . .
Je songeais à la manière d'arranger cette vilaine affaire; Georges disait qu'il fallait rattraper le landwehr, et lui glisser trois ou quatre pièces de cent sous, pour l'engager à se taire ; les Prussiens se laissent attendrir par l'argent'; mais où le trouver maintenant ?. comment le rattraper? Je n'avais plus mes deux bons chevaux! Finalement , je laissai tout aller à la grâce de Dieu !
Une chose étonnante, c'est que ce landwehr n'ait jamais reparu chez nous. Le même jour, deux autres Allemands avec le lieutenant Hortig vinrent prendre livraison de la farine, sans me parler de rien. On aurait d,it que rien ne s'était passé. Le lendemain, lé surlendemain nous attendions encore daiis la crainte, mais cet homme ne donna plus signe de vie. C'était sans doute un maraudeur, un de ces mauvais gueux qui se présentaient sans ordre, dans les maisons, pour toucher les réquisitions de toute sorte, qu'ils allaient vendre ensuite dans les villages voisins : cela s'était vu- plus d'une fois chez nous depuis l'arrivée des Allemands. Voilà ce que je me suis dit plus tard; mais alors la crainte de voir revenir ce gueux avec les gendarmes, ne me laissait pas une minute de repos; à chaque instant ma femme, sur la porte, criait :
« Christian, sauve -toi.., voici les gendarmes prussiens qui viennent. »
Elle me mettait dans des transes, à propos d'une vache, ou d'un juif enfourché sur son âne, qu'elle découvrait au loin sur la route.
Grédel, elle, resta huit jours au bois, sous le Krapenfelz; les bûcherons lui rapportaient chaque matin ce qui se passait au village. A la fin elle revint toute riante ; elle rentra dans sa chambre pour changer d'habits, et se remit à faire son ouvrage, sans nous parler de ce qui s'était passé. Nous- n'avions pas envie .non plus de la remettre sur le chapitre de Jean-Baptiste; mais elle-même, nous voyant toujours tristes, finit par nous dire :
« Bah! maintenant tout va bien... Tenez...
regardez ça!... »
C'était une lettre de Jean-Baptisté Werner, qu'elle avait reçue sous les roches. Dans cette lettre, que je lus bien étonné, Werner racontait qu'il avait d'abord voulu rejoindre Garibaldi à Dijon; mais que, faute d'argent, il avait été forcé de s'arrêter à Besançon, où l'on organisait les volontaires des Vosges et d'Alsace; qu'à l'arrivée de Bourbaki, il était entré comme canonnier dans le i8'"® corps ; qu'on s'était battu deux jours après à d'Ësprels et à Villersexel, où beaucoup de Prussiens étaient restés sur place ! qu'il faisait un froid extraordinaire ; et que les Prussiens repoussés par nos colonnes, s'étaient retirés de village en village de l'autre côté de la Lisaine, entre Montbéliard et le mont Vaudois ; que là Werder, derrière un grand ravin, avait des batteries de 24, bien couvertes, sur trois étages; que toute son
armée et ses renforts étaient réunis et bien retranchés! que, malgré cela, Bourbaki voulant débloquer Belfort et descendre en Alsace, avait ordonné Tattaque générale , et que tout ce pays, pendant trois jours, ressemblait à un grand incendie, à cause du feu épouvantable des batteries prussiennes et des nôtres; qu^on n'avait malheureusement pu forcer le passage ; et que l'épuisement des munitions, les fatigues, les grandes souffrances du froid et de la faim, pafce qu'il n'existait pas de magasins d'habillements ni de vivres sur nos derrières, que toutes ces causes réunies nous avaient forcés de reculer, mais dans l'espérance de revenir. bientôt; quand tout à coup la nouvelle s'était répandue qu'une autre arftiée allemande marchait sur notre ligne de retraite, vers Dole, une armée considérable, arrivant de Paris! Qu'on s'était dépêché de se dégager le plus possible, en gagnant Pontarlier; mais que ces troupes fraîches avaient sur nous un grand avantage ; que Werder aussi nous suivait; que nous allions être pris de tous les côtés autour de Besançon, et qu'alors . Bourbaki, désespéré, avait voulu se brûler la cervelle, qu'il s'était blessé grièvement; que le général Clinchant ayant pris aussitôt le commandement en chef, tous ces malheurs ne nous auraient pas empêchés d'atteindre Lyon, à travers le Jura," si les maires de villages n'avaient pas fait publier l'armistice, moyennant quoi l'armée, se croyant couverte, avait négligé de garder sa ligne de retraite ; qu'un grand nombre même avaient déposé
322 Histoire du Pléhiscite,
leurs armes, en se retirant dans les villages; que les Prussiens s'étaient toujours avancés, et que le soir seulement, lorsqu'ils occupaient tous les défilés, le général ManteufFel avait déclaré que l'armistice ne s'étendait pas aux opérations de l'Est, en sommant notre armée de déposer les armes, comme celles de Sedan et de Metz!... mais que les soldats de la République n'avaient pas voulu se rendre; qu'ils s'étaient frayé un passage à travers les glaces, les neiges et des milliers de cadavres prussiens jusqu'en Suisse.
Jean-Baptiste Werner racontait en détail, dans cette longue lettre, tout ce qu'il avait souffert; les combats que le i8*^ corps, chargé de protéger la retraite, avait livrés sur les rochers, au fond des précipices, dans tous les tournants où l'ennemi s'était retranché pour nous arrêter; combien des nôtres avaient péri de fatigue, de froid et de faim!... et puis l'accueil admirable que les braves Suisses avaient 'fait à nos malheureux soldats : ils les avaient reçus, non pas comme des étrangers, mais comme des frères ; chaque ville, chaque village, chaque maison s'ouvrait pour eux avec attendrissement; on comprenait que ce peuple suisse est un grand peuple, car la grandeur ne se mesure pas à l'étendue d'un pays, mais au sentiment d'humanité de ceux qui l'habitent, à l'élévation de leur caractère, au respect qu'ils ont pour le courage malheureux, à leur amour de la justice et de la liberté. Toutes choses que les Allemands ne peuvent pas comprendre.
His taire du Plébiscite,
Combien les Suisses nous ont envoyé depuis de secours, en argent, en vêtements, en aliments, en semailles, pour nos pauvres compatriotes ruinés par la guerre! Il en arrivait à Saverne, à Phalsbourg, à là Petite-Pierre, partout... Ah! nous voyions alors que le ciel et la terre ne nous avaient pas abandonnés ; nous voyions qu'il existait encore d'honnêtes gens, des cœurs vraiment républicains ; que tous n'étaient pas nés pour les incendies, les pillages et les assassinats; qu'il n'existe pas seulement des hypocrites en ce monde, mais de véritables chrétiens, inspirés par celui qui disait aux hommes :
« Aimez-vous les uns les autres ; vous êtes tous frères 1 »
Ce n'est pas lui qui aurait inventé les bombes à pétrole, et qui aurait dit que la force de la brute domine le droit, comme ces barbares de Taiitre côté du Rhin.
* Cette lettre de Jean-Baptiste Werner me fit plaisir, je reconnus que c'était un brave garçon et un vrai patriote; mais en attendant, la politique allait toujours son train; il s'agissait maintetenant de nommer des députés à l'Assemblée nationale, qui devait décider de la paix, ou de la continuation de la guerre: l'armistice de vingt et un jours n'avait pas d'autre but , à ce qu'on disait.
Tous ceux qui ne tenaient pas à devenir Prussiens se mirent donc en campagne, Georges et moi les premiers; moi surtout, car je me reprochais
chaque jour d'avoir fait voter Tabominable plébiscite. Et la vieille comédie recommença du jour au lendemain; on ne trouvait plus de légitimistes, de bonapartistes, d'orléanistes , tous criaient ;
« Nous sommes républicains. . . " votez pour nous!... »
Mais dans tous les pays où les Allemands venaient de passer, on se souvenait du plébiscite; le peuple commençait à se dire que cette indigne comédie nous perdait, et qu'il fallait juger des gens par leurs actions, et non par leurs paroles.
A Strasbourg, à Nancy, tous ceux qui voulaient re;ster français, nommèrent de bons vieux républicains, qui partirent tout de suite pour Bordeaux. Gambetta fut nommé chez nous et dans la Meurthe ; il fut nommé dans beaucoup d'autres départements, avec Thiers, Garibaldi, Faidherbe, Chanzy, etc.
Ces élections nous rendirent encore une frfis l'espérance ; nous pensions que tout s'était passé dans l'Ouest et le Midi, comme chez nous.
Gambetta, qui ne perdait jamais la tête dans les moments dangereux et difficiles, avait déclaré que tous les anciens députés officiels de Bonaparte, tous les anciens ministres, sénateurs, conseillers d'État et préfets de l'Empire, ne pouvaient pas être nommés députés.
Georges trouvait cela très-juste :
« Quand un gueux mange tout son bien en dé-
. fcauches, on le fait interdire, à plus forte raison,
disait-il, doit-on interdire des êtres qui nous ont
ruinés de fond en comble, qui ont dévoré le* bien de la nation et nais nos deux plus belles ' provinces en péril. Tous ces gens-là devraient être déchus à perpétuité de leurs droits politiques.
Mais Bismark, qui ne comptait que sur les anciens fonctionnaires de l'Empire, pour témoigner sa reconnaissance à Vhonnête homme, au sujet de sa belle conduite à Sedan, et du cadeau de Metz, qu'il avait fait à Sa Majesté Guillaume, protesta contre la déclaration de Gambetta, disant que les élections ne seraient pas libres, et que la liberté lui tenait tellement à cœur, qu'il aimerait mieux rompre l'armistice que de gêner la liberté des élections.
« Comment, criait Georges, ce Bismark, qui, dans le temps, avertissait les députés prussiens de ménager leurs expressions vis-à-vis de la noblesse, « parce qu'il existe en Prusse des peines contre les domestiques qui se permettent d'insulter leurs maîtres », ce même Bismark vient défendre ici la liberté, pour soutenir Bonaparte ! Quel défenseur de la liberté !»
Malheureusement tout cela ne servait de rien, les Prussiens étaient déjà dans les forts de Paris, et les menaces de Bismark avaient plus de poids en France que les paroles de Gambetta.
Il fallut donc encore céder à Sa Majesté Guillaume, et beaucoup de nos députés lui doivent d'être à l'Assemblée nationale.
\ Ces défenseurs de la République , nommés
326 Histoire du P léhiscit e.
grâce à Bismark, lui montrèrent aussitôt qu'ils n'étaient pas des ingrats, en sifflant Garibaldi, pour être venu d'Italie, vieux, infirme, malade, avec ses deux' fils, combattre les ennemis de la France et soutenir la justice, quand toute l'Europe nous abandonnait!
Garibaldi ne put pas même leur répondre; ces représentants du peuple sifflaient et criaient trop fort! Il s'en alla tranquillement... Le dimanche suivant, je suis honteux de le dire, monsieur Daniel et beaucoup d'autres curés de notre pays prêchèrent que Garibaldi était une canaille. . . Je ne les accuse pas, je raconte : ils avaient reçu des ordres de leurs évêques. Le pauvre prêtre de campagne est dans la main de l'évêque, comme le fouet dans la main du roulier!... Je sais que plusieurs auraient mieux aimé se taire, et je les plains !
Enfin, Bismark devait rire, il avait plus d'amis chez nous qu'on ne croyait.
Ensuite l'Assemblée de Bordeaux vota la paix, ce n'était pas difficile, moyennant la cession de l'Alsace et de la Lorraine et cinq milliards d'indemnité ! Tout le monde a!lirait pu faire la paix à des conditions pareilles.
Là-dessus, nos pauvres députés d'Alsace et de Lorraine, déclarés Allemands par des Français, protestèrent :
« Les représentants de l'Alsace et de la Lorraine ont déposé, avant toute négociation de paix, sur le bureau de l'Assemblée nationalçj une
déclaration affirmant de la manière la plus formelle, au nom de ces provinces, leur volonté et leur droit de rester françaises.
« Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force à la domination de rétranger, nous avons un dernier devoir à remplir.
« ISous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement,
« La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun, dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.
« Au moment de quitter cette enceinte, où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré Tamertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre, et d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés.
« Nous vous suivrons de nos vœux, et nous attendrons, avec une confiance entière dans Tavenir, que la France, régénérée, reprenne le cours de sa grande destinée.
« Vos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection filiale, jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place. »
Voilà ce qu'ils dirent!
M. Thiers leur demanda s'ils connaissaient un autre moyen de sauver la France ; aucun ne répondit. Malheureusement il n'enexistait pas ; après la capitulation de Paris, il fallait sacrifier un bras pour sauver lé corps, .
La moitié des députés *s*inquiétaient déjà d'autre chose : la paix faite, ils ne pensaient plus qu'à nommer un roi et à décapitaliser Paris , — comme disaient leurs gazettes, — pour le punir d'avoir proclamé la République! Tous ces gens, qui s'étaient présentés devant les électeurs en faisant des professions de foi républicaines, étaient des royalistes.
Gambetta, ayant opté pour le Bas-Rhin, sortit de la Chambre avec nos députés ; d'autres vieux républicains, siffles d'une manière indigne, chaque fois qu'ils ouvraient la bouche, donnèrent leur démission.
Paris s'agitait, on Craignait un soulèvement.
Vers ce temps, dans les premiers jours du mois de mars 1871, comme déjà les percepteurs, les contrôleurs, les gardes généraux et d'autres fonctionnaires prussiens venaient remplacer les nôtres; qu'on nous annonçait que la langue française serait abolie dans nos écoles, et que les braves Alsaciens qui désiraient s'engager dans les armées du roi de Prusse, obtiendraient toutes les facilités désirables; qu'ils pourraient même entrer dans la garde de Sa Majesté impériale et royale; vers ce temps, un vieux camarade du cousin Georges, Nicolas Hague, maitre sellier, homme riche et
jouissant d'une belle réputation dans son état,, vint le voir de Paris.
Nicolas Hague avait acheté beaucoup de vignes en Alsace ; son intention, avant la guerre, était de se retirer chez nous dès qu'il aurait liquidé ses affaires ; mais après tolites les cruautés que les Allemands venaient de commettre, voyant notre pays entre leurs mains, il ne songeait plus qu'à revendre ses vignes, ne tenant pas à vivre au milieu de ces barbares.
On pense si Georges et Marie - Anne reçurent bien ce vieil ami ; tout de suite il eut sa chambre en haut , et s'établit là comme en famille.
C'était un homme de cinquante ans, les oreilles rouges, les joues et le menton entourés d'un collier de barbe, un large gilet de velours, garni de chaînes et de breloques en or sur le ventre, enfin un véritable Alsacien, plein de bon sens et d'expérience.
Sa femme, native de Bar-le-Duc, et ses deux filles étaient alors chez leurs parents ; elles se reposaient des souffrances et des inquiétudes du siège; lui ne cherchait qu'à se défaire, avec le moins de perte possible, de ses propriétés; il regardait comme la plus grande des hontes et le plus grand des malheurs de mettre au monde des enfants destinés à recevoir des spufflets en l'honneur du roi de Prusse.
Je me souviens que le deuxième jour de son arrivée, étant à dîner ensemble chez le cousin.
après nous avoir exposé sa manière de voir, Nicolas Hague nous raconta toutes les misères du siège de Paris. Il nous dit que pendant ce long hiver, — où Ton voyait chaque jour devant les boulangeries et les boucheries, des files de vieillards à peine vêtus, et de pauvres femmes tenant leurs enfants tout bleus de froid dans leurs bras, attendre durant des trois et quatre heures, à la pluie, à la neige, au vent, un petit morceau de pain noir ou de carcasse de cheval, qui souvent n'arrivait pas ! — jamais il n'avait entendu un de ces malheureux dire qu'il fallait se rendre; mais que des officiers supérieurs et des ofiiciers d'étatmajor déclaraient sans honte, dès les premiers jours du siège, que Paris ne pouvait tenir! Et que ces gens, si fiers autrefois de leurs grades, de leurs épaulettes, de leurs titres, seuls chargés de nous défendre et de représenter l'honneur de la nation, décourageaient par ce moyen ceux qui s'étaient reposés sur eux, et dont ils avaient mangé le pain durant des années, en parades inutiles, en fêtes insolentes à Saint-Cloud, à Compiègne, aux Tuileries et ailleurs.
D'après Nicolas Hague, tous nos malheurs, depuis Sedan jusqu'à la capitulation de Paris, venaient du mauvais vouloir des états-majors, des comités et de tous les anciens fonctionnaires bonapartistes, qui savaient très-bien que si la République chassait les Prussiens, personne au monde ne pourrait la détruire ; et comme ils n'en voulaient pas, ils agissaient en conséquence.
(( On crie maintenant beaucoup contre le général Trochu, dit-il, principalement les bonapartistes , qui lui reprochent, au fond du cœur, d'avoir plutôt soutenu la France que leur dynastie. Ils rejettent sur lui tous nos malheurs, et bien des républicains sont assez simples pour les écouter. Mais quand on pense que cet homme est arrivé dans le dernier moment, lorsque toutétait déjà perdu, que les Prussiens s'avançaient à marches forcées sur Paris, que Mac-Mahon abandonnait la capitale, par ordre de V Empereur , pour aller à Sedan, faire écraser là-bas Tarmée qui devait nous couvrir; quand on se rappelle que dans ce moment Paris n'avait pas d'armes, pas de munitions, pas de vivres, pas de. troupes; que tous les environs: hommes, femmes, enfants se sauvaient en ville; que les voitures de meubles, de foin, de paille, encombraient les rues; et que dans cette confusion abominable, il fallait -mettre de Tordre, armer les forts, organiser la garde nationale, rationner les habitants, etc.; et puis exercer à manier un fusil tous ces milliers d'hommes qui ne savaient pas même se tenir en rang, leur apprendre à marcher et finalement les emmener au feu ; quand on se rappelle ces choses, il faut bien reconnaître que pour un seul c'était trop, et que si des fautes ont été commises, ce n'est pas au général Trochu qu'il faut s'en prendre, mais aux misérables qui nous avaient mis dans cette position. Oui, la première chose c'est la justice ! Il
3'î2 Histoire du Plébiscite,
est bien clair que si le général Trochu avait eu sous ses ordres de véritables soldats, commandés par de véritables officiers, il aurait pu faire de ç^randes sorties, percer les lignes, ou retenir au moins les Allemands autour de la place. Mais comment voulez-vous que moi, Nicolas Hague, maître sellier, Claude Frichot, l'épicier du coin, et deux cent mille autres pareils, qui ne comprenaient pas même les commandements, comment Voulez- vous que nous nous soyions aussi bien battus que de vieilles troupes ? La bonne volonté ne nous manquait pas, ni le courage non plus ; mais à chacun son métier. Je ne parle pas de nos fusils à piston, de nos fusils à tabatière, ni de cent autres choses semblables, qui vous découragent, quand on sait que les autres sont bien armés et soutenus par une artillerie terrible. Trochu pensait bien sûr à tout cela ; et pour ma part, je crois que ni lui, ni Jules Favre, ni Gambetta, ni personne de ceux qui se sont déclarés républicains au 4 septemb;-e , ne peuvent être accusés de nos malheurs, mais Bonaparte seul et sa mauvaise race ! »
Enfin, après avoir entendu les explications de Nicolas Hague, voyant que nous avions été livrés par les égoïstes, — comme le cousin Jacques Desjardins nous l'avait prédit quatre mois avant! — mais que la République subsistait, et qu'on allait sans doute faire justice de tous ceux qui nous avaient mis dans ce triste état; que ce serait d'ailleurs le seul moyen de nous relever et de prendre un
jour notre revanche, j'avais résolu de vendre mon moulin, mes terres, tout ce qui me restait au pays, pour aller m'établir en France, car la vue de Placiard et des autres fonctionnaires prussiens, qui fraternisaient ensemble et criaient : « Vive la vieille Allemagne ! » cette vue me tpurnait le sang; je ne pouvais y tenir.
Le cousin Georges, à qui je parlai de cela, me dit:
« Alors, si tous les Alsaciens et les Lorrains partent, dans cinq ou six ans notre pays sera donc prussien ! Au lieu d'aller en Amérique, les Allemands viendront ici par centaines de mille; ils trouveront chez nous, presque pour rien, des champs, des prés, de la vigne, du houblon, des forêts magnifiques, enfin les meilleures terres, les plus grasses et les plus riches du centre de l'Europe,.* Comme Bismark et Guillaume se feraient du bon sang, s'ils nous voyaient déguerpir !... Non, moi je reste ! . . . Cela ne veut pas dire que je veuille être Prussien, au contraire. Mais dans ce traité de paix si mal fait, il se trouve pourtant deux bons articles : le premier dit que les Alsaciens et les Lorrains, résidant en Alsace- Lorraine, pourront opter jusqu'au mois d'octobre 1872 pour la nationalité française, à condition de prendre un domicile en France ; — le second dit que les Français pourront conserver leurs immeubles en Allemagne.
« Eh bien, moi, j'opte tout de suite pour rester
Français, et je prends domicile à Paris, chez mon
ami Nicolas Hague, qui sera bien content de me rendre' ce service. Je ne tiens pas à devenir bourgmestre, conseiller municipal, ou quelque chose dans ce genre ; il me suffit d'avoir de bonnes terres, un bon commerce, une maison agréable. Oui, je vais opter tout de suite; et si tous ceux qui peuvent prendre un domicile en France fdnt comme moi, eh bien, nous aurons des autorités allemandes, c*est vrai, mais la terre et les gens resteront Français ; la terre et les gens font tout !
« Est-ce que les anciens préfets et sous-préfets, de V honnête homme n'étaient pas des intrus chez nous, comme ceux-ci? Est-ce qu'ils s'inquiétaient d'autre chose, que de nous faire payer ce que leurs chambres avaient voté, et puis de nous faire nommer pour députés, des compères qui voteraient toujours ce que voudrait TEmpereur? Est-ce qu'ils se souciaient de nous, de notre commerce, de notre industrie, autrement que pour en tirer le plus clair de nos bénéfices, pour eux, leurs amis, leurs connaissances et tous les défenseurs de la dynastie du parjure?
« Ces nouveaux-préfets, ces kreiss-director^ ces bourgmestres, nommés pour défendre chez nous la dynastie prussienne, ne nous gêneront guère plus que les autres. Dans les premiers temps, ils essayeront de la douceur ; et puisque nous avons pu vivre et rester Français avec les préfets de Bonaparte, nous pourrons vivre et rester Français avec ceux de Frédéric-Guillaume.
« Pourvu que le plus grand nombre opte comme
moi, voilà le principal ! Pourvu- que les Placiard et autres maires de Tempire, maintenus en place par les Prussiens, ne puissent pas détourner les gens d'opter, en leur faisant peur d'être mal vus, ou même d'être expulses ; pourvu que ces gueux ne retardent pas de jour en jour ceux qui n'osent se décider ; car une fois le délai passé, ceux qui
* n'auront pas opté' pour la France seront Prussiens ; leurs enfants, qu'ils le veuillent ou non, appartiendront à Guillaume; leurs fils serviront et recevront des soufflets à Tâge de vingt ans, au profit de la vieille Allemagne; et ceux qui se sont déjà sauvés en France seront forcés de revenir, ou de renoncer pour toujours à leurs héritages. « Tout ce que je souhaite maintenant, c'est que
. les journaux français, qui disent tant de choses inutiles , ne manquent pas de prévenir les Alsa-
^ciens et les Lorrains de ce qui les menace, et de leur dire que s'ils optent pour la France, leurs personnes et leurs biens seront garantis par le traité; et que s'ils négligent de le fajre, leur^ biens et leurs personnes tomberont sous la loi prussienne. Ils feraient même très-bien d'indiquer où et comment on opte, et de donner un modèle très-simple et très-clair de cette déclaration. Ainsi tous les intéressés seraient prévenus, et ces journaux auraient rendu le plus grand service à la Fraoce.
« Quant à moi, je reste ! Je suis ici sur ma terre, je l'ai achetée; je l'ai payée du fruit de mon travail. Je payerai mes contributions; je ne dirai
rien, pour qu'on ne puisse pas me vexer, ni me chasser; je vendrai le plus cher que je pourrai mes récoltes aux Allemands ; je ne donnerai d'ouvrage qu'à des Français; et si la République s'afFermit, comme je l'espère, car maintenant le peuple voit ce que les monarchies nous ont valu; si la nation fait ses affaires elle-même, sagement, avec bon sens, modération, ordre et réflexion, elle se relèvera vite, elle redeviendra puissante. En dix ans, tout sera réparé : nous aurons des électeurs instruits, des armées nationales, des administrations honnêtes, des intendances et des états-majors tout autres que ceux qui nous ont perdus...
« Alors, que les Français reviennent; ils nous trouveront, comme avant, heureux de les embrasser et dç marcher ensemble.
« Mais s'ils continuent leurs vieilles histoires de coups d'État et de révolutions; si les aventuriers, les jésuites et les égoïstes se coalisent encore une fois contre la justice; s'ils recommencent leurs abominables farces de plébiscite et de constitution par oui et par noriy la baïonnette sur la gorge des gens, avec des électeurs dont la moitié ne savent pas lire; s'ils veulent que toutes les places soient données par protection et recommandation, au lieu d'être honnêtement gagnées au concours; s'ils repoussent l'instruction primaire et le service militaire obligatoire; s'il leur faut, comme par le passé, un peuple ignorant et des armées remplies de mercenaires, afin que les fils des nobles et des bourgeois puissent rester
tranquillement chez eux, pendant que les pauvres diables travaillent comme des bêtes de somme, ou vont se faire tuer sur les champs de bataille, pour des choses qui ne les regardent pas; enfin, s'ils renversent la République et rétablissent la monarchie, alors, malheur à nous ! La pauvre France, déchirée par ses propres enfants, finira comme la Pologne ; ce sera la perte^ de toutes les conquêtes de 89; la Suisse, Tltalie, la Belgique, là Hollande, tous les peuples libres du continent suivront notre sort ; les larges pieds plats des Allemands couvriront TEurope ; et nous autres, malheureux Alsaciens et Lorrains, nous serons forcés de courber la tête sous le joug, ou de partir pour l'Amérique ! »
Ce discours de Georges me fit réfléchir, et je •résolus d'attendre !
Beaucoup d'Alsaciens et de Lorrains ont fait les mêmes réflexions; et voilà pourquoi M. Thiers* a eu raison de dire que la république est la forme de gouvernement qui nous divise le moins;, c'est aussi la seule qui puisse nous sauver. Toute autre forme de gouvernement, sur laquelle légitimistes, orléanistes et bon9.partistes ne pourraient jamais s'entendre, achèverait de nous détruire. Si par hasard l'un de ces partis parvenait à mettre son prince sur le trône, le lendemain tous les autres se réuniraient pour le renverser, et les Allemands, profitant de nos divisions, s'empareraient de la Franche -Comté, et de la Champagne.
MM. les députés de la droite devraient bien y penser !
C'est pour relever les affaires de la nation , et non celles d'un parti, qu'ils sont à Versailles; c'est pour rétablir la concorde dans notre malheureuse patrie, et non pour y semer des divisions. Je m'adresse à leur patriotisme, et si cela ne suffit pas, à leur prudence. De nouveaux coups d'État nouis précipiteraient . dans de nouvelles révolutions, de plus en plus terribles. La nation, qui veut la paix,- le travail. Tordre, la liberté, rinstruction et la justice pour tous, est lasse de se voir toujours déchirer par dès empereurs et des rois ; elle pourrait s'exaspérer contre ces pêcheurs de trônes en eai4 trouble, et cela deviendrait épouvantable !
Qu'ils y pensent; c'est leur devoir.
Et tous ces princes aussi, tous ces prétendants honteux, qui ne craignent pas de venir nous diviser, au moment où l'union peut seule nous sauver; quand T Allemand occupe toutes les places fortes de la frontière , et qu'il guette l'occasion d'arracher un nouveau morceau de notre patrie ! Ces hommes qui se glissent dans l'armée par la faveur; dont les mauvaises gazettes empêchent la. reprise du commerce, dans l'espoir de dégoûter le peuple de la République ! Ces princes qui donnent, un jour, des paroles d'honneur, qu'ils retirent le lendemain, et qui n'ont pas honte de réclamer des millions , au milieu de la ruine générale. Oui, tous ces gens-là doivent se conduire autrement,
s'ils ne veulent pas qu'on se rappelle leur père Louis-Philippe, intriguant avec les bonapartistes, pour détrôner soh bienfaiteur Charles X; et leur grand-père, Philippe-Égalité, intriguant avec les jacobins et votant la mort de Louis XVI pour sauver sa fortune, pendant que son fils intriguait à Tarmée du Nord avec le traître Dumeuriez, pour marcher sur Paris et renverser les lois établies.
Le temps des intrigues est passe !
Mon Dieu, Bonaparte en a dépouillé bien .
d'autres que ces princes d'Orléans; il a fusillé, déporté, ruiné de fond en comble des pères de famille par milliers; leurs femmes et leurs enfants ont tout perdu ! Eh bien, pas un d'entre ces malheureux ne réclame un liard; ils seraient honteux de demander quelque chose à la patrie dans un moment pareil; les princes d'Orléans, seuls, réclament leurs millions.
Franchement, ce n'est pas beau !
Moi, je ne suis qu'un simple meunier; j'ai gagné par mon travail la moitié de ce que je possède; mais si ma petite fortune et ma vie pouvaient rendre l'Alsace et la Lorraine à la France, je les donnerais tout de suite; et si ma personne était une cause de trouble, de division, enfin un danger pour mon pays, je quitterais le moulin bâti par mes anciens, les terres qu'ils ont défrichées, celles que j'ai acquises à force d'économie et de travail, et je m'en irais!... L'idée que je sers ^ mon pays, que je l'aide à se relever, me suffirait...
Oui, je m'en irais, le cœur gros, mais sans tourner la tête ! . . .
Et maintenant, finissons cette histoire du Plébiscite :
Jacob est revenu se remettre au moulin ; Jean- Baptiste Werner est aussi revenu me demander Grédel en mariage. Grédel y consentait de bon cœur; ma femme et moi nous leur avons donné notre consentement des deux mains.
Mais la dot?... Voilà ce qui touchait Grédel... -Ah! c'est qu'elle ne voulait pas entrer en ménage sans avoir ses cent louis!... Il me fallut donc vider de nouveau la vanne jusqu'au fond, rentrer dans la vase et me remettre à piocher la terre.
Grédel regardait l'ouvrage; et quand le vieux coffre reparut, avec ses cercles de fer ; quand je l'eus posé sur le bord, et qu'ayant ouvert le cadenas rouillé, les écus en bon ordre brillèrent à ses yeux, alors elle s'attendrit : tout était bien ! Elle voulut même nri'embrasser et se pendit au cou de sa mère.
Les noces de Grédel et de Jean-Baptiste ont eu lieu le i^' juillet dernier; malgré les misères du temps, elles furent joyeuses.
Comme la fête allait finir, et qu'on débouchait encore deux ou trois vieilles bouteilles, en l'honneur de M. Thiers et de tous les braves gens qui veulent aider ce grand patriote à fonder la Répun blique en France, le cousin Georges nous déclara que Jean-Baptiste Werner était son associé pour
le commerce des pierres de taille. Il en faudra ; les bombardements et les incendies en Alsace donneront longtemps de l'ouvrage aux architectes, aux carriers et aux maçons; c'est un grand commerce.
Le cousin déclara de plus que lui, Georges Wéber, fournirait l'argent nécessaire ; que Jean- Baptiste ferait les grandes courses, soit pour la vente, soit pour l'exploitation des carrières, et qu'ils partageraient les bénéfices par moitié.
M. Fingado, notaire, assis au bout de.la table, tira l'acte de sa poche et nous en donna lecture, à la satisfaction générale.
Maintenant donc tout est en ordre, et nous tâcherons de regagner par le travail, l'économie et la bonne conduite, ce que Bonaparte nous a fait perdre avec son plébiscite I
Mon histoire est finie; que chacun en tire les réflexions et les enseignements qu'il pourra.