‹ Histoire du plébisciteChapitre 3 sur 4 · I. Le garde champêtre · texte numérisé non relu

I. Le garde champêtre

Histoire du PUhiscite, ^89

prévenir la gendarmerie de venir le chercher... Il faut ci... il faut ça !;.. »

Moi, j'étais bien étonné de voir ce grand gaillard, avec sa cuirasse et son casque, se laisser conduire comme un mouton. Le cousin Georges arriva presque aussitôt. Nous ne savions quoi penser de cette affaire, car Thomme et le cheval restaient là devant notre porte, tout abasourdis.

Enfin, il fallait pourtant bien dire quelque chose, et je dis :

« Entrons... »

Le bangard attacha le cheval à Panneau de la grange, et nous entrâmes pêle-mêle dans la grande salle en bas, refermant la porte de l'allée au nez des braillards, qui n'avaient rien à ^ire dans la maison. Mais ils restèrent dehors, ne cessant de crier :

« Un déserteur ! »

Et la moitié du village arrivait; de tous les côtés on entendait rouler les sabots.

Une fois dans la salle, ma femme chercha une chandelle dans la cuisine. Alors , voyant cet homme fort, avec ses grosses moustaches, sa figure carrée, le sabre à la ceinture, les manches et la cuirasse couvertes de sang, et tout un côté de la joue écorché et bleu jusque derrière la nuque, nous comprîmes que ce n'était pas un déserteur ; qu'il devait s'être passé quelque chose de terrible dans nos environs'; et Placiard s'étant remis à dire qu'il avait empoigné ce soldat dans son jardin,

Histoire dà Plébiscite,

où le misérable voulait se cacher , Georges, indigné, s'écria :

« Allons donc!... Est-ce qu'un homme pareil se cache? Je vous dis, moi, monsieur Placiard, qu'il en aurait fallu cinquante comme vous pour l'arrêter, s'il avait voulu se défendre. »

Le cuirassier alors tourna la tête, et regarda Georges; mais il ne dit rien. Le malheureux isemblait abruti.

« Vous revenez d'un combat, n'est-ce pas, mon ami ? lui dit le cousin avec douceur.

— Oui, monsieur, fit-il tout bas.

— On s'est donc battu aujourd'hui?

— Oui.

— Où ça? »

Le cuirassier montra le Fâlberg à gauche, vers la scierie.

« Là-bas, derrière les montagnes ?

— A ReichshofFen ?

— Oui, c'est ça ! à ReichshofFen.

— Cet homme est épuisé de fatigue , dit Georges^; Catherine, apportez donc du vin ! »

Ma femme prit la bouteille dans Tarmoire et remplit un verre, mais le cuirassier ne voulut pas boire ; il regardait à terre devant lui,* comme s'il avait vu quelque chose.

Ce qu'il venait de nous dire, nous rendait tout pâles.

(i Et, demanda Georges, les cuirassiers ont chargé ?

— Oui dit le soldat, tous !

— ^ OÙ est votre régiment maîntenant ? »

Il releva la tête :

« Mon régiment ? Il est là-bas, dans les vignes, dans les houblons, dans la rivière...

— Comment ! dans la rivière ?. . .

— Oui! Il n'y a plus de cuirassiers !...

— Plus de cuirassiers ! s'écria le cousin. Les six régiments ?

— Oui, c'est fini, dit le soldat comme se parlant à lui-même; la mitraille les a fauchés : il n'y en a plus ! '

— Hé, s'écria Placiard, vous voyez bien...

Qu'est-ce que j'ai dit? C'est un de ces gueux qui sèment de fausses nouvelles. Est-ffe que six régiments de cuirassiers peuvent être fauchés ? Est-ce que vous ne m'avez pas dit, monsieur le maire, que ces six régiments-là tout, seuls allaient tout enfoncer ? »

Moi, je ne répondais rien ; la sueur me coulait sur le front.

« Il faut renfermer quelque part et prévenir les gendarmes, dit encore Placiard, c'est Tordre de M. le sous-préfet. »

Le cuirassier s'essuyait avec la manche, le sang qui coulait sur sa joue; il avait l'air de ne rien entendre. Par toutes les fenêtres, encore ouvertes, étaient penchées les figures du village, dressant les oreilles.

Georges et moi nous nous regardions épouvantés.

« Vous avez là du sang, dit le cousin, en mon-

Histoire da PUhiscite,

trant la cuirasse du soldat, qui se réveilla et répondit :

— Ahl oui, c'est le sang d'un hussard blanc; je rai tué !

— Et ce coup-là, que vous avez sur la joue ?

— C'est un coup de poignée de sabre... J'ai reçu ça d'un officier bavarois... Ça m'a comme assommé... je ne voyais plus clair... mon cheval est parti...

— On s*est donc mêlé ?

— Oui... deux fois... On ne pouvait plus sabrer... on s'empoignait, on s'assommait à coups de pommeau... »

Placiard allait encore recommencer ses réclamations, lorsque Georges lui cria, furieux :

.« Taisez-vous, vieux flagorneur ! Vous n'avez pas honte d'insulter un brave soldat, qui s'est battu pour son pays !

— Monsieur le maire, cria Placiard, est-ce que vous me laisserez injurier dans votre mai-

^ son, quand je remplis mes devoirs d'adjoint? » J'étais bien embarrassé ; mais Georges, le regardant de travers, allait lui répondre pour moi, quand dehors un grand cri s'éleva, au milieu d'un galop furieux de chevaux, un cri terrible, qui nous traversa jusqu'à la moelle des os.

« Les Prussiens! Les Prussiens!... »

En même temps, une troupe de cavaliers débandés passaient devant nos fenêtres ventre à terre; ils filaient comme le vent. La foule se sauvait et les femmes criaient :

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« Seigneur, ayez pitié de nousf Nous sommes tous perdus!... »

Après ces cris et le passage de ces hommes, je restai là comme cloué sur le plancher^ écoutant ce qui se passait dehors; mais, au bout d'une minute, je n'entendis plus rien. En me retournant, je \is'que tout le monde, les voisins et lej voisines, Placiard, le garde champêtre, que tous avaient filé par derrière. Grédel, ma femme, Georges, le cuirassier et moi, nous restions seuls dans la chambre.

Le cousin me dit :

« Cet homme nous a raconté la vérité : la grande bataille a été livrée aujourd'hui; elle est perdue! Voici les premiers fuyards qui viennent de passer. A cette heure, il faut du calme, du * courage; que tous le monde s'apprête, car nous allons en voir de dures. »

Et, se tournant vers le soldat :

(( Vous pouvez partir, mon ami, lui dit-il, votre cheval est là; ou si vous aimez mieux rester ici...

— Non. Je ne veux pas être fait prisonnier...

— Alors arrivez, je vais vous mettre dans votre

chemin.»

Nous sortîmes ensemble, le cheval, devant la grange, n'avait pas bougé; j'aidai le cuirassier à monter dessus ; Georges lui dit :

(( Voici sur la droite, la' routé de Metz ; à gauche la route de Phalsbourg, ( n prenant à droite, aux avancées de la ville, vous serez sur la route de Paris. »

94 fiistoire du Plébiscite,

Et le cheval se remit à marcher en boitant.

Nous \imes seulement alors qu'un morceau.de la croupe lui pendait sur la cuisse, et qu'il avait perdu beaucoup de sang. Le cousin suivait, oubliant de nous dire bonsoir.

Qu'on se figure si nous avions envie de dormir après cela !

D'heure en heure, dans la nuit, des cavaliers passaient au galop. Une fois, au petit jour, j'allai sur recluse, pour regarder dans là vallée : il en sortait du bois par cinq, ^ix, dix, sautant à travers les haies, cassant les petits arbres. Au lieu de suivre le chemin, ils passaient par les champs, traversaient la rivière, et grimpaient la côte en face, sans s'inquiéter des récoltes; cela n'en finissait plus!

Vers cinq heures, les cloches du village se mirent à sonner matines, c'était le dimanche 7 août 1870; il faisait un. temps magnifique. M. le curé traversa la rue à neuf heures, pour se rendre à l'église, mais quelques vieilles femmes seulement allèrent à l'office prier Dieu.

Et c'est alors que commença le grand défilé de la retraite sur Sarrebourg, par la vallée ; un spectacle de désolation que je n'oublierai de ma vie! — Des centaines d'hommes , qu'on ne pouvait plus reconnaître pour des Français, arrivaient par bandes : cavalerie, infanterie, cuirassiers sans cuirasses, cavaliers à pied, fantassins achevai, les trois quarts sans armes !... Des troupeaux d'hommes sans officiers, allant devant eux en silence...

Histoin du Plébiscite, 95

Ce qui m'a toujours étonné, c'est qu'on ne voyait presque plus d'officiers; où donc avaient-ils passé?

On ne chantait plus, on ne criait plus :

« Vive l'Empereur!... ABerlin!... A Berlin!...)»

La désolation, le découragement étaient peints sur tous les visages.

Ceux qui viendront après nous en verront bien d'autres! Puisque les hommes sont des loups, des renards, des éperviers, des hiboux, il faut bien que tout cela revienne cent fois, mille fois, de siècle en siècle, jusqu'à la consommation des temps; c'est la gloire des rois et des empereurs qui passe!...

> Ils crient tous :

« Oh? Jésus, mon doux Jésus, ayez pitié de nous, pauvres pécheurs !.. . Oh! Jésus, notre doux Sauveur, bénissez-nous ! »

Mais cela ne les empêche pas de travailler du bec et des ongles, sur le pauvre corps du genre humain, et d'en arracher chacun son morceau!

^on... ils ont tous la foi, luthériens et catholiques; ce soni tous de braves gens, d'honnêtes gens, ainsi soit-ill

Voilà comment les nôtres s'en allaient après cette bataille de ReichshofFen ; et les autres, les Allemands, suivaient! Ils étaient à Haguenau, à Ingwiller, à Bouxwiller ; ils s'avançaient du côté de Dossenheim, pour entrer dans notre vallée ; nous allions bientôt les voir!

Toute cette journée-là, nous fûmes dans répouvante. Grédel seule ne craignait rien ; elle sortait, et venait nous rapporter les nouvelles de Rôthalp.

Beaucoup de gens de Neuwiller et de Dossenheim traversaient le village, avec leur voitures pleines de meubles, de literies, de paillasses, tout pêle-mêle, criant, s'appelant, frappant leurs chevaux, se retournant pour voir si les uhlans n'étaient pas à leurs trousses ; enfin la fuite devant rinondation.

Ces malheureux avaient perdu la tête : ils disaient que les Prussiens emmenaient les garçons de quinze à seize ans, pour les. faire marcher devant eux et leur servir de remparts pendant la bataille.

Deux soldats de ligne, qui passèrent vers midi, avaient encore leur fusils ; ils étaient tout blancf de poussière. Je les appelai par la fenêtre et leur fis prendre un verre de vin. Ils étaient du i8% et nous dirent que leur régiment n'existait plus ; que tous les officiers étaient morts ou blessés ; qu'un autre régiment, je ne sais plus lequel, avait longtemps tiré sur eux ; qu'à la fin les munitions manquaient ; qu'au fort de la Petite- Pierre, on n'avait pas voulu les recevoir ; que le cinquième corps d'armée, posté dans les environs

de Bitche, aurait pu venir à temps se mettre en ligne... Enfin, qu'est-ce que je sais encore?

C'étaient de solides gaillards, qui n'avaient pas perdu courage. Ils repartirent du côté de Phalsbourg, et nous leur souhaitâmes bonne chance.

Dans l'après-midi, le cousine Marie-Anna vint nous voir. Son mari "était parti de grand matin pour la ville, disant qu'on ne saurait rien de positif chez nous ; que les soldats ne voyaient que leur petit coin dans la bataille, sans s'inquiéter du reste, et qu'il apprendrait au juste là-bas s'il nous restait encore quelques ressources.

Georges devait revenir pour dîner; mais à sept heures du soir il.n'érait pas rentré ; sa femme s'inquiétait. Les mauvaises nouvelles allaient leur train : des paysans arrivant du côté de Neuwiller, disaient que les Prussiens marchaient déjà sur Saverne, et qu'ils réquisitionnaient tout sur leur passage. Eux, ils se- sauvaient à Dabo, dans la montagne ; les femmes par habitude, récitaient le .chapelet en marchant, pendant que les hommes, de terribles buveurs d'eau-de-vie, faisaient tourbillonner leurs triques et regardaient en arrière d'un air menaçant; cela ne lès empêchait pas •d'allonger les jambes.

L'un de ces hommes, auquel je demandai s'il avait vu la bataille, me répondit que les morts étaient entassés dans les champs, comme les sacs au fond de mon moulin. Je crois qu'il inventait cela, ou qu'il l'avait entendu raconter par

d'autres.

La nuit venait, la cousine Marie-Anne allait partir, quand tout à coup Georges entra :

a Ma femme est là, Christian ? dit-il.

— Qjii, vous souperez avec nous,

— Non, j'ai mangé là-bas. Mais quelle débâcle j'ai vue ! C'est à vous en rendre fou !

— Et Jacob? demanda ma femme.

— Jacob, il apprend l'exercice; il a reçu un fusil avant-hier, et demain il faudra se battre. »

Georges s'assit dans le coin de la fenêtre, pendant le souper, et il nous raconta qu'à son arrivée à Phalsboiffg, vers six heures du matin, la porte de France venait de s'ouvrir; mais que celle d'Allemagne, du côté de Sayerne, restait fermée; que de ce côté-là, de l'avancée'aux'Quatre-Vehts, on ne voyait que des fuyards, criant, tirant des coups de pistolet en l'air, pour se faire ouvrir ; — qu'il avait encore eu le temps de mettre son cheval et sa voiture à l'auberge de la Ville de Bâle, et d'aller sur les remparts regarder ce spectacle ; — qu'au même instant, le pont s'abaissait, et que toute cette foule de turcos, de zouaves, de fantassins, d'officiers, de généraux, pêle-mêle, s'était précipitée sous la porte ; que, dans le nombre, il n'avait vu qu'un seul drapeau, entouré d'une soixantaine d'hommes du 56*^ conduits par un lieutenant ; — que les autres étaient confondus ensemble, sans ordre, la plupart sans armes, sans commandement, enfin, la déroute, la grande déroute!..— ^ Que ces gens ne connaiiSsaient déjà plus de discipline ; qu'ils avaient perdu le

•respect des chefs; qu'il avait vu des officiers supérieurs, envahis à leur table, sous la tente du café Meyer, au coin de la place Lobeau, par de simples soldats, des vieux, qui s'asseyaient, le dos en arrière, les coudes en avant, au milieu d'eux, les regardant de travers et criant :

« Une chope ! »

Et les garçons venaient les servir bien vite, de peur, d'esclandre, pendant que les officiers avaient l'air dfe ne rien voir et de ne rien entendre. — Voilà ce que Georges trouvait de pire et de plus fort !

C^était pourtant mérité, car ces officiers-là, ces officiers supérieurs,- n'en savaient pas plus sur les chemins, les sentiers , l'es ruisseaux et les rivières du pays, que leurs soldats, qui n'en savaient rien du tout. Ils ne connaissaient pas même le chemin de Phalsbourg à Sarrebourg, parla grand'route, ce qu'un enfant de huit ans sait chez nous !

Le cousin avait entendu un officier d'état-major demander si Sarrebourg était une ville ouverte ; il avait vu des bataillons entiers arrêtés sur cette route, croyant s'être trompés de chemin.

Nous devions voir nous-mêmes ces abominations le lendemain, car nos soldats en retraite ne faisaient que tourner et retourner dix fois par les mêmes chemins, autour des mêmes montagnes, et .finissaient par se.retrouver au même endroit, telélément fatigués, tellement abattus et affamés, que les Prussiens s'ils étaient arrivés, n'auraient eu qu'à les ramasser.

loo Histoire du Plébiscite.

Mais Georges eut pourtant une minute de satisfaction dans cette triste débâcle, ce fut dç voir, à ce qu'il nous dit, les soixante hommes du 56® s'arrêter en bon ordre sur la place et là, poser leiir drapeau contre un arbre. Le lieutenant qui les conduisait les fit coucher à terre près de leurs fusils, et presque aussitôt ils s'endormirent au milieu de la* foule qui tourbillonnait. Le jeune officier, lui , alla tranquillement se metfre seul à une petite table du café. Il sortit de sa poche une carte découpée et se mit à l'étudier en détail.

« J'avais du plaiser à le regarder, nous dit Georges ; il me rappelait nos officiers de marine : il savait quelque chose! Et pendant que ses hommes dormaient, que son drapeau sauvé restait là debout, lui, il veillait après cette terrible débâcle. Dés colonels, des commandants arrivaient, la figure abattue, le lieutenant ne bougeait pas. A la fin, il replia sa carte et la remit dans sa poche, puis il alla se coucher au milieu de ses soldats, et s'endormit à son tour. Celui-là c'est un officier!... Les autres, je les regarde comme notre perte; ils n'ont rien conduit, ils n'ont rien appris. Les hommes de mérite ne manquent pas dans l'artillerie et le génie, mais ils ne sont là que pour aider; ils n'ont que le commandement de leur arme; ils sont forcés d'obéir aux ordres supérieurs, même lorsque ces ordrçs^n'ont pas le sens commun. »

Une chose qui faisait frémir le cousin, c'était de savoir que l'Empereur menait tout, et qu'on ne

Histoire du Plébiscite, loi

^ pouvait rien faire sans prendre les ordres de son ' quartier général : on ne pouvait pas faire sauter un pont, un tunnel, avant d'en avoir reçu la permission de Sa Majesté.

(( Allez donc maintenant envoyer et recevoir des dépêches, disait Georges . Dieu veuille qu'on sache au moins où Vhonnête homme se trouve, et qu^il donne Tautorisation de faire sauter le tunnel d'Archeviller, sans cela, les Prussiens envahiront toute la France ; ils mettront leurs canons, leurs munitions, leurs vivres, leurs hommes en chemin de fer, pendant que nos pauvres soldats se traîneront à pied et périront de misère. »

En l'écoutant, la désolation nous gagnait de plus en plus.

Il avait vu sur la place quelques canons réchappes de la déroute, avec leurs chevaux criblés de coups et déjà tellement amaigris par la fiitîgue, qu'on aurait cru qu'ils revenaient du fond de la Russie. Et tous ces hommes allaient, venaient, se croisaient, s'étendaient le long des murs pour dormir, au risque d'avoir les pieds écrasés cent fois.

Les portes, les fenêtres de toutes les maisons étaient ouvertes; on voyait les soldats entassés dans les allées, dans les chambres, les vestibules et les cours, #n train de manger. Les gens leur donnaient tout ce^ qu'ils avaient ; les plus pauvres pleurajent de ne rien avoir à leur donner, tant ces malheureux inspiraient de pitié, tant on les plaignait d'être battus. Et dans les bonnes maisons.

loa Histoire du Plébiscite,

on cuisait du matin au soir : une troupe rassasiée, elle sortait; une autre entrait.

Georges, en nous racontant ces choses, avait les larmes aux yeux.

« On trouve pourtant de braves gens en ce monde, disait-il ; demain ces pauvres Phalsbourgeois, quand ils seront bloqués, n'auront plus rien à mettre sous la dent : leurs six semaines de vivres ont été avalés, sans parler de leurs autres provisions. A côté de ces pauvres gens de la ville, nous autres paysans, nous sommes de véritables égoïstes. »

' Il nous regardait, et nous ne répondions rien. J'avais déjà fait partir mes vaches pour le bois, avec le troupeau du village; il le savait sans doute !

Mon Dieu, il faut pourtant avoir de quoi manger. Georges avait raison; mais on ne peut pas s'empêcher de, penser au lendemain ; ceux qui n'y pensent pas, s'en repentent toujours plus tard.

Enfin, ça n'en était pas moins beau des pauvres gens de la ville ; mais ils ont aussi joliment souffert pendant quatre mois, où le commandant de place gardait tout pour ses soldats, et enlevait encore aux habitants ce qui leur restait, sans s'înquiéter de savoir s'ils avaient eu bon cœur ou non.

Je dis ces choses; chacun en pi^ndra ce qu'il voudra : c'est la simple vérité.

Ce qui nous rendit encore bien plus tristes, ce fat d'entendre Georges nous raconter ce qu'il avait appris touchant la bataille. •

Histoire du Pléhiscite, 103

Au milieu de cette grande foule, longtemps il avait ckerché à qui parler. Enfin, un vieux sergent de chasseurs à pied, sec, dur comme du buis, la manche couverte de chevrons etTœil vif, l'avait fait penser :

(f Voilà mon homme!... Celui-là, j'ensuis sûr, a vu les choses clairement; et s'il veut causer avec moi, je saurai le fond de l'histoire. »

Il l'avait donc prié d'entrer à l'auberge et de prendre un bon verre.de vin. Le sergent, après l'avoir regardé deux secondes, avait accepté; ils étaient entrés à la Ville de Baie, au fond de la cour, car les salles étaient pleines de monde; et là, en mangeant une tranche de jambon et buvant deux bouteilles de Thiaucourt, le sergent, un peu réjoui, ayant encore reçu du cousin une pièce de cent sous, lui avait dit que tous nos malheurs venaient de deux choses : d'abord de ce qu'on n'avait pas occupé une hauteur sur la droite, d'où les. Allemands avaient débouché, vers midi seulement, et d'où l'on ne put pas les déloger, parce qu'ils dominaient le champ de bataille, et que leurs pièces, en bien plus grand nonabre et meilleures que les nôtres, nous criblaient d'obus et de mitraille; qu'elles tiraient tellement juste, qu'on avait beau reculer, avancer, se porter à droite, à gauche, changer de position, du premier coup les boulets tombaient dans nos rangs.

Nous avons su depuis que c'étaient les hauteurs de Gunstett, dont le sergent voulait parler.

Ensuite il avait dit à Georges que le cinquième

corps, général de Failly, qu'on attendait d'heure en heure, n'était pas venu ; que s'il était ven^i, nous n'aurions peut-être pas gagné la bataille, car les Allemands étaient trois ou quatre contre un, mais que nous aurions pu faire une bonne et solide retraite, par Niederbronn sur Saverne. .

Ce vieux sergent était de la Nièvre; <îeorges m'en a souvent parlé depuis : il m'a dit que dans son idée, il en savait plus que beaucoup d'officiers de Mac-Mahon ; qu'il avait du bon sens, l'esprit net, et qu'avec un peu d'instruction, bien des Français sortis du peuple auraient le talent de la guerre, et qu'on pourrait se reposer sur eux en toute confiance ; mais que l'amour de la dansé et de la comédie nous avait fait le plus grand tort^ parce qu'on se figurait qu'un bon danseur et un bon comédien étaient bons à tout, chose qui finirait par causer notre ruine, si l'on ne revenait pas sur cette manière* de voir.

Le cousin nous raconta, ce même soir, bien d'autres détails, que je ne me rappelle jpas. La grande inquiétude de ce qui pouvait nous arriver, , m'empêchait de l'écouter ; et puis, tous les malfa eurs du monde n'ont pas le pouvoir de vous e nlever le sommeil : depuis deux jours nous ne d ormions plus !

Georges et sa femme, vers dix heures retournèrent chez eux, et nous allâmes aussi nous coucher.

Le lendemain, j'avais à célébrer le mariage de Chrétien Richi, avec sa cousine germaine Lisbeth; ils étaient affichés depuis huit jours, et du moment

que les invitations sont faites, ce sont des choses qu'on ne peut pas remettre. Moi, j'aurais bien voulu conduire mon foin et ma paille au bois; le bétail ne vit pas de Tair du temps, cela pressait. J'envoyai chercher Placiard pour me remplacer, mais on ne le trouva nulle part ; il s'était caché, comme presque tous les fonctionnaires de l'empire, bons pour toucher des pensions et dénoncer les gens en temps ordinaire, mais vifs à lever le pied, quand il faudrait rester au poste.

A dix heures, il fallut donc mettre mon écharpe et marcher. La noce m'attendait, et je montai dans la grande salle avec elle. Je m'assis dans le fauteuil, en disant aux futurs de s'approcher, ce qu'ils firent naturellement.

Je commençais à leur lire le chapitre des devoirs de l'homme et de la femme, quand un grand bruit s'éleva dehors; on criait :

« Les Prussiens! »

L'un des compères, avec son bouquet de roses, sortit; Chrétien Richi se retourna; la future et tous les autres regardaient à la porte, sur l'escalier; et je restais là, planté tout seul, avec le secrétaire Adam Fix.

Tout à coup le compère rentra, en criant que ceux de Phalsbourg faisaient une sortie au bois, pour enlever nos bêtes, et qu'ils venaient aussi dévaliser nos maisons. Alors j'aurais bien envoyé cette noce au diable, me représentant la position de ma femme et de Gredel dans un moment pareil; mais un maire est forcé de se respecter lui-même, et je me mis à crier :

lo6 Histoire du Plébiscite,

« Voulez-voué' vous marier, oui ou non? »

Chrérien Rich? et sa cousine revinrent aussitôt

et répondirent : — Oui !

« Eh bien, c'est bon, vous êtes mariés. »

Et je sortis, pendant que les témoins signaient.

Je courus au moulin.

Heureusement ce bruit de la sortie des gens de Phalsbourg était faux; un gendarme venait de passer par le village, porteur d'un ordre de Mac- Mahon; c'est de là qu'était venue l'épouvante.

Rien de nouveau n'arriva jusque sept heures du soir; quelques fuyards gagnèrent encore la ville; mais à la nuit tombante commença le défilé du 5* corps, commandé par le général de Failly.

Ces trente mille hommes, au lieu de descendre en Alsace, par Niederbronn, arrivaient donc maintenant derrière nous, par la route de Metz, de ce côté-ci des montagnes; ils ne songeaient pas même à défendre nos défilés et se sauvaient en Lorraine.

La moitié de notre village était allé sur la route, s'étonnant de voir cette armée tourner en masse vers Sarrebourg et Fénétrange.

Jusqu'alors on avait cru qu'une seconde bataille se livrerait à Saverne ; les gens parlaient de défendre le Fâlberg, le Pachberg, tous les passages étroits et couverts de rochers; les chemins qu'on pouvait défoncer et couvrir d'abatis, d'où quelques bons tireurs auraient arrêté des régiments entiers; aussi la vue de ces milliers d'hommes qui nous abandonnaient, sans s'être encore battus, de

ces canons, de ces mitrailleuses, de cette cavalerie, qui galopait et roulait au gyrand trot, pour se sauver plus vite, nous saignait le cœur..

Personne n'y comprenait rien.

• Un pauvre soldat estropié, couché dans l'herbe, me dit qu'oii les avait fait aller de Bitche à Niederbronn ; de Niederbronn à Bitche ; et puis, de Bitche à Pétersbach, Ottwiller, par des chemins abominables ; et que maintenant ils n'en pouvaient plus, qu'ils étaient tous éreintés! — Malgré moi, je pensai alors que si des hommes fatigués à ce point étaient forcés de se battre contre des troupes fraîches, supérieures en nombre, ils étaient vain- . eus d'avance.

Oui, le manque de connaissance du pays est. une des causes de toutes nos misères.

Grédel, Catherine et moi, nous retournâmes au moulin, désolés.

Il s'était mis enfin à pleuvoir^ au bout de deu2 mois; c'était une pluie lourde, qui dura toule la nuit.

Ma femme et Grédel montèrent, se coucher; moi je. ne pouvais fermer l'œil. Je me promenais dans le moulm, écoutant le roulement des canons sur la route, le clapet te ment des pas dans la boUeî cela marchait... marchait sans relâche!

Que c'était triste!... Et que je plaignais ces pauvres soldats, épuisés de faina et de- fatigue, forcés de s'éloigner ainsi.

De temps en temps, je les regardais par les petites vitres ou coulait la pluie : ils défilaiCnt à

io8 Histoire du Plébiscite,

pied, à cheval, uft à un, par compagnies ou par troupes, comme (ks ombres. Et chaque fois que j'ouvrais la fenêtre pour renouveler l'air, au milieu de tout ce bourdonnement de pas, de ces hennissements, et quelquefois des jurements d'un soldat du train ou d'un cavalier dont le cheval venait de s'abattre, ou qui refusait d'avancer, j'entendais au loin, par-dessus la grande plaine, à trois lieues de nous, le sifflet du chemin de fer; les trains allaient et venaient au fond des gorges. Alors, apercevant au mur de la chambre, une de ces cartes du théâtre de la guerre, que les . gazettes du gouvernement nous avaient envoyées trois semaines avant, et qui s'étendaient de FAlsace jusqu'à la Pologne, je l'arrachai, je la roulai dans ma main et je la jetai dehors. — Oui, tout me revenait avec dégoût ; ces cartes-là, ces grandes cartes étaient encore de la comédie, comme les conspirations inventées par la police et les mensong«s des sous-préfets, pour nous faire voter le plébiscite! O comédiens! tas de gueux, avez-vous assez trompé notre hétQ de peuple? L' avez-vous rendu assez malheureux, avec vos misérables farces?

Et l'on dit que cela recommence, qu'on veut nous remettre un anneau dans le nez, pour nous conduire, et que beaucoup de coquins comptent là-dessus pour arranger leurs petites affaires, rentrer dans leurs pantoufles et se rengraisser tout doucement, en faisant le gros dos, comme un chat lie curé qui retrouve sa gamelle, après avoir

fait un tour au bois ou dans "le jardin : c'est possible ! Mais alors la France serait bien méprisée ; et si la chose réussit, elle sera bien méprisable^ les honnêtes gens rougiront de se dire Français.

Au petit jour, je sortis lever Técluse, car cette grande pluie avait fait déborder la vanne. Les derniers traînards passaient. Comme je regardais au village, mon voisin Ritter, le cabaretier, sortit sous son hangar, avec sa lanterne. Un étranger le suivait : un jeune homme en paletot gris et pantalon collant, une sorte de giberne en cuir sur la hanche, un tout petit chapeau de feutre sur Toreille, et le ruban rouge à la boutonnière. Ce devait être un Parisien; tous les Parisiens se ressemblent, comme les Anglais; on les reconnaît entre mille.

Je regardais et j'écoutais :

« Ainsi, disait cet homme, tous n'avez pas de cheval ?

— Non , monsieur , toutes nos bêtes sont au bois ; et puis, ce n'est pas un moment où Ton peut s'écarter de son village.

■=— Vingt francs sont pourtant bons à gagner en quatre ou cinq heures.

— Oui, dans des temps ordinaires; mais aujourd'hui c'est différent. »

Alors je m'avançai ^ en demandant :

u Monsieur donne vingt francs pour aller où ?

— A Sarrebourg, dit l'étranger tout étonné de me voir.

iio - Histoire du Plébiscite.

— Si VOUS en mettez trente, je me charge de vous y conduire rondement. Je suis meunier, j'ai toujours besoin de mes chevaux, et vous n'en trouverez pas d'autres au village.

— Eh bien, soit ! vous pouvez atteler. »

Ces- trente francs, pour faire huit lieues, m^avaient donné dans Toeil. Ma femme venait de descendre à la cuisine; je lui dis la chose, elle trouva que j'avais raison.

Ayant donc pris une bouchée de pain avec un verre de vin, je sortis atteler mes chevaux à la petite voiture. Le Parisien était déjà là, qui m'attendait, sa malle de cuir à la main. Je mis sur le devant une grosse botte de paille, il s'assit près de moi, et nous partîmes au trot.

Cet étranger voyant mes deux chevaux gris pommelé galoper à traverà la boue, fut content.' Il me demanda d'abord les nouvelles du pays, que je lui racontai depuis le commencement ; ensuite, il me dit de son côte d'autres nouvelles, dont personne ne savait çncore rien chez nous.

C'était un faiseur de gazettes ; un de ceux qui suivaient l'Empereur, pour raconter ses victoires. Il arrivait de Metz, et me dit que le général Frossard venait de perdre une grande bataille à Forbach, par sa faute, parce qu'il n'était pas présent quand ses troupes se battaient.

On pense bien que je n'ai jamais cru que c'était possible, mais ce Parisien le disait.

« De sorte, dit-il, que les Prussiens nous ont bousculés, et qu'il m'a fallu crever un cheva^

Histoire du Plébiscite. iir

pour sortir de cette bagarre. Les uhlans nous poursuivaient ; ils sont venus jusque près d'un endroit qu'on appelle Droulingen.

— C'est à quatre lieues d*ici, lui dis-je ; comment, ils sont arrivés jusque-là?.

— Oui ; mais ils sont repartis aussitôt, pour rejoindre le gros de l'armée,, qui s'avance Vers Toul. J'avais espéré me rattraper en racontant nos victoires d'Alsace ; malheureusement à Droulingen, les mauvaises nouvelles de ReichshofFen, et l'épouvante des gens qui. se sauvaient m'ont appris que nous sommes enfoncés sur toute la ligne. Décidément ces Prussiens sont forts, ils sont même très-forts ! Mais l'Empereur arrangera tout avec Bismark, »

Alors il me raconta que l'Empereur était trèsbien^ avec Bismark; que les Prussiens prendraient l'Alsace;. qu'ils nous donneraient la Belgique en échange ; que nous payerions les frais de la guerre, et que tout reprendrait son train comme ayant.

« Sa Majesté est malade, disait-il, elle a besoin de repos. Nous allons avoir Napoléon IV, avec la régence de Sa Majesté l'Impératrice ; les Fran-çais aiment le c^jangement. »

Ainsi parlait ce faiseur de gazettes, qu'on avait décoré, Dieu sait pourquoi ! Il ne s'inquiétait que d'arriver à Sarrebourg, et là de prendre le train pour appoj-ter les dernières nouvelles à son journal; quant au reste, il ne s'en inquiétait pas.

Par bonheur, j'avais attelé mes deux chevaux,

car il continuait de pleuvoir. Et tout à coup nous rattrapâmes la queue de. l'armée de de Failly : ses canons, ses caissons, ses régiments encombraient tellement la route, qu'il me fallut prendre par les champs; ma voiture s'enfon^t dans la boue jusqu'aux essieux.

Eh approchant de Sarrebourg, nous vîmes à gauche la queue de l'autre déroute : les turcos, les zouaves, les chasseurs et les files de canons de Maç-Mahon. Nous étions en quelque sorte entre deux débâcles : les troupes du général de Failly avaient l'air, par leur désordre, d'avoir été battues comme l'autre armée. Tous ceux qui les ont vues passer dans notre pays pourront le dire; en y pensant, encore aujourd'hui cela me paraît incroyable.

Enfin, j'arrivai tout de même à la gare de Sarrebourg, où le Parisien me paya trente francs, que mes chevaux avaient bien gagnés.

Les familles des employés' du chemin de fer montaient justement dans le train de Paris, et Ton pense si le faiseur de gazettes fut content de s'y mettre; il avait sa carte gratuite, sans cela le pauvre diable serait resté malgré lui comme beaucoup d'autres, qui se vantent maintenant d'avoir attendu l'ennemi de pied ferme.

Je repartis bien vite, par les chemins de traverse, et vers onze heures je rentrais à Rôthalp.

Le canon tonnait dans la montagne ; une foule de gens montaient et descendaient la colline en face de l'église, pour écouter ce bruit. Le cousin

Georges fumait tranquillement sa pipe à la fenêtre, .regardant le monde aller et venir.

« Qu'est-ce qui se passe > lui dis-je, en arrêtant ma voiture devant sa porte.

— Rien, dit-il: Les Prussiens . attaquent le petit fort de Liehtenberg. Mais, toi, d'où viens-tu?

— De Sarrebourg. »

Et je lui racontai, en deux mots, ce que le Parisien m'avait dit.

« Ah! maintenant^ tout devient clair, fit-il. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi le cinquième corps filait en Lorraine, sans tenir un seul jour dans nos montagnes, si faciles à défendre; cela me paraissait pourtant trop lâche ; mais du moment que Frossard s'est fait battre à Fofbach, la chose s'explique : nous sommes tournés; dePailly a peur d'être pris entre deux armées victorieuses ! Il n'a qu'à gagner du terrain, car le marchand de bétail David vient de me raconter qu'on a déjà vu les uhlans derrière Fénétrange. Enfin, la ligne des Vosges est perdue ! »

Le maître d'école, Adam Fixe, descendait alors la colline avec sa femme ; il s'écria qu'on livrait bataille du côté de Bitche, et que le bruit courait que les Italiens venaient à notre secours ; mais il ne s'arrêta pas, à cause de la pluie.

« Les Italiens se moquent bien de nous, dit Georges en levant les épaules; ils vont profiter de nos malheurs pour mettre la main sur Rome, c'est tout ce qu'ils veulent. Mon Dieu ! mon Dieu! que le peuple est bête! »

ii4 Histoire du Plébiscite.

Ensuite il me dit d'écouter un instant : on entendait de gros coups sourds et d'autres plus faibles.

« Ges gros coups, reprit le cousin, sont ceux des grosses pièces du fort, et les autres viennent de l'artillerie ennemie. En ce moment, à six lieues de nous , Tarmée allemande victorieuse en Alsace, traverse la montagne, pour se joindre à celle de Metz : elle défile sous les canons du fort; ce soir ou demain, nous verrons déboucher ici son avant-garde. C'est triste d'être battus par la faute d'un imbécile, mais il faut toujours se souvenir, que chacun à son tour. •

Il se remit à fumer, et je continuai mon chemin jusqu'à la maison, où je rentrai mes chevaux à l'écurie.

J'avais gagné trente francs en six heures, mais cela ne me rendait pas plus content.

Ma femme et Grédel étaient aussi sur la colline; elles écoutaient le canon; la moitié du village grimpait là-haut; et tout à coup je vis Placiard, qu'on n'avait pu trouver la veille, arriver par les jardins, tout essoufflé.

« Vous entendez, monsieur le maire, cria-t-il, vous entendez la bataille? C'est le roi Victor- Emmanuel qui vient à notre secours, avec cent cinquante mille hommes ! »

La colère m'emporta, je ne pus me contenir :

« Monsieur Placiard, lui dis-je, si vous me prenez pour une bête, vous avez tort. Il ne faut plus raconter aux gens de fausses nouvelles , comme vous en avez pris l'habitude depuis dix-huit ans;

cela ne peut plus vous rapporter de bureaux de tabac pour vous, ni dçs bureaux de poste pour vos fils. Le temps de la comédie est passé !... J'en ai bien assez de toutes ces abominables tromperies... A cette heure, je vois clair; nous avons été volés du haut en bas, par les gens de votre espèce, et nous allons payer à votr^ place, sans avoir profité de rien. Hier, je vous ai fait chercher, mais vous étiez caché dans votre cave.

Aujourd-hui que les imbéciles comptent sur la reconnaissance des Italiens, vous voilà revenu! Ce sera toujours comme cela. Tant qu'il y a du sucre et de la graisse, les mouches ne bougent pas de la cuisine. Si les Prussiens deviennent nos maîtres, s'ils donnent des places et des pensions, vous serez leur meilleur ami; vous leur dénoncerez les patriotes de la commune, et vous ferez voter des plébiscites pour Bismark! — Qu'estce que cela vous fait, à vous, d'être Allemand ou Français? Le vrai seigneur, le vrai roi, le véritable empereur, pour vous, c'est celui qui paye ! »

A mesure que je parlais, la colère me gagnait; et tout à coup je l^i dis :

« Attendez, monsieur Tadjoint, que je sorte; nous causerons ensemble de plus près; il faut que je vous parle à l'oreille !

Mais j'étais à peine sur la porte, qu'il tournait déjà le coin de la rue, '

ii6 Histoire du Plébiscite.

Ce même jour nous eûmes encore d'autres alertes.

Entre une et deux heures, étant devant mon moulin, il me semblait entendre le bruit du tambour remonter la vallée. On se lamentait dans tout le village ; on ne cessait de répéter :

« Les Prussiens arrivent !... »

Tout le long de la rue les gens sortaient, regardaient, écoutaient; les garçons se sauvaient au bois, les mères criaient. Quelçfues hommes, plus peureux que les âùtrçs, s'en allaient aussi, avec une miche de pain>5ous le bras; les femmes se lamentaient, appelant, et criant qu'elles voulaient les suivre. Et pendant que je regardais ce triste spectacle, tout à coup deux voitures arrivèrent au grand galop de la vallée du Graufthal.

C'est le bruit de ces deux voiturels qui m'avait fait croire que des tambours s'approchaient. Je ne me serais pas trompé huit jours plus tard, car les Allemands viennent sans bruit, comme les loups ; ils ne crient pas, ils ne trompettent pas, et vous avez quelquefois vingt mille hommes près de vous, sans le savoir.

Les gens qui venaient, criaient :

« Les Prussiens sont derrière la scierie I »

On les entendait de loin, surtout les femmes, qui se dressaient en voiture, les mains au ciel.

A cent pas du moulin, les voitures se ralentirent; et reconnaissant le père Diemer, conseiller municipal, qui conduisait, je lui criai :

« Diemer, arrêtez -vous donc un instant !

Qu'est-ce qui se passe là-bas?

— Ce sont les Prussiens qui s'approchent, monsieur le maire, dit-il.

— - Mon Dieu, puisqu'ils doivent venir, un peu plus tôt, un peu plus tard, cela revient au même. Descendez donc. »

Il descendit, et me raconta qu'il s'était rendu le matin à la maison forestière de Domenthal, en voiture, pour chercher sa femme et ses filles, retirées chez des parents depuis quelques jours; et qu'en revenant il avait vu dans un petit vallon, — le Fischbachel — des Prussiens, leurs fusils en faisceaux, en train de se reposer et de préparer leur cuisine sur la lisière du bois, comme chez eux, ce qui l'avait fait se sauver au galop.

C'est tout ce qu'il avait vu.

D'autres arrivèrent alors, des bûcherons, disant que c'étaient des chasseurs à pied, et que Diemer avait mal regardé; puis d'autres, assurant que c'étaient des Prussiens ; ainsi de suite, jusqu'au soir.

Vers cinq heures, je vis arriver enqore un vieux soldat français, le dernier qui ^lit passé par notre village; il avait la jambe bandée avec sonjnouchoîr, et s'assit sur le banc de ma maison, en me demandant un morceau de pain et un verre d'eau, pour l'amour d^ Dieu ! J'entrai tout de suite dire à Grédel d'apporter du pain et du vin; elle-

ii8 ' Histoire du Pléhiscite.

même versa le vin à ce pauvre garçon, qui souffrait beaucoup. Il avait une balle dans la cuisse, et pour dire la vérité, cela ne sentait pas bon, car il n'avait pu se panser lui-même, et s^était traîné dans. les broussailles, de Wcerth jusque chez nous.

Il n'avait pas mangé depuis trente-six heures, et nous raconta que le colonel de son régiment, en tombant , avait crié :

« Mes amis, on vous commande mal!... N'obéissez plus à vos généraux ! »

Il se reposa seulement quelques minutes, pour ne pas engourdir sa jambe, et repartit vers Phalstourg.

C'est le dernier soldat français que j'aie vu après Reichshoffen.

A la nuit, on vint nous rapporter que des paysans du Graufthal avaient trouvé un canon embourbé dans la vallée; et" deux heures plus tard, pendant que nous soupions, notre voisine Katel entra toute pâle et nous dit ;

« Les Prussiens sont devant votre porte. »

Je sortis aussitôt; dix ou quinze uhlans étaient là, fumant leurs petites pipés en bois, et faisaient boire leurs chevaux à la vanne.

Représentez-vous ma surprise; surtout quand un rfe ces uhlans se mit à me saluer en allemand prussien :

(« Hé! bonsoir, monsieur le maire! Vous allez toujours bien, monsieur le maire;^ depuis que je n'ai pas eu le plaisir de vous voir? »

Histoirt du Pléhiscite* 119

C'était le chef de la troupe. Ma femme et Grédel regardaient sur la porte. Comme je ne répondais pas, il dit :

« Eh ! mademoiselle Grédel, vous êtes donc toujours fraîche et réjouie comme autrefois? Vous chantez toujours, matin et soir, en lavant vos assiettes? »

Alors Grédel^ ayant bonne vue, s'écria :

« Hé ! c'est le grand gueux qui est venu faire le portrait de notre pays, avec sa petite caisse sur des piquets. »

Et malgré l'obscurité, je reconnus un de ces photographes allemands, qui couraient la montagne quelques mois avant, faisao^ le portrait de tout le monde dans nos villages. Celui-là s'appelait Otto Krell; il était grand, pâle et maigre; il avait le nez en dos de rasoir, et clignait toujours

des compliments, était un officier de uhlans!

(( Justement, mademoiselle Grédel, dit-il sur son grand cheval , c'est moi-même ! Vous auriez fait un bon gendarme; vous auriez reconnu tout de suite un honnête homme d'un coquin, m

Il se mit à rire, et Grédel s'écria :

« Parlez donc une langue qu'on comprenne; je ne comprends pas votre patois. »

Et lui répondit :

« Mais vous comprenez bien le patois de monsieur J^n-Baptiste Werner! Comment va-t-il donc, ce bon monsieur Jean-Baptiste? Est-ce qu'il

de l'œil gauche, en vous faisant des — Ah ! le gueux, c'était lui... c'étai

I20 Histoire du Plébiscite.

est toujours gai? E§t-ce que vous avez toujours son petit portrait, là, vous savez, près du cœur? Celui que j'ai recommencé trois fois, parce qu'il n'était jamais assez jpli? »

Grédel, entendant cela, se sauva dans le moulin et ma femme rentra dans notre chambre.

Alors le pendard me dit :

« Je suis content de vous voir, monsieur le maire, toujours en bonne santé. Je suis d'abord venu vous souhaiter le bonjour, mais ensuite, je dois le reconnaître, ma visite est' aussi un peu intéressée. »

Et comme je ne disais rien, étant trop indigné, il me demanda :

a Est-ce que vous avez toujours ces belles vaches suisses? Des bêtes magnifiques!... Et les vingtcinq moutons de l'année dernière? »

Je compris tout de suite où le bandit voulait en venir, et je lui criai :

« Nous n'avons plus rien du tout, rien dans le village; nous sommes ruinés, nous ne pouvons rien fournir.

— Allons bon, fit-il, ne nous fâchons pas, monsieur Wéber. J'ai fait votre portrait, avec votre gilet rouge et votre grand habit carré; je vous connais : vous êtes un brave homme ! J'ai Tordre de vous prévenir, en passant, que demain matin quinze mille hommes viendront ici se rafraîchir; qu'ils aiment le bon bœuf et le mouton ; et qu'iU ne méprisent pas non plus le bon pain Blanc et le vin d'Alsace, ni le café, ni les cigares fran-

çais, ni les légumes. Voici, sur ce papier, la liste de ce qu'il leur faut. Ainsi , arrangez-vous pour les contenter. Sans cela, monsieur le maire, ils prendront vos vaches eux-mêmes ; ils les chercheront au bois du Biechelberg, où vous les avez mises; ils prendront vos sacs de farine et votre vin, — ce bon petit vin blanc de Rikevir! — ils prendront tout, et brûleront ensuite votre maison. Croyez-moi , recevez-les comme des frères allemands, qui viennent vous délivrer de la servitude française; car vous êtes Allemands, monsieur Wéber, dans ce pays. Préparez donc les réquisitions vous-même; ce que Ton fait soi-même vaut mieux que si les autres s'en mêlaient; on économise mieux son avoir. C'est à cause de Tamitié que je vous porte, et du bon dîner que vous m'avez donné Tannée dernière, que je vous dis cela. — Et maintenant, bonne nuit! »

Il se tourna vers les autres, et tous ensemble se mirent à filer dans la nuit, en remontant à gauche la côte de Berlingen.

Aussitôt, sans même rentrer à la maison , je courus chez Georges, le prévenir de ce qui venait de m'arriver. Il allait se coucher quand j'ouvris sa porte.

« Eh bien, qu'est-ce que c'est? » fit-il.

Et tout bouleversé, je lui racontai la visite de ces bandits, et ce qu'ils m'avaient demandé. Le cousin et la cousine Marie-Anne m'écoutaient avec l'attention qu'on pense.

Georges ayant réfléchi deux minutes me dit :

« Christian, la force est la force! S'il doit passer ici quinze mille hommes , c'est qu'il en passera quinze mille à Metting, quinze mille à Quatre- Vents, quinze mille à Lutzelbourg, ainsi de suite. Nous sommes envahis! La ville de Phalsbourg sera bloquée; et si nous bougeons, nous serons étranglés net, sans avoir eu seulement le temps de dire pipe! — Que veux-tu? C'est la guerre!... Quand on a perdu, on paye. Les braves gens qui nous volaient depuis dix-huit ans ont perdu pour nous, et nous allons payer pour eux; c'est clair! Seulement, si Ton paye en faisant la grimace, les autres demandent plus ; et si l'on y va sans trop rechigner, ils vous écorchent un peu moins : ils font semblant d'avoir des considérations; ils ne vous volent pas aussi durement ; ils y mettent un peu de douceur et vous dépouillent avec plus de politesse. J'ai vu ça dans mes campagnes. — Voici donc le conseil que je te donne, dans" ton intérêt et dans notre intérêt à tous.

« D'abord tu feras revenir ce soir même teS' vaches du Biechelberg; tu diras à David Hertz de conduire les deux plus belles dans son abattoir ; et quand les Prussiens arriveront, qu'ils auront vu ces deux belles bêtes, David les tuera sous leurs yeux; il leur en distribuera les morceaux d'après l'ordre dés chefs. Cela servira juste pour faire le bouillon du matin aux quinze mille hommes; et s'il n'y en a pas assez, tu enverras prendre chez moi ma plus belle vache. Tout le village sera content, et l'on dira ;

Histoire du Plébiscite^ • laj

« ^ — Le maire et son cousin se sacrifient pour la commune !

« Ce sera très-bien ! Mais ensuite, comme nous aurons commencé par nous, et que personne, n'aura plus rien à dire, tu mettras un bœuf de Placiard en réquisition, et puis une vache de Jean Adam, et puis une du père Diemer, ainsi de suite, à mesure qu'on aura besoin de viande ; et cela durera jusqu^à la fin des bœufs, des vaches, des cochons, des moutons et des chèvres. Et tu feras de même pour le pain, la farine, les légumes, le vin, en commençant toujours par toi et par moi.

a C'est triste, c'est même très-ennuyeux; mais Sa Majesté l'Empereur, ses ministres, ses parents, ses amis et connaissances ont joué notre foin, notre paille, nos bœufs,* notre argent, nos prés^ nos maisons, nos fils et nous-mêmes, en ayant l'air de nous consulter. Ils ont perdu bêtement; ils n'ont pas fait attention à la partie, parce qu'ils avaient eu soin de mettre leur sac de côté, soit en Suisse, soit en Italie, soit en Angleterre, soit ailleurs ; et qu'ils ne risquaient que ce grand troupeau qu'ils avaient l'habitude de tondre, et qu'on appelle le peuple. Eh bien, mon pauvre Christian, ce troupeau, c'est nous, paysans. Si j'étais plus jeune, si je pouvais encore feire des marches forcées, comme à trente ans, j'irais m'engager et me battre. Mais dans l'état actuel, tout ce que je puis faire, comme toi, c'est de courber les épaules, la rage dans le cœur, en attendant que la nation ait plus de bon

124 Histoire iu Plébiscite.

sens, et qu'elle nomme d'autres chefs, pour livrer des batailles. »

Ce conseil de Georges me parut le meilleur, et j'envoyai tout de suite le bangard chercher mes vaches au Biechelberg. Je le chargeai de prévenir aussi les notables que s'ils ne ramenaient pas leur bétail au village, les Prussiens iraient le chercher eux-mêmes, parcs qu'ils connaissaient mieux que nous les chemins du pays, et qu'ils mettraient d'abord dans leurs marmites le bétail de ceux qui ne seraient pas Tenus de bonne volonté.

Ma femme et Grédel étaient là quand je donnai cet ordre à Martin Kopp ; elles crièrent beaucoup, disant que je perdais la tête, mais j'avais plus de bon sens qu'elles, et j'écoutai l'avis de Georges, qui ne m'avait jamais trompé.

C'jétait la nuit du 9 au lo août, oii le petit fort de Lichtenberg, défendu par quelques vétérans sans munitions, ouvrit ses portes aux Prussiens ; où Mac-Mahon quitta Sarrebourg avec le restant de ses troupes, sans faire sauter le tunnel d'Archeviller, parce que Tordre de Sa Majesté n'était pas arrivé; où les Allemands réunis à Saverne, après s'être étendus à droite et à gauche de Phalsbourg, envoyèrent d'abord leurs uhlans, par la vallée de Lutzelbourg, inspecter le chemin de fer, croyant qu'il avait sauté; puis lancèrent une locomotive dans le tunnel; puis se hasardèrent à faire passer un convoi de pierres, et furent bien étonnés de voir qu'il arrivait en Lorraine sans encombre : que Mac-Mahon s'en allait à pied, pendant qu'ils

montaient en wagons; et qu'ils pouvaient expédier leurs canons, leurs munitions, leurs vivres, leurs chevaux et leurs hommes vers Paris, en vidant les provisions de l'Alsace de l'autre côté des Vosges, pour entretenir leurs troupes.

Tout cela, nous l'avons appris plus tard.

Et cette même liuit, les Allemands mirent leurs premières pièces en batterie aux Quatre -Vents, pour bombarder la ville, dont ils firent aussi le tour de Tautre côté, par la belle route du Falberg, qu'on paraissait avoir ouverte à travers, la forêt, tout exprès pour eux.

Ils ne perdaient pas de temps ; ils voyaient tout, inspectaient tout, et trouvaient tout à leur convenance, en très-bon état.

Cette nuit s'écoula donc tranquillement; ils avaient trop de choses à voir, pour s'inquiéter de nos pauvres petits villages sous bois, sachant bien que nous ne pouvions pas nous sauver, ni même nous défendre, puisque nos garçons se trouvaient tous en ville, et que nous étions sans armes et sans munitions. Ils nous considéraient comme leur garde-manger, en cas de besoin.

Plusieurs ont dit et croient encore qu'on nous a livrés aux Allemands, en échange de la Belgique, parce que l'Alsace, dans l'idée de l'Empe* reur, était un pays allemand et luthérien, et que la Belgique est un pays français et catholique. Mais le cousin Georges a toujours dit que ces suppositions-là sont fausses, que notre malheur vient uniquement de la volerie du gouvernement.

et principalement de ceux qui, soi-disant pour soutenir la dynastie, faisaient leur sac, s'adjugeaient des pensions, s'enrichissaient par des coups de bourse, devenaient des grands hommes à bon marché; et puis aussi de la bêtise du peuple, qu'on entretenait dans Tignorance, pour lui faire approuver toutes les gueuseries et les brigandages des autres. *

Je pense comme le cousin.

. La volerie des uns, en privant le pays d'une armée forte et nombreuse, capable de nous défendre, et privant d'autre part l'armée elle-même de vivres, d'armes, de munitions nécessaires pour combattre, en voilà bien assez ! On n'a pas besoin d'aller chercher ailleurs la cause de notre honte et de nos misères.

Notre bétail rentra donc de Biechelberg sur mon ordre, et mes deux plus belles vaches attendirent dans l'écurie, en mangeant encore quelques poignées de foin, l'ordre de marcher à la première réquisition des Prussiens.

Les gens du villag-e, qui savaient cela, m^approuvaient beaucoup, sans se douter que chacun d'eux aurait son tour.

Enfin, le temps passait, et l'on croyait que cela pouvait durer encore longtemps, lorsqu'un escadron de lanciers, et plus loin un escadron.de hussards allemands parurent au fond de la vallée. Ils avaient en avant-garde quelques uhlans, que nous avons toujours vus depuis d.2i\\s le. même ordre : A trois cents pas en avant, deux cavaliers,

le pistolet au poing, qui s'arrêtaient de temps en temps pour écouter et regarder; et derrière eux, le gros de la troupe, toujours à la même distance.

Nous autres, sous nos échopes, ou penchés à nos fenêtres, hommes, femmes, enfants, nous regardions venir ceux qui devaient nous .manger, nous ruiner et nous peler Ja chair des os. C'était «n quelque sorte le plébiscite qui s'avançait devant nos yeux, le pistolet et le sabre à la main, les <:anons et les baïonnettes derrière.

La cavalerie s'étendit d'abord au haut de la côte, de Berlingen au Graufthal, à Véchem, à Mittelbronn, et plus loin; ensuite arrivèrent plusieurs régiments d'infanterie, leurs drapeaux noir- ^t-blanc déployés.

Nous regardions cela sans bouger. Les officiers galopaient, avec leurs casques pointus, porter les ordres. M. le curé Daniel, dans son presbytère, avait levé ses petits rideaux blancs, et notre voisine Katel disait :

« Mon Dieu! nous n'aurions jamais cru qu'il •existait tant d'hérétiques dans le monde ! »

Voilà bien l'ignorance qu'on entretenait de père en fils chez les gens, en leur faisant croire qu'ils étaient seuls dans l'univers ; que nous étions mille contre un et que notre religion était universelle! Enfin, la bêtise pure, entretenue par le mensonge!

Cela nous avançait beaucoup d'avoir cette grande idée de nous-mêmes; ça nous rendait bien forts!

128 Histoire da Plébiscite.

Mais les hypocrites se tirent toujours d embarras . ils vont au loin, la poche bien garnie, et laissent les imbéciles enfoncés dans la mare jusju^au cou.

Puisque nos révérends pères lés jésuites ont tant d'espions répaadus dans le monde, ils auraient bien dû nous préVtenir de la force des hérétiques, et ne pas nous laisser croire jusqu'à la fin, que nous étions seuls maîtres de la terre. Mais ils se disaient :

« Ces imbéciles de Français vont se faire hacher en notre honneur; s'ils gagnent, les hérétiques seront confondus; et s'ils perdent, Henri' V reviendra derrière les Prussiens, comme Louis XVIII derrière les cosaques; de toute manière, nous ferons florès; le saint-père sera infaillible et nous gouvernerons ea son nom. »'

Ces choses sont si claires aujourd'hui, qu'on a presque honte de les dire.

Une fois la cavalerie postée sur les hauteurs de la place, en arrière des collines, les régiments d'infanterie, l'arme au pied, se déployèrent dans la vallée.

J'entendais de ma porte la voix des chefs, les hennissements des chevaux et le départ des bataillons, qui défilaient en marquant le pas, avec leurs bottes innombrables. — Ah ! si nos officiers avaient été aussi instruits, et nos soldats aussi disciplinés que les Allemands, l'Alsace et la Lorraine seraient encore françaises!

On pourra me dire qu'un bon patriote ne de-

vrait pas raconter de pareilles choses ; mais à quoi «v bon les cacher? Est-ce que cela les empêchera d'être vraies? — Je les dis exprès, pour forcer les gens à voir clair ; si nous voulons regagner ce que nous avons perdu, il faut que tout change : que nos officiers soient savants ; que nos soldats soient bien disciplinés; que nos intendants fournissent les munitions, les habillements, les vivres sans faute; et que s'ils y manquent, on les fusille; la vie d une nation honnête et brave vaut bien celle d un gueux, dont Tignorance, la paresse et Tavidité peuvent nous faire perdre des provinces.

Il faut que nous ayons une grande armée, une armée nationale, comme les Allemands ; et pour avoir cette grande armée, il faut que chacun serve : les boiteux et les bossus dans les bureaux, les autres dans les rangs; qu on ait la permission de porter des lunettes, ce qui n'empêche pas un homme de se battre; et que les bourgeois, aussi bien que les ouvriers et les paysans , aillent au feu... Sans cela, nous serons battus, rebattus et détruits! *

Et surtout, comme disait le cousin Georges, il faut qu'à la tête de tout cela se trouve un homme de cœur et d'expérience, qui mette l'honneur de la nation au-dessus de son intérêt, et que tout le 'monde écoute, parce qu'il aura déjà prouvé que la confiance ne l'abandonne jamais, dans les plus grands périls de la patrie.

Mais nous sommes encore loin de là ; et Ton croirait, à voir la mine de ceux qui reviennent

j^o Histoire du Plébiscite.

d'Angleterre, de Belgique, de la Suisse, ou de plus loin, qu'ils ont remporté de grandes victoires, et que la patrie leur fait tort, en ne les saluant pas comme des sauveurs.

Moi, je continue tranquillement cette histoire de notre village, et celui qui pourra me tromper encore, en se donnant des airs d'honnête homme,

sera malin !

Après que les Allemands eurent posté leur infanterie, ils traînèrent d'abord deux ou trois petits canons, avec des munitions, sur les hauteurs de Wéchem, en arrière des collines. Cest alors que l'idée de Jacob et de tous nos pauvres garçons qu'on allait bombarder, nous revint, et que la mère se mit à sangloter. 'Grédel,^ elle, en pensant à son Jean-Baptiste, était devenue furieuse; si par malheur nous avions eu un fusil à la maison, je suis sûr qu'elle aurait été capable de tirer sur les Prussiens et de nous faire tous exterminer; elle montait, elle descendait, elle se penchait à sa fenêtre; et l'un de ces Allemands ayant levé la tête, en disant :

« Oh ! la jolie fille !»

Elle lui cria*:

« Tâchez d'être toujours dik contre un; sans ça, malheur à vous !»

J'étais en bas, et l'on peut se figurer mon épouvante. Je montai la prévenir de se taire, si elle ne voulait pas causer la perte de notre village; mai^ elle me répondit eflrontément :

« Ça m'est égal, qu'on brûle tout, tant mieux I

. Je voudrais être en ville, au lieu de vivre avec ces baridits. »

Je descendis; de peur d'en entendre davantage

La pluie s'était remise à tomber. Les Prussiens continuaient de passer par régiments et par escadrons; plus de quarante mille couvraient alors la plaine; les uns se formaient dans les champs, dans les prés, écrasant les regains, les pommes de terre : tout était là, couché sous leurs pieds; les autres poursuivaient leur route; les roues de leurs voitures s'enfonçaient dan3 la glaise, mais ils avaient de si bons chevaux, que tout marchait à grands coups de fouet, comme ces Allemands en donnent ; ils grimpaient sur toutes les pentes; les haies, les petits arbres ployaient et se cassaient.

Quand la force est tout, et qu'on est le plus faible, il faut se taire !

Lebr uit courait qu'on allait attaquer Phalsbourgdans l'après-midi; nos pauvres mobiles et nos soixante recrues d'artilleiie pour le service des pièces, allaient donc voir une terrible averse tomber sur eux pour commencer; ces tas d'obus qu'on menait à Wéchem nous faisaient dire :

a Pauvre ville!... pauvres bourgeois!,., pauvres femmes !... pauvres enfants !.,. »

La pluie redoublait; le ruisseau débordait dans toute la vallée, du Graufthal à Metting. Quelques officiers alors se promenaient au village pour chercher un abri ; j'en vis entrer un grand nombre chez le cousin Georges, principalement des hus-

13a Histoire du Plébiscita.

sards; et dans le même instant un monsieur à chapeau rond, manteau et pantalon noir, arrivait devant le moulin, et me demandait :

a Monsieur le maire >

— C'est moi.

— Ah ! très-bien. Je suis aumônier de l'armée, et je viens loger chez vous. »

J'aimais mieux ça, que d'avoir dix ou quinze gueux à la maison; mais il finissait à peine de parler, qu'un autre arrive, un officier de chasseurs, qui crie :

« Son Altesse a choisi ce logement. »

Bon ! je n'avais rien à répondre.

Un brigadier, qui suivait l'officier, saute de son cheval, entre sous le hangar et regarde dans écurie.

« Faites sortir tout ça, dit-il.

— Faire sortir mes chevaux, mon bétail ?

— Oui, et vite. Son Altesse a douze chevaux; il faut de la place. »

Je voulus répondre; mais Tofficier se mit à jurer, à tempêter tellement, sans vouloir m!entendre, criant qu'on allait emmener mes bêtes tout de suite et les conduire à la boucherie, si je ne me dépêchais pas d'obéir; que, sans plus rien dire, j'emmenai tout dehors, le cœur bien gros et la tête penchée. Grédel, voyant cela de sa fenêtre, descendit toute pâle, et dit à l'officier :

« Il faut pourtant que vous soyez bien lâche, pour être* si grossier envers un homme déjà vieux, qui ne peut se défeadre. »

Les cheveux m'en dressaient sur la tête; mais Tofficier ne répondit rien et repartit aussitôt.

Alors M. Taumônier me dit à Toreille :

« Vous allez avoir l'honneur de loger M. le duc régnant de Saxe-Meiningen, et vous rappellerez Altesse. »

Je pensais :

« Que le diable t'emporte, toi et ton Altesse, et toutes les Altesses du monde!... Je voudrais vous voir à cinq cent mille pieds sous terre!,.. Vous êtes tous de la mauvaise race!... Vous n'êtes faits que pour le malheur du genre humain !... Ah ! bandits ! Ah ! canailles !... »

C'est ce que je pensais, mais je. me gardai d'en rien dire.' On avait fusillé plusieurs personnes dans la montagne, deux jours avant, et le bruit courait que ces Prussiens avaient pendu onze paysans du Gunstett, des pères de famille, Dieu sait pourquoi ! Ces choses-là vous rendent prudent.

Comme je réfléchissais à nôtre malheur, Son Altesse arrive avec sts aides de camp et ses domestiques. Ils mettent pied à terre ^ ils entrent dans la maison, ils accrochent leurs effets mouillés aux murs, et remplissent la cuisine. Ma femme se sauve en haut , moi je me tiens dans un coin, derrière le poêle : — nous n'avions plus rien à nous !

Ce duc de Saxe était si grand, qu'il pouvait ?. peine entrer sous ma porte. C'était un bel homme;

et les deux grands pendards qui le suivaient : le colonel Eglofstein et le major baron d'Engel aussi. Oui, pour la taille et le, bon appétit, on n'avait rien à leur reprocher. Et je ne les gênais, pas non plus : ils riaient, ils parlaient^, tpurnant dans ma chambre, traînant leurs sabres dans l'allée, sur rescalïer, partout, sans s'inquiéter de moi; on aurait dit que j'étais chez eux.

Depuis leur arrivée jusqu'à leur départ, le feii ne s'éteignit plus à la cuisine; mon bois flambait, les casseroles, les marmites, le tournebroche allaient leur train ; on tordait le cou de mes poules, de mes canards, de mes oies ; on les plumait, on les faisait rôtir; on apportait de la viande de bœuf magnifique; on la râpait pour en faire des boulettes, qu'ils appelaient des biftecks; et puis-oH ouvrait mes armoires, on étendait mon linge sur la table, on rinçait mes verres et mes bouteilles, on cherchait mon vin à la cave.

On servait Son Altesse, ses officiers; les portes et les fenêtres restaient ouvertes ; la pluie et le vent: entraient; des ordonnances arriVaient à cheval prendre des ordres, et repartaient ; et sur les six heures lé canon se mit à tonner vers les Quatre- Vents : le bombardement commençait de ce côtélà ; les deux bastions de l'arsenal et de la manutention répondaient!

C'est le bombardement du dix, où la maison' Thibault fut brûlée.

Nous, devions en voir bien d'autres ! Mais comme nous n'avions encore rien entendu de-

ns

pareil, et que ces coups de tonnerre s'engouffraient dans notre vallée, entre les bois et les rochers de Biechelberg, nous frémissions.

Grédel, chaque fois que nos gros canons répondaient, disait :

I ' «j Ceux-là ce sont les nôtres ! . . . Nous ne sommes pas encore morts!... Entendez-vous ça? »

Je la poussai dehors, et Son Altesse demanda :

« Qu'est-ce que c'est ?

-^ Ce n'est rien... C'est ma fille, lui dis-je; elle est folle!... »

Vers six -heures trois quarts, le feu cessa.

Le baron d'Engel^ sorti' . quelques minutes avant, revint dire qu'un parlementaire était parti pour sommer la ville de se rendre^et que, sur son refus, le bombardement recommencerait aussitôt.

On eut quelque temps de silence. — Son Altesse mangeait.

Tout à coup un général de hussards arrive, un être hideux, le front plat, les yeux louches, le poil roux, tout couvert de croix, comme un sauvage d'Amérique. Il entre et Ton se salue, en riant et se donnant la main. On se rassoit à table, on avale!... Et ce hussard-là se met à raconter qu'il a pris la tente de Mac-Mahon; une tente magnifique, avec des glaces, des porcelaines, des chapeaux, des crinolines. Il riait, ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles; et Son Altesse se faisait du bon sang, disant que Mac-Mahon avait voulu donner le spectacle de la victoire à quelque grande dame de Paris.

C'était un mensonge abomiilable, comme on pense, mais les Prussiens ne se gênent pas pour mentir.

Ce hussard, dont je ne me rappelle pas le nom, quoique je Taie entendu plusieurs fois répéter par les autres, dit aussi qu'après avoir couru deux heures à travers la forêt d'Elsasshausen, il s'était précipité sur le village de Gundershoffen, où quelques compagnies d'infanterie française avaient établi leur quartier, et qu'il les avait surprises et massacrées jusqu'au dernier homme, sans perdre un seul cavalier.

Alors il se remit a rire, disant que le métier de la guerre avait pourtant de beaux moments, et que celui-là compterait parmi ses bons souvenirs.

En l'écoutant, assis derrière le fourneau, je me disais :

« Et l'on appelle cela des chrétiens!... Mais ces êtres-là sont pires qUe des loups; ils boiraient le sang humain dans des tètes de morts et s'en feraient gloire. »

Ils continuaient à causer ainsi, quand un officier tout jeune vint raconter que ceux de Phalsbourg ne voulaient pas se rendre, et qu'on allait les bombarder avec des obus enflammés, pour mettre le feu dans la ville.

Je ne pus en entendre davantage ; Grédel et ma femme allèrent s'enfermer en haut, dans lçurî> chambres, et moi je sortis respirer un autre air que ces bêtes féroces.

Il continuait de pleuvoir. J'avais besoin de

fraîcheur; j'aurais voulu me jeter tout habillé dans la rivière.

Dehors passaient toujours de nouveaux régiments. Maintenant c'étaient des cuirassiers blancs; ils s'étendaient dans la prairie, au bas de Metting; d'autres régiments par masses allaient vers Sarrebourg; là '-bas les baïonnettes et les casques étincelaient au soleil couchant, malgré les torrents d'eau qui tombaient du ciel. Il était facile de comprendre que no^re pauvre armée de deux cent et quelques mille hommes ne pouvait résister à ce débordement.

Mais les trois cent mille autres soldats que nous devions avoir et que lïous payions depuis des années, où donc étaient-ils? Ils étaient dans les comptes rendus du ministre de la guerre à l'Assemblée législative, et Targent de leur équipement, de leur armement, était à Londres dans la caisse de Sa Majesté; il avait fait des économies, r honnête homme !

Tous ces Allemands, campés à perte de vue sous la pluie, commençaient à couper nos arbres fruitiers pour se chauffer; de tous les côtés on voyait tomber nos beaux pommiers, nos beaux poiriers, encore chargés de fruits; et puis ils étaient dépouillés, mis en morceaux et brûlés dans leur sève; l'eau qui tombait ne les empêchait pas de s'allumer, à cause de la grande masse que le feu de dessous finissait par sécher.

Toute la plaine et le plateau s'éclairaient au loin par ces brasiers.

138 Histoire du Pléhiscite*

Quelle perte pour le pays !

Il avait fallu cinquante-six ans, depuis 1814, pour faire croître ces arbres ; ils étaient en plein j-apport; avant cinquante ans, nos enfants et nos petits-enfants n'en verront pas de pareils autour du village : tout est détruit !

En regardant ce spectacle, l'indignation m'étoufFait; j'en détournai les yeux, et je me rendis chez le cousin, pensant trouver là quelques paroles d'encouragement,

La maison de Georges était pleine de monde; la cousine Marie- Anne, femngie^ hardie et sans gêne, cuisait pour tous ses gamisaires; dans le nombre se trouvaient deux de ses anciennes pratiques de la rue Moufletard, — un juif, venu à Paris pour apprendre le jardinage et la taille des arbres, au Jardin des Plantes, et un sellier, — assis tous deux près de l'âtre, d'un air honteux et mélancolique. Tous les autres, qui se trouvaient là, jusque dans l'allée, fumaient leur pipe et regardaient si la viande, les pommes de terre et le reste prenaient une bonne tournure, dans la grande marmite de la buanderie : il n'en existait pas d'autre assez grande à la maison, pour faire bouillir ce tas de vivres.

Chaque soldat avait un énorme quartier de bœuf, une miche de pain, une portion de vin et même de café moulu; quelques-uns avaient aussi sous le bras une botte d'oignons, de navets, une tête de chou, volés à droite et à gauche : c'étaient des hussards.

Dans la grande salle voisine se trouvaient lesj officiers supérieurs, qui venaient de rentrer l'un après Tautre, de leurs reconnaissances. Ils montaient dans les chamtres, on entendait se trimballer leurs sabres, et leurs grosses bottes ébranler les escaliers.

Comme • j'entrais par la porte dç derrière, n'ayant pu m'avancer dans l'allée, Georges sortait de la salle. Il me vit par-dessus les casques de tout ce monde et me cria :

« Christian, reste dehors; on étouffe ici! J'arrive. »

On lui fit place, et nous descendîmes au jardin, sous l'échope de son bûcher. Alors il alluma une pipe et me demanda :

a — Eh bien, comment cela s'^t-il passé làbas? »

Je lui dis tout.

« Moi, fit-il, j'ai reçu le général des hussards déjà hier dans la nuit. Une heure après la visite des uhlans, vers onze heures, on tape au volet ; j'ouvre . . • deux escadrons de hussards étaient là, tout autour de la maison ; pas moyen de s'échapper.

« — Ouvrez !

« J'obéis.

^t Le général, une sorte de loup, que j*ai vu tout à l'heure aller chez toi, entre le premier, le pistolet à la main ; il regarde de tous les côtés :

(( -^ Vous êtes seul ?

« — Oui, avec ma femme.

140 Histoire du Plébiscita,

« — Cest bien.

« Il se tourne vers l'allée et appelle un aide de camp. Trois ou quatre soldats entrent; ils portent les chaises, la table dans la cuisine.' Le général déroule une grande carte sur le plancher; il ôte ses bottes et s'étend dessus. Ensuite il appelle : •

« — Y êtes-vous, un tel?

(( — Présent, général.

(( Et. six ou sept capitaines, lieutenants, entrent.

(i — Un tel, voyez-vous le chemin d'ici Metting?

« Tous avaient sorti une petite carte de leur poche.

(( — Oui, mon^général.

« — Et de Metting à Sarrebourg?

(( — Oui, mon général.

(c — Dites les noms.

(( Et l'officier dit les noms des villages, des fermes, des ruisseaux, des ponts, les bouquets de bois, le tournant des chemins, et même les embranchements des sentiers.

(( Le général suivait avec son ongle.

u — C'est ça ! Eh bien, vous allez prendre vingt hommes, et vous pousserez jusqu'à Saint- Jean, par tel chemin. Vous verrez !... En cas de résistance, vous viendrez me prévenir. Allons... vivement !

« Et l'autre sort.

« Le général, toujours sur sa carte, en appelle un deuxième.

Histoire du PUh iscite, 141

« — Présent, général.

« — Vous voyez Lixheim.

« — Oui, mon général.

« Ainsi de suite !

« Au bout d'une demi-heure, il avait envoyé tout son monde en reconnaissance, à Sarrebourg, Ijxheim, Diemeringen, Lutzelbourg, Fénétrange, enfin sur tout ce côté de la ville. Et quand ils furent partis, excepté vingt-cinq ou trente chevaux qui restèrent, il se releva et me dit :

<( — Vous allez mè donner un bon lit, et vous me préparerez à déjeuner pour demain matin, à sept heures. J'aurai à ma table tous ces officiers que vous venez de voir; ils auront bon appétit. Vous avez de la volaille, vous avez du lard; votre femme est une bonne cuisinière, !^e le sais; et vous avez aussi du bon vin. J'entends que tout soit bon ; vous me comprenez !

«Je ne lui répondis pas, et je sortis prévenir ma femme, qui venait de s'habiller et descendait Tesca-r lier. Elle avait entendu de la cuisine, et répondit :

« — C'est bon ! On obéira, puisque les brigands ont la force !

« Ce gueux de général entendit très-bien ; mais cela lui était égal; sa principale affaire était d'avoir ce qu'il voulait.

« Ma femme le conduisit en haut et lui montra son lit. Il regarda dessous, dans les armoires, dans le cabinet ; puis il ouvrit les deux fenêtres du coin; il vit ses hommes en bas, à leur poste, et se coucha sur le lit.

142 Histoire du PUhiscite,

« Jusqu'au matin tout fut tranquille. ?

« Alors les autres revinrent; le général les écouta. Il envoya tout de suite quelques-uns de ceux qui étaient restés, vers ftossenheim, du côté de Saverne, et environ deux heures après ces mêmes liussards revenaient, avec Tavant-garde du corps d'armée.

« Le général avait reconnu que tous les défilés étaient abandonnés, et qu'on pouvait entrer en Lorraine sans danger; que Mac-Mahon et de Failly avaient gagné le large, et qu'il n'y aurait plus de bataille dans nos environs. »

C'est tout ce que me dit le cousin, en fumant sa pipe.

On venait d'ouvrir la porte qui donne sur le jardin, pour avoir de l'air dans la cuisine, et nous regardions de l'échope, tous ces Allemands, avec leurs casques, leurs habits mouillés, .leurs bottes de légumes et leurs quartiers de viande sous le bras. A mesure que cela cuisait, Marie-Anne distribuait le bouillon, la viande et les légumes, à ceux qui se présentaient avec leurs gamelles ; ils ressortaient aussitôt et d'autres venaient. On n'a* jamais vu'de viande plus fraîche et en pareille quantité; un seul de ces morceaux aurait suffi pour quatre ou cinq Français.

Quelle tristesse de penser que les nôtres avaient tant souffert de la faim dans notre pays même, avapnt et après la bataille ; quel serrement de cœur !

Sans nous être parlé, Georges et moi nous

avions la même pensée, car tout à coup il me dit : « Oui , ces gens-là se sont arrangés un peu mieux que nous! Cette viande ne leur vient pas d'ici, puisqu'ils n'ont pas encore réquisitionné le bétail; elle leur vient du chemin de fer; j'ai vu cela ce matin, à l'arrivée des fourgons. Ils ont aussi reçu pour les officiers de gros boudins,^ des esto^iacs de bœufs, bourrés de hachis, et d'autres comestibles que je ne connais pas ; leur pain seul est noir, mais ils le mangent avec plaisir. Leurs intendants ne sortent pas de la haute école comme les nôtres- ils n'alignent peut-être pas aussi bien les chiffres ; mais les soldats ont de la viande, du pain, du vin, du café ; et les nôtres mouraient de faim, comme nous l'avons vu nousmêmes. S'ils avaient reçu la moitié des rations de ceux-ci, jamais les paysans ne se seraient plaints d'eux à Niederbronn; ils auraient encore nourri les malheureux sur leur passage.

Vers onze heures du soir, je retournai plu$ calme au moulin. Les sentinelles me connaissaient déjà. Son Altesse dormait, ses deux aides de camp aussi, et M. l'aumônier pareillement ; ils avaient pris nos lits sans façon. Les domestiques s'étaient couchés dans la grange, sur ma paille ; et moi je ne savais où me mettre. Malgré cela, j'étais un peu plus tranquille, en pensant à ce que le cousiii m'avait dit : — Si ces Allemands recevaient leurs vivres du chenain de fer, tout pouvait encore aller ; j'espérais que nous conserverions notre bétail, et puis que ces gens iraient plus loin.

C'est dans ces idées que je m'étendis sur des sacs de farine, au moulin, et que je m'endormis profondément.

Mais le lendemain, je vis combien Georges s'était trompé sur le chapitre des vivres. Je ne parle pas seulement de tout ce qu'on avait volé dans notre village ; à chaque, instant les gens venaient se plaindre chez moi, comme si j'avais été responsable de tout :

« Monsieur le maire, on m'a pris mon lard dans la cheminée.

— Monsieur le maire, on m'a pris nies bottes sous le lit.

— Monsieur le maire, on a fait manger mon foin aux chevaux ; qu'est-ce que je vais faire pour nourrir ma vache ? »

Ainsi de suite.

Les Prussiens sont les plus grands voleurs de la terre ; ils n'ont pas de honte ; ils vous ôteraient le pain de la bouche pour l'avaler.

Ces plaintes m'avaient tellement indigné, que je pris le courage d'en parler à Son Altesse, qui m'écouta très-bien, et me dit que c'était malheureux; mais qu'il fallait se souvenir du proverbe français : « A la guerre comme à la guerre! » et que ce proverbe était aussi bien fait pour les paysans que pour les soldats.

Tout cela n'aurait encore rien été, si les réquisitions n'avaient pas commencé ; mais alors les quartiers-maîtres arrivèrent, — comme ils disaicet^

•-pour s'entendre avec moi.

J'eus beau leur représenter que nous étions de pauvres gens, déjà ruinés aux trois quarts, ils me répondirent :

« Arrangez-vous!... Il nous faut tant de milliers de foin, tant de quintaux d'avoine, d'orge, de farine, et tant de viande, soit bœuf, soit mouton, de bonne qualité; sinon, monsieur le maire, on mettra le feu dans votre village. »

Son Altesse le duc de Saxe et ses officiers venaient de partir, pour visiter le camp autour de la place ; j'étais seul. Je voulus faire sonner à l'église, pour convoquer le conseil municipal ; mais les sonneries étaient défendues ; alors j'envoyai le bangard prévenir chaque conseiller l'un après l'autre ; mais les conseillers ne bougeaient pas ; ils croyaient qu'en . restant chez eux, les Allemands ne pourraient rien faire.

Dans cette extrémité, je fis publier par Martin Kopp, au son de caisse, la liste de ce que le village avait à fournir en toutes sortes de vivres et denrées, avant onze heures du matin, priant tous les honnêtes gens de se dépêcher, s'ils ne voulaient pas voir mettre le feu aux deux bouts du village.

A peine ces publications étaient-elles faites, que chacun se dépêcha d'arriver, apportant tout ce qu'il pouvait.

Les quartiers-maîtres prkent livraison; ils emmenèrent aussi ma plus belle vache et me donnèrent un reçu de tout, au nom de Sa Majesté le roi de Prusse.

L'indignation du monde était terrible.

A force de vols et de filouteries dans ces premiers jours, on n'aurait plus trouvé seulement une livre de viande salée à acheter dans le pays ; et quant à la viande fraîche, il ne fallait pas y penser. Eh bien! lorsque les Prussiens réquisitionnaient, on trouvait de tout, à cause de cette menace à! incendie. On savait ce qu'ils avaient fait en Alsace, et naturellement on les jugeait capables de recommencer.

Après ces réquisitions, qu'on pouvait regarder comme le bouquet de Son Altesse, les Prussiens levèrent le camp, en nous annonçant que d'autres allaient venir. J'entendis aussi monsieur le baron d'Engel donner l'ordre à l'une- de ses estafettes, de commander à Sarrebourg six mille rations de pain et de café. Alors je compris qu'il était bien entendu que nous allions nourrir tous ces gens jusqu'à la lin de la campagne, et l'on pense quelles tristes réflexions je fis sur notre position. L'intendance allemande ne me paraissait plus si magnifique, je comprenais que c'était tout simplement le pillage organisé.

Le duc et ses gens venaient a peine de partir, qu'un capitaine de hussards, monsieur CoUomb arrivait le remplacer, avec six chevaux, et puis un adjudant, monsieur le comte de Bernhardy, avec trois autres chevaux. Ils arrivaient de Saverne tout mouillés, ayant passé \\ nuit sur la côte, et cela leur donnait une faim terrible.

Je leur exposai qu'on nous avait tout pris, que

nous nWions plus de quoi vivre nous-mêmes; mais ils ne voulurent pas me croire, et ma femme fut obligée de bouleverser la maison pour leur trouver à dîner.

Tout en mangeant de très-bon appétit, ces messieurs nous racontèrent qu'ils avaient fait pendre onze paysans de GUnstett, après la bataille de Wœrth.

Ils nous dirent aussi que le lend'emam un convoi de vivres arriverait au village, et c!était vrai. Malheureusement, ce convoi s^en alla directement à Sarrebourg.

Les batteries de Phalsbourg avaient démonté celles des Prussiens aux Quatre- Vents. Des morts et des blessés en assez grand nombre étaient partis pour la grande ambulance de Saverne ; quelques-uns se trouvaient encore dans la salle d'école de Pfalsweyer; cela rendait ces Prussiens de mauvaise humeur. On aurait cru qu'il fallait les laisser venir nous voler, nous piller, nous bombarder et nous brûler, sans se défendre ; qu'on commettait des crimes contre eux, et qu'ils avaient des droits sur nous, comme sur leur peuple de valets.

Ils se figuraient cela !

Et j'ai toujours vu ces Allemands se plaindre ainsi, soit qu'ils nous aient pris pour des bêtes, soit qu'ils aient été des bêtes eux-mêmes. Je ne sais pas au juste, mais je crois qu'il y avait de l'un et de l'autre.

Après le passage du convoi de vivres, qui dura

bien deux heures , arrivèrent des canons, des fourgons de poudre et d'obus; jamais notre pauvre village n'avait entendu de bruit pareil; on aurait dit un torrent qui galope sur des rochers.

Le n* corps passait; il y en avait douze comme celui-là, chacun de quatre-vingts à quatre-vingtdix mille hommes.

Nous ne savions absolument plus rien de nos troupes à nous, ni de nos parents et amis en ville ; nous étions enfermés comme dans une île, au milieu de cette inondation de Prussiens, de Saxons, de Bavarois, de Wurtembergeois, de Badois, qui passaient, passaient toujours, et dont il était impossible de voir la fin.

Il paraît que les réquisitions qu'on avait faites la veille, et cet immense convoi de provisions que nous venions de voir défiler, ne suffisaient pas aux Allemands, et qu'on ne voulait plus s'adresser à M, le maire , car les officiers que nous logions étant partis de grand matin, tout à coup, vers sept heures ,* des cris s'élevèrent au village : les Prussiens venaient enlever tout notre bétail d'un coup ! Mais cette fois ils s'y* étaient mal pris, ils n'avaient pas gardé le derrière des maisons, et chacun se mit à chasser ses bêtes au bois : bœufs, vaches, chèvres, tout grimpait à la côte; les femmes et les filles, les vieillards et les enfants derrière.

Ils n'attrapèrent presq[ue rien.

Depuis ce moment, ipalgré leurs menaces, le bétail resta sous bois; et Ton apprit aussi que

nous avions des partisans, qui se promenaient dans le pays; les uns disaient que c'étaient des turcos échappés deWœrth, les autres que c'étaient des chasseurs français ; mais les Prussiens, n'aimaient plus à se hasarder en petit nombre, hors des grands chemins; c'est pour cela sans doute qu'ils n'allèrent pas chercher nos bêtes au Krapenfelz.

Le lendemain, 14 août, on voyait les Allemands Vagiter sur la côte de Wéchem. Un prfnce prussien, — le prince Albert, — vieux, le nez et le menton en galoche, mais toujours à cheval, était à Metting, le bruit courait que le grand bohabardement de Phalsbourg allait commencer; que plus ' de soixante canons se rangeaient en batterie audessus du moulin de Wéchem ; que l'on remuait la terre pour couvrir les pièces, et que ce serait très-sérieux.

Ce même jour,' quand j'y pensais le moins, les quartiers-maîtres revinrent pour réquisitionner de la viande. Mais je leur dis qlie toutes les bêtes étaient au bois par leur faute ; qu'ils avaient tout voulu prendre d'un coup, et qu'ils n'auraient plus rien;

En écoutant ces observations très-justes, ils me menacèrent. Alors je leur dis :

« Emmenez -moi... Mangez-moi!... Je suis vieux... Vous ne ferez pas gras!... »

Cependant, comme ils nous menaçaient du feu, je fis publier que les Prussiens réclamaient encore, au nom du roi de Prusse, dix quintaux d'avoine

1^0 Histoire du Pléhiscite.

et d'orge, trois mille de paille et autani de foin, et que si tout n'était pas arrivé sur la place, à midi sonnant, ils nous incendieraient sans miséricorde...

Et cette fois encore tout arriva !

Ces Allemands avaient trouvé le vrai moyen de forcer les gens à*se dépouiller jusqu'à la chemise : Le feu! LefeulYoïlk le vrai génie des Prussiens. Personne n'avait connu le feu , la puissance du feu, comme ces bandits. Dieu seul jusqu'alors avait fait descendre le feu sur ses pauvres créatures, pour venger les grands crimes de Sodome et de Gomorrhç; ils Tont employé, eux, pour nous réduire à la mendicité ! C'est la punition de notre bêtise.

Mais espérons que le peuple ne sera pas toujours aussi bète; Dieu prendra pitié de nous. Je ne dis pas le Dieu des jésuites, ni celui des Prussiens, — qui sont des jésuites protestants, • — mais celui que chacun sent dans sa poitrine ; celui qui nous fait répandre des 'larmes de pitié sur nos frères injustement écrasés; c'est de ce Dieu -r là que je parle, et c'est à lui que je crie :

« Regarde ce que nous avons souffert ! Vois si nous Tavons mérité; vois si nous sommes cause de notre ignorance; et si nous en sommes cause, punis- nous 1... Mais si les autres en sont cause, s'ils nous ont refusé des écoles , s'ils ne nous ont rien appris de ce que nous devions savoir; s'ils oiit profité de notre crédulité pour nous tromper, mon Dieu, pardonne-nous et rends-nous notre

Histoire du Plébiscite. ij'i

patrie, notre chère patrie d'Alsace et de Lorraine!... Ne nous fais pas Allemands!... Ne nous réduis pas à recevoir des soufflets, comme les soldats allemands; n'abaisse pas nos enfants, nos pauvres enfants, à être les domestiques et les bestiaux des nobles allemands! — Mon Dieu, nous sommes bien coupables d'avoir cru Vhonnête homme y qui t'avait prêté serment, pour le violer, et ses ministres, qui commençaient la guerre « d'un cœur léger? » — après nous avoir promis la paix — et qui se sont sauvés, la poche garnie ; mais nous n'avons pourtant pas mérité , nous Alsaciens et Lorrains, les plus fidèles enfants de la grande Révolution, non, nous n'avons pas mérité de devenir Allemands et Prussiens!... Oh ! quel malheur!... »

Je viens de pleurer... Après tant de misères et d'abominations, mon cœur a débordé...

Maintenant )e continue, et je tâcherai de ne jamais oublier que je raconte une histoire vraie, que tout le monde connaît, que tout le monde a^ vue.

Ce même jour, vers le soir, plusieurs voitures d'Alsaciens, revenant de Lunéville, passèrent par le village pour retourner chez eux. Les Prussiens les avaient forcés de marcher; leurs chevaux n'avaient plus que la peau et les os; et ces gens maigres, jaunes, tombaient à force d'avoir reçu des coups et d'avoir supporté la faim.

On ne leur avait pas seulement donné une ration de pain sur toute la route; les Allemands ava-

15» Histoire du PUhiscite,

laient tout ! Ils auraient vu tomber un des nôtres, un de ceux qu'ils avaient foncés de traîner leurs bagages; ils l'auraient vu tomber là de fatigue et de privations à leurs pieds, qu'ils ne lui auraient pas tendu seulement un verre d'eau. Sans nos pauvres frères lorrains envahis, qui les nourrissaient de leur propre misère, ils seraient tous morts.

Voilà la vérité; Nous l'avons vu nous-mêmes.

plus tard,, car le même sort nous était réservé.

Après le passage de ces malheureux, auxquels je donnai du pain, quoique nous n'en eussions plus guère, puisque les Allemands, trois jours avant, nous avaient volé vingt-sept miches au sortir du four; après ce triste spectacle, nous vîmes arriver coup sur coup, avec un grand fracas et traînements de sabres, trois aides de camp prussiens qui nous annoncèrent : le premier, un colonel ; le deuxième, un général, et le troisième, jô ne sais plus quoi... un duc, un prince, quelque chose ^ans ce genre !

C'est le colonel que j'eus l'honneur — comme ils disaient — de goberger, le colonel Waller, du lo* régiment de grenadiers silésiens; et puis le général vint aussi me faire l'honneur de souper à mes dépens. Celui-là s'appelait Mâcha Cowley. Ils nous firent le plaisir de nous annoncer que le lendemain on bombarderait solidement Phalsbourg. Ces gens- là sont pleins de délicatesse; ils pensaient que cette bonne nouvelle allait nous réjouir, moi, ma femme et ma fille I

Le drapeau des grenadiers silésiens fut apporté dans la chambre du colonel. Ce régiment arrivait des frontières autrichiennes; il avait attendu la déclaration de neutralité des bons catholiques de là-bas, pour venir, en chemin de fer, se joindre aux douze corps d'armée qui nous envahissaient avec tant de gloire.

C'est ce que j'appris, en écoutant ce qu'ils se disaient entre eux.

Cette nuit-là fut bien mauvaise pour nous. Les officiers voulaient être servis chacun à part, l' un après l'autre; ma femme était obligée de cuire pour eux, de leur apporter leurs plats, enfin de se Élire leur servante; et Grédel, malgré son indignation, aidait la mère, toute pâle et les dents serrées.

Le général et le colonel ne soujpèrent qu'à neuf heures, Taidede camp à dix, ainsi de suite, durant toute la nuit, sans s'inquiéter des fatigues et de répuisement des pauvres femmes.

Ils riaient beaucoup de M. le curé de Vilsbourg, chez lequel ils avaient passé la nuit précédente, et qui leur avait dit que le malheur de Napoléon venait d'avoir retiré ses troupes de Rome, et que a quiconque mangerait du pape, en crèverait! »

Ils admiraient ces paroles et s'en faisaient du bon sang.

Moi, dans mon coin, je pensais que d'un imbécile on ne peut entendre que des sottises.

A la fin, je finis par m'endormir, le front sur

1^4 Histoire du Pléhiscit-e.

les genoux; mais le jour paraissait à peine, que' la maison était déjà remplie du bruit des éperons, des sabres, et surtout des cris de M. Taide de camp :

« Viendras-tu, chenapan? Viendras-tu, bourrique, âne, bélître, pendard? Mauvais drôle, viendras-tu bientôt? »

C'est ainsi qu'il appelait son domestique. C'est leur manière de traiter leurs soldats, qui les écoutent gravement, la main près de Toreille, les yeux fixes, sans murmureï' une parole. Bienheureux encore quand le discours ne finit pas par un grand soufflet, ou un coup de pied au bas du dos! Et c'est comme cela qu'ils pensent nous voir un jour ; c'est ce qu'ils appellent, nous donner « les nobles vertus allemandes. »

Le colonel déjeuna vers cinq heures du matin ; une compagnie vint prendre le drapeau et le régiment partit. Nous étions bien contents, quand le bombardement commença vers sept heures d'une façon épouvantable : soixante pièces de canon sur la côte de Wéchem tiraient à la fois !

La ville répondit aussitôt, mais à sept heures et demie, une noire colonne de fumée s'élevait déjà sur Phalsbourg. Les gros canons de la place n'en répondaient qu'avec plus de rage; les obus sifflaient, les bombes éclataient sur la côte, et les coups de tonnerre du bastion de Wilschberg roulaient dans nos échos jusqu'au fond de l'Alsace.

Ma femme et Grédel, assises l'une en face de

Tautre, se regardaient en silence; moi, je me promenais de long en large, la tête penchée, songeant à Jacob et à tous les honnêtes gens, qui^ dans ce moment, voyaient se consumer leurs maisons, leurs meubles, le fruit de leur travail pendant cinquante ans.

A dix heures je sortis, la colonne de fumée était devenue plus large, elle s'étendait vers Thôpital et l'église; on aurait dit un grand drapeau noir, qui se courbe de temps en temps, et puis qui se relève jusqu'au oiel.

Un escadron de cuirassiers, et derrière, un auti^e de hussards, filaient sur la colline; mais ils redescendirent ventre à terre du côté de Metting, où se trouvait le quartier général du prince Albert.

Les obus des soixante pièces continuaient de monter dans les airs et de retomber dans la fumée ; les bombes et les obus de la ville roulaient derrière les batteries des Prussiens; elles éclataient dans les champs.

On entendait aussi les échos de Lutzelbourg tonner de seconde en seconde; le vieux château, là-bas, devait trembler sur son rocher.

Au milieu de cet épouvantable vacarme, le pillage recommençait ; pendant que les chefs admiraient l'incendie de la ville avec des lunettes, des bandes de maraudeurs couraient de maison en maison, mettre la baïonnette sur la poitrine des femmes et leur demander du vin, de Teau-de-vie, du beurre, des œufs, du fromage, enfin tout ce qu^ils espéraient trouver, d'après l'inspection des

lieux. Si vous aviez un rucher, il leur fallait du miel ; si vous aviez une basse-cour, il leur fallait des poules ou des œufs. «

Ces bandits dévalisaient tout. Ils |commettaient encore d'autres horreurs, qu'il n'est pas même permis de dire.

Voilà ce qu'on appelle les bonnes vieilles mœurs allemandes !

Et puis ils nous reprochent nos turcos; mais les turcos sont des saints auprès de ces êtres sales, crasseux, goinfres, infestés de. maladies honteuses^ et qui remplissent encore aujourd'hui nos hôpitaux. '

En arrivant près de chez nous, ces bandits virent un homme qui les attendait sur sa porte : je tenais ma fourche, et Grédel derrière avait la hachette. Alors, n'ayant sans doute pas d'ordre écrit de voler, et craignant aussi le secours des voisins, ils passèrent leur chemin.

Mais, vers onze heures, un lieutenant, avec un caAtinier, vint me dire de lui céder quelques litres de vin, qu'il me payerait exactement.

C'était une manière polie de piller,, car allez donc refuser crédit à ceux qui vous tiennent par la gorge. Je les conduisis au cellieir; le cantinier remplit ses deux tonnelets, et puis ils repartirent.

Le colonel revint plus tard »à la tête de son régiment et s'avança, sans descendre de cheval, jusqu'à la porte, demandant un morceau de pain et un verre de vin, que ma femme lui

présenta. Il ne pouvait s'arrêter davantage»

A peine était-il parti, qu'on vint encore remplir les tonnelets de la cantine ; cette fois c'était unfeld'tpeibel^ qui jurait que tout serait payé le soir même. Il vida le restant de la barrique et s'en alla fièrement.

Pendant que cela se passait, le canon tonnait toujours et la fumée montait plus épaisse. Les bombes de Phalsbourg éclataient sur le plateau de Berlingen. A quatre heures et demie, la moitié de la ville était en feu; à cinq heures, l'incendie paraissait s'étendre encore, et la tour de l'église, toute en pierres, restait debout, mais vide comme une cage : les cloches étaient fondues, les poutres et le toit brûlés; on voyait à travers, de six kilomètres.

Vers six heures, les gens du village, devant leurs maisons, les mains jointes, virent tout à coup la flamme monter jusqu'au haut de cette fumée, dans le cieL •

Le canon ne tonnait plus. Un parlementaire venait de partir, pour sommer encore la place; mais nos garçons, n'étaient pas de ceux qui se rendent, ni les gens de Phalsbourg non plus; ail contraire, plus on brûlait, moins il leur restait à perdre ; et par bonheur le biscuit et la farine qu'on voulait envoyer à Metz , depuis la bataille de BLeichshoffen, étaient f estes à la. manutention : on avait des vivres pour longtemps! Seulement la viande et le sel allaient manquer bientôt; comme si des gens de bçn sens ne

devaient pas avoir toujours dans une ville de guerre, 2(,u fond d'une cave», du sel pour dix ans ! Le sel n'est pas cher, il ne se gâte pas ; ^u bout d'un siècle, on le retrouverait à la même place. Mais nos intendants sont si forts! Un pauvre meunier ne pourrait pas se permettre de leur donner ce simpile avis. C'est pourtant la privation de sel qui fit le plus souffrir les habitants, pendant les deux derniers mois du siège. • Le parlementaire revint à la nuit, et nous apprîmes qu'on ne se rendait pas.

Quelques obus furent encore lancés, ils trièrent du monde déjà sorti des casemates : des femmes et de pauvres malheureux. Ensuite le feu cessa des deux côtés. Il pouvait être neuf heures. Le grand silence, après tout ce bruit, nous étonnait. J'étais sur ma porte à regarder, quand tout à coup, dans la nuit sombre, je vis arriver le cousin :

« Personne n'est là? fit-41.

• — Non. ))

Et nous entrâmes dans la chambre, où se trouvaient Grédel et ma femme.

« Eh bien, dit-il en riant et clignant de l'œil, nos garçons ne se rendent pas ; le commandant de place QSt un brave homme.

— Oui, dit ma femme; mais qu'est-ce que Jacob est devenu maintenant?

— Bah ! fit Georges, il se porte très-bien ! J'en ai vu d'autres, des. bombardements, à Saint-Jean d'Ulloa; on tirait sur nous avec d'autres obus;

ceux-ci ne sont que de six et de douze, les nôtres étaient de soixante. Eh bien, au bout du compte, quand un homme est tombé, sur trente et quarante, c'est beaucoup. Soyez donc tranquilles, je vous réponds que nos garçons vont bien, d'autant plus que la meilleure place est toujours sur les remparts. »

Il s'assit alors et alluma sa pipe. L'incendie de la ville était si vif et si clair, qu'il faisait trembler l'ombre de nos petites vitres sur les rideaux du lit.

« Ça brûle bien, dit le cousin. Ils doivent avoir terriblement chaud tout de même là- bas ! Mais quel malheur maintenant que le tunnel d'Archeviller n'ait pas sauté; que Tordre de Sa Majesté l'Empereur ne soit pas venu de mettre une allumette au fourneau de mine déjà tout chargé ! Quel malheur pour la France d'avoir un âne pareil à sa tête ! La ville tient ; si le tunnel avait sauté, les Allemands seraient forcés de la prendre. Le bombardement n'y fait rien; il faudrait ouvrir, la tranchée, et puis livrer deux ou trois assauts. Cela les retiendrait là trois semaines, un mois, et pendant ce temps le pays pourrait se retourner. Je sais bien que les Prussiens ont une route par Forbach et Sarre-Union, pour rejoindre le chemin de fer à Nancy; mais Toul est là!... Et puis quelle différence d'arriver à pied, d'étape en étape, en traînant des canons, des munitions, des vivres de toute sorte derrière soi, des convois qu'il faut escorter, surveiller.

x6o Histoire du Plébiscite,

parce qu'ils peuvent être attaqués, ou d'avoir un bon chemin de fer qui vous amène tout tranquillement les choses. Oui, c'est un grand malheur d'avoir un crétin pour maître , et des gens autour de lui qui le font passer pour un. aigle. »

Ainsi parla le cousin, et ma femme lui dit qu'elle aimait mieux voir passer les Allemands, que de les garder chez nous.

(( Vous parlez comme une femme, lui répondit Georges. Sans doute nous avons des pertes, mais croyez-vous que la France ne nous remboursera pas } Croyez-vous que nous aurons toujours des imbéciles et des flagorneurs pour députés ? Si l'on ne nous payait pas, eh bien, plus tard, qui voudrait encore se défendre ? On ouvrirait toutes les portes àTemiemi; ce serait la perte de la France ! Otez- vous donc ce? idées de la tête, Catherine, et croyez bien que notre intérêt est le même que celui de la nation tout entière. Ah ! si ce tunnel avait sauté, les Allemands feraient une autre mine ! »

Le cousin, là-dessus, se mit à regarder cette pauvre ville, qui ressemblait à une mer de flammes; sur deux cents maisons, cinquante-deux et l'église brûlaient !

On n'entendait rien, à cause de la distance, rîiais quelquefois un éclair rouge arrivait Jusqu'à nous; et la lune, au-dessus, à gauche, suivait tranquillement son chemin, comme depuis le commencement du monde : toutes les abomina-

Histoire du Plébiscite, i6i

tions et tous les crimes des hommes ne dérangent rien là-haut !

Enfin Georges, ayant regardé cela les sourcils froncés, partit sans rien dire de plus*

Nous restâmes levés toute la nuit. Vous pensez bien que personne ne dormait au village ; chacun avait là-bas. un fils, un frère, un ami.

Le lendemain, 15 août, qiiand le brouillard du matin fut ^ dissipé , la fumée montait toujours , mais elle était moins forte. Alors la grande masse des Allemands continuait sa route vers Nancy; Qt le lieutenant qui promettait de me payer mon vin, avait levé le pied sans me dire bonjour ni bonsoir. Si les autres officiers allemands ressemblent à celui-là, je ne conseille à personne de leur confier un liard sur parole.

Après le départ de cette seconde armée, -^ c'était le 6™* corps, — le lendemain dimanche et le surlendemain, nous vîmes passer des régiments de cavalerie : des chasseurs, des lancierô, des hussards, bruns, verts, noirs, innombrables ! Ils défilaient tous par notre vallée, et se dirigeaient vers l'intérieur de la France.

•Il restait pourtant encore de l'infanterie et de l'artillerie autour de Phalsbourg, sur les côtes de Wéchem, de Vilschberg, de Biechelberg, des Quatre- Vents, des Baraques, etc. Le bruit courait qu'ils allaient recevoir de gros canons, pour faire le siège régulier de la place; mais ils avaient juste la force nécessaire pour garder le passage

i62 Histoire du Plébiscite,

du chemin de fer, le tunnel d'Archeviller, et de notre côté, le défilé du Graufthal.

Les vivres, les munitions, les chevaux de remonte et l'infanterie suivaient la vallée de Lutzelbourg; la cavalerie suivait en partie la nôtre.

Depuis, on n'a plus vu chez nous que de petits bombardements; on aurait pu faire des sorties, les gens de bon sens auraient mieux aimé donner leur bétail à la ville, que de le voir réquisitionner par les Prussiens.

Oui, voilà ce qui nous ennuyait le plus : les réquisitions ! Les sept ou huit millç hommes qui bloquaient la ville; vivaient sur notre compte et ne se privaient de rien.

Mais un peu plus tard, pendant le blocus de Metz, nous devions encore éprouver d'autres misères.

Quelques jours après le passage des derniers escadrons de hussards, nous apprîmes un matin que les Phalsbourgeois avaient fait une sortie, pour enlever le bétail de Biechelberg. Ils auraient pu, cette nuit-là, prendre toute la garnison du village ; mais l'officier qui les conduisait était un pauvre sire. Au lieu d'arriver en silence, il avait fait tirer le canon à deux cents pas des avant-postes ennemis, pour effrayer les Prussiens. Ceux-ci, tout

étonnés, avaient sauté Je leurs lits, car ils dor> maient; ils s'étaient tous échappés, en fusillant tes nôtres, et les paysans avaient poussé bien vite leur bétail au bois.

On voit comme nos officiers entendaient la guerre.

« Ceux de 1814,* disait notre vieux garde champêtre, Martin Kopp, s'y prenaient autrement; ils ramenaient toujours des bœufs, des. vaches et des prisonniers en ville. »

Le cousin Georges, quand on lui parlait de cela, levait lest épaules.

Le pire, c'est que les Prussiens se moquaient de nous autres, pauvres diables de Rôthalp, en nous appelant a la grande nation ! » Ce n'était pourtant pas notre faute, à nous, si la moitié de nos officiers, sortis de Técole des jésuites, ne savaient pas leur métier. Si Ton avait appris à nos garçons l'exercice; si tout le monde avait été forcé de servir chez nous, comme en Allemagne ; et si chacun avait été mis à la place qui lui convenait, selon ses connaissances et son courage, je crois que les Prussiens n'auraient pas eu si souvent l'occasion de rire de la « grande nation. »

Ce fut, du reste, la seule sortie qu'on essaya pendant le siège. Le commandant Taillant, qui ne manquait pas de bon sens, avait sans doute reconnu qu'avec des officiers de cet acabit et des soldats qui ne savaient pas l'exercice , il valait mieux rester derrière les remparts et se passer de viande.

Vers le même temps, Tofficier commandant le poste des landwehr, à Wéchem, le plus grand ivrogne ^et le plus terrible braillard que nous ayons jamais vu dans ce pays, vint me faire sa première visite, avec une quinzaine d'hommes, la baïonnette au bout du fusil.

Il venait réquisitionner au village trois cents miches de pain; du foin, de la paille et de l'avoine en proportion.

D'abord il entra dans mon moulin en criant :

« Hé ! bonjour, monsieur le maire. »

Moi, voyant ces baïonnettes à la porte, j'étais inquiet.

« Je viens, dit le lieutenant, vous apporter une affiche de Sa Majesté le roi de Prusse. Lisez -moi cela! »

Et je lus cette affiche :

« Nous, Guillaume, roi de Prusse, faisons savoir aux habitants du territoire français, que l'Empereur Napoléon III ayant attaqué par terre et par mer la nation allemande, qui désirait et qui désire toujours vivre en paix avec le peuple français, nous a forcé de prendre le commandement de nos armées , et par suite des événements de la guerre, de dépasser les frontières de la France; — ■ mais que je fais la guerre aux soldats, et non aux citoyens français, qui continueront à jouir de toute sécurité, pour leurs personnes et pour leurs biens, aussi longtemps qu'ils ne me forceront pas eux-mêmes, par des entreprises hostiles contre les troupes allemandes, à leur retirer ma protection. »

« Vous allez poser cette afriche, me dit le lieutenant, à votre porte, à celle de -la mairie et à celle de l'église. Hein ! cela vous réjouit...

— Sans doute, lui dis-je. *

— Alors nous sommes bons amis, fit-il, et les bons amis doivent s'aider les uns les autres. Allons , mes enfants , allons , entrez ! cria-t-il à ses soldats en riant, vous êtes en quelque sorte ici dans la maison paternelle ; on ne vous refusera rien. Entrez !»

Et les bandits entrèrent au moulin, du moulin dans la cuisine, de la cuisine dans la maison, et puis ils descendirent à la cave.

Ma femme et Grédel s'étaient sauvées.

Le pillage en règle commença. On vida ma cheminée; on défonça ma dernière tonne de vin; on ouvrit mon armoire, en flairant jusqu'au fond, comme une meute de chiens. Je vis un de ces soldats enlever jusqu'à la chandelle de son chandelier, et la fourrer dans sa botte.

Une de mes brebis s'étant mise à bêler :

« Hé! cria le lieutenant, des moutons!... Il nous faut aussi des moutons !»

Et les misérables allèrent dans Fétable prendre mes brebis.

Quand tout fut dévalisé, cet honnête officier, ce brave Allemand me remit la liste des réquisitions régulières, en me disant :

« Voici ce qu'il nous faut ! Vous m'amènerez tout cela ce soir même à Wéchem. Sinon, nous serons forcés de revenir; vous comprenez, mon-

i66 Histoire dw Plébiscite.

sieur le maire ? Et surtout n'oubliez pas les affiches, les affiches de Sa Majesté, c'est le plus important; c'est principalement pour cela que nous soiîMnes Venus. Allons, monsieur le maire, au revoir, au revoir ! »

Il me tendait la main, dans son gros gant de peau, l'abominable scélérat. Je lui tournai le dos; il fit semblant de ne rien voir, et sortit au milieu de ses braves, tous chargés comme des mulets, riant, se gobergeant et levant le coude, car chacun avait rempli sa gourde de fer-blanc et fourré quelque chose dans son sac.

Plus loin, ils entrèrent chez plusieurs autres notables, chez le cousin, chez monsieur le curé Daniel. Ils étaient si chargés de rapines, qu'à la dernière maison ils firent halte, pour mettre une voiture et deux chevaux en réquisition, chose qui leur parut plus commode, que de porter euxmêmes ce qu'ils venaient de voler.

La guerre est la véritable école du brigandage ; au bout de vingt ans de guerre, le genre humain ne serait plus qu'une grande bande.de scélérats.

C'est peut-être à cela que nous sommes tous réservés, car je me rappelle que le vieux maître d'école de Bouxviller nous disait qu'il avait e;xisté des peuples immenses et plus riches que nous, qui pouvaient prospérer longtemps encore par le commercé et l'industrie, et qui s'étaient tellement acharnés à leur propre destruction, par la guerre, que leurs pays sont devenus des plaines de sable

Histoire du PUbiscit.e, 1^7

OÙ rien ne pousse, où l'on ne découvre plas^ que des rochers.

Voilà ce qui nous menace et ce que je crains de voir avant de mourir, si les Bismark, les Bonaparte, les Guillaume, et tous ces êtres de sang prennent le dessus et ne reçoivent pas le châtiment qu'ils méritent.

Le lieutenant pillard dont je vous ai parlé tout à l'heure, a fini par devenir capitaine à la fin de la campagne; il l'avait bien mérité! Son nom ne me revient pas en ce moment; mais je n'aurai qû^à dire qu'il se promenait de village en village, <ie cabaret en cabaret; qu'il buvait comme un trou du vin, de la bière, de l'eau-de- vie ; qu'il braillait des chansons comme un bœuf; qu'il parlait avec attendrissement des petits oiseaux; qu'il réquisitionnait à tort et à travers, et qu'il rentrait à une heure , à deux heures , à trois heures du matin, tellenient ivre, qu'on ne comprenait pas comment un être humain dans cet état pouvait encore se tenir à cheval , ce qui ne l'empêchait pas de recommencer le lendemain!... oui, je n^ aurai qu'à dire cela, pour que* tous les gens de notre pays reconnaissent cette grosse brute allemande.

Du reste les autres officiers de la landwehr commandant à Vilschberg, aux Quatre-Vents, à Mittelbronn et ailleurs ne valaient guère mieux. Après le départ des princes, des ducs, des barons, ceux-ci* se regardaient déjà comme les seigneurs de notre pays. Tous les jours on appre-

i68 Histoire du Plébiscite,

nait de nouveaux crimes commis par eux, sUr de5 malheureux sans défense. Tantôt à Mittelbronn ils fusillaient un pauvre idiot, qui courait pieds nus dans les bois depuis dix ans, ne faisant -de mal à personne; le lendemain, à Vilschberg, ils mettaient tout nu un pauvre garçon, qui, par malheur, s'était approché de leurs batteries, et l'officier lui-même Técorchait à coups débotté ; et puis, aux Quatre- Vents, ils tiraient de leur cave deux pauvres vieillards et les exposaient au froid et à la pluie deux jours et deux nuits de suite, en menaçant de les tuer s'ils bougeaient; ils pillaient bœufs, moutons, foin, paille, cassaient les meubles, enfonçaient les fenêtres, et cela de jour en jour, sans raison, pour le plaisir de tuer et de détruire.

Quelquefois ils se faisaient du bon sang, en menaçant les curés et les maires de les forcer à conduire le bétail qu'ils avaient volé. Et comme les Allemands ont toujours eu chez nous la réputation d'être de grands savants, je suis forcé de déclarer que je n'en ai jamais vu tenir un livre, soit parmi les officiers, soit parmi les soldats.

Le cousin Georges disait avec raison que tout leur savoir se rapportait au métier de soldat : l'espionnage et l'étude des cartes pour les officiers, et la discipline à coups de trique pour les au ti;ps. Us n'ont qu'une seule idée claire dans la tête, c'est qu'il faut obéir aux chefs et recevoir gravement les soufflets qu'ils vous donnent.

Les jeunes gens employés dans le commerce voyagent; ils s'instruisent chez les étrangers ; ils

se laissent tout dire et ne répondent jamais à leur maître, ce sont de bons employés et pas chers; mais au premier signe ils retournent*^là-bas recevoir des coups de pied ; et cela ne leur fait rien de tirer sur leurs vieux camarades, sur ceux dont ils ont mangé le pain durant des années...

Dans leur pays, les uns naissent pour donner des soufflets, les autres pour en recevoir; ils trouvent cela tout naturel ; on a de l'honneur ou • Ton n'en a pas, selon que Ton est le fils d'un noble ou d'un marchand, d*un baron ou d'un ouvrier. Chez eux, moins un homme a d'honneur, plus il est bon soldat ; on ne lui demande que d'obéir, de cirer les bottes et de brosser le cheval de l'officier, quand il l'ordonne; le fils d'un banquier ou de n'importe quel riche bourgeois obéit comme un autre ! Aussi leurs armées sont bien disciplinées, on ne peut pas soutenir le contraire. Georges disait que leurs chefs supérieurs conduisaient plus facilement cent mille hommes, que les nôtres dix mille ; qu'il leur fallait pour cela moins de talent. Je le crois bien! Moi, simple meunier, si, par hasard, j'étais né roi de Prusse, je les conduirais tous par la bride, comme mes chevaux, et mieux encore. J'aurais seulement soin, lorsqu'il s'agirait d'une entreprise difficile , de consulter deux ou trois finauds, qui m'éclairciraient la vue, et de prendre des jeunes gens instruits qui veilleraient aux affaires. Cette machine irait toute seule, comme mon moulin, où les engrenages s'emboîtent

l'un dans l'autre, sans que je m'en occupe. La

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machine fait tout : Tesprit, le bon sens, le bon cœur ne servent à rien.

Ces idées me sont venues, en réfléchissant à ce que j'ai vu depuis le commencement.de cette campagne, et c!est pourquoi je dis qu'il faut absolument de la discipline, pour recommencer plus tard la partie ; seulement, comme les Français ont de l'honneur, il faut leur faire comprencfaie que celui qmt wl^ pas de discipline manque à l'honneur, et qu'il trahît sa ]patfne. Alors, sans coups de pied et sans soufflets, nous aiuroos de la discipline; nous pourrons faire manœuvrer de grandes masses, et nous battrons les Allemands , comme nous les avons battus cent fois.

Ces choses devraient êtres enseignées dans toutes les écoles, et les écoles devraient être innombrables. En tête du catéchisme on mettrait : a La première vertii du citoyen sous les armes, c'est l'pbéissance ; celui qui n'obéit pas est un lâche ; il trahit la République ! »

Voilà ce que je pense, et ipaintenant je continue.

Après le passage des armées allemandes, notre malheureux pays fut comme muré dans le silence, car tous ceux qui bloquaient Phalsbourg et les quelques détachements qui passaient encore avec des vivres, des munitions, des troupeaux de bœufs et de moutons dans la vallée, avaient la consigne de ne rien dire,* de nous laisser dans répouvante ; nous ne recevions plus de journaux.

Histoire du Plihiscite. 171

plus de lettres, plus la moindre nouvelle de rintérieur. Nous entendions bombarder Strasbourg, quand le vent soufflait du Rhin; tout brûlait là-bas ! Mais comme les gens n'osaient pas aller et venir, à cause des postes ennemis placés sur tous les points, on n'en savait rien ; la tristesse, le chagrin vous tuaient ! — On ne travaillait plus. A quoi bon travailler, quand les plus laborieux, les plus courageux, les plus économes, voient le fruit de leur travail dévoré par des brigands sans nombre ? On se repentait presque d'avoir rempli ses devoirs envers -ses enfants, de s'être privé de tout, pour nourrir' à la fin des gueux pareils.

On se disait :

« Est-ce qu'il existe une justice dans ce inonde? Est-ce que l'honnête homme, la bonne mère de famille, les braves enfants ne sont pas des bêtes? Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux faire le métier de voleur et de scélérat? Est-ce que toutes les satisfactions ne sont pas pour les brutes? Est-ce que ceux qui nous prêchent la religion, la commisération envers nos semblables, ne sont pas des hypocrites? Il faut être le plus fort... Eh bien, soyons les plus forts; marchons sur le ventre de jnos semblables, qui ne nous ont jamais fait de mal; espionnons, trompons, volons, pillons, et si nous sommes les plus forts, nous aurons toujours raison r »

Voici la liste des réquisitions qu'on faisait dans les plus misérables baraques, pour chaque Prus-

i'j2 Histoire au Pléhiscite,

sien qui s'y trouvait logé; qu'on juge d'après cela de notre misère,

« Pour chaque homme logeant chez vous et par jour, vous aurez à fournir : sept cent cinquante grammes de pain, cinq cents grammes de viande, deux cent cinquante grammes de café, soixante grammes de tabac ou cinq cigares, un demi-litre de vin ou un litre de bière, ou un décilitre d'eau-de-vie. — En outre, pour chaque cheval, douze kilos d'avoine, cinq kilos de foin et deux kilos et demi de paille. »

Chacun dira :

« Comment de malheureux paysans pouvaientils fournir tout cela? Ce n'est pas possible! »

Eh bien si! les Prussiens l'ont obtenu. — Voici comment : Ils faisaient des tournées jusque dans les dernières fermes, ils enlevaient tout, paille, foin ; ailleurs ils enlevaient le bétail ; ailleurs le grain; ailleurs le vin, l'eau-de-vie, la bière; ailleurs ils frappaient des contributions en argent. Chacun fournissait ce qu'il avait, de sorte qu'au bout de la campagne on n'avait plus rien.

Ah! oui, nous étions à notre aise avant cette guerre; nous étions riches sans le savoir! Jamais je n'aurais cru que nous avions au pays tous ces milliers de foin, toutes ces têtes de bétail.

On nous a bien donné des bons àla fin, quand les trois quarts et demi des provisions étaient avalées ; et maintenant on a l'air de vouloir nous indemniser; mais, dans trente ans, à supposer que nous restions tranquilles, dans trente ans.

notre village n'aura pas ce qu'il avait Tannée dernière.

Ahî votez, votez des plébiscites pour la paix, pauvres diables de paysans!... Votez des bons de paille, de foin, de viande, des milliards et des provinces pour le Prussien ! G^sxV honnête homme qui vous promet la paix, celui qui a violé son serment ; ayez confiance dans sa parole ! Chaque fois que je pense à cela, les cheveux m'en dressent sur la tête,

• Et ceux qui ont voté contre le plébiscite ont aussi payé!... Comme il doivent nous en vouloir de notre bêtise, et comme ils doivent désirer de nous instruire!...

Figurez-vous Fétat de ma femme et de ma fille, en nous voyant dépouiller de cette manière, car les femmes tiennent encore plus que nous à ce qu'elles ont économisé ; et puis, la mère ne pensait plus qu'à Jacob, et Grédel à Jean-Baptiste.

Le cousin Georges le savait ; il essaya plusieurs fois d'avoir des nouvelles de la place. Quelques turcos, échappés du massacre .de Frœchswiller, étaient restés en ville, et tous les jours il en sortait par les poternes, pour faire le coup de feu contre les Allemands. D'un autre côté, comme l'attaque de la ville était arrivée du jour au lendemain, on n^'avait pas eu le temps d'abattre les arbres et les haies, les baraques et les tombes du cimetière. Alors ce travail commençait, on rasait tout sans miséricorde, à portée de canon,

Georges essaya d'arriver à ces travailleurs,

mais les postes ennemh étaient trop serrés. Enân il eut des nouvelles, mais d'une manière qu'on n'ose presque pas avouer, par Marie Hopsalope, une femme de mauvaise vie, que lés sentinelles allemandes laissaient passer, et qui leur prouvait sa reconnaissance de la façon qui leur- convenait le mieux.

Cette honnête personne nous apprit que Jacob se portait bien, et sans doute elle dit aussi quelque bonne nouvelle à Grédel, car le lendemain elle se remit à nous parler de sa dot, et voulut absolument savoir où nous l'avions cachée. Je lui dis que c'était au bois, sous un arbre. Alors elle eut peur que les Prussiens ne l'eussent découverte, car ils fouillaient partout; ils avaient des listes exactes de tout ce que possédait chaque maison; ils avaient bouleversé jusqu'au fond des caves, pour déterrer les vins fins, par exemple, comme chez Mathis, à la scierie, et chez Frantz Sépel, à Metting. Rien ne leur échappait, ayant eu pour les renseigner depuis des années, nos propres domestiques allemands^, qui tenaient note du bétail, du foin, du grain^ du vin et de tout ce que chaque maison pouvait fournir. Ces Allemands viennent au monde pour espionner, comme les oiseaux pour voler, ♦ c'est dans leur nature. Que les Américains, les Russes et tous les peuples qui ont encore la bonté de les recevoir, y réfléchissent : leur imprudence pourra leur coûter cher un jourî Je n'invente rien^ je ne dis rien de trop^

notre exemple est là... que chacun en fasse son profit.

Grédel craignait donc pour notre sac. Je lui dis que j'étais allé voir et que rien n'avait été remué dans les environs.

Mais, 9.près l'avoir rassurée, j'eus moi-même une grande frayeur.

- Un dimanche soir, une trentaine de Prussiens, conduits par leur fameux lieutenant, arrivèrent au moulin, criant d'abord, en tapant de la crosse sur le plancher, qu'il leur fallait du vin et de Teaude-vie.

Je leur donnai les clefs de la cave.

« Ce n'est pas cela, dit le lieutenant. Vous avez touché seize cents francs à Saverne le mois dernier, où sont-ils? »

Je vis itout de suite qu'on m'avait dénoncé : c'était Placiard, ou tout autre gueux dq cette espèce , car les dénonciations commençaient : Tous ceux qui se sont déclarés depuis pour les Q4llemands faisaient déjà ce métier!

ir n'y avait pas à nier la chose, et je dis :

(( Oui, c'est vrai! — Mais comme je devais à . Phalsbourg, j'ai payé ce que je devais; et puis le reste je l'ai mis en sûreté chez monsieur le notaire Fingado, ^

— Où est-il, ce notaire? ^

— En ville ! Les soixante gros caiibns que vous savez, le gardent. »

Alors le lieutenant parut vexé; il se promenait de long en large, et disait :

n Vous êtes un vieux renard, je ne vous crois pas... Vous avez caché votre argent quelque part. Vous allez fournir des contributions en argent.

— Je fournirai comme tout le monde ma contribution pour six de vos hommes, avec ce que j'ai. Voici mon foin, mon blé, ma paille, ma farine ; tant qu'il en restera, vous en prendrez; quand il n'y en aura plus, vous en chercherez ailleurs. Vous pouvez tuer les gens, vous pouvez brûler les villes et les villages ; mais vous ne pouvez prendre de l'argent à ceux qui n'en ont pas. »

Il me regardait; et l'un des soldats qui se trouvaient là, tout furieux, me prit au collet en criant :

« Tu vas nous montrer ton magot, vieux coquin! »

Plusieurs autres me poussèrent dehors; ma femme arriva, criant et gémissant; Grédel sortit avec la hachette, en disant à ces bandits : .

« Tas de lâches!... vous n'avez pas de cœur!... Vous êtes tous dei Schinderhannes!... »

Elle voulait tomber dessus. Mais je 'lui criai :

« Grédel, rentrei... »

tin même temps, j'ouvris mon gilet, et je dis au scélérat qui me tenait sa baïonnette sur la poitrine :

« Allons, pousse, misérable, que ce soit plus tôt fini! »

Il paraît que ma figure en ce moment avait quelque chose qui les surprit, car le lieutenant,

Histoire dit Plébiscite, 177

qui nie faisait qu'écumer le pays avec s» bande,

s'écria

' « Allons, laissez monsieur le maire tranquille ! Quand nous aurons pris la place, nous trouverons son argent chez le notaire. En route, mes enfants, en route!... Allons voir ailleurs... Il faut des écus à Sa Majesté, nous en trouverons. Au revoir monsieur le maire, et sans rancune. »

Il riait. Moi, j'étais pâle comme un mort et je rentrai frémissant.

Je devins malade.

Beaucoup de gens au pays avaient la dyssenterio, et c'est encor« à ces goinfres que nous devions cela; car ils dévoraient tout: miel, beurre, fromage, fruits verts, bœuf, mouton, tout s'engouffrait dans leur gosier pêle-mêle. A Pfalsweyer, ils avaient même avalé du vinaigre pour du vin. Je ne sais pas ce qu'ils mangeaient dans leur pays, mais la voracité de ces gens-là ferait croire qu'ils n'avaient jamais connu que les pommes de terre et l'eau fraîche.

Et puis, ils remplissaient tout le pays de leurs ordures ; on , les voyait se débarrasser sans honte dans les ruelles, par files de six, huit, dix en face des fenêtres, sur le bord des routes, sans même chercher une haie pour se cacher, comme de véritables animaux.

Il y avait au haut de Metting un, chemin creux qui empestait tout le pays. On avait beau conduire là de la paille, l'odeur infecte s'étendait au loin. Finalement il fallut ordonner une corvée générale

de tous les paysans, pour débarrasser Tair de cette infection, en même temps que des carcasses de chevaux et des entrailles de bêtes égorgées ; eux,ils auraient tout laissé pourrir à la même place I

Aussi, ils sentaient bon! On n'avait pas besoin de les voir venir, pour savoir"qu'ils approchaient; s'ils ne faisaient pas de bruit, on les éventait tout de même.

Cette année-là les corbeaux~arrîvèrent de bonne heure; ils s'abattirent par gros nuages dans la plaine. Le bon Dieu nous envoyait ce secours, sans cela la peste nous aurait rendu visite.

Je ne parle pas des autres vexations que ces Prussiens nous ont fait subir, comme de nous forcer de couper leur bois à la forêt, de le fendre et de le ranger devant leurs portes ; de mena£:er les paysans de les envoyer ouvrir les tranchées, ^ par ce moyen, des villages entiers s'enfuyaient d'une minute à Tautre, et les landwehr en profitaient pour pillei: les maisons sans résistance, — ni de mille autres actions honteuses, comme d'aller faire leurs besoins dans les églises', ce qui désolait tous les honnêtes gens, protestants, catholiques ou juifs, et montrait que ces êtres-là n'avaient le respect de rien ; qu'ils se faisaient un plaisir d'humilier l'âme de l'homme dans ce qu'elle a de plus profond et de plus sacré ! Car, même pour ceux qui n'ont pas de religion, une église, un temple, une synagogue , sont des lieux vénérables : c'est là que notre mère nous a porté, pour nous faire bénir par Dieu ; c'est là que nous

Histoire du Pléhiscite, 179

avons pris l'Eternel à témoin de notre amour pour celle que nous aimions ; et c'est là que nous avons porté nos père et mère, après qu'ils avaient cessé de souffrir en ce monde, pour les recommander à la miséricorde divine...

Eh bien, voilà ce que ces misérables ont osé faire!... C'est pour cela surtout que nous les maudirons de père en fils, et qu'ils ne pourront jamais se réconcilier avec nous.

Pendant que tous ces malheurs nous accablaient, des bruits de toutes sortes couraient le pays. Un jour le cousin Georges vint me dire qu'il avait appris d'un aubergiste de Sarrebourg, qu'une grande bataille s'était livrée près de Metz ; que Aous avions eu la victoire; mais que l'Empereur, ne sachant où se mettre, gênait tout le monde; qu'il se sauvait à droite, à gauche, entraînant à sa suite, des escortes de trois à quatre mille hommes, pour garder sa personne et ses bagages; qu'il avait fallu le déclarer absolument nul , et l'envoyer à Verdun pour s'en débarrasser, parce qu'il n'osait rentrer dans Paris, où l'indignation du peuple contre sa dynastie éclatait de plus en plus.

« Maintenant, me dit le cousin , Bazaine est à la tète de notre meilleure armée. C'est bien triste d'être obligé de confier le sort de la patrie à cet homme, qui s'est fait connaître au Mexique, quand nous avons déjà pour ministre de la guerre, le vieux de Montauban, qui s'tst distingué en Chine et dans^Taffair^e Doineau, en Afrique. Oui,

i8o Histoire du Plébiscite,

voilà trois braves gens , dignes de s'entendre : l'Empereur, Bazaine et Palikao! Enfin, espérons toujours, cela ne coûte rien d'espérer. »

C'est ainsi qu'arriva la fin du mois d'août, le plus triste mois que nous ayons passé dans notre vie. .

Le 1*' septembre, vers dix heures du soir, tout le monde dormait au village, quand le canon de Phalsbourg se mit à tojiner : c'étaient les grosses pièces du bastion de Vilschberg et celles du bastion de la caserne d'infanterie; nos petites maisons en tremblaient.

On se leva, on fit de la lumière. A chaque coup nos vitres grelottaient. Je sortis. Une foule d'autres paysans, hommes et femmes, écoutaient et regardaient. La nuit était noire ^ et les éclairs rouges des deux bastions couvraient de seconde en seconde toute la côte.

Alors la curiosité m'emporta. Je voulus savoir ce que c'était, et malgré tout ce que put me dire ma femme, je partis avec trois ou quatre voisins, pour Berlingen. A mesure que nous montions dans les broussailles, le bruit devenait plus fornaidable; en arrivant sur la côte, nous entendions de grandes rumeurs aux environs : — les gens de Berlingen se sauvaient au bois; deux obus avaient atteint le village ; — et c'est de là-haut que je vis l'effet des grosses pièces, des bombes et des obus qui s'avançaient de notre côté, sifflant et ronflant comme des locomotives de chemin de fer, avec un bruit tellement épouvantable, qu'on reculait malgré soi.

Histoire du Plébiscite, i8i

En même temps, nous entendions des voitures galoper ; elles couraient ventre à terre des Quatre- Vents à Vilschberg. Ce devait être un convoi de vivres et de munitions, que les Phalsbourgeois avaient aperçu de loin; la lune était pourtant couverte , mais les jeunes gens ont de. bons yeux.

Après ayoir vu cela, nous redescendions, lorsque je reconnus tout d'un coup le cbusîn, qui marchait près de moi.

« Bonsoir, Christian, fit-il, qu'est-ce que tu penses de cela ?

— Je pense que les hommes inventent de terribles machines pour se détruire.

— Oui, mais ce n'est encore rien, Christian, ce n'est que le petit commencement de l'histoire; dans un an ou deux, la paix sera signée entre le roi de Prusse et la France; mais la haine éternelle est entre les deux peuples, la haine juste, la haine épouvantable, la haine qui ne pardonne pas.

Qu'est-ce que nous demandions aux Allemands?

Rien. Est-ce que nous voulions une de leurs provinces? Non, la grande masse des Français ne voulait pas cela ? Est-ce que nous convoitions leur gloire? Non! de la gloire militaire, nous en avions à revendre... Ils n'av^tient donc aucun intérêt à nous traiter en ennemis. Eh bien, pendant que nous faisions, pour toute TEurope, l'essai du suffrage universel à nos risques et périls , et que cette chose très-belle, très-juste, mais aussi trèsdangereuse avec un peuple ignorant, avait mis un mauvais sujet à notre tête, ces bons chrétiens ont

j8a Histoire du Plébiscite,"

profité de notre faiblesse, pour nous porter le mauvais coup qu^ils préparaient depuis cin-^. quante-quatre an». Ils ont réussi ! Mais malheur à nous! Malheur à eux! Malheur au genre hu-.

main ! Cette guerre fera couler plus de sang et de larmes, que la Zinsel ne pourrait en porter au Rhin. »

Ainsi parla le cousin Georges ; et malheureusement depuis ce jour, j'ai reconnu qu'il n'avait pas tort: ceux qui étaient loin de Fennemi, en sont proches, et ceux qui sont plus loin, seront forcés de s'en mêler. Que ceux du Midi sachent qu'ils sont Français comme nous, et s'ils ne veulent pas sentir le. dur talon des Prussiens sur leur nuque, qu'ils se lèvent à temps! Après la Lorraine, vient Ja Champagne, après l'Alsace viennent la Franche- Comté et la Bourgogne, ce sont aussi de bons pays et les Allemands ont soif <ie bon vin ! Des hommes qui voyaient clair, nous avaient prévenus depuis longtemps que les Allemands voulaient l'Alsace et la Lorraine; nous ne pouvions pas les croire; aujourd'hui, ces mêmes hommes nous disent ; « Les^ Allemands veulent toute la France! Attention!... Le temps des Bourbons soutenus par les jésuites, et lé temps des Bonaparte, soutenus par les mou-^ ehards, sont passés pour toujours! Soyons unis en République, ou les Allemands nous mangeront! » Je crois que ceux qui nous disent cela méritent qu'on les écoute.

Le lendemain de la canonnade, on apprit que des voitures avaient été renversées et pillées aux

environs de Berlingen. Alors le major prussien déclara que la commune ëtait responsable des objets enleyés, et qu'elle allait avoir à verser cinq cents francs pour le dommage.

Cinq cents francs, hélas! où donc les trouver après le pillage ?

Heureusement le maire de Berlingen parvint à découvrir que les sentinelles chargées de surveiller les voitures avaient elles-mêmes tout volé, pour faire des cadeaux aux demoiselles Hopsaloppe du pays, et cette affaire rentra dans les contributions générales.

Le temps, aux premiers jours de septembre, s'était remis au beau; et je me rappellerai toujours que Tavoine perdue par les convois allemands commençait à lever tout le long de leur chemin; il en existait sans doute une traînée pareille depuis la Bavière jusque bien avant dans la France.

Quelle perte pour notre pays ! car c'était toujours nous qui devions remplacer ce qui se perdait ou se volait; les Prussiens sont bien trop honnêtes pour dérober quoi que ce soit.

En ce temps de calme, la nuit, nous entendions aussi le bombardement de Strasbourg. Vers une heure du matin, quand le village dormait et que tout se taisait au loin, alors les grands coups de canon se suivaient un à un ; la citadelle seule recevait cinq obus et une bombe par minute.

Quelquefois le feu redoublait, il devenait épouvantable, la terre semblait s'écrouler là-bas.

184 Histoire du Pléhiscite.

Et cela dura quarante-deux jours et quarantedeux nuits sans interruption; le Temple neuf, la bibliothèque, le théâtre et des cejitaines de maisons furent brûlés; la cathédrale fut criblée, un obus renversa même sa croix de fer tout en haut.

Les malheureux Strasbourgeois regardaient du côté de la France, personne ne venait à leur secours. Ceux qui nous ont raconté cela plus tard, en pleuraient encore à chaudes larmes.

Vers Metz, nous n'entendions rien; des bruits de batailles, de combats en Lorraine couraient, de ces bruits dont on ne sait ce qu'ils valent.

Le silence des Allemands continuait, quand un soir ils poussèrent de grands hourahs, se répandant de Véchem à Biegelberg, de Biegelberg aux Quatre-Vents. Georges et sa femme arrivèrent tout pâles :

« Eh bien, vous connaissez la dépêche?

— Non, qu'est-ce que c'est?

— V honnête homme^ à Sedan, vient de se rendre avec quatre-vingt mille Français! Depuis le commencement du monde, on n'a rien vu de pareil. Il a remis son épée au roi de Prusse, sa fameuse épée du 2 Décembre! Il tenait à sa peau et à ses fourgons plus qu'à tout le reste ; plus qu'à l'honneur de son nom, plus qu'à l'honneur de la France! Ah! le gueux, il m'a trompé même en cela, je le croyais brave. »

Georges ne se possédait plus :

(( Voilà , dit-il , comment cela devait finir !

.Histoire du .Plébiscita. 185

Sa véritable armée à lui, c'étaient les dix ou quinze mille décembraillards sortis de la préfecture de police, avec des triques plombées et des casse-têtes, pour assommer les défenseurs de la loi. Il se croyait capable de conduire une armée française, comme sa bande de filous; il Ta conduite dans une sorte 'd'égout; et là, malgré le courage de nos soldats, il les a livré» au roi de Prusse, en échange de quoi ? Nous saurons cela plus tard! Nos pauvres enfants ne voulaient pas se rendre; ils auraient mieux aimé mourir les armes à la main, en essayant de se faire jour : c'est Sa Majesté quiy trois fois ^ a donné l'ordre de hisser le drapeau blanc. »

Ainsi parlait le cousin; et nous, plus morts que vifs-, nous écoutions les cris de joie du dehors.

Un parlementaire venait de partir pour la * ville. Les landwehr qui, depuis quelque temps remplaçaient les troupes de ligne chez nous, des gens d'âge, sérieux, des pères de famille, plus dévoués à la paix, qu'à la gloire du roi Guillaume , pensaient que tout était fini ; que le roi de Prusse tiendrait sa parole ; qu'il ne continuerait pas contre la nation la guerre commencée contre Bonaparte, et que la ville ne pouvait pas manquer de se rendre.

Mais le commandant Taillant répondit tout simplement au parlementaire, que les portes de Phalsbourg s'ouvriraient quand il en aurait reçu l'ordre écrit de Sa Majesté ; que Napoléon ayant déposé son épée, cela ne l'empêchait pas, lui, de

i86 Histoire du Plébiscite.

rester à son poste/ et que chacun devait être sur ses gardes, de peur d'accident.

Le parlementaire [revint, et la joie des landwehr fijt un peu calmée.

En ce temps, je vis une chose qui me réjouît encore quand j'y pense*

J'étais allé faire un tour à Saverne, par la route du Falberg, derrière les postes allemands, espérant apprendre des nouvelles. Et puis, j'avais encore quelques petites sommes à toucher là-bas, il fallait de Targent tous les jours et l'on ne savait plus où en trouver.

Vers cinq heures du soir, je retournais à la maison, le temps était beau, mes affaires avaient assez bien marché; jjentrai dans la petite auberge de Tzise, sur la côte, prendre une chopine de vin. -^ Là, dans la petite salle, une dizaine de Bavarois buvaient et se disputaient avec autant de Prussiens, assis autour des tables de sapin. Ils avaient déposé leurs casques au rebord des ■fenêtres, et se donnaient du bon temps, loin des chefs, révenant sans doute de marauder ou de piller quelque maison forestière.

Un Bavarois criait :

(( C'est nous, lious seuls, qu'on met toujours en avant! C'est à nous que revient la victoire de Wœrth; sans nous, vous étiez battus!... Et c'est nous encore qui venons de prendre l'Empereur et son armée. Vous autres, derrière, vous êtes là pour vous attirer les honneurs et les bénéfices de la chose.

— Hé! répondit un Prussien, qu'est-ce que vous auriez donc faijt sans nous? Quel général en chef avez -vous donc produit? Citez donc un de vos hommes ! Vous èx^s en ligne^ c'est vrai; vous vous faites casser les os, je ne dis pas le contraire; mais qui est-ce qui vous commande? C'est le prince royal de Prusse ; c'est le prince Frédérip-Charles de Prusse; c'est le vieux général

>de Moltke et Sa Majesté le roi Guillaume!... Que venez-vous donc nous chanter avec vos victoires? Les victoires sont pour les chefs; quand même on vous aurait hachés jusqu'au dernier, qu'est-ce que cela ferait à l'affaire? Est-ce qu'un architecte regarde aux matériaux qu'il emploie? Estime que les pioches, les pelles et les truelles réclament de la gloire j^ .

— Comment les pioches, cria un Bavarois; est- CQ que vous nous prenez pour des pioches?

— Oui! crièrent les Prussiens, » en frappant sur la table avec arrogance.

Alors : pif! paf ! — Les pots commencèrent à rouler; je n'eus que le temps dç sortir, en riant et pensant :

« Ces pauvres Bavarois ont pourtant raison :

ils reçoivent les coups, et les autres ont tous les bénéfices. Il faut que ce Bismark soit bien malin, pour leur avoir fait accepter un marché pareil; oui, c'est fort! Et dire que les jésuites donnent des conseils au roi de Bavière!... »

Tout en rentrant à la maison, je me Élisais ces réflexions à moi-même*

i88 Histoire du Plébiscite»

C'était vers le 8 ou le lo septembre. Le bruit courait alors qu'on avait proclamé la République à Paris; que Timpératrice, la princesse Mathilde, Palikao et tous les autres s'étaient sauvés; qu'un gouvernement de défense nationale avait été proclamé ; et que tous les Français de vingt à quarante ans étaient appelés sous les armes. Mais de tout cela rien n'était sûr, excepté le bombardement, de Strasbourg et les batailles autour de Metz.

Pour être juste, il faut dire que bien des gens trouvaient la conduite de Bazaine admirable, et qu'on le regardait comme lé sauveur de la France; on croyait qu'il retenait toutes les armées des Allemands sur ses épauks, et chacuil pensait qu'il finirait par sortir de là; qu'il viendrait délivrer Toul, Phalsbourg, Bitche, Strasbourg, en écrasant tous ceux qui nous entouraient.

Georges, plus d'une fois en ce temps, me disait:

« Notre tour viendra bientôt ! Il faudra que nous marchions tous. J'ai déjà mon affaire : tout est prêt, le fusil et les cartouches. Toi, tu feras sonner le tocsin, aussitôt que nous entendrons le canon du côté de Sarreguemines et de Fénétrange; nous prendrons les Allemands entre deux feux. »

Il me disait cela le soir, lorsque nous étions seuls, et je ne demandais pas mieux.

Il fallait être bien -prudent, car le nombre des landwehr augmentait de jour en jour. Ils s'asseyaient au milieu de nous, derrière le poêle, et fumaient leurs longues pipes de porcelaine, la tête penchée, tout rêveurs. Comme un certain

Hisioire du Plébiscite, 189

nombre comprenaient le français, sans le dire, on ne parlait pas devant eux ; chacun conservait pour 5oi ses réflexions.

Tous ces landwehr de Bade, du Wurtemberg, de Bavière étaient commandés par des oiEciers prussiens; de sorte que la Prusse donne les officiers, et les autres Allemands les soldats ; ils apprennent ainsi l'obéissance envers* leurs véritables maîtres. — Le seigneur Dieu a fait les Prussiens pour commander, et les autres Allemands pour obéir. C'est ainsi qu'ils ont obtenu la victoire; et maintenant il faut que cela reste dans les siècles des siècles, parce que les Alsaciens et les Lorrains pourraient se révolter ; que la France pourrait se relever, et qu'il pourrait arriver des troubles de tous les côtés.

Oui, tous ces bons landwehr vont rester de père en fils l'arme au bras ; et plus ils auront remporté de victoires, plus les Prussiens s'élèveront sur leur dos et les tiendront ferme.

Une chose les ennuyait beaucoup : on commençait alors à s'agiter dans les Vosges, et l'on parlait de francs-tireurs, de .villages révoltés du côté d'Épinal. Naturellement cela nous réveillait aussi. Ces landwehr traitaient les francs-tireurs de brigands, embusqués pour assassiner d'honnêtes pères de famille , et pour détrousser les convois ; ils menaçaient de les prendre.

Malgré tout, on pensait :

« S'il en venait seulement quelques-uns de nos

côtés avec de la poudre et des fusils; nous enti*e-

Le 2^ septembre, un vaguemestre prussien vint m'apporter des proclamations, avec ordre de les

rions dans la bande ^ et nous tâcherions de nous débarrasser, nous-mêmes ! »

Plus on parlait de ces francs- tireurs, plus l'espoir nous revenait, et plus les réquisitions nous ennuyaient.

Le pillage devenait moins fort, mais il continuait toujours. Lorsque noslanwehr, à nous, ceux que nous étions forcés de loger et d'entretenir, s'en allaient monter leur garde autour de Phalsbourg, il en arrivait d'autres par bandes des villages voisins, criant, tempêtant, demandant des bœufs, des moutons, du lard ! Et quand ils avaient bien effrayé- les femmes, ces gueux se contentaient de quelques œufs, d'un fromage, d'une bdtte d'oignons, etc. Ils s'en allaient riant entre eux.

Les nôtres sans doute faisaient de même ailleurs, car leur pot-au-feu ne manquait jamais de légumes. Et tous ces bons pères de famille partageaient en conscience avec les abominables créatures qui les suivaient!... Que voulez-vous, il ■faut du temps pour faire d'une bête un homme, et quelques mois de guerre suffisent pour ramener tout à l'état naturel.

faire afficher.

Ces proclamations disaient que nous faisions partie maintenaçit du département de la Moselle, •et que nous avions un préfet prussien : le comte Henkel de Donnermarck, qui, lui-même, se trouvait placé sous les ordres du gouverneur général d'Alsace et de Lorraine, M. le comte de Bismark- Bohlen, résidant provisoirement à Haguenau,

Je ne sais quelle diable d*idée me prit alors. Nos landwehr nous avaient annoncé deux jours avant la capitulation de Strasbourg; j'étais ennuyé depuis longtemps de toutes les réquisitions qu'il me fallait ordonner malgré moi, et je déclarai hardiment que je ne ferais pas afficher cela; que c'était contraire à ma conscience; que je me regardais toujours comme Français , et que Ton n'avait qu'à charger les gueux d'une commisMon pareille.

Le vaguemestre paraissait tout étonné de m'entendre. C'était un gros homme, avec de grosses moustaches brunes et des yeux à fleur de tête.

« Est-ce que vous voulez me inettre cela par écrit, monsieur le maire? me dit-iL

— Pourquoi pas ? Je suis las de ces vexations ; qu'on donne ma place à M« Placiard votre ami,' je ne demande pas mieux- Qu'il fasse les réquisitions ; moi, je considère tout cela comme de véritables vols. *

— Eh bien, fit-il, écrivez! Moi, je remplis mes ordres, le reste ne me regarde pas. »

* Alors, sans refléchir, j'ouvris mon secrétaire, et j'écrivis que Christian Wéber, maire de Rôthalp,

regardait comme contraire à sa conscience de proclamer Bismark-Bohlen gouverneur d'une province française , et qu'il s'y refusait absolument.

Je mis ma signature au bas, avec la date, — 2^ septembre 1870, — et c'est la plus grande bêtise que j'aie faite dans ma vie : elle m'a coûté cher!

Le vaguemestre prit le papier, le mit dans sa poche et s'en alla.

Deux ou trois heUres après, réfléchissant à la chose, je commençais à me repentir, et j'aurais bien voulu ravoir le papier.

Le soir même, après souper^ j'allai tout raconter à Georges ; il en fut très-content.

« A la bonne heure ! Christian , me dit-il, maintenant ta position est nette. Je t'ai plaint souvent d'être forcé, dans l'intérêt de la commune et pour éviter le pillage, de délivrer des bons aux Prussiens. Les gens sont si bornés ! En voyant la signature du maire, ils le rendent en quelque sorte responsable de tout; chacun se figure en supporter plus que sa part. Te voilà débajrrassé du fardeau ; tu ne pouvais aller jusqu'à réquisitionner au nom de Henkel de Donnerm'arck, se disant préfet de la Moselle; qu'un autre s'en charge ; ils trouveront ^bien assez de mauvais drôles pour accepter cet honneur. »

L'approbation du cousin me fit plaisir; et j'allais retourner à la maison, lorsque le même vaguemestre auquel- j'avais remis ma démission le matin, entre, suivi de trois ou quatre landurehr.

« Voilà quelque chose pour vous, me dit-il, en

me remettant un billet, que je lus tout haut : « Les nommés Christian Wéber, meunier, et Georges Wéber, marchand de vins, au village de Rôthalp, conduiront demain à Droulingen quatre mille de foin et deux mille de paille, sans faute. — Ordre supérieur. — Flœgel. »

— C'est bon! répondis -je, — quoique cette réquisition me parût un peu forte, mais je ne voulais pas montrer mon indignation à nos ennemis, ils auraient été trop satisfaits; — c'est bon, je ferai conduire mon foin et ma paille à Droulingen.

— Vous les conduirez Vous-même, me répondit le vaguemestre brutalement; tous les chevaux et toutes les voitures du village ont été réquisitionnés; vous avez trop souvent oublié les vôtres.

— Je puis prouver que mes chevaux et mes voitures ont marché plus que ceux de n'importe qui, lui répondis-je en colère. Vos reçus sont là; j'espère qu'ils feront foi pour vous !

-^ Enfin, n'importe! dit-il. Les chevaux, les voitures, le foin et la paille ensemble, sont mis en réquisition, c'est clair?

. — C'est très-clair, dit Georges; quand on est le plus fort, on commande.

— Justement ! » dit le vaguemestre.

Il sortit avec ses hommes, et Georges, sans se fâcher, me dit :

(( C'est la guerre ! Soyons calmes... Notre tour reviendra peut-être, maintenant que V honnête homme ne conduit plus nos armées ! — En atten-

dant, tout ce que nous avons de mieux à faire, si nous ne voulons pas encore perdre nos chevaux et nos voitures, c'esft de charger nous-mêmes ce soir et de partir demain au petit jour. Nous •serons de retour avant sept heures, pour souper ; et Ton ne pourra- plus nous prendre de foin ni de paille, puisque nous n'en aurons plus. »

* Moi, ma colère éclatait; mais comme il me donnait l'exemple, en se débarrassant de son habit et mettant sa blouse, je sortis éveiller le vieux père Ofran, pour m'aider à charger.

Ma femme et Grédel m'attendaient; le vaguemestre et ses hommes avaient passé par le moulin, avant de se rendre chez Georges; elles tremblaient. *— Je leur dis de se tranquilliser; qu^il n'était question que de foin et de paille à conduire jusqu'à Droulingen, où j'en prendrais un reçu, chose nécessaire pour être payé plus tard.

Qu'elles l'aient cru, ou non, elles rentrèrent à la maison.

J'allumai la lanterne, Ofran monta sur le grenier et me tendit les bottés, que je recevais sur une fourche. Vers deilx heures du matin les deux voitures étant chargées, je donnai Tavoine aux chevaux et je rentrai me reposer quelques instants;

A cinq heures, Georges, dehors, criait déjà :

« Christian, c'est moi. »

Je me levai ; je mis mon chapeau et ma blouse; j'ouvris l'écurie, de l'intérieur, j'attelai et nous partîmes à la fraîcheur, pensant être de retour le soir.

Dans tous les villages où nous passions, des l)andes de landwehr, assis devant les baraques, déguenillés, de larges pièces aux genoux et la barbe crasseuse, comme on raconte des anciens cosaques, fumaient leurs pipes; de la cavalerie et de l'infanterie allait et venait.

Ceux qui restaient en garnison dans les villages étaient forcés, par ordre, de donner leurs bonnes bottes aux autres, et de mettre leurs savates.

Des officiers à cheval, leur petite casquette plate sur le nez, filaient au rebord de la route, tomme le vent. Dans les vieilles auberges reculées, au fond des cours, les fumiers étaient couverts d'entrailles et de peaux d'animaux écorchés; il en pendait aussi de ces peaux, retournées et bourrées de paille, aux balustrades des vieilles galeries, le long des rampes d'escaliers, où l'on voyait autrefois le linge des ménagères ! La misère, la terrible misère, était peinte avec l'inquiétude sur toutes les figures. Les Allemands seuls étaient gras, dans leurs bottes éculées; ils Vivaient de bon pain blanc, de bon vin rouge, de bonne viande ; ils filmaient du bon tabac ou des cigares; ils vivaient comme des coqs en pâte.

Dans un autre temps, ces gens s'étaient plaints amèrement .de nos invasions chez eux, sans se souvenir qu'ils avaient commencé^les premiers à nous envahir ! Ils avaient pourtant raison ; à la fin du premier empire, les Français ne se battaient plus que pour un homme ! Mais ils s'étaient vengés deux fois, en 1814 et 18 15, et depuis cinquante ans ils

venaient chez nous en amis, ils étaient reçus comme des frères. Nous n'avions pas de rancune contre eux; ils ne paraissaient pas en avoir contre nous; la paix nous avait adoucis ; nous ne souhaitions que leur prospérité, comme la nôtre, car les peuples ne sont vraiment heureux, que quand leurs voisins aussi prospèrent;, alors le commerce, l'industrie, tout marche ensemble.

C'était ainsi que nous étions ! — Nous ne parlions plus de nos victoires, mais de nos défaites, pour rendre justice à leur courage et à leur patriotisme; nous reconnaissions nos torts; ils avaient Tair de reconnaître les leurs, et ne parlaient que de fraternité ! Nous croyions à leur honnêteté, à leur franchise : nous les aimions !

Aujourd'hui la haine est entre nous.

A qui la faute ?

A notre bêtise d'abord, à notre ignorance. Nous avons tous cru que le plébiscite était pour la paix; les ministres, les préfets, les sous-préfets, les juges de paix, les commissaires de police, tout le monde nous l'avait affirmé. Un scélérat s'en est serîi pour déclarer la guerre ! — Mais les Allemands voulaient la guerre ; ils nous enviaient et nous haïssaient, sans nous le faire voir.

Ils nous épiaient depuis longtemps ; ils nous étudiaient; ils supportaient tous les exercices, toutes les fatigues, pour être les plus forts, et cherchaient une occasion de se faîfe déclarer la guerre, pour se donner le beau rôle aux yeux de l'Europe. L'affaire d'Espagne n'était qu'un

piège tendu par Bismark à Bonaparte. Les Allemands se disaient : « Nous avons douze cent mille hommes sur pied, nous sommes quatre contre un... Profitons de l'occasion.. . Si le gouvernement français avait seulement l'idée d'organiser et d'exercer un peu la garde mobile, tout serait perdu,.. Dépêchons-nous!... »

Voilà l'honnêteté, la franchise et la fraternité des Allemands.

Notre imbécile a donné dans le piège... Les Allemands nous ont écrasés sous le nombre. Ils sont nos maîtres : ils occupent notre pays, nous leur payons des milliards ; et les voilà qui reviennent comme autrefois dans nos villes par bandes, nous sourire, nous tendre la main :

« Hé! comment ça va-t-il donc? Est-ce que vous vous êtes toujours bien porté? Mais vous ne me reconnaissez donc pas? Voua avez l'air d*être fâché? Ah! c'est bien mal de votre part!... De si bons, de si vieux amis!... Voyons, tâchez de me donner une petite conimande, et 'ne pensons plus à cette malheureure guerre ! »

Pouah ! détournons nos yeux de cela, c'est trop horrible !

Moi, je me dis, pour les excuser, — car il faut toujours chercher des excuses à tout, l'homme n'est pas naturellement si bas ; il faut des causes pour expliquer un si grand défaut de fierté naturelle, — je me dis que ce sont de pauvres êtres, élevés dans la soumission , et que les malheureux font comme les oiseaux que l'oiseleur tient dans ses

rçS Histoire du Pléhiscite.

filets; ils chantent, ils sifflent pour en attirer d'autres :

« Ah! qu'on est bien ici... Qu'on est bien ici, dans la vieille Allemagne... avec un empereur, des rois, des princes, des ducs, des grands-ducs, des comtes, des barons allepoiands ! Quel honneur de combattre çt de- mourir pour la patrie allemande!.,. L'homme allemand est le premier homme du monde I... »

Oui... oui... pauvres diables! nous connaissons cela... C'est la chanson que vos maîtres vous ont apprise dans leurs écoles! C'est pour le roi de Prusse et pour sa noblesse que vous travaillez, que vous espionnez, que vous vous faites casser les os sur les champs de bataille ! Ils vous payent avec dés phrases creuses sur l'homme allemand; ^t quand vous ne chantez pas juste par de grands soufflets allemands sur vos joues allemandes!... Allez,., allez!... vous avez beau dire, les Alsaciens et les Lorrains ne siffleront jamais comme vous ; ils ont appris une autre musique !

Enfin, tout cela ne nous empêchait pas d'être pris, Georges et moi, et de savoir qu'à la moindre résistance, on nous tordrait le cou comme à des poulets. C'est pourquoi nous faisions bonne mine à mauvais jeu, remarquant la désolation de ce pays, où venait aussi de se déclarer la peste bovine. A Lohre, à Ottviller, dans vingt autres endroits, cette terrible maladie, la plus ruineuse pour les paysans, commençait déjà ses ravages; et les Prussiens, qui mangent quatre fois plus de

Histvlre du PUhiscice, 199

viande que nous, lorsqu'ils sont chez les autres, avaient peur d*en manquer.

lueurs vétérinaires nfe connaissaient qu'un remède à eètte^peste : aussitôt qu'une bête était malade, qu'elle refusait le foin et devenait mélancolique, ils la faisaient abattre, et mettre avec ses cornes et sa peau à six pieds sous terre. Ce n'était pas plus mMin que le bombardement des villes, paur les forcer de se rendre, et l'incendie des villages, pour forcer les gens à payer leurs réquisitions. Mais cela réussissait!

Les Allemands, dans cette campagne, nous ont appris leurs plus belles inventions ! C'est a cela qu'ils pensaient depuis des années , pendant que nos maîtres d'écoles et nos gazettes nous disaient qu'ils passaient leur temps à rêver de philosophie, et d'autres choses tellement profondes, que les Français ne pouvaient rien y comprendre.

Vers onze heures, nous étions à Droulingen, où sa trouvait un bataillon deSilésiens, prêt à partir pour Metz. Il paraît que de la cavalerie devait aussi nous suivre, et que les réquisitions avaient épuisé ce pays en fourrage, car notre foin et notre paille furent déchargés tout de suite dans une grange, au bout du village, et le major nous en donna le reçu; — C'était un Prussien à barbe grise, et qui nous observait, les yeux plissés, comme un vieux gendarme en train de prendre votre signalement.

L'affaire faite, Georges- et moi nous pensions repartir aussitôt, quand, regardant par la fenêtre,

aoo Histoi/e du Plébiscite,

je vis qu'on chargeait sur nos voitures le bagage du bataillon. Alors je sortis, en criant :

« Hé ! ces voitures sont à nous ! Nous sommes venus faire une livraison de foin et de paille» »

Le commandant silésien, un grand gaillard osseux et roide, qui se trouvait là, sur la porte, tourna la tête ; et comme les soldats s'arrêtaient, il leur dit :

« Continuez !

— Mais, commandant, lui dis-je, voici mon reçu de M. le major.

— Cela ne. me regarde pas, » dit-il en entrant dans la commandature, où la table des officiers était mise.

Nous restâmes dehors, indignés, comme on pense. Les soldats riaient; j'aurais été capable de taper dessus avec le manche de mon fouet; mais deux sentinelles se promenaient de long en large, le fusil sur. Tépaule, et n'auraient pas manqué de me passer la baïonnette dans Je ventre.

Je devins tout pâle, et nie rendis au cabaret de Finck, où Georges venait d'entrer. La 'petite salle était pleine de soldats, qui mangeaient et buvaient, comme les Prussiens mangent et boivent, jusqu'à s'en mettre dans le nez.

Cette vue et cette odeur nous firent ressortir^ et Georges sur la porte me dit :

« Nos femmes vont être inquiètes; il faudrait trouver quelqu'un pour les prévenir de ce qui nous arrive. »

Histoire du Plébiscite, aoi

^ Mais nous avions beau regarder, nous ne voyions personne.

Le chevaux des officiers, le long des murs, la bride ôtée, mâchaient tranquillement leur pitance; et les nôtres, déjà fatigués, ne recevaient rien,

« Hé ! dis-je au feld-îpeibel qui surveillait le chargement, j'espère qu'on ne va pas se remettre en route, sans donner une poignée de foin à nos chevaux ?

— Si tu as de l'argent , paysan, me dit-il en riant, tu peux leur donner du foin, et même de l'avoine tant que tu voudras. Tiens, regarde l'enseigne en face ; <( On vend ici du foin et de Vavoine. »

En ce moment, j'amassai plus de haine contre les Prussiens, qu'il ne me sera possible d'en dépenser toute ma vie.

« Arrive ! » s'écria Georges , en m'entraînant par le bras, car il voyait mon indignation.

Et nous entrâmes à l'auberge dix Cheval brun^ aussi pleine de monde que l'autre , mais plus grande et plus haute. Nous fîmes donner à nos chevaux ce qu'il leur fallait; ensuite, seuls dans un coin, nous cassâmes une croûte de pain et prîmes un verre de vin, en regardant dehors le mouvement des troupes. Je sortis porter moimême deux seaux d'eau à nos chevaux, sachant bien que les Allemands ne s'en donneraient pas la peine.

Georges appela le petit marchand de savon

2oa Histoire du Plébiscite.

Friedel, qui passait avec sa hotte, pour lui dire de prévenir nos femmes que nous ne reviendrions que le lendemain matin, étant forcés d'aller jusqu'à Sarreguemines. Friedel le promit et continua son chemin.

Presque aussitôt les commandements et le bruit des armes nous avertirent que le bataillon allait partir. Nous n'eûmes que le temps de payer^ de sortir et de prendre la bride de nos chevaux.

Il faisait très-bon temps pour marcher, pas trop de soleil, pas trop d'ombre : un beau temps d'automne. Et depuis, comparant les Allemands à nos soldats pour la marche, j'ai souvent pense qu'ils ne seraient jamais arrivés à Paris, sans nos chemins de fer. Autant leur cavalerie est alerte, autant leur infanterie ^st pesante. Ces gens Sont lourds, ils ont les pieds plats et ne peuvent aller longtemps. Quand ils courent, leurs grosses bottes font un bruit terrible, c'est peut-être pour cela qu'ils les ont; ils s'encouragent ainsi et pensent effrayer les autres ; une seule de leurs* compagnies fait plus de bruit qu'un de nos régiments. Mais ils suent tout de suite, et n'ont pas de plus grand bonheur que de pouvoir grimper sur une voiture.

Vers le soir, à cinq heures, nous n'avions pas seulement fait trois lieues depuis Droulingen, quand, au lieu de continuer notre chemin, le commandant donna l'ordre au bataillon de prendre un cheiïiin vicinal à gauche. Était-ce pour éviter les gîtes de la route, déjà tous épuisés, ou pour quelque autre raison, je n'en sais rien.

Histoire du Plébiscite. ao^

Voyant cela, je courus au commandant, tout désolé :

« Mais, au nom du ciel! commandant, lui dis-je, nous n'allons donc pas à Sarreguemines ? Nous sommes des pères de famille, nous avons femme et enfants ! Vous nous avez pourtant bien promis qu'à Sarreguemines, nous pourrions décharger et retourner chez nous. »

Georges arrivait aussi pour se plaindre, mais il n'était pas encore là, que le commandant, du haut de son cheval, nous cria d'une voix furieuse :

« Voulez-vous bien retourner à vos voitures, ou ;e vous fais rouer de coups ! Voulez-vous bien vous dépêcher ! »

Alors nous retournâmes prendre nos brides, la tête penchée ; et trois heures après,'à la nuit close, nous arrivâmes dans un misérable vilfege, plein de petites croix, le long de la route, et dont les gens n'avaient .rien à nous donner, car eux-mêmes souffraient la famine.

Nous avions à peine fait halte, qu'un convoi de pain, de viande, de vin arrivait, escorté de quelques hussards. Il venait sans doute d'Alberstroff. Chaque soldat reçut sa ration, et nous autres, nous ne reçûmes pas un oignon, pas une croûte de pain, rien ! ni nos chevaux non plus.

Cette nuit-là, sous l'échope d'une petite forge abandonnée, Georges et moi, pendant que les Prussiens dormaient dans toutes les baraques et dans toutes les granges, et que les sentinelles se promenaient en allongeant la jambe autour de

nos voitures, le fusil sur Tépaule, nous nous mîmes à nous demander, ce qu'il fallait faire,

Georges, qui se méfiait déjà de toutes les misères qui nous attendaient, aurait voulu partir à l'instant même, en abandonnant les chevaux et les voitures; mais cette idée ne pouvait m'entrer dans la tête : abandonner mes deux beaux chevaux gris-pommelé, que j'avais élevés dans mon petit verger, derrière le moulin, c'était quelque chose d'impossible !

« Écoute, me disait Georges, rappellertoi les Alsaciens qui ont passé chez nous, voilà quinze jours : ils ressemblaient à des déterrés, on ne leur avait pas donné la moindre ration;; on les aurait emmenés jusqu'à Paris, s'ils ne s'étaient pas sauvés. Tu vois bien que ces Allemands n'ont pas d'entrailles; ils ont une haine terrible contre les Français, qui les rend durs comme du fer; on les a dressés contre nous , daiis leurs écoles ; ils voudraient pouvoir nous exterminer jusqu'au dernier. N'attendons rien d'eux, c'est le plus sûr. Je n'ai que six francs • dans ma poche ; et toi ?

— Huit livres dix sous.

— Avec cela, Christian, on ne va pas loin!

Plus nous avancerons du côté de Metz, plus nous trouverons un pays ruiné. Encore, s'il était possible d'écrire au village et de demander un peu d'argent; mais, tu le vois, ils ont des sentinelles sur toutes les routes, à tous les embranchements des sentiers ; ils ne laissent passer ni pie-

Histoire du Plébiscite. aoç

tons^ ni lettres, ni nouvelles. — Croîs-moi, tâchons de filer. »

Toutes ces bonnes raîsons ne servaient à rien. Je pensais qu'avec un peu de patience, peut-être au village voisin on trouverait d'autres chevaux et d'autres voitures à mettre en réquisition, et qu'on nous laisserait tranquillement retourner chez nous. C'était naturel^ c'était honnête ; c'est ainsi qu'on aurait fait dans tous les pays du monde.

Georges, voyant qu'il ne pouvait me décider, se coucha sur un banc et s'endormit. Moi je ne pus fermer l'œil.

Le lendemain, à six heures, il fallut repartir; les Silésiens, bien repus, et nous, le ventre creux.

Nous allions du côté de Grostenquin. Plus nous avancions, moins je connaissais ce pays. C'était le pays Messin, un vieux pays français, et notre misère augmentait d'étape en étape. Les Prussiens continuaient de recevoir ce qu'il leur fallait, et ne s'inquiétaient de nous que pour nous empêcher de partir. Ils nous traitaient comme de véritables animaux, et malgré toute notre économie, l'argent se dépensait.

On n'a jamais vu de position plus affreuse que

la nôtre, car le quatrième ou cinquième jour,

l'officier devinant à notre mine que nous devions

avoir l'idée de nous sauver, ne se gêna pas de

dire en notre présence, aux sentinelles :

« Si ces gens-là s'écartent, feu sur eux ! »

Nous en rencontrions beaucoup d'autres dans

2o6 Histoire du Plébiscite,

notre position, au milieu de tous ces escadrons et de ces régiments qui s'entre-croisaient çt couvraient les routes. Rien qu'à nous regarder les uns les autres, nous avions envie de fondre en larniçs.

Georges, lui, conservait toujours soti calme, et même, de temps en temps il prenait un air joyeux, demandant du feu a«3t soldats pour allumer sa pipe, et chantant des chansons de mi^elot^ qui faisaient rire les officiers, prussiejis. Ils disaient :

(( Celui-là est un véritable Français ; il voit tout en beau !»

Je ne pouvais pas comprendre cela, et je me disais que le cousin perdait la raison.

Ce qui me chagrinait encore le plus, c'était de voir dépérir mes cheveaux, mes pauvres chevaux, si bien portants, si gais, si solides, les plus beaux chevaux de la commune, et que j'avais élevés avec tant de plaisir. — Ah ! quel malheur ! ... En passant le long des haies, sur la route, j'arrachais des touffes d'herbes, pour leur tendre un peu de verdure, et tout de suite ils regardaient, ils levaient la tête, et dévoraient cette nourriture miséraible. Les pauvres bêtes maigrissaient à vue d'œil et cela me chagrinait plus que tout le reste. . •

Ensuite, l'idée de ma femme, de Grédel; la.

pensée de Tinquiétuxie qu'elles avaient. Qu'est-ce qu'elles faisaient ? Que devenaient le moulin, le village ? Qu'est-ce que devaient dire les gens, en voyant leur maire parti?.,. Et puis la yille.

"Histoire du Plébiscite. 20J

JsLGcib^ tout enfin, tout me désolait et nae crevait le coeur.

Mais ce qui m'est arrivé de pire, ce que je n'oublierai jamais, c'est aux environs de Metz.

Depuis quinze jours ou trois semaines, on ne se battait plus ; la ville et l'armée de Bazaine étaient cernées par de gros tas de terre, où les Prussiens gardaient des canons. Nous voyions cela de loin, en suivant la route, sur notre droite. Nous voyions aussi beaucoup d'endroits où la terre avait été remuée, et Georges me disait que c'étaient des fosses, où se trouvaient entassés des centaines de morts. Quelques villages brûlés et bombardés, des fermes, des châteaux en ruines, se montraient aussi dans les environs. On ne se battait plus, mais on parlait beaucoup de francs-tireurs, et les Silésiens ne paraissaient pas rassurés.

Enfin, le dixième jour de notre départ, nous arrivâmes sur les trois heures, après avoir tourné et retourné de tous les côtés, dans un gros bourg sur la Moselle, où le bataillon fit halte. Plusieurs "détachements, tirés de notre bataillon, avaient déjà comblé les vides d'autres bataillons, de sorte qu'il ne restait plus avec nous que le tiers des hommes partis de Droulingen.

Après la distribution du fourrage, voyant que les chevaux des officiers avaient mangé, et qu'on leur remettait la bride,, j'allai ramasser le peu de foin et de paille qui restait à terre, pour le donner aux miens; J'en avais fait une petite botte, et j'arrivais tout content près des pauvres bêtes, qui

2o8 Histoire du Plébiscite,.

me regardaient et dressaient les oreilles, quand un caporal, de garde aux environs, s'apercevant de ce que je faisais, vint m'empoigner par Jes favoris, à pleines mains, en me secouant et me donnant des soufflets.

« Ah ! vieux gredin, disait-il, c'est comme cela que tu nourris tes chevaux ! »

Je jie me possédais plus de rage , et le manche de mon fouet était déjà levé, pour assommer ce mauvais drôle, quand le cousin Georges se précipita sur moi, en criant :

« Christian , à quoi penses-tu >

Il m'arracha le fouet; et tandis que je tremblais de tous mes membres, il se mit encore à m'excuser auprès du sale Prussien, disant que j'avais agi sans réflexion ; que je croyais le foin abandonné ; qu'il fallait aussi considérer que nos chevaux servaient le bataillon, etc.

L'autre l' écoutait d'un air de gendarme, en se dressant et disant :

« C'est bon ! Je veux bien me contenter de cela pour cette fois ; mais s'il recommence, ce sera tout autre chose. »

Alors j'entrai dans l'écurie, et je m'étendis dans le râtelier vide, mon chapeau sur la figure, sans bouger, pendant deux heures.

. Le bataillon allait repartir. Georges me cherchait de tous côtés; à la fin, il me trouva. Je me levai, je sortis, et la vue de tous ces soldats en rang, avec leurs fusils et leurs casques, me tourna le sang ; je me souhaitai la mort! '

Georges ne me disait rien; nous partîmes. Mais depuis ce moment, j'avais résolu de me sauver, coûte que coûte, en abandonnant tout.

Le même soir, par extraordinaire, nous reçûmes de là paille. Nous couchâmes dehors, sous nos . voitures, parce que le village où nous venions d'arriver était encombré de troupes. Je n'avais plus que douze sous, et Georges vingt ou trente. Il alla chercher du pain et de Teau-de-vie dans un petit cabaret voisin; nous trempâmes notre pain, c'est ainsi que nous nous soutenions.

Chaque fois que le caporal qui m'avait battu passait devant les voitures, mon couteau se retournait dans ma poche, et je me disais :

« Est-ce qu'un Alsacien, un vieux Alsacien ^ supportera cet affront sans se venger? Est-ce qu'il sera dit que les Alsaciens se laissent souffleter par une race pareille, qu'ils ont rossée cent fois dans "^ le temps, et qui se sauvait devant eux comme des lièvres? » ^

Georges, qui voyait à ma figure ce .que je pensais, me dit :

« Écoute, Christian, ne te fâche pas! Mais ces •soufflets-là doivent encore être mis sur le compte du plébiscite, comme les bons de pain, de farine, de paille, de foin, de viande, et tout, le reste. Vous avez voté tout cela; les Allemands n'en sont pas cause! Ce sont des brutes, tellement habitués à recevoir des soufflets, qu'ils profitent de toutes les occasions d'en donner, sans danger pour eux, quand ils sont dix contre un. Les soufflets ne leur

la.

3IO Histoire du Plébiscite,

produisent pas le même effet qu'à nous ; ils ne les sentent qu'à la peau ; cela ne va pas plus loin ! Ainsi console-toi, cette grosse bête n'a pas cru te faire honte; il t'a seulement pris pour un animal de son espèce. »

Au lieu de me calmer, Georges m'indignait de plus en plus; surtout quand il me dit que les .Allemands, causant eatre eux, avaient raconté que la reine de Prusse, Augusta, venait d'envoyer son propre cuisinier à l'empereur Napoléon, pour lui faire des petits plats, et sa troupe de musiciens, pour lui joiier des airs sous son balcon.

J'en avais assez ! ... Je m'étendis sous la voiture ; et toute cette nuit-là^ je ne fis que de mauvais jrêves.

Nous avions toujours espéré qu'en arrivant près d'un chemin de fer, le restant du bataillon monterait dessus, et qu'on nous renverrait chez nous. Malheureusement, nos hommes étaient destinés à boucher les trous d'autres bataillons; il partait -des détachements à droite et à gauche, mais il en restait toujours assez .pour avoir besoin de nos voitures, et nous empêcher de partir.

* Nous n'avions pas changé de chemise depuis quinze jours; nous n^avions pas ôté nos souliers .une seule fois, sachant que nous aurions trop de peine à lés remettre; nous avions été trempés par la pluie, et séchés par le soleil vingt-cinq fois; nous avions soufièrt toutes les misères de la faim ; lious étions réduits à rien, par la fatigue et les souffrances ; mais ni le cousin ni moi, nous n'attra-

pions la dyssenterie comme ces Allemands ; la plus mauvaise ^nourriture soutenait encore nos forces; et le lard, la viande fraîche, les fruits, les légumes crus gue ces êtres avalaient sans mesure, les pur-

-geaient d'une façon abominable : rien ne les corrigeait; leur voracité naturelle écartait d'eux toute prudence.

Pour comble de malheur, les officiers de notre

-bataillon parlaient d'aller à Paris.

Les Prussiens savaient un mois d'avance que

.Ôazaine*ne sortirait plus de son camp, et qu'il finirait par se rendre, après avoir mangé tous les

^vivres de Metz; ils le disaient ouvertement, et

' reg-ardaient le maréchal Bazaine comme notre plus grand général. Ils le louaient et le glorifiaient de sa belle campagne, et ne lui reprochaient que de ne pas s'être laissé enfermer plus tôt, parce que tout se serait arrangé plus vite. Ils plaignaient aussi beaucoup l'Empereur, et trouvaient que le

-meilleur pour nous serait de le rétablir sur son

•trône.

Ces -choses, Georges et moi nous les avons entendu répéter cent fois dans les auberges et les cabarets où nous faisions halte. Les aubergistes français nous laissaient asseoir derrière le poêle, et nous passaient quelquefois par pitié un restant de soupe; sans cela, nous aurions péri de faim. Ils nous demandaient tout bas ce que racontaient les Allemands, et quand nous leur répétions ces discours, les pauvres gens disaient :

. « Comme les Prussiens nous aiment!... Ils dbi-

aia Histoire du Plébiscite,

vent bien aussi quelque petite consolation à ceux qui se rendent!... Toute belle action mérite son salaire!... »

C'est ce que no.us disait un vieux cabaretier lorrain, qui nous raconta lé premier que Gambetta, parti de Paris en ballon, se trouvait maintenant à Tours, avec Glais-Bizoin et plusieurs autres, pour organiser une grande armée sur la Loire. On recevait dans ces environs les journaux de la Belgique; et chaque fois que nous pouvions attraper une bonne nouvelle, cela nous remontait le courage.

Nous voyions passer une quantité de vivres et de munitions, des troupeaux de bœufs et de ^ moutons immenses, des caisses de saucisses, des tonneaux de pain, de vin et de farine, quelquefois aussi des régiments. Les trains de l'Est ramenaient des blessés en masse, étendus les uns au-dessus des autres dans les wagons, sur des matelas, et dont les pâles figures cherchaient de l'air et de la fraîcheur à toutes les vitres. Des médecins allemands, la croix rouge sur le bras, les. accompagnaient, et dans tous les villages se trouvaient aussi des ambulances.

Les premiers froids étaient venus. Mille bruits couraient de grandes batailles sous les murs de Paris. Lés Prussiens s'indignaient surtout contre Gambetta : « Ce Gambettal... ce bandit 1 comme ils l'appelaient, qui les empêchait de faire la paix et de nous ramener Napoléon. » Jamais je n'ai vu d'honimes plus furieux contre un ennemi,

Histoire du Plébiscite, ai 3

parce qu'il ne veut pas se rendre; Les officiers et les soldats ne parlaient que de cela,

« Ce Gambetta, disaient-ils, est cause de tous les malheurs;. ses francs-tireurs méritent la corde I Sans lui la paix serait faite : nous aurions déjà TAlsace et la Lorraine; et l'empereur Napoléon, i la tête de l'armée de Metz, irait rétablir l'ordre à Paris I »

A chaque convoi de blessés, leur indignation éclatait plus fort. Ils trouvaient tout naturel pour eux de nous incendier, de nous ravager, de nous piller, de nous fusiller, et déclaraient infâme de notre part d'oser nous défendre.

Peut-on se figurer de plus basse hypocrisie? Ce qu'ils disaient, ils ne le pensaient pas; ils voulaient nous faire croire, à nous, que notre cause était mauvaise, tandis qu'il n'y en a jamais eu de plus belle et de plus sacrée.

On pense bien aussi que tout Français, depuis le vieillard jusqu'au petit enfant, et principalement les femmes, faisaient des vœux pour Gambetta, et que plus d'une fois, en secret, on a versé des larmes, en pensant qu'il pouvait réussir à nous sauver. Une foule de jeunes gens partaient pour le rejoindre; les Prussiens frappaient sur leurs parents une contribution de cinquante francs par jour; ils les ruinaient! Et cela n'empêchait pas le départ d'une foule d'autres.

Les Prussiens menaçaient aussi des galères quiconque favoriserait la fuite, comme ils disaient, de ces volontaires, soit en leur donnant de l'argent.

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soit en leur servant de guide, ou autrement. La violence, la cruauté, le mensonge, tous les moyens paraissaient bons aux Allemands pour nous réduire, et les armes n'étaient que le moindre de ces moyens, parce qu'ils ne voulaient pas perdre dîe monde, et qu'en se battant il faut en perdre.

Nous étions restés trois jours au village de Jametz, du côté de Montmédy. C'était dans la seconde quinzaine d'octobre, il pleuvait à verse; Georges et moi, nous avions été reçus chez une vieille femme lorraine, grande et sèche, — la mère Marie-Jeanne, r— dont le fils était soldat à Metz; elle avait une maisonnette sur la route, un petit grenier au-dessus, où l'on montait par 'une échelle, un petit jardin derrière, tout ravagé. Quelques bottes d'oignons, des pois, des haricots dans un panier, faisaient toutes ses provisions. Elle ne cachait rien, et quand un Prussien entrait l*ui demander quelque chose, elle avait l'air d'être 'sourde, et ne répondait pas. Sa misère, ses vitres cassées, les murs dégradés et la petite armoire ouverte, engageaient ces goinfres à s'en aller bien vite, pensant qu'ils ne trouveraient rien, et qu'il fallait cherchex ailleurs.

Cette pauvre femme avait vu notre misère, elle nous avait dit d'entrer, nous demandant d'où nous venions; et nous lui avions raconté nos malheurs. C'est elle-même qui nous avait prévenus qu'il restait quelques bottes de foin au grenier, et que nous pouvions en prendre, parce qu'elle n'en avait plus besoin, les Allemands ayant mangé sa vache.

Histoire du Plébiscite^ àijL

Nous montions là-haut la nuit, pour dormir, et nous retirions réchelle, écoutant la pluie tomber et couler sur les tuiles.

Georges n'avait plus que dix sous, et moi y je n'avais plus rien, (Juand le troisième jour, comme nous étions couchés au grenier, vers deux heure» du matin, la trompette sonne.

: Il était arrivé quelque chose , un ordre , je ne sais quoi.

Nous écoutons... On courait... Les crosses des fusils résonnaient dans la rue... On se réunissait.. t On se mettait en rang, et de tous les côtés on criait i

« Les voituriers!... Où sont les voituriers? »

Le commandant jurait; il disait d'une vois?

furieuse :

« Qu'on les cherche... qu'on les trouve... qu'on fusille les gueux!... »

Nous ne bougions pas.

Et tout à coup en bas la porte s'ouvre; les Prussiens demandent en allemand, en français, où sont les Alsaciens, les voituriers alsaciens.

La vieille Lorraine ne répondait rien ; elle faisait la sourde comme toujours^ Finalement, on ressort; les brigands avaient bien vu le trou carré du plafond ; mais il paraît que cela pressait, et qu'ils ne pouvaient trouver tout de suite une échelle. -

Enfin, qu'ils l'aient vu ou non, bientôt naus entendîmes les pas dans la boue, les coups defouet, le roulement des voitures, et puis rien î

2i6 Histoire du Plébiscite.

Le bataillon était parti.

Alors seulement, au bout d'un quart d'heure, la mère Marie-Jeanne en bas se mit à nous appeler.

« Vous pouvez descendre, disaît-^elle, ils sont déjà loin. »

Et nous descendîmes.

La pauvre femme disait, en riant de bon cœur :

« Vous voilà sauvés ! — Seulement, il ne faut pas perdre de temps; Tordre pourrait venir de yous reprendre. Tenez, mangez cela. »

Elle sortit de l'armoire une grosse écuelle de . soupe aux haricots, car elle en cuisait pour trois ou quatre jours à la fois, et la réchauffait sur la cendre. i

(j Mangez tout!... Ne vous gênez pas! J'ai encore des haricots ! . . . »

Nous n'avions pas envie de nous faire prier, et deux mîntt^ après Técuellé était vide.

La bonne femme nous regardait avec contentement ; Georges lui dit :

' « Depuis huit jours nous n'avons pas fait un au$sî ^on repas.

— ifant mieux !.. » Je suis bien contente de vous avoir rendu service... Et maintenant partez!... Ah ! je voudrais bien vous donner un peu d'argent, mais je n'en ai pas.

— Vous nous avez sauvé la vie, lui dis- je.

Dieu vous fasse la grâce de revoir votre fils ! — Mais il faut que je vous demande une autre chose avant de partir.

— Quoi donc?

— C'est la permission de vous embrasser.

-^ Ah ! de bon cœur, mes pauvres Alsaciens, de bien bon cœur ! — Je ne suis plus belle, ditelle, mais c'est égal. »

Et nous l'embrassâmes comme une mère.

Nous allâmes ensuite sur la porte; le petit jour venait :

« Voici devant vous le chemin de Dun-sur- Meuse, nous dit Marie-Jeanne, vous ne le prendrez pas^ c'est celui qu'ont suivi les Prussiens; le 'commandant n'aura pas manqué de vous signaler au prochain village. Mais voici la route de Metz, par Damvillers et Etaîn ; suivez-la. Si Ton vous arrête, vous ,direz que vos chevaux sont morts de fatigue, et qu'on vous a relâchés. »

Cette pauvre vieille était pleine.de bon sens. Nous lui serrâmes encore la main, les larmes aux yeux, et puis nous partîmes, suivant le chemin qu'elle nous avait montré.

Je serais bien embarrassé de vous dire aujourd'hui tous les villages que nous avons traversés, de Jametz à Rôthalp. Tout ce pays, entre Metz, Montmédy et Verdun, était couvert de cavalerie et d'infanterie, qui vivait aux dépens des gens, et les gardait comme dans un filet, pour les manger à mesure du besoin. Les troupes de ligne, et principalement les canonniers se tenaient autour des forteresses; les autres, des landwehr en masse, occupaient jusqu'au moindre hameau, et faisaient des réquisitions partout.

ai8 Histoire du Plébiscite,

Dans un petit village, entre Jametz et Damvillers^ nous entendîmes sur notre droite une vive fusillade le long d'un bois, et Georges me dit:

(( Là derrière, notre bataillon est engagé. Dieu veuille que le brave commandant qui parlait de nous faire fusiller, reçoive une balle dans le ventre, et ton caporal aussi. »

Les gens du village, sur leurs portes, disaient :

« Ce sont les franc-tireurs!... »

Et la joie. brillait dans tous les yeux, surtout quand un vieux accourut du sentier qui longe le cimetière, en criant :

« Deux voitures djC blessés arrivent... deux grandes voitures d'Alsaciens ; des hussards les escortent. »

Nous venions de nous arrêter à la porte d'une épicerie, sur la place, et nous demandions à la femme qui tenait cette petite boutique, s'il ne se trouvait pas d'horloger aux environs, car le cousin voulait vendre sa montre, qu'il avait cachée sous sa chemise depuis Droulingen, et la femme descendait les marches pour nous indiquer un endroit, quand le vieux se mit à crier :

(t Voici les voitures d'Alsaciens !... »

Aussitôt, sans écouter le reste, nous partîmes en courant vers l'autre bout du village ; mais prè$ d'une petite rivière dont je ne sais pas le nom, au-dessus d'une touffe de saules, nous vîmes briller deux casques; et cela nous fit prendre un sentier qui longeait la rivière, alors débordée à cause des grandes pluies. Nous continuâmes ainsi bien

Histoire du PUHscite, 219

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loin, ayant quelquefois de l'eau jusqu'aux genoux.

Nous finissions pourtant au bout d'une demiheure par sortir de ces roseaux, et nous commencions à découvrir sur la colline à gauche le clocher d'un autre village, quand uti cri de i^Verda?)) nous arrêta tout court, près d'une cassine abandonnée, à deux ou trois cents pas des premières maisons. En même temps un landwehr sortait de la masure, la crosse de son fusil à Tépaule, et iious répétait : « Verdafn le doigt sur la détente.

Georges, voyant qu'il n'y avait pas moyen de s'échapper, répondit. :

a Goûte freund ! ^ .

— Restez là, cria TAllemand, ne bougez pas ou'je.tire! »

Il fallut bien nous arrêter; et seulement dix minutes après, un piquet sortant du village vint relever la sentinelle, et nous emmena comme des gueux à la mairie, où le capitaine des landwehr nous interrogea longtemps sur ce que nous étions, d'où nous venions, sur la cause de notre départ, et pourquoi nous n'avions pas de papiers.

Nous répétions toujours que nos chevaux étaient morts de fatigue, et qu'on nous avait dit de retourner chez nous, mais il ne voulait pas nous croire. A la fin pourtant, comme Georges lui demandait de l'argent pour continuer notre voyage, il se mit à crier :

!• Bon ami. . *

220 HistoiPe du Plébiscite,

« Allez-vous-en au diable, canailles! Est-ce que je suis chargé de vous faire vivre et de vous fournir des rations? Allez, et si vous repassez par ici, malheur à vous ! »

Nous sor^tîmes bien contents.

Georges, au bas de l'escalier, voulut remonter pour lui démander un laisser-passer, mais j'avais si peur de voir le capitaine changer d'idée, que . je forçai le cousin de nous éloigner au plus vite, ce que nous fîmes, sans aucune autre mauvaise rencontre jusqu'à Étain, où Georges vendit sa montre en or, avec la chaîne, soixante-cinq francs, en faisant promettre à Thorloger que s'il lui renvoyait soixante-quinze francs avant ' la fin du mois, la montre et la chaîne lui seraient rendues.

L'horloger le promit, ef le cousin, me prenant' alors par le bras, s'écria :

« Maintenant, Christian, arrive; nous avons assez jeûné, il est temps de nous régaler. »

Et cent pas plus loin, au tournant de la rue, •nous entrâmes dans une de ces petites auberges, où Ton couche pour quelques sous.

Ceux qui se trouvaient là, dans la petite salle sombre, n'étaient pas des messieurs ; ils buvaient leur chopine de vin, k. casquette sur l'oreille, et la. chemise débraillée ; mais en nous voyant passer sous la porte, faits comme nous étions, avec nos chemises et nos barbes de trois semaines, nos chapeaux détrempés, jaunis par la pluie, ils nous prirent d'abord pour des montreurs d'ours et de dromadair.es. *♦

t Jtlistoire du Plébiscite.

L'aubergiste, une grosse femme, vint nous demander ce que nous voulions,

« Une bonne soupe grasse, un bon morceau de bœuf, une bonne bouteille de vin, et du pain à discrétion, » répondit Georges.

La grosse femme nous regardait, en clignant, de Toeil, sans bouger, comme pour dire :

« C'est très-bien I mais qui est-ce qui payera? »

Georges lui fit voir une pièce de cinq francs, et tout de suite elle répondit en riant :

« Messieurs, vous allez être servis. »

Autour de nous, on murmurait :

« Ce sont des Alsaciens ! Ce sont des Allemands !... C'est ceci... c'est ça... »

Mais nous n'y faisions pas attention ; nous écartions nos coudes sur la table; et la soupe étant arrivée, on vit que l'appétit ne jious manquait pas. Quant au bœuf, un vrai morceau de prussien d'au moins deux livres, avec des pommes de terre et d'autres légumes^ il ne fit qu'un tour de langue. En mêijne temps, la première bouteille avait filéi Georges en avait demandé une seconde; nous commencions à revoir clair ; nous regardions les g^ns avec d'autres yeux; et l'un de ceux qui se trouvaient là, s'étant permis de répéter que nous étions des Allemands, Georges, se retournant, s'écria :

« Qui donc ici nous traite d'Allemands ? Voyons, s'il a du cœur, qu'il se lève... Nous... des Allemands !... )>

Alçrs il prit la bouteille et la cassa sur la table

322 MisÈoire du Plébiscite'.

en mille morceau:):. — Je vis qu'il perdait la tête, et je lui criai :

(( Georges, au nom du ciel, tu vas nous faire arrêter !»

Mais tous ceux qui se trouvaient là, lui donnaient raison,

« C'est une abomination! criait Georges. Que celui qui nous traite d'Allemands parle; qu'il sorte avec moi ; qu'il choisisse le sabre ou l'épée, tout ce qu'il voudra ; ça m'est égal ! »

Celui qui avait parlé, un jeune homme, se leva, et nous dit :

« Pardonnez-moi, je vous fais mes excuses. Je croyais...-

— Vous avez eu tort de croire, lui dit Georges; ces choses-là ne doivent jamais se dire. Nous sommes des Alsaciens, de bqns Français, des hommes d^âge; le fils de mon camarade est à Phalsbourg dans la mobile, et moi j'ai fait un congé dans les soldats de marine. Nous avons été enlevés, entraînés par les Allemands; nous avons perdu nos chevaux et nos voitures; et maintenant, en arrivant ici, nos propres compatriotes nous font une insulte pareille, parce que nous avons dit quelques mots en alsacien, comme des Bretons en diraient en breton, et des Provençaux en provençal.

— Pardonnez-moi, répéta le jeune homme, j'ai eu tort, je le reconnais; vous êtes de bons Français !

— Je vous pardonne, lui dit Georges en le regardant; Mais quel âge avez-vous ?

Histoire du PUhiscite, 233

— Dix-huit ans !

— Eh bien ! allez où vous devriez être ! Et montrez que vous êtes aussi bon Français que nous. Il n'y a plus de jeunes gens en Alsace... Vous comprenez ce que je veux dire. »

Tout le monde écoutait. Le jeUne homme sortit; et comme le cousin demandait encore une bouteille, l'aubergiste lui dit, en se penchant sur son épaule :

« Vous êtes de bons Français !... Mais vous avez parlé devant beaucoup de monde, des étrangers que je ne connais pas; vous feriez bien de partir ! »

Aussitôt le bon sens revint à Georges ; il mit une pièce de cent sous sur la table, la femme lui rendit deux francs, et nous sortîmes.

Une fois dehors, Georges me dit :

« Allongeons le pas ! La colère vous fait faire des bêtises. »

Et nous partîmes- dans une petite rue, ensuite dans une autre. Nous arrivâmes en plein champ. La nuit approchait; si Ton nous uvait repris, notre affaire aurait été bien plus mauvaise que la première fois, et nous le savions tellement bien, que cette nuit et le lendemain, nous n'osions plus même entrer dans les villages, de peur d'être arrêtés, et reconduits à notre bataillon.

A la fin du deuxième jour, la fatigue nous força d'entrer dans un clos. Il faisait très-froid pour la saison, mais nous avions pris Thabitude

a24 Histoire du Plébiscite.

de la misère, et nous dormîmes contre un mur, sur un paillasson de jardinier, comme daiis notre lit. En nous levant/le matin, au petit jour, nous étions couverts de gelée blanche; et Georges, regardant au loin, me demanda :

« Reconnais-tu cet endroit, là-bas, Christian ? »

Je regardai.

<( Hé ! c'est Château-Salins. »

Ah ! maintenant tout allait mieux. Nous avions à Château-Salins notre vieux cousin Desjardins, le premier teinturier du pays. Le grand-père de Desjardins et notre grand- père avaient épousé les deux soeurs, avant la Révolution; il était luthérien, et même calviniste; nous étions catholiques; mais cela ne nous empêchait pas de nous reconnaître et de nous aimer comme des parents très-proches.

Nous arrivâmes à la porte de Jacques Desjar^dins, vers sept heures du matin; il venait de se lever, et prenait le ^cttfé avec sa femme et ses petits-enfants. •

D'abord, en nous voyant entrer, Desjardins resta la bouche ouverte ; sa femme et ses enfants se levèrent comme pour appeler au secours. Mais quand je dis :

« Bonjour, cousin; c'est nous ! »

Desjardins s'écria :

tt Dieu du ciel, v c'est Christian et Georges Wéber!... Quel malheur est arrivé?..,

— Oui, c'est nous, cousin, dit Georges; voilà dans quel état les Prussiens nous ont mis.

— Les Prussiens?... Ah! les brigands, dit* Desjî^rdins. — Lise, fais chercher des côtelettes chez le boucher... monte du vin... Ah! mes pauvres cousins, je vois que vous avez aussi besoin de changer.

— Oui, dit Georges, et de nous faire la barbe!

— Eh bien, arrivez! Pendant qu'on vous préparera le déjeuner, vous changerez de chemise et d'habits; vouls mettriez les mieàs, jusqu'à ce que les vôtres aient passé à la lessive. Dieu du ciel ! est-il possible !»

Il nous conduisit dans une belle chambre en haut. La cousine Lise arrivait déjà remplir les cuvettes.

« Vous nciettrez aussi mes bas et mes souliers en attendant, disait Desjardins. Tenez, voici mes rasoirs... Arrangez-vous!... — Ah! les scélérats d'Allemands... Comment, ils vous ont-traités de cette façon, un maire, des gens respectables !... »

Alors la cousine sortit, et nous commençâmes à nous déshabiller. La vue de nos bas, de nos cravates, de nos chemises et de tout le reste faisait gémir le bon vieux père Desjardins, le meilleur des hommes ; il ne pouvait en croire ses yeux, et disait :

« Mes pauvres cousins, ah! vous en avez vu de dures, et de toutes les couleurs. »

La première chose que nous fîmes ensuite, ce fut de nous laver. Les chemises blanches étaient déjà dépliées sur le lit, et je ne peux pas dire quelle satisfaction j'éprouvai de me sentir cette bonne toile fraîche sur le corps.

Après cela, je me fis la barbe, pendant que Georges racontait nos malheurs au cousin, qui l'interrompait à chaque instant, s'écriant :

a Comment ... comment ... les misérables poussent la barbarie jusque-là... Ce sont donc de véritables bandits !... ^Ah ! jamais on n'a vu de choses pareilles. ».

Je m'essuyai bien jusque derrière les oreilles, et je passai le rasoir à Georges. Notre cousin Desjardins me prêta des bas, des pantalons, une blouse et des souliers bien secs. Nous étions à peu près de la même taille; jamais je ne me suis senti plus à mon aise.

Georges s'habilla ensuite; et comme nous finissions , la servante vint nous prévenir , en toquant contre la porte, que le déjeuner ét;ait servi ; nous descendîmes dans l'attendrissement.

La cousine et les enfants nous attendaient pour nous embrasser, car d'abord ils n'avaient pas osé s'approcher de nous, et maintenant, ils voulaient en quelque sorte s'excuser de nous avoir si mal reçus. Mais c'était tout naturel, et nous ne leur en voulions pas.

Je n'ai pas besoin de vous dire si nous déjeu-

nâpes de bon appétit. Georges recommença l'histoire de nos misères, pour la cousine et les enfants, qui Técoutaient, ouvrant de grands yeux, et s'écriaient :

« Est-ce possible? Oh ! que vous avez souffert, et que vous devez être heureux maintenant d'avoir pu vous sauver ! »

Quand il eut fini, la cousine nous dit que tout cela venait des jésuites; que 'ces gens avaient d'abord fait courir de mauvais bruits sur le compte des protestants; et que maintenant les Prussiens l'ayant emporté, ih prêchaient contre Gambetta et Garibaldi.

Elle nous dit que ces gens avaient excité l'Empereur à déclarer la guerre, pensant que leur société n'y aurait rien à perdre, mais au contraire tout ^ gagner; que si les Français étaient vainqueurs, ils pourraient écraser les luthériens; et que si les Français étaient vaincus, on rétablirait Chambord, pour rendre au pape ses anciens États de l'Église.

Ainsi pensait la cousine Lise, femme d'âge et toute .blanche, aimant à raisonner sur toutes choses.

Mais Georges, après avoir vidé son verre, lui répondit que la véritable cause de nos malheurs, c'était il'armée ; que cette armée n'était pas celle de la nation, mais dé l'Empereur, qui donnait les grades,' les honneurs, les pensions et les subventions; que l'intérêt d'une armée pareille est toujours contraire à l'intérêt du pays et du peuple,

228 Histoire du Plébiscita,

parce que l'armée a besoin de la guerre, pour obtenir de Tavancement, et que le peuple a besoin de la paix, pour travailler, éleyer ses enÊints et s'entretenir.

Le cousin Desjardins lui donna raison ; et comme on vint servir le café, la cousine Lise et les enfants sortirent. On alluma les pipes, et le cousin nous raconta les dernières nouvelles.

Des jardins ava!it beaucoup de livres, comme tous les calvinistes, et recevait des journaux de tous les côtés : d'abord V Indépendance Belge^ ensuite des journaux de Cologne, de Francfort, de Berne, de Genève et d'ailleurs. A son âge, ayant un fils de cinquante ans, il ne s'occupait plus beaucoup de teinturerie, ni de commerce, et passait son temps à lire.

C'était donc un homme plus instruit que nous, et dans lequel nous pouvions avoir pleine confiance. C'est de lui que nous apprîmes la belle "défense de Chateaudun, le débarquement de Garibaldi à Marseille, et sa nomination comme général de l'armée des Vosges. La marche des Bavarois de Von der Thann sur la Loire, et l'arrivée des francs-tireurs dans nos montagnes, du côté d'Épinal et de Raon-l'Étape. 11 nous lut cette belle proclamation de Gambetta au peuple français, exposant les grandes résolutions de Paris, ses moyens de défense inépuisables, l'organisation <ies citoyens en gardes nationales, F union et la concorde de tous dans ce moment difficile, et leà approvisionnements de vivres pour plusieurs mois

que la ville "avait faits, ce qui devrait rassurer la province, eî lui donner le courage de suivre son exemple.

Je me souviens encore de ce passage, qui nous remua le cœur :

« Citoyens des départements, cette situation vous impose de grands devoirs : le premier de tous c'est de ne vous laisser divertir par aucune préoccupation qui ne soit pas la guerre, le combat à outrance; le second, c'est, jusqu'à la paix, d'accepter fraternellement le commandement du pouvoir républicain, sorti de la nécessité et du droit. Il ne doit y avoir qu'une préoccupation : arracher la France à l'abîme' où la monarchie l'a plongée. Les hommes ne manquent pas : ce qui fait défaut, c'est la résolution, la décision et la suite dans l'exécution des projets ; ce qui fait défaut, après la honteuse capitulation de Sedan, ce sont les armes. Tous nos approvisionnements de cette nature avaient été dirigés sur Sedan, Metz et Strasbourg; et l'on dirait que, par une dernière et criminelle combinaison, l'auteur de tous nos désastres a voulu, en tombant, nous enlever tous les moyens de réparer nos ruines ! »

« Il en est bien capable! s'écria Georges. Oui, je suis sûr que V honnête homme a voulu se ménager une porte de derrière du côté de la Prusse. »

Le cousin Desjardins continua :

« Maintenant, grâce à l'intervention d'hommes spéciaux, des marchés ont été conclus, qui ont pour but et pour effet d'accaparer tous les fusils

disponibles sur les marchés du globe. La difficulté était grande de se procurer la réalisation de ces marchés; elle est aujourd'hui surmontée. Quant à réqijipement, à Thabillement, on va multiplier les ateliers, et requérir au besoin les matières premières; ni les bras, ni le zèle des travailleurs ne manquent; l'argent ne manquera pas non plus. Il faut enfin mettre en œuvre toutes nos ressources, qui sont immenses, secouer la torpeur de nos campagnes, multiplier la guerre de partisans. Levons- nous donc en masse, et mourons plutôt que de subir la honte du démembrement. » ;

L'enthousiasme de Georges augmentait à chaque mot.

« A la tonne heure, s'écria-t-il , voilà ce qui s'appelle parler! Une fois le branle donné, tout marchera! La jeunesse prendra les armes en masse,. Il ne faudrait qu'une victoire, une seule, et toute la France se lèverait : on tomberait sur le dos des gueux comme la grêlé ; on les attendrait au coin de tous les bois; il n'en réchapperait pas un seul! »

Le cousin Desjardins^ ayant replié son journal, ne disait rien et j'étais aussi tout pensif

« fit vous, cousin, lui dis-je, avez-vous aussi confiance ? »

Et seulement au bout d'une minute, après avoir pris une bonne prise pour se réveiller les idées, car il prisait comme les anciens, et ne fumait pas, au bout d'une minute, il me répondit :

« Non, Christian, je n'ai pas bonne espérance;

et ce ne sont pas ces Allemands qui m'enrayent ; ils ont pris Strasbourg; dans quelque temps, par la trahison et la famine, ils auront Metz : c'est une affaire arrangée d'avance. Ils assiègent Verdun ; Soissons vient de tomber entre leurs mains; ils entourent Paris; ils s'avancent sur Orléans... Eh bien ! malgré tout, ce ne sont pas ces gens-là qui me font peur !

— Mais qui donc? » demanda Georges.

Lui, sans Técouter continua :

« La France est si forte, elle qsX si brave, si riche, si intelligente, que dans quelques mois elle aurait "jeté ces barbares de l'autre côté du Rhin; mais ce qui m'épouvante, ce sont les ennemis de l'intérieur.

' — Personne ne bouge! lui dis-je.

— C'est parce que personne ne bouge, que* les Allemands sont sur la Loire, fît-il, en me regardant avec ses petits yeux vifs et clairs. S'il s'agissait de rétablir Chambord, Louis-Philippe II, ou même Bonaparte IV, vous verriez tous les conseillers généraux, tous les conseillers d'arrondissement, tous' les préfets, sous-préfets, juges de paix, commissaires de police, percepteurs, contrôleurs, gardes généraux, maires et adjoints en campagne. Je dis pour n'importe lequel des trois, car la grande affaire, c'est d'avoir Un monsieur qui donne des croix, de l'avancement, des pensions, 'des gratifications : l'un ou l'autre, cela leur est à peu près égal, pourvu qu'il y en ait Un ! Ces gens-là soulèveraient pour leur homme

232 Histoire du Plrbiscite,

le pays de fond en comble ; ils feraient marcher les paysans par milliers ; ils chanteraient la Aforseillaise, ils crieraient que la patrie est en danger!... Et les évêques, les prêtres, les curés, les vicaires prêcheraient la guerre sainte; la France bousculerait ' les Allemands jusqu'au fond de la Prusse; on trouverait des armes, des munitions, des approvisionnements du jour au lendemain ! Mais comme il s'agit de la République, et comme la République veut la séparation de l'Église et de TÉtat, l'instruction gratuite, le -service militaire obligatoire pour tous ; comme elle déclare que tout doit se donner au concours ; qu'un imbécile, parce qu'il est riche ou noble, ne doit pas l'emporter sur un homme capable, parce qu'il est pauvre ; et que, d'après ce principe-là, le mérite ' serait presque tout, l'intrigue et la bassesse presque rien , on aime mieux voir démembrer la France, que d'avoir une République ! Qu'est-ce que deviendraient les bonnes places de sénateurs, de pairs de France , de préfets, de chambellans, d'écuyers, de receveurs généraux, d'intendants, de maréchaux, de députés officiels et d'évêques sous une République? Elles seraient mises au panier, et c'est ce qu'ils ne veulent pas.

« Ils aimeraient mieux, au besoin, avoir le roi de Prusse, que la République, si le roi de Prusse s'engageait à leur conserver toutes les bonnes places. Oui, pour eux, les bonnes places, les bonnes pensions, font la patrie! Oh! ce n'est pas la première fois que l'on compte sur les Aile-

mands, poui* rétablir Tordre en France. Marie- Antoinette avait déjà cédé l'Alsace, pour ravoir seà antichambres remplies de bons vieux serviteurs bien plats, bien humbles. Ce qui se passe revient au même. Dans le temps, les amateurs de pensions, les égoïstes aveugles, qui ne voyaient qu'eux et regardaient le peuple comme une proie, s'appelaient nobles; aujourd'hui, ce sont des bourgeois élevés par les jésuites. Mais alors, les chefs de la République, décidés à faire triompher la justice, ne laissèrent pas les fonctionnaires et les généraux de Louis XVI à la tête des armées. Ces grands patriotes avaient du bons sens. Ils établirent des municipalités républicaines dans toutes les communes; ils donnèrent le commandement de nos forces à des généraux républicains ; ils mirent la main sur les réactionnaires; et les Allemands une fois chassés de notre territoire, ils jugèrent ceux qui les avaient appelés; la France fut sauvée!

« Il en arriverait de même aujourd'hui, malgré tous les préparatifs de l'Allemagne ; malgré BonafJarte', qui, voyant sa dynastie perdue, a livré notre dernière armée à Sedan, afin d'empêcher la République de vaincre! Oui, malgré la trahison de ce malheureux, nous pourrions encore battre les Allemands , si les égoïstes n'étaient pas à la tête de nos affaires; mais ils sont partout. A Paris ils remplissent les étatsmajors de la garde nationale et de l'armée ; en ' province, ils forment ces fameux conseils généraux, d'où Ton a tiré des jurés pour acquitter

Pierre Bonaparte, et qui condamneraient sans honte Gambetta à mort, s'ils étaient réunis en conseil, pour le jugçr. Au lieu d'aider cet homme de cœur, ce bon patriote à sauver la France, ils le gêneront, parce qu'il est républicain; il$ lui mettront des bâtons dans les roues, ils Tempêcheront de faire les levées nécessaires, ils abattront l'enthousiasme du peuple.Tenez, tous les journaux allemands le montrent bien : ils n'ont pas assez d'injures contre Gambetta, qui défend son pays, et pas assez de flagorneries pour les conseils généraux nommés par l'Empire.

— Mais alors, s'écria Georges, il faut donc se rendre?

: — Non , quoique nous soyons sûrs d'être vaincus, répondit Desjardins, il faut montrer que la vieille race est toujours là; que ses racines ne sont pas mortes, et que Farbre repoussera! Si nous étions restés sous le coup de Sedan, le mépris de l'Europe et du monde entier nous aurait enterrés. La nation s'est relevée depuis. C'est quelque chose d'incroyable : sans armées", sans canons, sans fusils, sans vivres ni munitions, trahie, surprise et débordée partout, cette nation s'est relevée... Elle se défend!... Un homme de cœur a suffi pour lui donner confiance... Quel autre peuple en aurait fait autant? Je suis donc d'avis qu'il faut lutter jusqu'à laiin, et r/sndre en quelque sorte les Allemands honteux de leur victoire. Ils se sont préparés cinquante ans; ils se sont cachés de nous, pour nous espionner pendant la

paix ; ils ont dissimulé leur haine; ils ont employé toutes leurs forces ; ils ont étudié la question sur toutes ses faces; ils ont jeté sur nous six cent mille hommes contre deux cent vingt mille au début de la campagne. Ils vont attaquer nos conscrits avec leurs meilleures troupes; ils se mettront cinq ou six contre un ; ils appelleront encore les Russes à leur secours, au besoin, et puis ils diront : « Nous sommes vainqueurs ! » Ils n'auront pas honte de dire : « Nous avons vaincu la France; nous sommes maintenant là grande nation! »

* — Tout cela/ dit Georges, est possible. Mais en attendant;, nous pouvons remporter une victoire; et si nous avons une victoire, les affaires changeront ; nous reprendrons un nouveau courage; et les landwher qu'on nous epvoie, presque tous pères de famille, ne demanderont pas mieux que de retourner chez eux.

— Mon Dieu, les pauvres landwehr n'ont rien à dire, on ne les consulte pas, répondit Desjardins; ces gens-là marchent quand on leur ordonne de marcher ; ils sont plies depuis longtemps à la discipline. C'est une machine, rien qu'une machine, mars sa masse nous écrase. »

Alors le cousin Desjardins nous raconta qu'ayant longtemps voyagé en Allemagne, avant et après 1848, pour affaires de commerce, il avait vu que ces gens nous détestaient; qu'ils nous enviaient; que nous leur portions ombrage, et' que la haine des Français s'enseignait dans leurs écoles; qu'ils se croyaient supérieurs à nous, à cause de leur

religion, simple et naturelle, tandis que la nôtre, avec -ses cérémonies, ses chants latins, ses cierges et ses dor4ires, leur faisait penser que nous étions d'une race inférieure, comme les nègres, qui n'aiment que le rouge et se mettent des anneaux dans le nez ; qu'ils trouvaient surtout leurs femmes bien plus sages et plus dignes que les nôtres, attribuant aussi cette supériorité à leur religion, qui les retient dans la famille, tandis que les nôtres passent leur temps en cérémonies de toute sorte.

Desjardins avait même, eu sur ce point, une dispute sérieuse avec un de leurs maîtres d'école, ne pouvant entendre professer ouvertement un pareil mépris pour les femmes françaises, au nombre desquelles il faut compter Jeanne d'Arc, et d'autres héroïnes, dont les femmes allemandes peuvent à peine comprendre la grandeur.

Il nous dit que d'après cette, manière de voir, les Allemands, et surtout les Prussiens, nous considéraient, nous. Alsaciens et Lorrains, comme exilés de la patrie, et malheureux sous la domination d'une race abrutie, maintenue dans l'ignorance par les évêques.

Georges , entendant cela , devînt furieux , et s'écria que nous avions plus d'esprit et de bon sens que tous les Allemands ensemble.

il Oui, je le crois, répondit le cousin Desjardins, seulement, il faudrait s'en servir; il faudrait établir des écoles partout; le moindre Français devrait savoir lire, écrire notre langue, et voilà

j ustement ce que la bande des amateurs de bonnes places ne veut pas.

« Si rinstruction avait été donnée au peuple, nous aurions su ce qui se passait de l'autre côté du Rhin; nous aurions eu des armées nationales, de bons généraux, une bonne intendance, une bonne organisation, des députés éclairés et consciencieux; nous aurions eu tout ce qui nous manque; nous n'aurions pas donné le droit de paix et de guerre à un imbécile; nous n'aurions pas attaqué bêtenient les Allemands, et les Allemands, nous voyant prêts à les recevoir, se seraient bien gardés de nous attaquer. Toutes nos défaites, toutes nys divisions, nos agitations intérieures, nos révolu- • rions : les massacres des rues, les déportations, les haines des classes, tout cela vient de l'ignorance ; et cette ignorance abominable vient des égoïstes qui nous gouvernent dépuis soixante-dix ans. Le bon sens, la justice, le patriotisme leur disaient , d'instruire le peuple; ils ont .mieux aimé s'allier avec les jésuites, pour l'abrutir : C'est la trahison des trahisons!... »

Georges, qui depuis longtemps pensait les mêmes choses, n'avait rien à dire; mais il soutenait toujours que nous pouvions remporter une victoire, et qu'alors tout serait sauvé.

Le cousin Desjardins secouait la tête , et disait :

(( Nos forces sont trop inférieures; Gambetta n'aura pas le temps de les organiser; et si les traîtres avaient cette crainte, ils livreraient Metz

tout de suite, pour que la seconde armée allçmande, celle de Frédéric-Charles, puisse arriver à temps sur la Lmre et empêcher notre armée, de débloquer Paris, car alors, je crois aussi que tout pourrait être sauvé. Mais cela n'arrivera pas! Depuis que j'ai vu des généraux sortir de Metz, pour aller consulter Tlmpératrice, en Angleterre,, j'ai compris que nous étions perdus. Et puis, les forces de Guillaume sont immenses. Ces trois cent mille Russes, que les journaux allemands nous annoncent comme prêts à marcher sur Constantin nople, attendent l'avis du .roi de Prusse, pour se njettre en chemin de fer et venir nous accabler, si les Allemands ne se sentent pas encore assez nombreux avec leurs douze cent mille hommes: pour nous vaincre. On ne veut pas de ^ République française en Europe, c'est le fin mot de l'histoire; il n'en faut pas, à tout prix! car si la République s'établissait chez nous, toutes les monarchies seraient ébranlées : les peuples suivraient tous notre exemple, et ce serait la fin des guerres; nous aurions la confédération européenne; on pourrait licenciei- les rois, les empereurs, les princes, les courtisans et les soldats de profession. On ne connaîtrait plus quelle commerce, l'industrie, les sciences, les arts; il faudrait savoir quelque chose, pour être quelque chose. Le talent de mettre des hommes en ligne, pour les faire hacher à coups de canons et de mitrailleuses, passerait au dernier rang, et dans cent ans d'ici, les hommes ne voudraient plus croire que cette

abomination a existé; ils trouveraient cela trop bête. »

Desjardins se mit ensuite à nous raconter comment, en 1830, Voyageant du côté de Solingen, pour acheter des aciers, il avait remarqué que les Prussiens ne songeaient qu'à la guerre. Dès ce temps, ils s'épuisaient à tenir sur pied et prêts à marcher, quatre cent cinquante mille hommes bien exercés. Depuis, îCprès l'adjonction des forces de l'Allemagne du Nord, de la Bavière, du Wur- ^ temberg, de Baden, cela- devait monter à un million d'hommes; sans compter la landsturm, composée, il est vrai, de vieillards, mais ayant tous ser^â, et sachant tous manier un fusil, charger un canon et monter à cheval.

« Voilà ce que Monsieur Bonaparte nous a mis sur le dos, sans nécessité, dit-il ; et c'est contre une puissance pareille, que Gambetta se charge d'organiser à la hâte les jeunes gens qui nous restent, et dont la plupart n'ont jamais servi! Je l'avoue, j'ai peu d'espoir. Dieu veuille que je me frômpe, mais je crains que l'Alsace et la Lorraine soient provisoirement englobées dans l'Allemagne. La guerre va se soutenir quelque temps ; les défections se suivront ^as à pas ; et finalement, après beaucoup de souffrances, messieurs les anciens ministres, MM. les anciens députés officiels, les anciens préfets, les anciens conseillers généraux, les anciens fonctionnaires de tous grades, enfin, tous les égoïstes se réuniront, et diront :

— Arrangeons-nous avec Bismark!... Faisons

la paix aux dépens de l'Alsace et de la Lorraine, et nommons un roi, qui nous donnera de bonnes places. La France sera toujours assez grande pour nous faire des pensions !»

Ainsi parla le cousin Desjardins; et Georges de plus en plus indigné, frappant du poing sur la table, s'écria :

« Ce que je ne peux pas comprendre, c'est que les Anglais nous abandonnent ; c'est qu'ils laissent les Prussiens s'étendre comme il leur plaît.

— Ah ! dit Des jardins- en souriant, les Anglais ne sont pliTs le peuple d'autrefois ; ils sont aussi devenus trop riches, ils tiennent aussi trop à leurs aises; leurs grands politiques ne sont plus des Pitt et des Chatam, qui regardaient au loin et songeaient à l'avenir de leur race, non ! pourvu ,que les affaires marchent au jour le jour, les générations futures et la grandeur britannique ne les inquiètent plus.

— C'est égal, dit Georges, si vous aviez navigué comme moi dans la mer du Nord et dans la Baltique; si vous aviez vu quelle grande puissance maritime peut devenir l'Allemagne du Nord en peu d'années ; ses cent soixante lieues de côtes, ses ports de Dantzig, de Stettin, de Hambourg, de Brème, où les plus beaux fleuves amènent tous les produits du centre de l'Europe, toutes les matières premières, non-seulement de l'Allemagne et de la Pologne, mais eitcore de la Russie; si vous aviez vu cette population de marins, de commerçants, qui s'étend de jour en jour, vous ne pour-

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riez pas comprendre TindifFérence des Anglais. Est-ce qu'ils sont devenus aveugles ? Est-ce que Tamour de la religion luthérienne et la haine de la race latine leur troublent la cervelle?... Je n'en sais rien ! mais ils doivent voir pourtant que si le roi Guillaume et Bismark veulent avoir l'Alsace et la Lorraine, ça n'est pas positivement pour nos beaux yeux«à nous, Alsaciens et Lorrains, mais pour tenir le cours du Rhin depuis sa source, dans les cantons allemands de la Suisse, jusqu'à son embouchure, à Rotterdam"; et qu'en tenant ce grand fleuve, ils tiendront tout le commerce de nos pays industriels; qu'ils pourront alimenter les colonies hollandaises de leurs produits; que cela lés rendra le premier peuple maritime du continent; et que, pour faire leur coup sans être dérangés, — pendant que les Russes attaqueront Cônstantinople, — eux, ils s'installeront tranquillement dans les ports de la Hollande, con)me ils ont occupé le Hanovre en 1866; et qu'ils nous offriront la Belgique afin de s'assurer notre neutralité!... Cela tombe sous le sens commun.

— Sans doute, cousin, dit Desjardins, je crois aussi que toutes les fautes se payent : les Anglais payeront leurs fautes, comme nous payons les nôtres; et les Allemands, après avoir épouvanté l'Europe et l'Amérique de leur ambition,, payeront aussi durement un jour leur hypocrisie, leurs cruautés et leurs rapines. Dieu est juste!... — Mais en attendant que ce jour arrive, nous

autreis nous sommes confisqués, et toutes nos observations ne. servent à rien. »

Ainsi continua la conversation, qui ne me revient pas tout entière;, mais dont je vous ai dit les choses principales.

Nous restâmes chez le cousin Desjardins tout ce jour. La cousine Lise fit blanchir nos* chemises, laver nos habits, sécher nos souliers devant Tâtre, après les avoir remplis de cendres chaudes; et le lendemain matin, nous prîmes congé de ces braves gens, en les remerciant tous du fond de notre cœur.

Nous étions bien impatients de revoir le pays, dant nous n'avions plus de nouvelles depuis un mois, et surtout nos pauvres femmes, qui devaient nous croire perdus.

Il faisait un temps humide; on sentait d'avance que Thiver serait rude.

A Dieuze, le bruit courait que Bazaine venait de rendre Metz, avec toute son armée, ses drapeaux, ses canons, ses fusils, ses munitions et ses blessés, sans conditions.

Lès officiers prussiens buvaient du Champagne à r^berge où nous fîmes halte; ils riaient! —

Georges était tout pâle'*, moi, je sentais un grand poids sur ma poitrine.

Des gens qui se trouvaient là, des roulants, des juifs allemands, qui suivaient leurs armées avec des charrettes, pour les remplir d'horloges, de casseroles, de linge, de meubles- et de tout ce que les officiers et les soldats leur vendaient, après l'avoir volé et pillé dans nos maisons, racontaient que les chevaux se donnaient pour rien aux environs de Metz; qu'on trouvait des chevaux arabes à cent sous; mais que personne n'en voulait, faute de pouvoir les nourrir, le fourrage étant hors de prix; que ces pauvres bêtes se mangeaient entre elles; qu'elles se dévoraient le crin jusqu'au sang, et rongeaient même les arbres auxquels on les avait attachées ; que nos prisonniers tombaient de faim dans les fossés de la route, et que lés Prussiens les traitaient d'ivrognes; que les habitants de Metz, en appre- Hp.nt les conditions de là capitulation, avaient voulu se révolter et massacrer Bazaine; mais qu'il avait toujours eu, pendant le siège, trois mitrailleuses devant son palais, et qu'il s'était échappé la veille du jour où devait être publiée cette capitulation honteuse.

Tout cela nous paraissait presque impossible : Metz se rendre sans conditions!... Metz, la plus forte ville de France, avec une armée de cent cinquante mille hommes de vieilles troupes, la dernière qui nous restait après Sedan !

C'était vrai, pourtant!

Et malgré tout ce qu'on peut dire, pour expliquer ce malheur épouvantable, par l'ignorance et la bêtise des chefs, on ne m'ôtera pas de l'esprit que notre honnête homme a donné des ordres jusqu'à la fin; que Bazaine les a suivis, et qu'ils ont tout fait ensemble. D'ailleurs , Bazaine alla le rejoindre tout de suite àWilhelmshoë, où la cuisine était si bonne. Ils se reposèrent de leurs fatigues, en attendant l'occasion de recommencer une campagne dans le genre - du 2 décembre, où l'on pince les gens la nuit dans leur lit, lorsqu'ils se fient à notre serment; ou dans le genre de celle du Mexique, où l'on file, en abandonnant ceux tju'on a juré de défendre! — Pour ce genre de campagne, ils sont forts tous les deux; et si le peuple continue à leur donner sa confiance , comme plusieurs le prétendent , ils pourront recommerfcer un de ces quatre matins . et se faire donner encore les clefs du trésor. Ils distribueront encore une fois les croix et les pensions à leurs amis et connaissances; et, dans quelques années d'ici, Bismark découvrira que les Allemands ont des droits sur la Champagne et la Bourgogne.

Enfin, tout est possible; nous avons vu de si drôles d'histoires depuis vingt ans !

A Fénétrange, où nous passâmes vers deux heures, on ne savait rien encore.

A six heures du soir, nous arrivions sur le plateau de Metting, près de la ferme Donat, et nous apercevions au fond du ciel gris, à deux lieues

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devant nous, Phalsbourg dans ses remparts et ses demi-lunes, avec son église et ses rues brûlées; les grands replis de terrain autour, o\x se cachaient les Allemands; les canons sur la côte, et les sentinelles derrière les carrières.

Tout se taisait, pas un coup de fiisil ne s'entendait; c'était le blocus! La famine faisait tout doucement, ce que le bombardement n'avait pu faire.

Alors, la tête penchée, nous traversâmes le»

bois à gauche, plein de feuilles mortes, et nous vîmes enfin notre petit village de Rôthalp , à ti'ois cents pas derrière les vergers et les champs \ il semblait aussi mort! La ruine avait passé là; les réquisitions avaient tout épuisé ; Thiver avec ses neiges, était à toutes les portes...

Le moulin marchait, ce qui me surprit.

Georges et moi, sans rien dire, nous nous donnâmes une poignée de main. Il allongea le pas vers sa maison, et je descendis à la mienne, le cœur serré.

Des soldats prussiens déchargeaient une voiture de grains sous mon hangar; l'épouvante me saisit, et je pensai :

« Est-ce que ces misérables auraient chassé ma femme et ma fille? »

Heureusement Catherine parut aussitôt à la porte; elle m'avait vu venir et me tendait les bras, en criant :

« CesTt toi, Christian!... Ah! mon Dieu, que nous avons souffert!... »

Elle se pendait à mon eau, pleurant et sanglotant. — Puis^ arriva Grédel ; nous nous tenions tous serrés-.,

• Les Prussiens, à dix pas, nous regardaient. Quelques voisins criaient :

' « L'ancien maire est revenu ! »

Nous entrâmes ensuite dans la petite chambre. Je m'assis en face du lit, regardant les vieux rideaux, le rameau de buis au fond de Taleôve, les vieux murs, les vieilles poutres du plafond, les petites vitres, et ma bonne femme, ma méchante fille, que j'aimé!... Tout me paraissait bien, je me disais :

« Nous ne sommes pas encore morts... Ah ! si maintenant je pouvais embrasser Jacob, je serais tout à fait heureux. »

Ma femme, la figure sur ses genoux, dans le tablier, ne pouvait s'arrêter de sangloter. Grédel au milieu de la chambre, nous regardait. A la fi.n, elle n;e demanda :

« Et les chevaux... la voiture... où sont-ils!

— Là-bas... du côté de Montmédy, lui dis-je.

— Et le cousin Georges.

— Il est avec Marie- Anne... Nous avons tout abandonné,.. Nous nous sommes sauvés ensemble..» Nous étions trop malheureux! Les Allemands nous laissaient mourir de faim...

— Ils vous ont bien sûr maltraité, mon pèrel

— Oui, ils m'ont battu...

— Battu?... Vous!...

— Oui !... Ils m'ont arraché la barbe; ils m^ont donné des soufflets. »

Gredel, en entendant cela, devint comme folle; elle ouvrit une fenêtre, et montrant le poing aux Allemands qui se trouvaient là, elle leur cria :

(( Ah ! brigands !... Vous avez battu mon père... le meilleur des hommes !..;)),

Et seulement alors elle se mit à pleurer, et vint m'embrasser, en disant :

« Ils nous payeront tout ça, tout!... »

J'étais attendri.

Ma femme s'étant un peu calmée, se mit à me raconter ce qu'elles avaient souffert : leur chagrin de ne plus recevoir de nos nouvelles, le troisième jour après le passage du marchand de savon ; et puis, la nomination de Placiard à ma place, et la quantité de réquisitions qu'il- avait fait mettre sur nous, en disant que j'étais un républicain.

Lui, il n'allait plus qu^avec les Prussiens; il les recevait, leur serrait la main, les invitait même àidîner, et ne parlait plus que l'allemand prussien. Autant il avait été bon serviteur de l'Empire , autant il aimait maintenant le roi Guillaume. Au lieu d'écrire à Paris, pour avoir des bureaux de poste et des bureaux de tabac, il écrivait à Bismark-Bohlen, et déjà le brave hpmme avait de grandes promesses d'avancement pour son gendre et ses fils ; il devait lui-même être nommé surveillant de quelque chose, avec de gros appointements.

J'écoutais cela sans m'en étonner; je le savais d'avance.

Ce qui me faisait plaisir, c'était d'avoir Vu la vanne pleine d'eau : la caisse était donc toujours sous récluse ! Et Grédel étant sortie pour préparer le souper, c'est la première chose que je demandai à Catherine.

Elle me répondit que rien n'avait été changé ; que la grande fosse n'avait jamais baissé seulement d'un pouce. Alors je fus tranquille, et je remerciai le Seigneur Dieu de nous avoir épargné la ruine entière.

Les Allemands faisaient leur pain eux-mê*mes depuis une quinzaine de jours; ils venaient moudre chez nous, niais sans nous payer un liard.

On ne savait plus comment sortir d'embarras ; on ne trouvait plus de quoi se nourrir. Heureusement les Allemands s'étaient vite habitués à notre pain blanc, et pour en avoir ils donnaient volontiers une portion de leur ration de viande, toujours énorme. Ils changeaient aussi des moutons gras, contre des poulets et des oies, étant fatigués de manger du gigot. Catherine avait fait plusieurs de ces bons marchés avec eux. Il nous restait bien encore une vache au Krapenfelz; mais il fallait lui porter le fourrage tous les jours sous les rochers, et puis la traire, et revenir avec sa charge.

Grédel, toujours plus hardie, y allait. Elle avait sa hachette sous le bras, et me raconta en riant qu'un de ces Allemands, ivre, l'ayant in-

sultée, et menaçant de la suivre au bois, elle l'avait presque assommé d'un coup de hachette et roulé dans le ruisseau.

Tout cela ne lui faisait pas peur ; les landwehr logés chez nous, de grands gaillards barbus, la craignaient comme le feu ; elle les commandait comme des domestiques :

« Faites ceci !... Faites cela!... Graissez-moi ces souliers; mais ne mangez pas la graisse, comme vos camarades de Metting, ou gare ! Je ne veux pas que vous entriez dans le poêle * en sortant de l'écurie... Vous sentez bien assez mauvais, sans^le crottin de cheval ! Vous êtes tous sales comme des mendiants... 'L'eau ne manque pourtant pas... C'est honteux!... Allez vous laver à la fontaine, w

Et ils lui obéissaient.

Elle leur avait défendu de monter l'escalier, en leur disant :

« Je demeure là!... C'est ma chambre... Le premier qui monte, je lui fends la tête avec ma hachette. »

Et pas un n'osait lut désobéir.

Ces gens-là, depuis qu'ils avaient établi chez nous leur gouverneur Bismark- Bohlen , avaient sans doute reçu l'ordre de nous ménager, de nous bien traiter, de nous prome'ttre des indemnités. Le capitaine Flœgel continuait de se griser du matin au soir, et du soir au matin; mais au lieu

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